La renaissance a renouvelé d'abord la condition sociale de l'Italien.
A l'état moderne répond désormais l'homme moderne, citoyen ou sujet.
Affranchi des anciennes communautés politiques, il ne compte plus que
sur soi et l'exemple de ses tyrans et de ses condottières l'engage à y
compter sans réserve. Il se sent plus isolé qu'autrefois; l'isolement
même fortifie son caractère. Le traité du _Gouvernement de la famille_
d'Alberti énumère les devoirs que l'incertitude de la vie publique
impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble guère. Il
fait face à la tyrannie résolûment. Il frappe ses princes avec joie,
même à l'église, même étant prêtre. Proscrit, il ne se croit pas
diminué. «Ma patrie, disait Dante, est le monde entier.»--«Celui qui a
tout appris, dit Ghiberti, n'est étranger nulle part; même sans
fortune, même sans amis, il est citoyen de toutes les villes; il peut
dédaigner les vicissitudes du sort.» Être seul contre tous, _uomo
unico, uomo singolare_, émouvoir par quelque grand acte de vertu ou de
scélératesse l'imagination de son siècle, tel est le rêve de
l'italien. L'image de la gloire le tourmente, une branche de laurier
donnée au Capitole, un tombeau à Santa-Croce, une inscription sur un
mur d'église. Les damnés de Dante n'ont qu'un souci: la mémoire de
leur nom chez les vivants. Les régicides vont au supplice le regard
fixé sur l'immortalité. A vingt-trois ans, Olgiato, l'assassin de
Galéas-Marie Sforza, «montra à mourir le plus grand cœur, dit
Machiavel. Comme il allait nu et précédé du bourreau portant le
couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré:
_Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti._»
Les cœurs s'ouvrent donc à toutes les passions, les volontés à toutes
les résolutions; entraînés par la même loi, les esprits recherchent
avidement toutes les connaissances. L'_uomo universale_, l'homme qui
sait tout et porte en sa pensée la culture entière de son siècle, non
point à la manière des compilateurs arides du moyen âge, mais comme un
artiste toujours prêt à l'invention personnelle, ce virtuose
intellectuel est encore une création singulière de la renaissance. Au
XVe siècle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur
dédient les humanistes; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plaute
et imite Lucien, forme un musée d'histoire naturelle, explique la
géographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi
connaît toutes les sciences relatives à l'architecture; il édifie sa
coupole sur une donnée mathématique; il est architecte et sculpteur,
comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et
poète. Le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend
le latin et écrit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de
la Mirandole; il semble que toute l'expérience de l'esprit humain soit
entrée en Léonard de Vinci. L'architecte Leo Battista Alberti, qui a
laissé une œuvre moins splendide que le maître de l'école de Milan,
n'était pas moins savant; il pratiqua tous les arts, écrivit dans tous
les genres, en latin et en italien; à vingt-quatre ans, voyant que sa
mémoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes
demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et
la géométrie. Il se répétait souvent cette fière maxime: «L'homme peut
tirer de soi-même tout ce qu'il veut.»
Le sentiment que l'Italien a de sa valeur individuelle, le retour
égoïste qu'il fait sur lui-même, quand il rencontre la personnalité
d'autrui, provoquent la raillerie «sous la forme triomphante de
l'esprit». Ceci est encore une nouveauté. Il ne s'agit plus des
injures qui, au moyen âge, accablaient les vaincus et éclataient même
dans les querelles des théologiens, ni des défis familiers aux poètes
provençaux, ni des satires didactiques, dont le _Roman de Renart_ est
le modèle et qui atteignaient, sous le masque de personnages
collectifs, certaines classes de la société. La victime de l'ironie
moderne est l'individu isolé dont le moqueur blesse les prétentions
personnelles, à qui il lance parfois un mot terrible. Le _Novellino_
manquait encore d'esprit; il ignorait l'art du contraste spirituel;
déjà, quelque temps après la rédaction de ce recueil, Dante égalait
Aristophane pour la verve ironique. Dès lors la raillerie est un
élément constant de la pensée italienne. Elle passe d'une façon
continue à travers la haute littérature comme dans le conte populaire.
Pétrarque se moque des médecins, des philosophes et des sots.
Sacchetti rappelle les mots piquants échangés à Florence de son temps.
