Machiavel était-il un honnête homme? Telle est la question qui
sollicite sans cesse l'esprit du critique occupé à l'analyse de
l'écrivain et de l'homme d'État le plus équivoque et le plus séduisant
de la Renaissance italienne. Il semble en vérité qu'on ne puisse
écrire froidement, sans colère ou sans admiration, de ce philosophe
politique qui a tracé, avec une sérénité parfaite, dans ses _Discours_
sur Tite-Live, la théorie du coup d'État, de la conspiration et de
l'émeute, et dans le _Prince_, la théorie d'un despotisme dont
rougirait peut-être tel sultan asiatique du XIXe siècle. Longtemps, on
le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dans
l'Allemagne de Frédéric II, comme aussi en France, le machiavélisme a
pesé lourdement sur la mémoire de Machiavel: on n'était pas loin de
penser qu'il avait inventé la traîtrise en matière de gouvernement,
absolument comme Aristote avait inventé les _quatre causes_ en
métaphysique. On est revenu maintenant de cet état premier de la
critique. La balance a commencé de pencher de son côté le jour où l'on
comprit qu'il avait été l'un des plus grands citoyens de l'Italie,
qu'il avait écrit, qu'il avait lutté et même pâti pour la paix,
l'unité morale et la liberté de la Péninsule. La première voix
autorisée qui s'éleva en France en faveur du secrétaire d'État
florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur les _Réformateurs
et Publicistes de l'Europe_ (1864). Notre compatriote signalait un
acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur la _Réforme de
l'État de Florence_, composé à la demande de Léon X, et qui concluait
pour la forme républicaine contre le principat médicéen. «L'occasion
était belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant
l'ambition du Souverain-Pontife.» En Angleterre, lord Macaulay, dans
son _Essai_ sur Machiavel, démontra que les maximes de cet écrivain
avaient seulement exprimé, avec une précision et une franchise
incomparables, les règles mêmes du gouvernement, telles que les
avaient entendues les hommes d'État de la Renaissance. Ces règles, il
les flétrit hautement, parce qu'en elles-mêmes elles sont détestables:
mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore
intactes des parties importantes du caractère de Machiavel. Sans
doute, celui-ci a présenté à son pays toutes sortes de poisons dont il
vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Médicis, l'Italie qui
bientôt verra le sac de Rome, était fort malade, et ce médecin, qui
l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remèdes inouïs,
héroïques, très propres à la sauver ou à la tuer d'une façon
foudroyante. Macaulay notait particulièrement l'effort de cet
ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour
donner une armée nationale à Florence. Il fallait en finir avec les
mercenaires qui se battaient mal, étaient des étrangers, et coûtaient
fort cher: l'historien se fit général, ingénieur, intendant: il étudia
la stratégie, médita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art
de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines
non de son œuvre, mais de ses espérances: mais il avait eu le
pressentiment de l'avenir, et l'écrivain anglais annonçait
éloquemment, dès l'année 1827, que le nom de Machiavel se relèverait
avec éclat le jour où l'Italie connaîtrait la liberté si longtemps
attendue, «quand un second Procida aura vengé Naples, quand un Rienzi
plus heureux aura rétabli le _Bon État_ de Rome, quand les rues de
Florence et de Bologne auront résonné de nouveau de leur vieux cri de
guerre: _Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!_»--La critique allemande,
à son tour, a pénétré les problèmes moraux qui se rattachent au nom de
Machiavel. Gervinus, dans son _Histoire de l'Historiographie
florentine_ (_Historische Schriften_, Wien, 1871), a cherché, avec
sagacité, dans les écrits du secrétaire d'État, la clef de son
caractère. Le moment délicat de la vie de Machiavel est évidemment
celui de sa disgrâce. Gervinus relève ses lettres suppliantes à
Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Médicis son cri
de détresse: pour ses enfants et pour lui-même, il tend la main, comme
un mendiant. «Et cependant, écrit l'historien allemand, dans cette
effroyable situation il était encore d'une si rigoureuse moralité,
qu'invité à plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre à
Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120).» Le
mémoire à Léon X est pareillement signalé par Gervinus, comme il l'a
été par M. Franck. «Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel
pour un flatteur rampant pussent étudier à fond ce Discours (p. 144).»
