CHAPITRE SEPTIÈME

Je restai quelques semaines sans me décider à voir Anne. Je ne pouvais

arriver à me faire une idée de ce qui s’était passé entre nous. Je ne

savais vraiment si ce soir sur la terrasse avait été un soir de

querelle, ou au contraire un soir d’aveu, ou simplement un soir comme

les autres. Parfois j’avais l’impression que notre amitié avait commis

sa première faute, qu’elle rougirait maintenant, qu’il faudrait la

vêtir. Parfois il me semblait qu’Anne m’avait révélé ainsi qu’elle

m’aimait, parfois qu’elle en aimait un autre. Il était évident qu’elle

avait oublié notre dernière rencontre, mais cependant à la fin de ma

visite, elle m’embrassa encore,--et cette fois mes yeux étaient

ouverts,--distraitement, comme par une habitude millénaire. Puis juin

arriva, le printemps s’écoula des rues par les rigoles, les ruisseaux,

et les platanes haussèrent l’été au niveau même des mansardes. Anne

m’abandonnait au fond du salon comme au fond d’une loge et allait

s’accouder à la fenêtre. Je l’y rejoignais. On entendait des accordéons,

des cris: c’était un dimanche que l’on jouait. De gros ballons ronds,

immobiles, regardaient tourner au-dessous d’eux la terre luisante. Le

soleil, au lieu de tomber au milieu juste de l’Arc de Triomphe, se

posait sur la pile gauche, n’en descendait plus, tout était à

recommencer. Un petit fox qui venait de retrouver son maître, galopait

délirant autour du rond-point, poursuivi par un autre fox qui, à ce jeu,

perdait le sien. Trois jeunes filles enlacées, trois sœurs, levaient la

tête vers nous, et, des deux seuls bras qu’elles avaient libres, nous

faisaient de grands signaux. Celle du milieu, condamnée à ne point

remuer, jusqu’au coin de la rue tournait la tête pour moi, et me

souriait.

Anne était chaque jour plus tendre et plus calme. Je lui apprenais à se

taire et à obéir. Je lui apprenais que la femme est plus bornée que

l’homme, qu’elle doit en tout l’écouter, l’aimer,--mais sans

l’importuner,--partout le suivre. Je lui appris à être heureuse par le

beau temps, et à laisser chaque tache de soleil marquer sur elle pour la

journée; par la pluie, et à rire des jeunes gens en jaquette qui courent

vers la porte cochère,--oubliant soudain dans leur panique qu’ils sont

prêts à mourir pour leur amie. Les ombres de ses amis n’allongèrent plus

soudain sans raison, et ne diminuèrent plus. Elle ne poursuivit plus de

sa haine l’abbé qui faisait le bésigue de la famille et qu’elle trouvait

sans mystère. L’abbé y gagna un dîner par semaine. Dieu y gagna

d’échapper à l’inquisition de cette jeune femme qui, hier encore, lui

supposait un secret, comme au moindre de ses hommes, et s’entêtait à le

découvrir. Dieu respirait. Sa création pouvait donc, enfin, être sans

secret: elle était ainsi, au fond, parce qu’elle n’était pas autrement.

Ne parlons pas des orages, un peu fréquents cette année-là, il

l’avouait. Mais qu’aurait-il pu mettre à la place des ruisseaux, des

arbres? Des platanes, surtout, qui haussaient l’été,--il n’hésitait pas

à reprendre mes paroles même,--au niveau des mansardes?

J’appris à Anne à ne plus brouiller ses désirs, ses vertus, à n’avoir

plus pour âme une masse confuse. Chaque semaine, comme on retire d’une

tapisserie qu’on défait, pour un futur travail, les fils de même

couleur, j’obligeai Anne à n’avoir qu’un seul sentiment, qu’un seul

travail. Chaque muscle de son cœur s’exerça ainsi, solitaire, dans huit

jours de soleil.

Nous étions décidés soudain à ne plus laisser sans nouvelles, à ne plus

négliger une année entière nos meilleurs amis. Anne fit son testament,

j’ouvris le mien. C’est dans mon testament que j’avais classé mes amis,

avec la sincérité qui échappe dans cette vie et qui m’avait valu de

retrouver au bas de la liste, dédaignés, certains amis pour lesquels je

continuais à descendre même du tramway. Mon légataire à chacun devait

porter un souvenir. Pourquoi remettre, à une date lointaine ce que je

pouvais faire aujourd’hui? J’allai les voir tous. Ils ne se doutèrent

jamais que je remplissais, plaisantant, le vœu d’un mort. Je leur

distribuai d’avance les cadeaux qui devaient rappeler ma mémoire,--si

bien qu’ils auraient pu, si j’étais justement mort quelques mois plus

tard, me croire oublieux et trouver mon testament vide. Tous mes

bibelots disparurent et il ne resta guère que les objets pour ennemis,

les glaces, les pendules. Il fallut bientôt faire des cadeaux vivants.

