Je restai quelques semaines sans me décider à voir Anne. Je ne pouvais
arriver à me faire une idée de ce qui s’était passé entre nous. Je ne
savais vraiment si ce soir sur la terrasse avait été un soir de
querelle, ou au contraire un soir d’aveu, ou simplement un soir comme
les autres. Parfois j’avais l’impression que notre amitié avait commis
sa première faute, qu’elle rougirait maintenant, qu’il faudrait la
vêtir. Parfois il me semblait qu’Anne m’avait révélé ainsi qu’elle
m’aimait, parfois qu’elle en aimait un autre. Il était évident qu’elle
avait oublié notre dernière rencontre, mais cependant à la fin de ma
visite, elle m’embrassa encore,--et cette fois mes yeux étaient
ouverts,--distraitement, comme par une habitude millénaire. Puis juin
arriva, le printemps s’écoula des rues par les rigoles, les ruisseaux,
et les platanes haussèrent l’été au niveau même des mansardes. Anne
m’abandonnait au fond du salon comme au fond d’une loge et allait
s’accouder à la fenêtre. Je l’y rejoignais. On entendait des accordéons,
des cris: c’était un dimanche que l’on jouait. De gros ballons ronds,
immobiles, regardaient tourner au-dessous d’eux la terre luisante. Le
soleil, au lieu de tomber au milieu juste de l’Arc de Triomphe, se
posait sur la pile gauche, n’en descendait plus, tout était à
recommencer. Un petit fox qui venait de retrouver son maître, galopait
délirant autour du rond-point, poursuivi par un autre fox qui, à ce jeu,
perdait le sien. Trois jeunes filles enlacées, trois sœurs, levaient la
tête vers nous, et, des deux seuls bras qu’elles avaient libres, nous
faisaient de grands signaux. Celle du milieu, condamnée à ne point
remuer, jusqu’au coin de la rue tournait la tête pour moi, et me
souriait.
Anne était chaque jour plus tendre et plus calme. Je lui apprenais à se
taire et à obéir. Je lui apprenais que la femme est plus bornée que
l’homme, qu’elle doit en tout l’écouter, l’aimer,--mais sans
l’importuner,--partout le suivre. Je lui appris à être heureuse par le
beau temps, et à laisser chaque tache de soleil marquer sur elle pour la
journée; par la pluie, et à rire des jeunes gens en jaquette qui courent
vers la porte cochère,--oubliant soudain dans leur panique qu’ils sont
prêts à mourir pour leur amie. Les ombres de ses amis n’allongèrent plus
soudain sans raison, et ne diminuèrent plus. Elle ne poursuivit plus de
sa haine l’abbé qui faisait le bésigue de la famille et qu’elle trouvait
sans mystère. L’abbé y gagna un dîner par semaine. Dieu y gagna
d’échapper à l’inquisition de cette jeune femme qui, hier encore, lui
supposait un secret, comme au moindre de ses hommes, et s’entêtait à le
découvrir. Dieu respirait. Sa création pouvait donc, enfin, être sans
secret: elle était ainsi, au fond, parce qu’elle n’était pas autrement.
Ne parlons pas des orages, un peu fréquents cette année-là, il
l’avouait. Mais qu’aurait-il pu mettre à la place des ruisseaux, des
arbres? Des platanes, surtout, qui haussaient l’été,--il n’hésitait pas
à reprendre mes paroles même,--au niveau des mansardes?
J’appris à Anne à ne plus brouiller ses désirs, ses vertus, à n’avoir
plus pour âme une masse confuse. Chaque semaine, comme on retire d’une
tapisserie qu’on défait, pour un futur travail, les fils de même
couleur, j’obligeai Anne à n’avoir qu’un seul sentiment, qu’un seul
travail. Chaque muscle de son cœur s’exerça ainsi, solitaire, dans huit
jours de soleil.
Nous étions décidés soudain à ne plus laisser sans nouvelles, à ne plus
négliger une année entière nos meilleurs amis. Anne fit son testament,
j’ouvris le mien. C’est dans mon testament que j’avais classé mes amis,
avec la sincérité qui échappe dans cette vie et qui m’avait valu de
retrouver au bas de la liste, dédaignés, certains amis pour lesquels je
continuais à descendre même du tramway. Mon légataire à chacun devait
porter un souvenir. Pourquoi remettre, à une date lointaine ce que je
pouvais faire aujourd’hui? J’allai les voir tous. Ils ne se doutèrent
jamais que je remplissais, plaisantant, le vœu d’un mort. Je leur
distribuai d’avance les cadeaux qui devaient rappeler ma mémoire,--si
bien qu’ils auraient pu, si j’étais justement mort quelques mois plus
tard, me croire oublieux et trouver mon testament vide. Tous mes
bibelots disparurent et il ne resta guère que les objets pour ennemis,
les glaces, les pendules. Il fallut bientôt faire des cadeaux vivants.