Cependant ce Discours même ne forcerait pas encore la conviction d'un
esprit prévenu. Il prouve surtout que Machiavel était demeuré
républicain après la chute de la République. Mais il avait été au
pouvoir dans l'interrègne des Médicis, et, sous le faible Soderini,
avait gouverné l'un des États les plus florissants de l'Europe. Il
regrettait, dira-t-on, le régime qui lui avait donné l'honneur de sa
vie. Et puis, il est plus facile de se convertir à la liberté que de
trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons
pas sans doute des âmes médiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse.
Les Médicis étant exécrés par la bourgeoisie, Machiavel dut croire
d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer, à moins que le
tempérament de la société florentine ne fût d'abord altéré par de
grandes catastrophes. Ainsi tout concourait à le rendre fidèle à la
constitution démocratique, les traditions de sa carrière politique,
ses regrets de ministre tombé, tout son passé, et l'avenir que, du
fond de sa misère, il attendait encore pour lui-même et pour sa
patrie.
Nous voudrions faire valoir un document plus décisif, la
correspondance échangée en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori.
Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-même, dans son grand
ouvrage sur _Nicolas Machiavel et son temps_ (Florence, Lemonnier,
1877-1882), ne se sont point arrêtés à la partie politique de ces
lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour déterminer la
physionomie morale d'un personnage à l'égard duquel la postérité s'est
montrée certainement trop sévère.
Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes négociations
de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la
part qu'il prit aux origines lointaines de la _Ligue de Cambrai_. Quel
qu'ait été son crédit dans les conseils de Jules II, comme il y
représentait Florence, l'ennemie acharnée de Venise, il est évidemment
responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si
désastreuse pour l'Italie et pour l'Église. Venise, tournée vers le
dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples,
avait eu jusque-là une destinée particulière comme son génie. Gênes et
Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la
Méditerranée. Rome se défiait d'une cité d'esprit fort indépendant,
très capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui
jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa
charmer par le mysticisme. Florence enfin détestait en elle un État
dédaigneux de la démocratie, une puissance marchande, industrielle et
financière qui gênait ses comptoirs et ses banques. On ne tenait pas
compte du don éminent de Venise, qui pouvait être employé pour le bien
de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consommée
de la politique extérieure. Or, c'était là le côté faible de Milan, de
Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI,
d'un Léon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Médicis y était à
la fois trop personnel et trop incertain, dépourvu de suite, dominé
par les caprices du chef de l'État, par les intérêts de l'heure
présente, par la fatalité du népotisme, les rivalités et les ambitions
de familles. C'est à Rome surtout qu'éclata cette infirmité de la
politique italienne. Au temps même de Machiavel, quatre papes, qui
n'étaient point des hommes médiocres, par une diplomatie indécise et
brouillonne, à force de nouer et de rompre des alliances
contradictoires qui ramenaient sans cesse l'étranger au-delà des
Alpes, poussèrent le Saint-Siège à la catastrophe très logique de
1527. Seule, dans ce grave désordre des affaires italiennes, Venise
s'appuyait sur des traditions de gouvernement intérieur et de
diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intérêts non des chefs de
l'État, mais de l'État lui-même. Elle connaissait à merveille les
ressorts de la politique européenne. Les _Rittratti_ de Machiavel sur
les institutions et le caractère de la France et de l'Allemagne sont
curieux à lire: mais ils témoignent en quelque sorte de notions
nouvelles, et comme de la découverte d'un nouveau monde par Florence
et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo
avait abordé des nations encore plus lointaines, et en avait pénétré
le génie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services à l'Italie
chaque fois que la paix de celle-ci était de nouveau troublée par les
prétentions ou les entreprises de l'étranger. Il suffit de relire
Commines pour apprécier l'action décisive de Venise avant Fornoue.
Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excès de
gratitude, et Charles VIII avait à peine repassé les Alpes qu'elle
songea à l'abaissement définitif de Venise.