Gabrielle eut des poissons, un rouge affectueux, un noir fidèle. A

Fernand, qui étudiait la vie des insectes, j’apportai une ruche en verre

avec un essaim d’élite; je l’apportai moi-même: je n’avais plus peur des

abeilles depuis que j’en avais sauvé une, jadis, d’une goutte de pluie.

Jacques, qui allait à ses chantiers avant le lever du soleil à travers

des terrains vagues, reçut un chien; un chien courageux qui désormais le

précéda dans l’ombre, de tout près, pour avoir moins peur en le

défendant... Il vit encore.

Amis professionnels, nous prenions les décisions des amis qui hésitent,

ceux qui doutaient de leur bonheur, nous le leur prouvions. Je mis à la

porte un colonial huileux qui voulait épouser Gabrielle. Je fis

interdire le père de Cécile, qui la ruinait. Aucun voyage ne nous

effrayait plus. Anne m’accompagna jusqu’à Melun voir une vieille amie de

mon grand-père, à laquelle on m’avait annoncé lors de mon entrée au

collège; elle m’attendait; on la conservait depuis cinquante ans par une

piqûre journalière, elle se demandait pourquoi; pour allonger sans

doute, d’une seconde, ou deux, la moyenne de la vie des Françaises et de

l’amitié. Quelques lettres encore aux amis habitant hors de France,

quelques visites à des cimetières, et la semaine était terminée, et nous

aurions dû laisser peu à peu nos amis éloignés redevenir invisibles, nos

amis pauvres souffrir à nouveau de la pauvreté, nos amis mystiques sans

miel et sans oiseaux. Mais Anne était insatiable. Elle voulut que je

connusse ses amies, leur offrit à dîner et les réunit toutes. Ce fut une

cohorte de provinciales, de Parisiennes, d’étrangères dont chacune avait

cru jusque-là être la meilleure amie, et partit déçue. Anne elle-même

perdait à être vue dans tant de miroirs; deux des invitées étaient

laides: on cherchait sur le visage d’Anne deux signes de laideur; deux

autres étaient accoutrées: on examinait de plus près la robe d’Anne.

Elle avait demandé qu’on amenât des amies, bientôt chaque jeune fille

s’isola avec sa camarade inconnue. Trois ou quatre anciennes amies,

déchues, invitées comme souvenirs, étaient les seules à rire bruyamment,

à triompher. Puis toutes, en une minute, partirent. Ainsi sombre un

navire sans cloisons. Ce fut un désastre.

J’en étais enchanté. De ce jour Anne, qui me reprochait de défendre

contre elle l’approche de mes trois meilleurs amis, m’en sut gré. Elle

comprit par quelle gêne je reculai l’heure de les lui présenter; elle se

contenta de les voir à travers moi; les aimant par moi; curieuse sans

cesse à leur sujet, mais comme si mes yeux, mes oreilles seuls pouvaient

percevoir leurs formes ou leur voix. Elle, qui s’impatientait de la

lenteur et de la maladresse de ses propres sens, accepta d’en avoir un

nouveau, plus éloigné encore et plus rebelle, pour connaître Philippe,

Claire, Jacques, et si je disparaissais, de devenir aveugle, sourde et

paralytique pour le monde de ces trois êtres parfaits.

Philippe d’ailleurs était mort depuis cinq mois; Anne se sentait moins

indiscrète en parlant de lui. Elle était heureuse d’apprendre que le

dernier soir où j’avais vu Philippe, la veille de son entrée à la

clinique, je lui avais parlé d’elle. Triste et douce soirée d’hiver,

basse,--la dernière enfin, tirée comme une barre d’addition au-dessous

des autres; étroite;--au-dessous d’une courte vie. Elle en voulait

connaître tous les détails. Elle m’interrogeait, mais doucement,

dignement, comme on interroge un capitaine dont le bateau a coulé, par

petites questions précises:

--Qui m’avait donné l’idée de venir, un pressentiment, une crainte?