Gabrielle eut des poissons, un rouge affectueux, un noir fidèle. A
Fernand, qui étudiait la vie des insectes, j’apportai une ruche en verre
avec un essaim d’élite; je l’apportai moi-même: je n’avais plus peur des
abeilles depuis que j’en avais sauvé une, jadis, d’une goutte de pluie.
Jacques, qui allait à ses chantiers avant le lever du soleil à travers
des terrains vagues, reçut un chien; un chien courageux qui désormais le
précéda dans l’ombre, de tout près, pour avoir moins peur en le
défendant... Il vit encore.
Amis professionnels, nous prenions les décisions des amis qui hésitent,
ceux qui doutaient de leur bonheur, nous le leur prouvions. Je mis à la
porte un colonial huileux qui voulait épouser Gabrielle. Je fis
interdire le père de Cécile, qui la ruinait. Aucun voyage ne nous
effrayait plus. Anne m’accompagna jusqu’à Melun voir une vieille amie de
mon grand-père, à laquelle on m’avait annoncé lors de mon entrée au
collège; elle m’attendait; on la conservait depuis cinquante ans par une
piqûre journalière, elle se demandait pourquoi; pour allonger sans
doute, d’une seconde, ou deux, la moyenne de la vie des Françaises et de
l’amitié. Quelques lettres encore aux amis habitant hors de France,
quelques visites à des cimetières, et la semaine était terminée, et nous
aurions dû laisser peu à peu nos amis éloignés redevenir invisibles, nos
amis pauvres souffrir à nouveau de la pauvreté, nos amis mystiques sans
miel et sans oiseaux. Mais Anne était insatiable. Elle voulut que je
connusse ses amies, leur offrit à dîner et les réunit toutes. Ce fut une
cohorte de provinciales, de Parisiennes, d’étrangères dont chacune avait
cru jusque-là être la meilleure amie, et partit déçue. Anne elle-même
perdait à être vue dans tant de miroirs; deux des invitées étaient
laides: on cherchait sur le visage d’Anne deux signes de laideur; deux
autres étaient accoutrées: on examinait de plus près la robe d’Anne.
Elle avait demandé qu’on amenât des amies, bientôt chaque jeune fille
s’isola avec sa camarade inconnue. Trois ou quatre anciennes amies,
déchues, invitées comme souvenirs, étaient les seules à rire bruyamment,
à triompher. Puis toutes, en une minute, partirent. Ainsi sombre un
navire sans cloisons. Ce fut un désastre.
J’en étais enchanté. De ce jour Anne, qui me reprochait de défendre
contre elle l’approche de mes trois meilleurs amis, m’en sut gré. Elle
comprit par quelle gêne je reculai l’heure de les lui présenter; elle se
contenta de les voir à travers moi; les aimant par moi; curieuse sans
cesse à leur sujet, mais comme si mes yeux, mes oreilles seuls pouvaient
percevoir leurs formes ou leur voix. Elle, qui s’impatientait de la
lenteur et de la maladresse de ses propres sens, accepta d’en avoir un
nouveau, plus éloigné encore et plus rebelle, pour connaître Philippe,
Claire, Jacques, et si je disparaissais, de devenir aveugle, sourde et
paralytique pour le monde de ces trois êtres parfaits.
Philippe d’ailleurs était mort depuis cinq mois; Anne se sentait moins
indiscrète en parlant de lui. Elle était heureuse d’apprendre que le
dernier soir où j’avais vu Philippe, la veille de son entrée à la
clinique, je lui avais parlé d’elle. Triste et douce soirée d’hiver,
basse,--la dernière enfin, tirée comme une barre d’addition au-dessous
des autres; étroite;--au-dessous d’une courte vie. Elle en voulait
connaître tous les détails. Elle m’interrogeait, mais doucement,
dignement, comme on interroge un capitaine dont le bateau a coulé, par
petites questions précises:
--Qui m’avait donné l’idée de venir, un pressentiment, une crainte?
Le hasard. Il est des jours où l’on préfère remonter la Seine. J’avais
aperçu relevés les rideaux de sa fenêtre.
--L’avais-je dérangé?