L'heure sembla propice au moment de l'élection de Jules II qui, par sa
famille, se rattachait à Gênes. Les Vénitiens, qui convoitaient alors
Faënza et Rimini, sur les frontières pontificales, donnaient eux-mêmes
un prétexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II
hésita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des
incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et
de main de maître. Le Pape avait été élu le 1er novembre 1503. Le 6,
Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. «Je
leur dis qu'il s'agissait de la liberté de l'Église, non de la
Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens
s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'était à eux à
défendre le Saint-Siège dont ils pourraient devenir les héritiers.» Le
cardinal Soderini, qui dînait souvent avec Jules II, aidait
adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait à
Soderini: «Si les Vénitiens veulent s'emparer des possessions
dépendantes du Saint-Siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et
j'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté.» Le 11, il
répète à Machiavel les mêmes menaces: celui-ci insinue que Florence
est trop faible pour mettre à elle seule un frein à l'ambition de
Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que
court leur liberté personnelle. Le 20, Machiavel soumet à Jules II une
dépêche pressante du gouvernement de Florence. «Il en a paru vivement
affecté... L'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer
sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers[3].»
[3] Cette dépêche est sans doute la pièce datée du 15 novembre
que vient de publier pour la première fois M. Nitti, dans son
ouvrage intitulé: _Machiavelli nella vita e nelle dottrine_, t.
I, p. 253. Les Florentins affirment que l'entreprise des
Vénitiens sur Faënza _li conduce alla monarchia d'Italia_. Les
intrigues d'Alexandre VI et de César avaient jeté cette notion de
_monarchie une_ dans le courant des idées italiennes. Le premier
volume de M. Nitti, le seul qui soit publié jusqu'aujourd'hui,
s'arrête à la chute de Machiavel.
Le 24, les affaires sont déjà assez avancées pour qu'il puisse écrire:
«Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'espérer
que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une
humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun.» Soderini ne
négligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet
d'une ligue se précisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots
du pape: «Si les Vénitiens ne renoncent pas à leur entreprise, et ne
lui restituent pas les places qu'ils lui ont enlevées, il se liguera
avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de détruire
une puissance dont tous les États désirent l'abaissement.» Le 26,
Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincérité des emportements de
Jules II. «Il me témoigna la plus vive indignation contre les
Vénitiens.» Le 1er décembre, le pape retombe dans ses incertitudes.
Mais Soderini dîne avec lui, et le détermine. Le 16, Machiavel offre
l'alliance de Florence pour rétablir les neveux à Forli et à Imola,
c'est-à-dire pour commencer les approches contre les terres
vénitiennes. Il finit ainsi sa dernière dépêche: Le pape tiendra bon,
car «il ne manque point ici de gens bien disposés à traverser les
Vénitiens et à dévoiler toutes leurs intrigues».
En moins de six semaines, l'ambassadeur florentin avait gagné Jules à
la politique de la _Ligue de Cambrai_. Venise fut écrasée au moment
même où Alde Manuce donnait Platon à la Renaissance. Puis les
_ultramontains_ déchirèrent l'Italie, où le souverain pontife les
avait attirés. Quand il poussa son cri: _Fuori i barbari!_ il était
trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphaël contemple
évidemment des ruines que ses successeurs ne relèveront pas.
Machiavel, qui rêva toute sa vie l'expulsion des _Barbares_, comprit
la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulière s'offrit
à lui de proposer au Vatican une politique bien différente qui,
appliquée avec suite, eût été, peut-être, le salut de l'Italie.
Dix années s'étaient écoulées. On était en mars 1513, aux premiers
jours du pontificat de Léon X. Machiavel qui avait étourdiment
conspiré contre les Médicis, sortait de prison, encore tout meurtri
par la torture. Il écrivait le 18 à Vettori, ambassadeur de Florence
auprès du Saint-Siège: «Il me semble que je vaux mieux que je ne
l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de
côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je
me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir.
S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai comme lorsque
je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien
plus qu'à jouir.» Il offrait donc timidement ses services aux Médicis.
Or la cour de Rome eut tout aussitôt besoin de ses conseils. Il
s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle,
favorable au Saint-Siège et à sa propre famille. Le duché de Milan,
gouverné par le faible héritier de Ludovic le More, était toujours le
point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait
d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils
conclurent une trève d'une année, pour la frontière seule des
Pyrénées, réservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras
au Vatican. Le roi d'Espagne était-il donc un politique médiocre?
Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori écrit à Machiavel.