Vasari raconte toute sorte d'histoires plaisantes, bons tours
d'ateliers, vives réparties, à propos des artistes du XIVe et du XVe
siècles. L'_uomo piacevole_, l'homme qui a toujours les rieurs de son
côté, est un personnage bien vu, que l'on souhaite en tous lieux; le
Florentin réussit mieux qu'aucun autre dans ce caractère. Vers la fin
du XVe siècle, le grand maître de l'art était un curé du _contado_ de
Florence. Le bouffon est d'une espèce inférieure, car il doit se plier
aux fantaisies de ses patrons; tels, les moines, le cul-de-jatte, et
les parasites à qui Léon X fait manger des singes et des corbeaux
rôtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la
gloire littéraire possédait, un triomphe grotesque au Capitole; la
parodie manqua par le refus de l'éléphant sur lequel était monté le
poète, de passer sur le pont Saint-Ange. Déjà la poésie elle-même
faisait une grande place à la raillerie des plus augustes souvenirs.
Laurent de Médicis avait travesti l'Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se
jouèrent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que
l'Arioste s'amuse du moyen âge, tout en gardant aux traditions
héroïques leur grâce idéale. Mais tout cela était encore inoffensif.
Les mœurs violentes de la renaissance produisirent le véritable
pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l'ennemi au cœur. Les
philologues qui se déchiraient l'un l'autre établirent dans Rome, au
temps de Paul Jove, une officine occulte de médisances, de
_pasquinade_, contre les gens d'église. L'austère Adrien VI, pape
étranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de
l'Italien touchait traîtreusement, comme le stylet du spadassin. Elle
fut, entre les mains de l'Arétin, une des terreurs du XVe siècle.
Burckhardt arrive ici à un point capital de son livre: _la
Résurrection de l'antiquité_. On comprend pourquoi cette série de
chapitres n'est point venue plus tôt. Abstraction faite de
l'antiquité, les forces vives de l'Italie se développaient
spontanément, la renaissance était assurée dans ses lignes
principales. Mais la culture antique apporta à l'Italie une condition
intellectuelle particulière. Elle l'a fait vivre dans la familiarité
d'une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modèles
de beauté; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l'éducation
des Italiens. Elle leur montrait de quelle façon, dans un milieu
social très semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance
impérieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir.
L'expérience que l'Italie poursuivait dans l'ordre nouveau de la
société politique et les formes nouvelles de l'art, se présentait à
elle justifiée par l'histoire, la littérature et les ruines du monde
antique. En réalité, jamais elle n'avait perdu de vue l'antiquité. Les
vestiges du passé couvraient ses campagnes, étaient debout dans ses
cités. Les écrivains latins, les Grecs eux-mêmes, dont la langue se
parlait toujours en Sicile, étaient pour elle autrement intelligibles
que pour les Français ou les Allemands du moyen âge, non point des
étrangers, mais des ancêtres. Dante, sans faire aucune violence à sa
foi chrétienne, leur réserve en dehors des régions dolentes de
l'enfer, une fraîche retraite où ils vivent en conversant dans une
paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son maître pour
la lecture des anciens, de lui avoir appris «comme l'homme
s'éternise». Il appelle toujours langue latine, langue royale, le
toscan qui devenait l'idiome littéraire de la Péninsule. La grande
image de Rome, que l'église la première vénérait, semblait unir
l'Italie moderne à l'Italie virgilienne. «Les pierres des murs de
Rome, écrit Dante, méritent le respect de tous.» C'est à la vue de
Rome que Villani sent naître sa vocation d'historien. Pétrarque, Fazio
degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son passé et ses ruines
grandioses, l'émotion poétique, la tendresse filiale de quelques-uns
de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe siècle s'écrie: «Ce que
Rome a de beau, ce sont les ruines.» Pie II mourant sourit à Bessarion
qui lui promet un tombeau dans l'enceinte de Rome. La Rome chrétienne,
consacrée par les souvenirs de saint Pierre et de Grégoire le Grand,
frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des
Scipions: la Rome impériale, à laquelle se rapportent toutes les
grandes ruines, disparaît presque dans le fantôme glorieux de la
vieille métropole républicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de
Brescia, Rienzi, les écrivains tels que Pétrarque et Boccace, semblent
vivre dans la commune de Tite-Live. Pour eux, l'archéologie n'est
point une simple curiosité d'érudition: elle leur rend les titres de
la famille italienne. Les papes du XVe siècle encouragèrent ces
études. Blondus de Forli dédia à Eugène IV sa _Roma instaurata_. De
Nicolas V à Clément VII, le saint-siège a présidé à cette exhumation
des œuvres d'art, comme à la propagation des livres. L'antiquité
retrouvée est une lumière qui permet aux Italiens de voir plus clair
dans les détours même les plus tortueux de leur propre conscience. Les
conspirateurs, les régicides s'inspirent de Salluste; les meurtriers
du duc de Milan, en 1476, étaient des jeunes gens que la mémoire de
Catilina et de Brutus avait enflammés; il y avait des humanistes dans
le complot des Pazzi.