Je l’avais dérangé. Les jours où il relevait ses rideaux, c’est qu’il
travaillait... Il travaillait dans la fenêtre exposée au soleil, je
m’assis dans la fenêtre de l’ombre, j’attendis pour parler que le soir
nous eût mis dans une lumière égale. Il ajouta quelques mots à la
dernière phrase écrite, il appuya sur eux un buvard, qu’il tint un long
moment pressé comme un mouchoir sur une égratignure. Bientôt rien ne
saigna plus, et il me regarda en souriant.
--A quoi pensiez-vous, quand il vous regardait ainsi?
Je pensais à son métier qui était de vérifier si les étalages
dépassaient les trottoirs; tout était à sa ligne dans mon cœur.
--Il souffrait déjà?
Sa tête était vague; il enleva de son nez ce lourd lorgnon de fer qu’il
garda jusqu’à la dernière minute et qu’il jeta de son lit en mourant. Il
avait, plus nets et plus doux que jamais, ces traits que je n’ai pas
encore trouvés redistribués dans le monde, que personne peut-être ne
pillera, car aucun voleur ne visite son cimetière, où il n’y a pas en
tout dans les caveaux cent francs en or.--Je vais être tendre toute la
journée, me dit-il, et il s’accouda à la fenêtre. Déjà quelques lumières
s’allumaient sur la Seine. Il me montra la pharmacie d’en face...
Pourquoi la loi n’ordonne-t-elle pas que tous les pharmaciens habitent
sur les quais, avec tous leurs bocaux? C’était l’heure où l’on se sent
un ami sur chaque remorqueur, sur chaque rapide qui siffle dans la gare
du P.-L.-M., un plus modeste dans chaque train de banlieue, dans chaque
maison, sur chaque tour. Puis le vent du soir se leva. Une étoile parut.
Deux, c’eût été trop. Deux étoiles nous eussent causé une peine
profonde, un regret déchirant...
--Il est enterré à Paris?
Non. Nous l’avons accompagné à la gare, à minuit, sous le verglas. Il y
avait deux cercueils pour la même ville. Ce fut très long. Chacun eut
son wagon. J’étais sûr que Philippe eût accepté le même.
Elle se pencha vers moi, elle me pardonna de l’avoir perdu.
Un mois après, Claire mourut aussi. Elle mourut après avoir été, pendant
une heure, privée de la voix; elle ne put appeler chacun de nous, mais
nous regarda longuement l’un après l’autre, d’un regard plus différent
que ne l’étaient nos prénoms même. Du moins Anne put voir le corps de
Claire. Elle vit la statue, elle vit sur le lin le plus blanc
l’empreinte de cette existence parfaite dont je détiens les clefs. Elle
embrassa son front... Mais c’est ainsi que, de mes bras écartés,
j’épargnai à deux âmes la tâche vile de se connaître.
* * * * *
Vers cette époque Anne eut l’appendicite. Sa mère m’écrivit qu’elle
avait décidé de ne point se faire endormir, à peine insensibiliser. Plus
égoïste que Gabrielle, qui avait tout accepté, qui se réjouissait d’être
garde-malade, qui indiquait un moyen pour moins souffrir,--se pincer le
petit doigt, au besoin le mordre,--j’arrivai à la détourner de son
projet. Le soir même de l’opération on me permit de la revoir.
Je pénétrai dans cette chambre déjà obscure; j’allai vers ce lit comme
si quelqu’un venait de naître; il semblait que j’eusse à demander des
nouvelles de deux personnes, à passer à côté pour voir je ne sais quel
être nouveau. Toutes les fleurs qui peuvent naître d’une blessure ou
d’un vœu étaient autour d’elle. Par la porte ouverte sur le parc entrait
la fraîcheur du gazon, des arbres; je respirais, séparées, l’odeur du
jardin et celle des fleurs.
--Je vous aime, Simon.
--Je vous aime, Anne.
A tout propos, pour nous protéger contre un peu d’émoi, ou simplement
contre le silence, nous prononcions ainsi les mots qui sont, pour
d’autres, des aveux. Je ne sais ce qu’un tiers eût pensé d’entendre Anne
me dire, sans même me regarder, qu’elle voulait passer sa vie entière
avec moi, qu’elle n’aimait personne, à part moi. Mais pour nous deux
cela signifiait seulement que, d’un peu plus, elle eût pris ma main,
elle m’eût souri. Je répondais dans le même langage: pour éviter de dire
un mot, de dire: vous avez raison, vous avez tort, vos yeux sont
ouverts, fermés; je disais:--Anne, je vous aime. Nous agitions ces
grandes phrases comme des faux autour de nous, et cela nous épargnait
d’être liés au monde par des fils et des liens minuscules.