L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager
notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est à
l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit
par une page de condoléance sur la situation de l'ancien secrétaire
d'État. Celui-ci répond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend
doucement l'hameçon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint
fort ennuyé, très misérable. Peut-être serait-il opportun pour lui de
_passer au pape_ plutôt qu'à Julien: «J'ai l'intime conviction que,
que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi, outre le bien
que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous
ceux qui ont de l'amitié pour moi.» Aussi, le 21 avril, Vettori est-il
plus explicite. A la trève des deux rois, il ajoute une donnée
nouvelle du problème, le traité conclu entre Venise et la France,
Venise devant recevoir Brescia, Crême, Bergame et Mantoue. Ceci dit,
commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori
retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout à gagner. Si
Louis XII lui tient parole, il est possible «qu'elle parvienne à
recouvrer, outre les États qu'elle a perdus, son honneur et sa
réputation.» Le roi d'Espagne joue un jeu périlleux. Par la trève sur
les Pyrénées, il rend au roi de France sa liberté d'action en Italie.
Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de
Naples et même la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi,
reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses
et le pape se joindront à lui, «de sorte que les Français ne
recueilleront que la honte de cette entreprise.» Faux calcul, se
réplique à lui-même Vettori. L'armée espagnole ne peut tenir tête aux
Français renforcés d'un corps d'Allemands. Les populations du
Milanais, qui ont en haine les Espagnols et les Suisses, se jetteront
dans les bras des Français. «Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque
chose sous jeu que nous ne savons pas...» Qu'en pense donc Machiavel?
Jusqu'ici Vettori n'a parlé qu'en son propre nom. Mais son
correspondant a compris que c'est Léon X lui-même qui l'interroge.
Florence, en effet, n'avait aucun intérêt direct en cette affaire. Un
pape Médicis pouvait même instituer une politique fausse sans que la
Toscane fût réellement compromise. La suite de la correspondance nous
montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrière l'envoyé
Florentin.
La réponse à la lettre du 21 avril n'est point datée. Machiavel devine
que le Vatican, qui s'inquiète si fort d'une faute apparente de
l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pénétrer la
politique de Ferdinand, et en découvrir les rapports avec la politique
générale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Léon X, il
s'excuse donc d'abord de son _radotage_. Depuis qu'il n'est plus aux
affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouillé. Non, poursuit-il, le
roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutôt rusé et
heureux. Cette trève, si elle a été conclue sous Jules II, lui a été
imposée par la force des choses. Abandonné par le pape, mal secondé
par Henri VIII, avec une armée et des finances en ruines, il se
trouvait en face d'une France grandissante, fortifiée par l'alliance
de Venise. Mais s'il avait étendu la trève au Milanais même, et conclu
une paix complète, ses confédérés, l'empereur et le pape n'y eussent
point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient émus. Par
la trève partielle, il inquiète ses alliés. Il brouille de nouveau les
affaires de l'Italie, et jette la Péninsule à ses ennemis, _comme un
os à ronger_. Il pense enfin que le Saint-Siège, l'Empire et les
Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance
de Venise. Il oblige le pape, effrayé des prétentions françaises, à
s'attacher aveuglément à l'Espagne. Il a donné l'éveil à toute la
chrétienté contre la France et contre Venise. Même politique
d'ailleurs, si l'on suppose la trève conclue sous Léon X qui, plus
résolu que Jules II vieillissant, _joue pour son propre compte_, et
qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel
s'arrête, il a prouvé à Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre
une attitude en face d'un acte diplomatique isolé et équivoque, mais
d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition
politique capable de soutenir tout un pontificat.
Cette fois Vettori ne répondit pas. Machiavel n'était pas entré dans
les vues du pape, et celui-ci recherchait moins ses conseils. Le 20
juin, l'historien renoue lui-même la consultation: «Je me suis mis à
la place du Saint-Père, et j'ai examiné tout ce que j'aurais à
craindre, et les expédients que je pourrais employer.» Il se méfierait
donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance
prépondérante en Italie, la France exceptée, si le Saint-Siège
consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne
redoute le pape soutenu par les Suisses, et prévoit que les nécessités
du népotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples.
C'est pourquoi elle s'accommode avec les Français et leur abandonnera
le Milanais, afin de placer l'étranger, comme une barrière, entre Léon
X et les Suisses ses alliés. Il faut donc traverser cet arrangement,
le retourner en faveur du Saint-Siège et le diriger. Le secrétaire
d'État propose alors _une alliance latine_ entre Rome, la France,
l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et
l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vénitiens
Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, la Lombardie aux Français, à
l'Espagne, il garantit le Napolitain: «Il n'y aurait, dit-il, de
blessé par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et
l'Empereur, qui seraient tous laissés sur les bras de la France, de
sorte que, pour se défendre de leurs attaques, elle serait obligée
d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos»; mais cette cuirasse
protégerait en même temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte
commune de l'Allemagne semble à Machiavel le lien durable de cette
quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique
n'offre de sécurité.
27 juin. Vettori répond nettement qu'une pareille union est
impossible. Le 12 juillet, il renouvelle ses objections, et fait un
pas de plus, et très considérable, en avant. Il dévoile à Machiavel
les projets de Léon en faveur de sa famille. Il faudra pourvoir
largement Julien et Laurent, puis reprendre les terres et les villes
usurpées par Jules II, telles que Parme et Plaisance. C'était toujours
la politique guerroyante qui avait coûté si cher au Saint-Siège depuis
Alexandre VI. Vettori en apercevait les dangers. «Je lui ai dit
plusieurs fois qu'il s'exposait à perdre.» Il a montré au pape que le
maître définitif du Milanais, Louis XII ou Ferdinand, cherchera dans
cette reprise de Parme et de Plaisance un prétexte pour se brouiller
avec le Saint-Siège. «Le pape écoutait mes raisons, mais n'en suivait
pas moins son idée.» D'ailleurs l'envoyé florentin ignore, ou feint
d'ignorer quelles provinces seront octroyées aux neveux. Peut-être
est-ce cette Lombardie où Léon X ne veut pas que rentre la France.
Vettori prie son ami de lui tracer le dessein d'une paix solide, en
grand détail, en plusieurs lettres s'il le faut. Les loisirs ne
manquent pas maintenant aux ambassadeurs auprès du Saint-Siège, car
les affaires se traitent directement avec le pape, et non plus par
l'intermédiaire de plusieurs cardinaux.
Ainsi, Machiavel était averti une fois de plus que ses avis allaient
droit au Souverain-Pontife. Nous ne possédons pas sa réponse: mais la
réplique de Vettori, datée du 5 août, nous apprend qu'il avait encore
recommandé la quadruple alliance, que l'on persiste à rejeter. Vettori
ne croit pas que l'Angleterre, qui a besoin de l'Espagne pour
contre-balancer la France, permette à Ferdinand de s'unir à Louis XII.
Il ne consent à abandonner à Venise que Brescia et Bergame. Mais
surtout il refuse absolument le Milanais à la France. Sur ce point la
cour de Rome était inflexible.
10 août. Machiavel affirme avec une obstination égale à celle de Léon
X, qu'il faut céder sur le duché de Milan. La France, avec un vieux
roi, surveillée de près par l'Angleterre et l'Allemagne, gênée par le
voisinage des Suisses, deviendra pour l'Italie conciliante et
pacifique. Si on la mécontente, au lieu de former le rempart de la
Péninsule contre le reste de l'Europe, elle sera le centre de toutes
les intrigues contre l'Italie. Quant à l'entente des princes italiens,
le diplomate de Florence la traite avec un suprême dédain. «Leurs
troupes, dit-il, ne valent pas un liard,» et les Suisses les battront
toujours quand il leur plaira.
20 août. Le secrétaire de Léon X déclare à son correspondant que
décidément il a la vue trouble. La France, dont il vantait l'alliance,
est en fort mauvais point. 40,000 Anglais assiègent Térouenne, les
Suisses vont marcher sur la Bourgogne, les Espagnols sont rentrés en
Lombardie. Le Vatican serait bien mal avisé s'il se souciait davantage
de Louis XII. Sa résolution est désormais fixée: il se donnera aux
plus forts, aux Anglais, aux Espagnols et aux Suisses coalisés.