La renaissance italienne est, en effet, éminemment latine, et d'autant
plus vivante. La dévotion pour les écrivains grecs était certes déjà
très vive au XIVe siècle. Pétrarque expira, dit-on, le front penché
sur un manuscrit d'Homère qu'il pouvait à peine épeler. Au siècle
suivant, l'enthousiasme pour la Grèce classique, encore accru par
l'émotion qu'éveilla en Occident la chute de Constantinople, toucha
par moments à la superstition. Les grandes bibliothèques des
Montefeltri, à Urbin, des Médicis, du Vatican, s'enrichissaient
méthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers même
pensionnaient les réfugiés byzantins, leur donnaient à corriger le
texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des
calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des
couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de
grec; l'hellénisme, après s'être établi d'abord à Rome, au temps de
Nicolas V et de Bessarion, se fixait à Florence dans l'académie
platonicienne des Médicis. Mais l'Italie, poussée par l'instinct
national, s'attacha toujours plus étroitement à l'antiquité latine.
_Gravior Romanus homo quam Græcus_, disait le pape Pie II. La
renaissance demandait à la Grèce des modèles littéraires, des
doctrines philosophiques; ce qu'elle recherchait dans les écrivains
romains, c'était l'homme lui-même. La littérature grecque a un
caractère impersonnel qu'elle doit à son haut idéalisme, à son
indifférence pour le détail biographique, le trait individuel. Les
Latins ont vécu et pensé dans une sphère moins sublime; ils ont eu
plus de curiosité pour leur propre vie morale, un sentiment plus
intime des choses de l'âme, un goût décidé pour l'observation de
conscience. Ils aiment à se révéler à autrui, même par l'aveu de leurs
faiblesses; ils font, pour ainsi dire, déjà des confessions. Leur
œuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c'est à la
pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion
d'_humanités_. L'Italie se rangea donc à cette tutelle littéraire de
Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une piété
filiale. Pétrarque fut, par excellence, le lettré italien de la
renaissance, formé à l'école des Latins; il est aussi le premier en
date et peut-être le plus grand des humanistes de l'Occident. Quoi
qu'il écrive, c'est en réalité sur Pétrarque qu'il écrit. Ainsi
avaient fait jadis Cicéron et Horace. Il mêle à merveille ensemble
l'enthousiasme et le scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions
pas l'égoïsme. Pour les lettrés tels que lui, la fortune de leur
esprit est l'affaire importante de la vie; mais il leur reste encore
du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous
serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent
familièrement avec nous et ne nous déconcertent point par leur
grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus délicats,
celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes, tout en nous
parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rêves, de
leurs chagrins et de leur santé. De Cicéron à Pétrarque, de Pétrarque
à Montaigne, ils ont été les dieux domestiques de tous ceux qui
pensent, qui lisent ou écrivent, et ne désespèrent point de leur
ressembler par quelque endroit.
Le génie italien n'a point été faussé par l'influence constante des
lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l'église en
même temps que celle de la science pour la chrétienté entière; sans
effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur
littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la
plume de Pétrarque: au XVe siècle, dans les encycliques et les bulles
du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra,
les biographies de Vespasiano Fiorentino, les _Commentaires_ d'Æneas
Sylvius; enfin, dans une foule d'œuvres poétiques, dont l'_Africa_
marqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron,
Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de
l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent
des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des
réflexions morales de Tacite. L'entrée des comédies de Plaute sur le
théâtre de Léon X n'étonna personne; à Rome, comme à Naples, à
Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, la _Commedia dell'arte_ et
la farce populaire n'avaient-elles point conservé, dans le jeu de
l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de
l'Italie latine? Chrémès était l'aïeul de Cassandre, Davus fut l'un
des maîtres de Polichinelle.