III

La renaissance a renouvelé d'abord la condition sociale de l'Italien.

A l'état moderne répond désormais l'homme moderne, citoyen ou sujet.

Affranchi des anciennes communautés politiques, il ne compte plus que

sur soi et l'exemple de ses tyrans et de ses condottières l'engage à y

compter sans réserve. Il se sent plus isolé qu'autrefois; l'isolement

même fortifie son caractère. Le traité du _Gouvernement de la famille_

d'Alberti énumère les devoirs que l'incertitude de la vie publique

impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble guère. Il

fait face à la tyrannie résolûment. Il frappe ses princes avec joie,

même à l'église, même étant prêtre. Proscrit, il ne se croit pas

diminué. «Ma patrie, disait Dante, est le monde entier.»--«Celui qui a

tout appris, dit Ghiberti, n'est étranger nulle part; même sans

fortune, même sans amis, il est citoyen de toutes les villes; il peut

dédaigner les vicissitudes du sort.» Être seul contre tous, _uomo

unico, uomo singolare_, émouvoir par quelque grand acte de vertu ou de

scélératesse l'imagination de son siècle, tel est le rêve de

l'italien. L'image de la gloire le tourmente, une branche de laurier

donnée au Capitole, un tombeau à Santa-Croce, une inscription sur un

mur d'église. Les damnés de Dante n'ont qu'un souci: la mémoire de

leur nom chez les vivants. Les régicides vont au supplice le regard

fixé sur l'immortalité. A vingt-trois ans, Olgiato, l'assassin de

Galéas-Marie Sforza, «montra à mourir le plus grand cœur, dit

Machiavel. Comme il allait nu et précédé du bourreau portant le

couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré:

_Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti._»

Les cœurs s'ouvrent donc à toutes les passions, les volontés à toutes

les résolutions; entraînés par la même loi, les esprits recherchent

avidement toutes les connaissances. L'_uomo universale_, l'homme qui

sait tout et porte en sa pensée la culture entière de son siècle, non

point à la manière des compilateurs arides du moyen âge, mais comme un

artiste toujours prêt à l'invention personnelle, ce virtuose

intellectuel est encore une création singulière de la renaissance. Au

XVe siècle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur

dédient les humanistes; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plaute

et imite Lucien, forme un musée d'histoire naturelle, explique la

géographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi

connaît toutes les sciences relatives à l'architecture; il édifie sa

coupole sur une donnée mathématique; il est architecte et sculpteur,

comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et

poète. Le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend

le latin et écrit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de

la Mirandole; il semble que toute l'expérience de l'esprit humain soit

entrée en Léonard de Vinci. L'architecte Leo Battista Alberti, qui a

laissé une œuvre moins splendide que le maître de l'école de Milan,

n'était pas moins savant; il pratiqua tous les arts, écrivit dans tous

les genres, en latin et en italien; à vingt-quatre ans, voyant que sa

mémoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes

demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et

la géométrie. Il se répétait souvent cette fière maxime: «L'homme peut

tirer de soi-même tout ce qu'il veut.»

Le sentiment que l'Italien a de sa valeur individuelle, le retour

égoïste qu'il fait sur lui-même, quand il rencontre la personnalité

d'autrui, provoquent la raillerie «sous la forme triomphante de

l'esprit». Ceci est encore une nouveauté. Il ne s'agit plus des

injures qui, au moyen âge, accablaient les vaincus et éclataient même

dans les querelles des théologiens, ni des défis familiers aux poètes

provençaux, ni des satires didactiques, dont le _Roman de Renart_ est

le modèle et qui atteignaient, sous le masque de personnages

collectifs, certaines classes de la société. La victime de l'ironie

moderne est l'individu isolé dont le moqueur blesse les prétentions

personnelles, à qui il lance parfois un mot terrible. Le _Novellino_

manquait encore d'esprit; il ignorait l'art du contraste spirituel;

déjà, quelque temps après la rédaction de ce recueil, Dante égalait

Aristophane pour la verve ironique. Dès lors la raillerie est un

élément constant de la pensée italienne. Elle passe d'une façon

continue à travers la haute littérature comme dans le conte populaire.

Pétrarque se moque des médecins, des philosophes et des sots.

Sacchetti rappelle les mots piquants échangés à Florence de son temps.

Vasari raconte toute sorte d'histoires plaisantes, bons tours

d'ateliers, vives réparties, à propos des artistes du XIVe et du XVe

siècles. L'_uomo piacevole_, l'homme qui a toujours les rieurs de son

côté, est un personnage bien vu, que l'on souhaite en tous lieux; le

Florentin réussit mieux qu'aucun autre dans ce caractère. Vers la fin

du XVe siècle, le grand maître de l'art était un curé du _contado_ de

Florence. Le bouffon est d'une espèce inférieure, car il doit se plier

aux fantaisies de ses patrons; tels, les moines, le cul-de-jatte, et

les parasites à qui Léon X fait manger des singes et des corbeaux

rôtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la

gloire littéraire possédait, un triomphe grotesque au Capitole; la

parodie manqua par le refus de l'éléphant sur lequel était monté le

poète, de passer sur le pont Saint-Ange. Déjà la poésie elle-même

faisait une grande place à la raillerie des plus augustes souvenirs.

Laurent de Médicis avait travesti l'Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se

jouèrent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que

l'Arioste s'amuse du moyen âge, tout en gardant aux traditions

héroïques leur grâce idéale. Mais tout cela était encore inoffensif.

Les mœurs violentes de la renaissance produisirent le véritable

pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l'ennemi au cœur. Les

philologues qui se déchiraient l'un l'autre établirent dans Rome, au

temps de Paul Jove, une officine occulte de médisances, de

_pasquinade_, contre les gens d'église. L'austère Adrien VI, pape

étranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de

l'Italien touchait traîtreusement, comme le stylet du spadassin. Elle

fut, entre les mains de l'Arétin, une des terreurs du XVe siècle.

Burckhardt arrive ici à un point capital de son livre: _la

Résurrection de l'antiquité_. On comprend pourquoi cette série de

chapitres n'est point venue plus tôt. Abstraction faite de

l'antiquité, les forces vives de l'Italie se développaient

spontanément, la renaissance était assurée dans ses lignes

principales. Mais la culture antique apporta à l'Italie une condition

intellectuelle particulière. Elle l'a fait vivre dans la familiarité

d'une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modèles

de beauté; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l'éducation

des Italiens. Elle leur montrait de quelle façon, dans un milieu

social très semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance

impérieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir.

L'expérience que l'Italie poursuivait dans l'ordre nouveau de la

société politique et les formes nouvelles de l'art, se présentait à

elle justifiée par l'histoire, la littérature et les ruines du monde

antique. En réalité, jamais elle n'avait perdu de vue l'antiquité. Les

vestiges du passé couvraient ses campagnes, étaient debout dans ses

cités. Les écrivains latins, les Grecs eux-mêmes, dont la langue se

parlait toujours en Sicile, étaient pour elle autrement intelligibles

que pour les Français ou les Allemands du moyen âge, non point des

étrangers, mais des ancêtres. Dante, sans faire aucune violence à sa

foi chrétienne, leur réserve en dehors des régions dolentes de

l'enfer, une fraîche retraite où ils vivent en conversant dans une

paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son maître pour

la lecture des anciens, de lui avoir appris «comme l'homme

s'éternise». Il appelle toujours langue latine, langue royale, le

toscan qui devenait l'idiome littéraire de la Péninsule. La grande

image de Rome, que l'église la première vénérait, semblait unir

l'Italie moderne à l'Italie virgilienne. «Les pierres des murs de

Rome, écrit Dante, méritent le respect de tous.» C'est à la vue de

Rome que Villani sent naître sa vocation d'historien. Pétrarque, Fazio

degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son passé et ses ruines

grandioses, l'émotion poétique, la tendresse filiale de quelques-uns

de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe siècle s'écrie: «Ce que

Rome a de beau, ce sont les ruines.» Pie II mourant sourit à Bessarion

qui lui promet un tombeau dans l'enceinte de Rome. La Rome chrétienne,

consacrée par les souvenirs de saint Pierre et de Grégoire le Grand,

frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des

Scipions: la Rome impériale, à laquelle se rapportent toutes les

grandes ruines, disparaît presque dans le fantôme glorieux de la

vieille métropole républicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de

Brescia, Rienzi, les écrivains tels que Pétrarque et Boccace, semblent

vivre dans la commune de Tite-Live. Pour eux, l'archéologie n'est

point une simple curiosité d'érudition: elle leur rend les titres de

la famille italienne. Les papes du XVe siècle encouragèrent ces

études. Blondus de Forli dédia à Eugène IV sa _Roma instaurata_. De

Nicolas V à Clément VII, le saint-siège a présidé à cette exhumation

des œuvres d'art, comme à la propagation des livres. L'antiquité

retrouvée est une lumière qui permet aux Italiens de voir plus clair

dans les détours même les plus tortueux de leur propre conscience. Les

conspirateurs, les régicides s'inspirent de Salluste; les meurtriers

du duc de Milan, en 1476, étaient des jeunes gens que la mémoire de

Catilina et de Brutus avait enflammés; il y avait des humanistes dans

le complot des Pazzi.

La renaissance italienne est, en effet, éminemment latine, et d'autant

plus vivante. La dévotion pour les écrivains grecs était certes déjà

très vive au XIVe siècle. Pétrarque expira, dit-on, le front penché

sur un manuscrit d'Homère qu'il pouvait à peine épeler. Au siècle

suivant, l'enthousiasme pour la Grèce classique, encore accru par

l'émotion qu'éveilla en Occident la chute de Constantinople, toucha

par moments à la superstition. Les grandes bibliothèques des

Montefeltri, à Urbin, des Médicis, du Vatican, s'enrichissaient

méthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers même

pensionnaient les réfugiés byzantins, leur donnaient à corriger le

texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des

calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des

couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de

grec; l'hellénisme, après s'être établi d'abord à Rome, au temps de

Nicolas V et de Bessarion, se fixait à Florence dans l'académie

platonicienne des Médicis. Mais l'Italie, poussée par l'instinct

national, s'attacha toujours plus étroitement à l'antiquité latine.

_Gravior Romanus homo quam Græcus_, disait le pape Pie II. La

renaissance demandait à la Grèce des modèles littéraires, des

doctrines philosophiques; ce qu'elle recherchait dans les écrivains

romains, c'était l'homme lui-même. La littérature grecque a un

caractère impersonnel qu'elle doit à son haut idéalisme, à son

indifférence pour le détail biographique, le trait individuel. Les

Latins ont vécu et pensé dans une sphère moins sublime; ils ont eu

plus de curiosité pour leur propre vie morale, un sentiment plus

intime des choses de l'âme, un goût décidé pour l'observation de

conscience. Ils aiment à se révéler à autrui, même par l'aveu de leurs

faiblesses; ils font, pour ainsi dire, déjà des confessions. Leur

œuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c'est à la

pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion

d'_humanités_. L'Italie se rangea donc à cette tutelle littéraire de

Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une piété

filiale. Pétrarque fut, par excellence, le lettré italien de la

renaissance, formé à l'école des Latins; il est aussi le premier en

date et peut-être le plus grand des humanistes de l'Occident. Quoi

qu'il écrive, c'est en réalité sur Pétrarque qu'il écrit. Ainsi

avaient fait jadis Cicéron et Horace. Il mêle à merveille ensemble

l'enthousiasme et le scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions

pas l'égoïsme. Pour les lettrés tels que lui, la fortune de leur

esprit est l'affaire importante de la vie; mais il leur reste encore

du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous

serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent

familièrement avec nous et ne nous déconcertent point par leur

grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus délicats,

celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes, tout en nous

parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rêves, de

leurs chagrins et de leur santé. De Cicéron à Pétrarque, de Pétrarque

à Montaigne, ils ont été les dieux domestiques de tous ceux qui

pensent, qui lisent ou écrivent, et ne désespèrent point de leur

ressembler par quelque endroit.

Le génie italien n'a point été faussé par l'influence constante des

lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l'église en

même temps que celle de la science pour la chrétienté entière; sans

effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur

littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la

plume de Pétrarque: au XVe siècle, dans les encycliques et les bulles

du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra,

les biographies de Vespasiano Fiorentino, les _Commentaires_ d'Æneas

Sylvius; enfin, dans une foule d'œuvres poétiques, dont l'_Africa_

marqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron,

Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de

l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent

des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des

réflexions morales de Tacite. L'entrée des comédies de Plaute sur le

théâtre de Léon X n'étonna personne; à Rome, comme à Naples, à

Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, la _Commedia dell'arte_ et

la farce populaire n'avaient-elles point conservé, dans le jeu de

l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de

l'Italie latine? Chrémès était l'aïeul de Cassandre, Davus fut l'un

des maîtres de Polichinelle.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 10 / 47 题