26 août. Machiavel est tout déconcerté. Il mesure le péril où le
Saint-Siège précipite l'Italie pauvre et avilie, objet de la
convoitise des princes ultramontains. Il s'écrie, comme le moine des
vieux temps: _Pax! Pax! et non erit Pax!_ «Non, répond-il, la France
n'est pas si faible en face de l'Angleterre qui ne parvient pas à
prendre Térouenne, et qui, fatiguée des longueurs d'un siège d'hiver,
lâchera prise. Vous vous livrez aux Suisses dont la rapacité nous
épuisera jusqu'au dernier écu. Vos mercenaires aujourd'hui, ils seront
vos maîtres demain, et s'établiront les arbitres de l'Italie déchirée
et corrompue. La France seule peut les mettre à l'ordre. Si la France
n'y suffit pas, je n'y vois point de ressource, et je commencerai dès
à présent à pleurer avec vous la servitude de notre patrie et les
ruines que nous devrons soit au pape Jules II, soit à ceux qui
n'aident point à nous sauver, si toutefois il en est temps encore.»
La correspondance des deux amis, interrompue, paraît-il, pendant six
mois, est reprise par Machiavel le 25 février 1514. Cette lettre et la
réponse de Vettori développent seulement certains points des
discussions précédentes. L'ancien secrétaire d'État apparaît de plus
en plus hostile à l'Espagne qu'il considère comme la cause première
des troubles de la chrétienté. Sa rentrée dans le Milanais
provoquerait de nouveaux déchirements. Ferdinand ne cédera le duché ni
au pape ni aux Vénitiens; il ne peut le garder pour lui-même, car sa
part en Italie est déjà trop forte; s'il le donne à son petit-fils, il
le livre en même temps à l'empereur. Le roi de France seul peut
reprendre et garder la Lombardie.
Le 3 décembre 1514, Vettori fit un dernier appel à la sagesse
diplomatique de Machiavel: «Je désirerais que vous traitassiez cela
_de manière que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. Je
vous promets de la lui montrer comme étant de vous._» L'ambassadeur
florentin suppose que le roi de France, aidé des Vénitiens, veut
reprendre le Milanais contre le gré de l'empereur, de l'Espagne et des
Suisses. Que devra faire le pape? Que doit-il craindre et espérer de
l'un et de l'autre côté? Et si les Vénitiens abandonnent le parti
français pour passer aux autres princes, le Saint-Siège doit-il entrer
dans cette coalition? La question est des plus nettes. La politique de
Léon X sera-t-elle espagnole ou franco-vénitienne? Machiavel sait à
quel auguste personnage son avis sera présenté. Il sait de plus, par
les informations précédentes, de quel côté penche depuis trop
longtemps le pape, et quel conseil lui serait le plus agréable. «Je ne
crois pas, écrit-il d'abord, que depuis vingt ans on ait agité une
affaire plus grave.» Il passe alors en revue les forces et les
relations des grandes puissances de l'Europe. L'Angleterre fait sa
paix avec la France, et ses rancunes la tourneront contre l'Espagne.
L'Angleterre et la France sont riches, et tiendront longtemps
campagne. Tous les autres, l'Espagne, l'Empire, le duc de Milan, les
Suisses, sont pauvres. Une guerre prolongée donnera la victoire aux
Français. Les Suisses, race de mercenaires, sont peu sûrs: le roi de
France pourrait les acheter. Le parti de l'Espagne est donc dangereux.
Le pape aurait à garder, contre les flottes de Venise et de la France,
des côtes étendues. Si les Suisses sont vainqueurs, ils feront sentir
au Saint-Siège toute leur insolence. Ils le ruineront en
contributions. Ferrare, Lucques, les petits États se mettront sous
leur protectorat, et alors _actum erit de libertate Italiæ_. Toute
l'Italie deviendra leur vassale. Aucune ligue ne pourra plus se former
contre eux: ils l'empêcheront toujours en se donnant à quelqu'un des
souverains de l'Europe. L'Italie tombée paraîtra désormais _sine spe
redemptionis_. Mais si Léon s'allie à la France, et que celle-ci
l'emporte, il a toutes chances que le traité soit observé en sa
faveur. La mauvaise fortune serait encore meilleure avec la France
qu'avec toute autre nation. Le pape aurait du moins ses terres
d'Avignon pour s'y réfugier. La France, qui ne tarderait pas à se
relever d'un échec, le soutiendrait fidèlement. «S'il s'attache au
parti espagnol, et qu'il succombe, il faut qu'il aille en Suisse pour
y mourir de faim, ou en Allemagne pour y être un objet de dérision, ou
en Espagne pour être écorché.»
