Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il
rédigea sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289.
Enfant, il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit
s'épanouir, dans leur suavité printanière, les fleurs de la légende
séraphique. Pendant quarante années il se promena en Italie et en
France, de couvent en couvent. Il conversa avec les personnages les
plus grands de son siècle, il vit face à face Frédéric II, _vidi eum,
et aliquando dilexi_; il connut familièrement Jean de Parme et Hugues
de Digne. A Sens, il entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco
Polo, expliquer son livre «sur les Tartares». Il aborda, à Lyon,
Innocent IV, le pape terrible qui avait juré d'écraser la maison de
Souabe et de poser son talon sur «ce nid de vipères». Enfin, en 1248,
à Sens, au moment de la Pentecôte, il a vu saint Louis. Le roi se
rendait à la croisade, cheminant à pied, en dehors du cortège de sa
chevalerie, priant et visitant les pauvres, «moine plutôt que soldat»,
écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en donne est charmant: «_Erat
autem Rex subtilis et gracilis, macilentus convenienter et longus,
habens vultum angelicum et faciem gratiosam._» Et quel fin repas il
fit servir aux mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, le vin du Roi,
_vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches cuites dans
du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz
au lait d'amandes saupoudré de cynamome, des anguilles assaisonnées
d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), des tourtes, des
fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement maigre, mais d'un
maigre canonical qui permet d'attendre avec résignation le gras du
lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la Pentecôte, jour
d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais François avait dit
dans sa _Règle_: mangez de tous les mets qu'on vous servira:
_necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le Roi jusqu'au
Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne qui
n'était point pavée; saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir dans
la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei dulcissimi
et audite verba mea._ Et les petits moines s'assirent en rond autour
du Roi de France.
Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est
surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile
Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par
le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au
sein même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du
XIIIe siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du
christianisme, embrassé par des hommes qui se croyaient sincèrement
les plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus
audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de
Jésus.
Je ne puis vous rappeler que les principaux traits de cette crise
religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers incidents. En
réalité, elle existait à l'état latent depuis le premier âge du
christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé
entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à
changer profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était
proche. Le règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le
règne temporel du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem
céleste, le triomphe momentané, puis la chute horrible de
l'Antechrist, la fin des choses terrestres, toutes ces idées avaient,
dès l'époque apostolique, préoccupé les consciences nobles. La dure
expérience de l'histoire, la misère du moyen âge, les scandales de
l'Eglise romaine les avaient confirmées davantage. Saint Augustin les
avait reçues de saint Jean; Scot Erigène les reçut de saint Augustin.
Les hérésiarques scolastiques les possèdent tous, si je puis ainsi
dire, en puissance. Elles reparaissent, au commencement du XIIIe
siècle, dans l'école d'Amaury de Chartres, qui ne doit rien
certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, un poète, un visionnaire,
perdu dans ses montagnes de Calabre, mais habitué, par le contact de
la chrétienté grecque, à une exégèse très libre, avait rendu à
l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces vieilles terreurs et ces
vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de son couvent, un jeune
homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, portant un calice
qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes et écarta le
calice. «Oh! Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la coupe,
aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait assez
goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia novi et
veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle de
l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à
celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand
souffle. Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont
le dernier lui semble près de se lever:
«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la
sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier
a été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le
troisième sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second
l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier a été la
crainte, le second la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été
l'âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui
des amis. Le premier a été l'âge des vieillards, le second celui des
jeunes gens, le troisième sera celui des enfants. Le premier s'est
passé à la lueur des étoiles, le second a été l'aurore, le troisième
sera le plein jour. Le premier a été l'hiver, le second le
commencement du printemps, le troisième sera l'été. Le premier a porté
les orties, le second les roses, le troisième portera les lis. Le
premier a donné l'herbe, le second les épis, le troisième donnera le
froment. Le premier a donné l'eau, le second le vin, le troisième
donnera l'huile. Le premier se rapporte à la Septuagésime, le second à
la Quadragésime, le troisième sera la fête de Pâques. Le premier âge
se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de toutes choses; le second
au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le troisième sera l'âge du
Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: là où est l'Esprit du Seigneur, là
est la Liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_.»
Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement
dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et
de Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le
rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux
_spirituales viri_ le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à
l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande
évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et,
dans les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que
les deux prochaines générations humaines de trente années verraient
cette crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au
plus tard elle éclaterait en l'an 1260.
Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI,
Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de
l'Antechrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les
Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint
François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion
nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour
1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où
Frédéric II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et
saint Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient
clairement annoncés. Autour de Jean de Parme, général des
Franciscains, se groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un
d'eux, Gérard de San-Donnino, en son _Liber introductorius ad
Evangelium Æternum_, résuma toute la doctrine de Joachim. L'Évangile
Éternel, qui fut, en effet, une doctrine et non un livre, avait été
jusque-là comme un texte idéal, la Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que
chaque adepte portait secrètement en son cœur. Le jour où il devint
un manifeste d'hérésie et un étendard révolutionnaire, l'Église et
l'Université de Paris s'émurent et s'entendirent pour frapper la
secte. L'opération fut très simple, tous les sectaires étant, au fond,
de pieux catholiques. Jean de Parme abdiqua le généralat. Gérard de
San-Donnino dut s'exiler en Sicile et renoncer aux fonctions
sacerdotales[5].
[5] Voyez notre Étude sur l'histoire du Joachimisme dans la
_Revue historique_, mai-juin 1886.
Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice,
s'était fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de
Hugues de Digne, le chef de la secte pour la France, un précieux
commentaire de Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à
Aix. Après le jugement de condamnation, prononcé en 1255, par
Alexandre IV, il était encore demeuré fidèle à la doctrine
mystérieuse. Longtemps après, quand, vieux et désenchanté, il écrit sa
chronique, il rappelle à dix reprises et très bravement, qu'il a été
jadis «grand joachimite, _magnus joachita_». Mais après 1260, l'année
fatale étant écoulée, et l'Église du Fils n'ayant pas cédé la place à
celle de l'Esprit, il se détacha tout à fait de la secte. Bartolomeo
de Mantoue lui dit un jour, à propos de Jean de Parme: «Il avait
suivi les prophéties de véritables fous. Cela me fait bien du chagrin,
répondit Salimbene, car je l'aimais tendrement. Et Bartolomeo: mais
toi aussi, tu as été joachimite. C'est vrai, réplique naïvement notre
moine; mais après la mort de l'empereur Frédéric II et la fin de
l'année 1260, j'ai tout à fait abandonné cette doctrine, et je suis
résolu à ne plus croire qu'aux choses que j'aurai vues.»
Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa
jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés à la révélation
de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et
connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde
singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il
voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les
livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de
Frédéric II, ou plutôt aux recherches des inquisiteurs pontificaux. A
Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux colloques
à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des juges,
des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns de
Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que
pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la
doctrine de Joachim? Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A
Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de
San-Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se
découpe facilement en dialogue:
_Salimb._--Si nous disputions de Joachim?
_Gér._--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)
_Salimb._--Dis-moi quand et où naîtra l'Antechrist.
_Gér._--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité
s'accomplira.
_Salimb._--Tu le connais?
_Gér._--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par
l'Écriture.
_Salimb._--Quelle Écriture?
_Gér._--La Bible.
_Salimb._--Eh bien! dis tout, car je connais bien la Bible.
_Gér._--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa
Bible. Ils étudient le 18e chapitre d'Isaïe, que Gérard applique à un
roi d'Espagne ou de Castille.)
_Salimb._--Et ce roi est l'Antechrist?
_Gér._--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.
_Salimb._ (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé.
(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la
prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)
_Gér._--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de
mauvaises nouvelles.
(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet:
l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)
_Gér._--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.
Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber
introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient
frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu.»
L'appréhension de l'Antechrist fut, en dehors même de la société
joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les
prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur
Frédéric II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les
calomnies, toutes les médisances propagées par les moines se
retrouvent en Salimbene, qui voit dans les malheurs des dernières
années de l'empereur, le signe très clair de la colère divine. Aussi
les a-t-il énumérés tous, l'un après l'autre, jusqu'à la mort
misérable de Frédéric, dans un château de la Pouille. Il invoque,
comme témoins de la vengeance céleste, tout à tour les Prophètes, les
Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, c'est l'ennemi satanique
de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le fourbe, le libertin,
_callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _épicureus_;
poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme
charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire
qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial;
il donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion.