IV

Nous venons de considérer l'une des deux faces de la renaissance

italienne, l'Italien lui-même, étudié d'une manière toute subjective,

l'homme moderne, affiné par l'antiquité, armé de critique, libre

d'esprit, dont la volonté propre ou la force inflexible des choses

limitent seules l'action. Passons maintenant à une série de vues

parallèles qui achèvent la théorie de Burckhardt, à la rencontre de la

conscience italienne avec les réalités du dehors, du monde extérieur,

avec la nature, la société; en d'autres termes, observons l'aspect

original de la science, de la poésie, de l'art, de la moralité dans

l'Italie de la renaissance.

En plein moyen âge, les Italiens eurent sur le monde des notions

supérieures à celles des autres peuples chrétiens. Leur situation

méditerranéenne, le souvenir de l'_orbis Romanus_, la lecture des

géographes anciens, les intérêts de leur commerce maritime les

portèrent à regarder fort loin, à chasser de leur esprit la terreur

de l'inconnu. Au temps des croisades, ils se préoccupaient beaucoup

moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sûreté de leurs

caravanes; au XIIIe siècle, Plano Carpini et les trois Polo se

souciaient fort peu du prêtre Jean, du paradis terrestre ou de la

porte du purgatoire; ils allaient, pendant des années, du côté du

soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l'or,

des épices, des pierres précieuses. Quand Christophe Colomb dit: «_Il

mondo è poco._ La terre n'est pas si grande qu'on le croit», il

exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle

demeure, dont l'immensité ne doit pas effrayer l'homme; il peut s'y

mouvoir à son aise, en pénétrer les détours sans angoisse, l'étudier

et la décrire comme une œuvre d'art que Dieu a mise à sa portée.

Pétrarque qui traça, dit-on, la première carte d'Italie, mentionne les

choses remarquables qu'il a vues dans ses longs voyages en Europe.

Æneas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la géographie, la

statistique, il dépeint les paysages, note l'aspect des villes, leurs

mœurs, leurs métiers, leurs produits. La science de la nature,

ébauchée naguère par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger

Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphère intellectuelle de

toute une race. Les idées astronomiques, qui sont si subtiles dans la

_Divine Comédie_, étaient certainement comprises de tous les Italiens

instruits. Les collections de plantes et d'animaux, les jardins

botaniques, où la plante est cultivée non seulement pour ses vertus

médicales, mais pour sa beauté, apparurent en Italie au XIVe siècle;

le goût des bêtes fauves, venues à grands frais d'Asie ou d'Afrique,

remontait à Frédéric II; il devint un luxe favori des cités, des papes

et des princes. Les lions de Florence avaient leur chapitre au budget

de la république. Léonard de Vinci, qui, enfant, amassait des

scorpions et des lézards, quand il fut grand seigneur, entretint des

lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras

des chevaux d'Espagne, d'Irlande, d'Afrique, de Thrace et de Cilicie.

Le cardinal de Médicis forma même une ménagerie d'hommes barbares,

Maures, Turcs, nègres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues

différentes.

On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l'utilité

pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature,

embrassée par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination

italienne que le détail singulier; le paysage a pour elle, comme la

plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans son _Cantique au

soleil_, saint François avait exalté par un même chant d'amour la

lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait

sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des

horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la

lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de

l'aurore; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie,

avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de

fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à

l'entrée de l'enfer? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent

en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le

Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière,

la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie

des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs

mythologiques; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par

l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à

la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les

conteurs, plus préoccupés de l'action humaine, aient eu moins le

loisir de goûter le monde extérieur; ils laissèrent aux peintres, à

Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains;

Boiardo et l'Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et

rapides; la renaissance, après avoir fait le tour de la nature,

s'arrêtait à l'homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses

beaux-arts, des progrès de sa vie sociale.

Il faut encore ici remonter aux maîtres poétiques de l'Italie, à Dante

et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dans

_la Divine Comédie_, mais par des traits d'une brièveté tragique, qui

peignent à la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du

damné, le cri qu'il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil

infini de son cœur. Autant de visions qui passent et fuient comme en

un crépuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout

ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et

le dernier fond éternel de l'âme humaine. Cette aptitude à exprimer

l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie

morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel,

reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque

imposa à l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le

sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la

disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, obligé de relever et

d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint «une sorte de

condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n'en possède

aucun peuple». Étendons la remarque au tercet dantesque, à l'octave

des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la

forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l'allure vive et

mesurée de la pensée, qui ne doit pas s'alanguir, la netteté de

l'émotion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve,

la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite

l'éclat.

Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de

l'invention, qui s'arrête en face des genres dont la forme est, de sa

nature, indécise. L'Italie, où la vie quotidienne était si dramatique,

n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs

ce phénomène singulier: la persistance des mystères, des farces et de

la _Commedia dell'arte_, le luxe des décors et des costumes,

l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux

flambeaux: la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens

dramatique ne manque cependant point aux Italiens; _la Fiammetta_,

_Griselidis_, toute la littérature des _Nouvelles_, ont montré de la

façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le

drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l'écrivain

demeure toujours le maître de ses personnages; il n'est point obligé

de s'identifier avec eux, de vivre dans leur cœur; sa main les porte,

et, s'il est doué d'ironie, il peut s'en jouer librement. Le récit en

octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit,

pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au

sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au

plus haut degré, au môle de Naples comme parmi les pêcheurs de Venise,

mais c'est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et

des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord écrit. Le

poème n'est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé,

devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fête

princière, parmi les danses, les accords de musique et les

conversations. La suite lente et savante des caractères, qui

s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite

à ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de

méditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme,

c'est «le fait vivant», l'action rapide, brusquement suspendue, suivie

d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout

d'un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui

semblaient brisés et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux

rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure précise un geste

du héros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention

s'y arrête sans s'y lasser, car elle est aiguillonnée par la rime

nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit

pour embellir la fête, pour promener les paladins d'un bout de la

planète à l'autre, ou de la terre à la lune; il a diverti la curiosité

des auditeurs et la laisse en éveil, avide d'écouter le chant qui

vient après. C'est encore par l'action plutôt que par le discours

qu'éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez

Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature

entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d'un rayon

d'ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les

guerriers chrétiens, se donne à un enfant «aux yeux de jais, aux

cheveux d'or», à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque

sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le

vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l'amusement d'un monde

lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques; ses

prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d'un coup

de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a

passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est

fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une façon grandiose. Et

plus les légendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisante

confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions

rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes

réfléchissent la terre entière, citées bourdonnantes couronnées de

campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du

désert, îles enchantées tout empourprées d'aurore, profondes forêts

aux clairières lumineuses, embaumées d'aubépine et de verveine.

La littérature historique de l'Italie s'est portée vers l'observation

pénétrante de l'homme individuel, du grand homme revêtu de gloire,

étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les

traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé

qu'un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les

historiens et les biographes italiens, dès le quatorzième siècle, ont

tracé des portraits d'une grande valeur à la fois pittoresque et

psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher

démagogue de Florence, «grand de corps, hardi, effronté et grand

charlatan», qui persuadait «aux seigneurs élus qu'ils l'étaient grâce

à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens». Voici trois

figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto:

«philosophe hautain et dédaigneux», dit Jean Villani; «d'âme altière

et dédaigneuse», dit Boccace; «il était, écrit Philippe Villani,

d'une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches.» Ce

dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus

marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues,

artistes. Jusqu'à Vasari, le portrait historique et la biographie

privée persisteront chez les Florentins; les grands historiens,

Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en

lumière les mœurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont

été les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la

pensée dans l'intérêt de leur république. Les ambassadeurs vénitiens,

Æneas Silvius, dans ses _Commentaires_ et son _de Viris illustribus_,

les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio,

l'historien de Milan, Paul Jove, dans ses _Vies_ et ses _Éloges_,

rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux

lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le

caractère et la légèreté d'Alexandre VI: «Il est trop sensuel dans ses

appétits et ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui trahit

l'état présent de son esprit.» L'autobiographie, qui débute par la

_Vita nuova_, aboutit aux _Mémoires_ de Cellini: le premier de ces

livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est

le récit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrement qu'il a

trouvé dans l'insolence même de sa vie.

Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne

humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des

poètes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant

qu'individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment

l'art s'est affranchi,--par l'influence antique, avec Nicolas de Pise,

par le retour à la nature, avec Giotto,--des formes immobiles de l'art

byzantin, «de la manière grecque». Mais Nicolas et son école, mais

Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas

attachés avec moins d'amour à la nature réelle que tous les maîtres de

la peinture florentine. Et Florence a fait l'éducation de l'art

italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent,

respirent, vont parler; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti

ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse

d'expression, d'une race aussi haute que les condottières de

Donatello, les apôtres de Masaccio. L'idéal descend, comme une lumière

égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d'école ou

d'église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l'artiste est

bien l'inventeur, qualités qu'un critique du XVIe siècle, Firenzuola,

dans son _Traité de la beauté féminine_, exprime par ces mots, qu'il

ne réussit pas à bien définir: _leggiadria_, _vaghezza_, _venustà_,

_aria_. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello

lui-même, la _morbidezza_. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt

passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous,

dans l'esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel.

Par lui, l'œuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas à la

tradition sainte que l'artiste a traitée, à la richesse ou au

mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des

regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le

portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture

religieuse le caractère individuel des personnages et l'interprétation

libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d'une madone de

Léonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux

longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de

personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page

apparaît dans un tableau, non que la légende ou l'édification pieuse

l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son

vêtement complètent la vie harmonieuse de l'œuvre. On peut diviser en

cinq ou six groupes _la Dispute du saint-sacrement_ ou _l'École

d'Athènes_, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera

sous nos yeux sera toujours un ouvrage achevé, une personne humaine

qui, dans son cadre étroit, s'impose à nous par sa valeur propre.

Le rôle éminent de l'individu dans la poésie, l'histoire et l'art

persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s'est

formée autour de lui et à son image; elle est le théâtre de sa

fortune. L'ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l'Italie.

Les communes ont réduit les seigneurs à l'état de citoyens; l'Eglise

donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens;

les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s'enrichissent par le

commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume

de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le

préjugé de la naissance s'est dissipé. Dante l'abolit dans son

_Convito_; Pétrarque écrit: _Verus nobilis non nascitur, sed fit_. Les

humanistes affirment tous que le mérite de l'homme est non dans sa

race, mais dans son esprit. «La chevalerie est morte», dit Sacchetti.

L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de _cavalieri_, de nobles,

vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement

au peuple. L'Italie princière voit s'élever une noblesse nouvelle:

lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent.

Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherche

d'élégance, une politesse de mœurs sans lesquelles la vie commune

perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de

plus en plus: celle de l'homme bien élevé, accompli en toutes choses,

le _cortigiano_, qui, selon Castiglione, s'inquiète moins du service

de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la

guerre, se bat moins par devoir que pour _l'onore_, pour se faire

honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan

florentin; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles:

l'escrime, la danse, l'équitation, la musique, la paume; il sait

causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une

société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang.

Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait

guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit

supérieur, relevé par la hauteur de l'âme. Telle fut Vittoria Colonna.

La renaissance a salué du nom de _virago_ des femmes telles que

Catarina Sforza, la _prima donna d'Italia_, qui, par l'énergie parfois

féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans

les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations

et d'aimables disputes qu'il s'agit. La _donna di palazzo_ peut

converser sur tout sujet, et le _cortigiano_ peut lui conter toute

histoire. C'était ainsi déjà au temps du _Décaméron_; Boccace, alors,

jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus

libres; les conteurs du XVe et du XVIe siècles ont très souvent écarté

le voile. Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un

appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre

simplement, en ces minutes difficiles, «un air réservé».

Il fallait un décor magnifique pour encadrer l'élégance de cette vie

polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa

beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n'avait

plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le

chevalier; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la

représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus; les

saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d'écoliers

ou d'artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les

belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement

de la vie sociale. Durant près d'un siècle, l'Italie a célébré une

fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les

courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le

spectacle s'est offert libéralement aux regards de la foule. La

pantomime, le drame, l'intermède comique, l'allégorie mythologique,

les scènes tirées des romans de la Table-Ronde, le cortège des chars

et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et

les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers

Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche

des tableaux vivants: la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan,

la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à

peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et

l'histoire d'Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit

défiler devant Léonore d'Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés

par des panthères, l'éducation d'Achille, des nymphes que

tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans

ces splendeurs l'image de sa royauté; il les présente à son peuple

comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes

méridionales et légères. Lorsque César Borgia revint d'Imola et de

Forli, qu'il avait conquises, le sacré-collège l'attendait à la place

du Peuple: précédé de l'armée, des pages, des gentilshommes, entouré

des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il

marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes

riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant «avec ses

cheveux blonds». Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna.

Alexandre, fort ému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du

trône; à la vue de son fils qui s'avançait, porté vers lui dans les

bras de l'église, _lacrimavit et risit_, dit l'ambassadeur vénitien:

il rit et pleura à la fois. C'était de joie seulement et d'orgueil

qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médicis, eut, dans ses

_Poésies carnavalesques_, le sentiment mélancolique d'une fin

prochaine de la fête et d'un retour de la fortune: «Réjouissez-vous,

aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystère.»

V

Une civilisation complète, véritable œuvre d'art, avait ainsi été

créée par la conscience d'une race affranchie des entraves séculaires

de l'âme humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigés

contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes

leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres révolutions, devait

périr par l'excès de son propre principe. Les derniers chapitres de

Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font

comprendre la décadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez

clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait

fermé définitivement le chapitre d'histoire politique et sociale: ici

encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprimée;

mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la compléter, de lui

demeurer fidèle.

Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses: la

première s'est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en

apparence, et conservée par l'église, a passé par toutes les phases

d'un lent déclin. C'est l'ironie qui a tué la poésie. L'ironie,

employée par de grands poètes, avait transformé la matière

chevaleresque, mais ne l'avait point détruite; le goût des grandes

choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l'idéal

avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs

pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à

coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo,

l'_Orlandino_, fit une blessure mortelle à l'épopée héroï-comique.

Roland et, avec lui, tout le monde des _Reali di Francia_, toutes les

légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les

paladins que l'Europe avait si longtemps vénérés, se battaient, montés

sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus

Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens: il bornait sa

prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une

sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire

littéraire, dirigée contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait

penser aux invectives luthériennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans

l'_Orlandino_, une rupture définitive avec l'art du XVIe siècle. La

poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard

avec le Tasse; mais celui-ci fut le poète convaincu de la

contre-réformation catholique, et il n'appartient plus à la

renaissance.

La recherche de l'_effet_ a été funeste à la peinture; elle a

pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis

que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène,

le décor d'architecture, l'ampleur éclatante des costumes, la richesse

des accessoires, parfois aussi la familiarité de l'invention,

altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de

peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient

leurs tableaux par le parti-pris d'étonner le regard. On fit longtemps

encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se

perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les

personnages à l'ensemble; chez les élèves de Raphaël et de

Michel-Ange, plus tard encore, dans l'école de Bologne, la figure

individuelle, lors même qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se

détache vivement de l'ensemble, les yeux fixés sur le spectateur,

afin d'en retenir plus sûrement la curiosité. L'effort des mouvements,

l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des

draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur,

les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d'une

peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulièrement la

poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait

dans le même temps l'art de Pétrarque.

Le mal était, d'ailleurs, irréparable, car les parties vitales du

génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique du XVIe

siècle, l'asservissement de la Péninsule, ne rend point à elle seule

compte du naufrage d'une civilisation et d'une littérature, comme le

fait, pour la France méridionale, la croisade des Albigeois, car les

excès et les folies du principat, qui décidèrent de l'Italie,

n'étaient eux-mêmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe

de considérer.

Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: «Nous

autres Italiens avons à l'église et aux prêtres cette première

obligation d'être sans religion et corrompus; nous en avons une plus

grande encore qui est la cause de notre ruine,» à savoir l'état de

division, de discorde et de faiblesse où l'église, depuis le temps des

Lombards et des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l'Italie. Cette

explication d'une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine,

est très incomplète, excessive pour l'église, mais elle contient

cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider

celui-ci, commençons par observer l'état religieux des Italiens en

changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité

avant la religion.

Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement

même de l'église, une grande liberté religieuse. Elle s'était attachée

à la foi plus qu'aux œuvres, avait tenu peu de compte de l'austérité

et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de

la façon tout italienne dont le rêveur d'Assise avait compris

l'originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et

d'enthousiasme plus que d'obéissance et de terreur, une religion

d'amour, par conséquent livrée à l'imagination personnelle du

chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du

protestantisme. Car l'église est toujours là, image visible de Dieu,

corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale; l'Italie demeure

volontiers sous le manteau de l'église, à qui elle demande des

sacrements et des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les

dogmes, précisément parce que ces dogmes la préoccupent assez peu. Un

tel état ne pouvait durer qu'à deux conditions: la première, que la

simplicité religieuse et le mysticisme de l'âge franciscain fussent

toujours dans les consciences; la seconde, que l'église méritât de

garder, par l'autorité morale, la règle souveraine de la foi. A la fin

du XVIe siècle encore, la peinture d'un Pérugin ne s'éloigne pas

beaucoup de l'inspiration naïve d'un Frà Angelico, et, cependant, le

Pérugin était un chrétien médiocre. Ici donc, les œuvres d'art ne

peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même

époque, à entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans

Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du

notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus

candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du

salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l'amour de

saint François, dont il fait lire les _Fioretti_, le soir, à ses

«petits garçons». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est

d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est

cependant son aîné de près d'un demi-siècle. Mais Pétrarque est un

lettré, il est homme d'église, il a déjà en lui le demi-scepticisme

des premiers humanistes, la demi-indifférence d'un chanoine italien

vivant à la cour d'Avignon. Au XVIe siècle, Gelli écrivait: «Ceux qui

étudient ne croient plus à rien.» Lentement, d'année en année, la

culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme

littéraire des humanistes du XVe siècle, les railleries déjà

voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les

hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu résister à l'action

de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne

professent point réellement l'athéisme, mais une philosophie vague,

très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles

du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: «Celui qui se conduit bien

et qui agit d'après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple

qu'il appartienne.»

L'incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le

spectacle que donnait l'église, l'excès de ses ambitions temporelles,

le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la

cruauté d'un Sixte IV, l'avidité d'un Alexandre VI, la violence d'un

Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les

conteurs ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines

les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme

occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de

foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce

point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous

avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les écrivains qui se jouaient

le plus librement des choses saintes, n'étaient-ils point eux-mêmes

gens d'église: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello?

Tandis qu'on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre

livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute

l'Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient

librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal

d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à

Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait

de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagnée par

la libre pensée dont l'église n'était point responsable, s'était

éloignée de l'évangile, l'église n'avait plus aucun droit pour l'y

rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de

fanatisme; on voyait encore çà et là des bandes de flagellants; des

ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés; de Léon X à Paul

III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que

Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir

au christianisme très pur du XIIIe siècle: ces réveils accidentels de

la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Péninsule. Les

âmes, désenchantées des vieilles croyances, et qui ne sont point

mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la

superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque,

Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l'influence des

astres sur la vie humaine et s'étaient moqués des astrologues; à la

fin du XVe siècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout

le monde, philosophes, humanistes, hommes d'État, les papes eux-mêmes,

croient aux conjonctions d'étoiles et aux prophéties qui s'en tirent.

Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les

destinées de l'église. Toutes les superstitions classiques, toutes les

terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux

revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur

noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l'évocation des

démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques

des sorciers; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de

diables dans le Colisée; Marcello Palingenio s'entretient la nuit,

dans la campagne de Rome, avec des esprits, _divi_, qui viennent de la

lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII.

Nous pouvons apprécier maintenant l'état moral de l'Italie. Les

consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure; toute haute

discipline était abolie, les notions chrétiennes de charité, de

pudeur, de justice divine, étaient détruites; l'église trahissait la

cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique; la

superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D'autre

part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la

force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon

d'égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d'être, dans le

cercle où la fortune l'avait placé, à la fois renard et lion, puisque

ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les

moyens, à la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et

de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de

faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine, est donc libre

absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l'est

d'autant plus qu'il se sent encouragé par deux préjugés profondément

italiens. L'un d'eux a été exprimé par le pape Paul III disant de

Benvenuto: «Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne

doivent pas être soumis à la loi.» Et l'_uomo unico_ peut invoquer

encore en faveur de ce rare privilège l'idée que son temps se fait de

l'honneur. Guichardin écrit dans ses _Aphorismes_: «Celui qui fait

grand cas de l'honneur réussit en tout, parce qu'il ne craint ni la

peine, ni le danger, ni la dépense; les actions des hommes qui n'ont

point pour principe ce puissant mobile sont stériles.» Mais on sait ce

que l'Italie entendait alors par _onore_. Ce n'est pas plus l'honneur

vrai que la _virtù_ n'est la vertu. L'_onore_ est le prestige que

donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une façon

éclatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la

délicatesse morale n'ont rien à y voir. Il n'est pas nécessaire de

marcher à l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César

Borgia juge plus sage de l'étrangler à la suite d'un repas cordial. Il

est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage à

venger. «Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s'ajourner

au soir.» La _bella vendetta_ demande, en effet, de la patience, une

réelle sérénité d'esprit. Le poison subtil et lent, le _venenum

atterminatum_ qui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les

plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'_onore_, une arme exquise.

Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour

quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l'honneur d'autrui.

D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une

bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du côté de l'opinion et

du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien à dire ici de la

corruption des mœurs. Je crois d'une bonne critique de se fier, sur

ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles

de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique

d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs réunis par

Muratori, au _Journal_ de Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou,

plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel.

Comme l'indifférence ironique éloignait l'Italie des croyances qui

avaient jadis formé la communauté chrétienne, l'égoïsme transcendant

la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté

humaine. La Péninsule était peuplée de virtuoses; elle n'était plus

une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l'intérêt

personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et

tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri

d'alarme: il comprit que l'Italie était sur le point de payer de sa

liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de

donner à Florence une armée nationale. L'idée même de communauté

nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui

conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante

et Pétrarque. Le temps n'était plus aux ligues des villes contre

l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornoue

fut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et

le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'écraser leurs

voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit

alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique

du moyen âge s'était soutenue par des institutions qui suppléaient à

la valeur et au génie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase

de toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci

tombé, qu'une révolution ou une invasion l'ait chassé, il ne reste

plus rien dans l'état, rien qu'un trône vide où le roi étranger peut

s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose

indifférente. L'étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en

Toscane, le Florentin ne s'émeut point encore. Mais que Charles VIII,

une fois l'hôte de Florence, fasse mine d'imposer à la seigneurie un

traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi: «Sonnez

vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» C'était trop peu, en

vérité! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien

parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'étaient mises en

branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de

1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de

l'émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de

Milan, qui fêtèrent la victoire nationale de Legnano, toutes,

jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les

lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin

unanime, la première invasion s'arrêtait en Lombardie, celle qui, à

travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres.

L'histoire accomplit donc son œuvre, avec la logique inflexible qui

déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des

civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait

s'assoupir sous la main de l'église et la garde de l'inquisition,

tandis que la renaissance entrait en France.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 11 / 47 题