Resterait un troisième parti à prendre, la neutralité. Mais la
neutralité est funeste pour un prince dont les États sont placés entre
deux belligérants plus puissants que lui. Le vaincu le hait, le
vainqueur le méprise. Il faut traiter sans cesse avec l'un ou l'autre
adversaire, accorder le passage, des logements et des vivres: on est
également soupçonné par les deux partis: mille incidents périlleux
peuvent éclater chaque jour, qui sont pour l'État neutre une cause
d'angoisses incessantes.
Quant au rapprochement de la France et de l'Espagne, que le pape n'y
compte point, à moins que, contre toute probabilité, l'Angleterre
elle-même ne l'ait préparé. Qu'il ne se tourne pas non plus vers
l'empereur toujours indécis et _qui ne s'est jamais nourri que de
changements_. En somme, le Saint-Siège ne doit hésiter sur l'alliance
française que si Venise passait à l'Espagne et à l'Empire. Il faudrait
alors réfléchir, à cause des difficultés que la République opposerait
à la descente d'une armée française en Italie. «Mais je ne puis croire
que les Vénitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont
obtenu des Français des conditions bien plus avantageuses que celles
qu'ils pourraient espérer des ennemis du roi très chrétien; et
puisqu'ils sont restés fidèles à la fortune de la France, lorsqu'elle
était expirante, il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils
l'abandonnent maintenant qu'elle reprend son antique vigueur.» La
conclusion de Machiavel est que le Saint-Siège doit s'allier à la
France, et n'embrasser le parti contraire que si Venise elle-même s'y
attache. Nous sommes loin des conversations de 1503 avec Jules II.
L'alliance vénitienne semble à Machiavel la dernière ancre de salut de
la papauté.
Le 20 décembre 1514, l'écrivain florentin fit un appel suprême à la
prudence de la cour de Rome. «Je ne suis pas, dit-il, l'ami des
Français. Un pareil soupçon m'affligerait beaucoup; car, dans les
choses de cette importance, je me suis toujours efforcé de tenir mon
jugement sain, et de ne point me laisser entraîner par de vaines
affections. Si j'ai penché du côté de la France, je crois avoir eu
raison.» Dans cette lettre, il touche pour la dernière fois de sa vie
aux grandes affaires; et, de même que dans les dépêches antérieures il
a entrevu les effets déplorables de la politique qui fut vaincue à
Marignan, il pressent et annonce la catastrophe d'un pontificat à
venir, la chute inouïe d'un autre pape Médicis, de Clément VII. «N'en
a-t-on pas vus mis en fuite, exilés, persécutés, _extrema pati_, tout
comme les princes temporels, et dans un temps encore où l'Église
exerçait sur le spirituel une autorité bien plus révérée que de nos
jours?» Mais les princes n'écoutent point volontiers les prophètes de
malheur, et le pontife d'esprit si léger, qui plaisanta sur la
révolution religieuse de l'Allemagne, ne s'inquiétait guère, ni pour
lui-même ni pour ses successeurs, des souvenirs tragiques de Grégoire
VII et de Boniface VIII.
Quant à Machiavel, il demeura en disgrâce, victime de sa franchise et
de sa probité diplomatique. Certes, ce malheureux grand homme d'État
avait été visité par une tentation terrible. Ses intérêts, son
ambition le poussaient à se faire le complaisant collaborateur de Léon
X. La tentation dura près de deux années, en un temps où, dînant avec
ses amis, il ne trouvait dans sa bourse que dix sous, pour payer un
écot de quatorze. S'il avait persisté à poursuivre Venise, comme aux
jours de Jules II, il pouvait, sans contredire son passé, écarter du
même coup le Saint-Siège de l'alliance française. La politique souffre
de plus faciles accommodements que la science. Quand un savant a
découvert quelqu'une des lois absolues de la nature, il ne saurait,
s'il n'est un lâche, la renier ouvertement, pour relever sa fortune.
Le cri de Galilée, _e pur si muove_, ne perd rien de sa beauté pour
éclater dans une conscience où la notion du droit public a été trop
souvent pervertie. Ce dangereux théoricien était homme d'honneur,
malgré ses doctrines, malgré sa misère et la contagion de son temps.