--J’adore votre cravate, Simon.
Cela ne voulait pas dire qu’elle joignait les mains et s’agenouillait à
sa vue, qu’elle désirait l’enrouler autour de sa taille, comme ceinture,
autour de sa bouche, comme bâillon. Je ne la lui offris point. Je vins
m’asseoir près d’elle.
--Eh bien, Simon, vous voilà content? Je n’ai pas souffert. Je ne
souffrirai jamais plus. Avec quel entêtement, avec quelle douceur, vous
êtes parvenu à faire de moi une fille médiocre et futile! Me voici
parjure aujourd’hui, grâce à vous. Cela m’est égal.
--C’était un vœu?
--C’était un vœu, c’était une crainte, c’était l’un des deux ou trois
vœux que j’ai gardés de mon enfance: si je me faisais endormir pour une
opération, Gilberte devait mourir. Heureusement Gilberte maintenant est
en Chine, où le destin n’est pas le même. A moi aussi ce vœu paraissait
ridicule, mais on n’a pas tous les jours la joie de tenir une de ses
promesses d’enfant! Heureuse enfance, dans notre couvent, où chaque
ardeur, où chaque peine se rachetait à sa naissance même par un vœu, où
les vœux s’abattaient sur nous d’un carquois inépuisable, où il fallait
autant de précaution pour arriver à toucher notre vrai désir que pour
toucher le corps de saint Sébastien au-dessous de toutes ses flèches.
Incapable de tout payer par un vœu, j’en arrivais parfois à rester
immobile, à ne pas penser, à ne pas ouvrir mes lettres. Fermer les yeux
tout l’été au moment où se couche le soleil, si l’été était beau!
M’arracher un ongle si je devenais parjure! Donner mon âme chaque fois
que je verrais une nouvelle actrice! Vous savez donner votre âme?
--On s’incline, je crois, on pense, on attend que je ne sais quoi
s’évapore?
--Rien ne s’évapore. Une âme de femme du moins est ronde, nette, elle
jaillit, elle fait mal... Puis vint ma seizième année, que j’ai gardée
exempte de tout vœu, et il me semblait, chaque fois que chantait une
actrice nouvelle, que j’avais deux âmes en même temps.
--Vous parlez beaucoup, pour une malade.
--Vous avez raison, Simon. Aux martyrs la souffrance, aux pauvres la
pauvreté. Je ne vivrai plus que ma vie bourgeoise et riche. Je me confie
à vous. Je sais que si, un jour, vous apercevez en moi de la sainteté,
si vous me voyez animée d’un esprit plus grand que moi-même, vous me
rendrez la liberté, sans égoïsme. Dès qu’une de mes paroles, qu’un de
mes gestes, un regard, touchera l’ineffable, l’infini, poussez-moi du
coude, faites-moi signe. Dès que vous me verrez appuyer sur un des
points sensibles du monde, tirez-vous l’oreille droite, je comprendrai.
Mais il y a le temps d’ici ce jour; je me sens une âme légère, mon ami.
Jamais âme n’a été à ce point délacée, éparse; étrange impression
d’avoir une âme pour écharpe... Embrassez-moi, Simon, vous en avez le
droit.
Je m’approchai, j’embrassai son front, puis je sortis, comme si ma
visite était terminée. Je sortis par la porte vitrée, la vraie porte
étant trop loin, la vraie porte exigeant qu’on traversât la pièce, et au
lieu d’errer dans la rue, je me perdis dans le jardin. Il était sans
issue, bordé de grands murs, je ne pouvais regagner le couloir que par
la chambre d’Anne ou par celle d’une autre jeune fille malade; je
pouvais choisir; j’apercevais sur les oreillers des têtes blondes,
brunes, la tête aussi d’une fillette que la garde avait abandonnée un
instant et que l’on ne croirait jamais, si elle racontait qu’un jeune
homme était apparu soudain, l’avait embrassée, s’était enfui. La nuit
tombait. Une à une les infirmières vinrent jeter des fleurs fanées sur
ce jardin, ces étoiles, cette nuit qu’elles ne savaient point, ce soir,
habitées. Parfois des ombres immenses se cassaient sur les vitrages; la
petite malade était maintenant veillée par des géants. Puis il n’y eut
plus en face de moi que les dix lueurs des veilleuses, paisibles et
égales, et les dix heures de la nuit brûlèrent pour moi cette nuit-là,
toute cette nuit, en même temps.