III

La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini_,

_ibi libertas_, s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par

l'attente d'une rénovation religieuse, porta tout d'un coup une

étonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de

prodiges de toutes sortes. Le premier, saint François, avec la

puissance d'un créateur, avait rajeuni le christianisme; cette

fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au temps de Salimbene,

et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la chrétienté la plus vivante

qui fût jamais. Et, je le répète, si nous mettons à part les vues

aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire à des

hérésies. Même les plus scandaleux de ces chrétiens d'Italie se

croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement,

joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans

l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps,

puis ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec

une belle humeur trop inquiétante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La

personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de

Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte

Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la

Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le

don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était

pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et

parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille.

Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait

des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la

première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de

choses fâcheuses[6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs,

dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de

Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur.

[6] «Elle ne pouvait pas ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame, de

saint François ou des saints et des saintes, qu'elle ne fût prise

aussitôt d'une extase. Beaucoup de fois, elle était suspendue

dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait ravie tout

l'espace d'un jour... Cela fut bien souvent constaté par diverses

personnes, qui la voyant dans ces ravissements, la poussaient et

la tiraient fortement, et lui faisaient même beaucoup de mal,

sans pouvoir parvenir à la faire remuer. Quelquefois elle était

suspendue en l'air sans s'appuyer à rien, si ce n'est des deux

gros orteils; et elle était si fort élevée, soutenue en l'air par

la force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle

et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois,

pendant qu'elle demeurait dans cette position, on lui baisait le

dessous des pieds.» (_La vida de la Benaurada Sancta Doucelina_,

p. 73.)

Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était

une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à

la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse

industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de

Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles

qu'il convenait de faire cette année-là, _intromittebant se de

miraculis faciundis_. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne

coûtait pas plus que la récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en

écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un

bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre

s'imprégnait de bouillon _miro modo_. Frà Nicolo, appelé, dit une

prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf.

Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A

Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus

dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au

hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint

chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne.

Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «_propter enormem

defectum_». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la

chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Frà Nicolo intervint et

promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le

fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès

lors, le novice dormit «_quiete et pacifice_», comme un loir, «_sicut

ghirus_».

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont

pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,

processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un

prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un

pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs

églises des fresques en l'honneur de saint Albert «_ut melius

oblationes a populo obtinerent_». Mais un chanoine doué de flair

s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était

point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse

d'ail!

Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il

était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en

communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du

salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un

laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire

des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose

pour lui tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de

saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de

bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et

derrière, et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat

tuba sua_), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une

foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges.

Voici les _Saccati_ ou _Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des

bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de

Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils

semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne

leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les

_Apostoli_, des vagabonds, _tota die ociosi_ (_ocieux_), _qui volunt

vivere de labore et sudore aliorum_. Cette bande va et vient, attirant

à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes

(_mulierculæ_), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs sœurs;

ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino,

a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une

pieuse veuve, bien digne des honneurs du _Décaméron_, lui a confié sa

fille avec laquelle il dormit: «_in eodem lecto, ut probaret si

castitatem servare posset_». L'expérience n'était pas neuve: elle

remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade.

Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le

scandale des _Apostoli_ émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner

ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa

de se soumettre. Les _Saccati_, plus humbles s'étaient soumis.

Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de

l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les

_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les Flagellants apparurent

dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous,

petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la

ceinture, allaient en procession à travers les villes et se

fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique

mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se

confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses

ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la

Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils

marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé

pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence.

Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville,

Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le

long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun

ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, autre tableau. Ceux-ci ne se

frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque.

Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque.

Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum

hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne

contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises.

Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés,

ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y

habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans

la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse

avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene.

Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici

vagantes_ du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_

isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre,

annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce

chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes

liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand

mauvais sujet, _magnus trutannus magnus, trufator_». Accusé près de

son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se

défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à

rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de

l'ivrognerie:

_Tertio capitulo, memoro tabernam;

Illam nullo tempore sprevi neque spernam,

Donec sanctos Angelos venientes cernam

Cantantes pro mortuis Requiem æternam._

_Poculis accenditur animi lucerna,

Cor imbutum nectare volat ad superna;_

_Mihi sapit dulcius vinum de taberna

Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna._

_Meum est propositum in taberna mori,

Ut sint vina proxima morientis ori.

Tunc occurrent citius angelorum chori.

Sit Deus propitius mihi potatori._

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 14 / 47 题