La probité du diplomate était demeurée en lui inflexible, comme
l'amour de la patrie: deux vertus assez belles dans un âge de
corruption et à l'entrée d'un siècle de servitude.
FRA SALIMBENE
FRANCISCAIN DU TREIZIÈME SIÈCLE[4]
I
Vous me pardonnerez d'avoir invité une compagnie de personnes lettrées
à l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe siècle. Cette conférence a
presque l'air d'un entretien sur l'archéologie ou la paléontologie
sacrée: les frères de Saint-François n'occupent plus en Occident leur
ancien rôle, qui fut parfois éclatant, et c'est une chose remarquable
à quel point, depuis quelques années, ils sont devenus rares en
France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, très bon chrétien
d'ailleurs, n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on
n'a guère brûlé des franciscains qu'à partir du XIVe siècle, lorsque
la doctrine de la pauvreté absolue eût jeté dans l'hérésie les plus
exaltés d'entre eux. Ce n'était point un grand clerc; il s'obstine à
prendre Henri III pour Henri IV et à conduire à Canossa un empereur
qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. Il nous conte des histoires de
nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y
jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes;
l'aventure d'un fou que le diable étrangla nuitamment au milieu des
pains entassés par lui en prévision de la famine. Ce n'était point un
poète passionné, comme Jacopone de Todi, et très capable de tourmenter
le pape en langue vulgaire. Salimbene a rédigé sa chronique en latin,
et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicéron. Mais quel
joli latin! tout plein de barbarismes sans être barbare, souple,
vivant, tel qu'on le prêchait alors dans l'intérieur des couvents,
pour l'édification plus dévote que grammaticale des moinillons. On y
trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinité. Le potage s'y
appelle bonnement _potagium_; on y voit un évêque qui, craignant une
émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, _quod pelli suæ
timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire
qu'au point de vue des intérêts de son ordre et juge les rois, les
papes et les républiques selon le bien ou le mal qu'ils font aux
franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur du monde. Comme
la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan les plus graves
événements de son siècle et les plus minces accidents naturels. Nous
apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une étonnante
abondance de puces précoces; en 1285, une mortalité sur les poules:
une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il
signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent toutes
leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes de
Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre.
Tout petit, il était dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible
passa sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la
maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant
à la grâce de Dieu le futur franciscain. «Aussi, dit-il, je ne l'ai
jamais beaucoup aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû
emporter.» Il entra au couvent, malgré ses parents et l'empereur
Frédéric II auquel le père eut recours. L'empereur ordonna aux frères
de rendre leur novice; le père vint supplier son fils au nom de sa
mère; Salimbene répondit tranquillement: «_Qui amat patrem aut matrem
plus quam me, non est me dignus_». Plus tard, il se réjouissait de
n'avoir point, lui et son frère, continué le nom et la race
paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un
zèle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-façon
qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes à l'office
de nuit du dimanche, avant le chant du _Te Deum_. Et c'est bien
ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, avec les nuits
courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des puces.» Et il
ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique beaucoup de choses
qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les grands couvents où
«les frères ont des délectations et des consolations plus grandes que
dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces _consolations_,
poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu
prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous trouverez, dans la
chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de saint François,
tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la gaîté, et
Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, dignes de
frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux,
d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte
volontiers dans l'intimité; mais, ici, _ex cathedra_, entre deux
lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en échange, ces quelques
vers d'une chanson à boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur
quelque air d'église, aux après-dîner des fêtes carillonnées: «Le vin
doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le cœur. Le
vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le
vin âpre, mord la langue,»
_Intestina cuncta sordet,
Corrumpendo corpora,
Vinum vero quod est glaucum,
Potatorem facit raucum,
Et frequenter mingere._
Mais tout ceci n'est que le petit côté de Frà Salimbene. Il ne
serait pas juste de s'y arrêter. Il n'a pas été un saint, soit;
qui donc, parmi nous, lui jettera la première pierre? Retournez-le
et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des écrivains
ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des témoins
les plus édifiants du XIIIe siècle italien.
[4] Conférence faite au cercle Saint-Simon.