Le hasard. Il est des jours où l’on préfère remonter la Seine. J’avais

aperçu relevés les rideaux de sa fenêtre.

--L’avais-je dérangé?

Je l’avais dérangé. Les jours où il relevait ses rideaux, c’est qu’il

travaillait... Il travaillait dans la fenêtre exposée au soleil, je

m’assis dans la fenêtre de l’ombre, j’attendis pour parler que le soir

nous eût mis dans une lumière égale. Il ajouta quelques mots à la

dernière phrase écrite, il appuya sur eux un buvard, qu’il tint un long

moment pressé comme un mouchoir sur une égratignure. Bientôt rien ne

saigna plus, et il me regarda en souriant.

--A quoi pensiez-vous, quand il vous regardait ainsi?

Je pensais à son métier qui était de vérifier si les étalages

dépassaient les trottoirs; tout était à sa ligne dans mon cœur.

--Il souffrait déjà?

Sa tête était vague; il enleva de son nez ce lourd lorgnon de fer qu’il

garda jusqu’à la dernière minute et qu’il jeta de son lit en mourant. Il

avait, plus nets et plus doux que jamais, ces traits que je n’ai pas

encore trouvés redistribués dans le monde, que personne peut-être ne

pillera, car aucun voleur ne visite son cimetière, où il n’y a pas en

tout dans les caveaux cent francs en or.--Je vais être tendre toute la

journée, me dit-il, et il s’accouda à la fenêtre. Déjà quelques lumières

s’allumaient sur la Seine. Il me montra la pharmacie d’en face...

Pourquoi la loi n’ordonne-t-elle pas que tous les pharmaciens habitent

sur les quais, avec tous leurs bocaux? C’était l’heure où l’on se sent

un ami sur chaque remorqueur, sur chaque rapide qui siffle dans la gare

du P.-L.-M., un plus modeste dans chaque train de banlieue, dans chaque

maison, sur chaque tour. Puis le vent du soir se leva. Une étoile parut.

Deux, c’eût été trop. Deux étoiles nous eussent causé une peine

profonde, un regret déchirant...

--Il est enterré à Paris?

Non. Nous l’avons accompagné à la gare, à minuit, sous le verglas. Il y

avait deux cercueils pour la même ville. Ce fut très long. Chacun eut

son wagon. J’étais sûr que Philippe eût accepté le même.

Elle se pencha vers moi, elle me pardonna de l’avoir perdu.

Un mois après, Claire mourut aussi. Elle mourut après avoir été, pendant

une heure, privée de la voix; elle ne put appeler chacun de nous, mais

nous regarda longuement l’un après l’autre, d’un regard plus différent

que ne l’étaient nos prénoms même. Du moins Anne put voir le corps de

Claire. Elle vit la statue, elle vit sur le lin le plus blanc

l’empreinte de cette existence parfaite dont je détiens les clefs. Elle

embrassa son front... Mais c’est ainsi que, de mes bras écartés,

j’épargnai à deux âmes la tâche vile de se connaître.

* * * * *

Vers cette époque Anne eut l’appendicite. Sa mère m’écrivit qu’elle

avait décidé de ne point se faire endormir, à peine insensibiliser. Plus

égoïste que Gabrielle, qui avait tout accepté, qui se réjouissait d’être

garde-malade, qui indiquait un moyen pour moins souffrir,--se pincer le

petit doigt, au besoin le mordre,--j’arrivai à la détourner de son

projet. Le soir même de l’opération on me permit de la revoir.

Je pénétrai dans cette chambre déjà obscure; j’allai vers ce lit comme

si quelqu’un venait de naître; il semblait que j’eusse à demander des

nouvelles de deux personnes, à passer à côté pour voir je ne sais quel

être nouveau. Toutes les fleurs qui peuvent naître d’une blessure ou

d’un vœu étaient autour d’elle. Par la porte ouverte sur le parc entrait

la fraîcheur du gazon, des arbres; je respirais, séparées, l’odeur du

jardin et celle des fleurs.

--Je vous aime, Simon.

--Je vous aime, Anne.

A tout propos, pour nous protéger contre un peu d’émoi, ou simplement

contre le silence, nous prononcions ainsi les mots qui sont, pour

d’autres, des aveux. Je ne sais ce qu’un tiers eût pensé d’entendre Anne

me dire, sans même me regarder, qu’elle voulait passer sa vie entière

avec moi, qu’elle n’aimait personne, à part moi. Mais pour nous deux

cela signifiait seulement que, d’un peu plus, elle eût pris ma main,

elle m’eût souri. Je répondais dans le même langage: pour éviter de dire

un mot, de dire: vous avez raison, vous avez tort, vos yeux sont

ouverts, fermés; je disais:--Anne, je vous aime. Nous agitions ces

grandes phrases comme des faux autour de nous, et cela nous épargnait

d’être liés au monde par des fils et des liens minuscules.

--J’adore votre cravate, Simon.

Cela ne voulait pas dire qu’elle joignait les mains et s’agenouillait à

sa vue, qu’elle désirait l’enrouler autour de sa taille, comme ceinture,

autour de sa bouche, comme bâillon. Je ne la lui offris point. Je vins

m’asseoir près d’elle.

--Eh bien, Simon, vous voilà content? Je n’ai pas souffert. Je ne

souffrirai jamais plus. Avec quel entêtement, avec quelle douceur, vous

êtes parvenu à faire de moi une fille médiocre et futile! Me voici

parjure aujourd’hui, grâce à vous. Cela m’est égal.

--C’était un vœu?

--C’était un vœu, c’était une crainte, c’était l’un des deux ou trois

vœux que j’ai gardés de mon enfance: si je me faisais endormir pour une

opération, Gilberte devait mourir. Heureusement Gilberte maintenant est

en Chine, où le destin n’est pas le même. A moi aussi ce vœu paraissait

ridicule, mais on n’a pas tous les jours la joie de tenir une de ses

promesses d’enfant! Heureuse enfance, dans notre couvent, où chaque

ardeur, où chaque peine se rachetait à sa naissance même par un vœu, où

les vœux s’abattaient sur nous d’un carquois inépuisable, où il fallait

autant de précaution pour arriver à toucher notre vrai désir que pour

toucher le corps de saint Sébastien au-dessous de toutes ses flèches.

Incapable de tout payer par un vœu, j’en arrivais parfois à rester

immobile, à ne pas penser, à ne pas ouvrir mes lettres. Fermer les yeux

tout l’été au moment où se couche le soleil, si l’été était beau!

M’arracher un ongle si je devenais parjure! Donner mon âme chaque fois

que je verrais une nouvelle actrice! Vous savez donner votre âme?

--On s’incline, je crois, on pense, on attend que je ne sais quoi

s’évapore?

--Rien ne s’évapore. Une âme de femme du moins est ronde, nette, elle

jaillit, elle fait mal... Puis vint ma seizième année, que j’ai gardée

exempte de tout vœu, et il me semblait, chaque fois que chantait une

actrice nouvelle, que j’avais deux âmes en même temps.

--Vous parlez beaucoup, pour une malade.

--Vous avez raison, Simon. Aux martyrs la souffrance, aux pauvres la

pauvreté. Je ne vivrai plus que ma vie bourgeoise et riche. Je me confie

à vous. Je sais que si, un jour, vous apercevez en moi de la sainteté,

si vous me voyez animée d’un esprit plus grand que moi-même, vous me

rendrez la liberté, sans égoïsme. Dès qu’une de mes paroles, qu’un de

mes gestes, un regard, touchera l’ineffable, l’infini, poussez-moi du

coude, faites-moi signe. Dès que vous me verrez appuyer sur un des

points sensibles du monde, tirez-vous l’oreille droite, je comprendrai.

Mais il y a le temps d’ici ce jour; je me sens une âme légère, mon ami.

Jamais âme n’a été à ce point délacée, éparse; étrange impression

d’avoir une âme pour écharpe... Embrassez-moi, Simon, vous en avez le

droit.

Je m’approchai, j’embrassai son front, puis je sortis, comme si ma

visite était terminée. Je sortis par la porte vitrée, la vraie porte

étant trop loin, la vraie porte exigeant qu’on traversât la pièce, et au

lieu d’errer dans la rue, je me perdis dans le jardin. Il était sans

issue, bordé de grands murs, je ne pouvais regagner le couloir que par

la chambre d’Anne ou par celle d’une autre jeune fille malade; je

pouvais choisir; j’apercevais sur les oreillers des têtes blondes,

brunes, la tête aussi d’une fillette que la garde avait abandonnée un

instant et que l’on ne croirait jamais, si elle racontait qu’un jeune

homme était apparu soudain, l’avait embrassée, s’était enfui. La nuit

tombait. Une à une les infirmières vinrent jeter des fleurs fanées sur

ce jardin, ces étoiles, cette nuit qu’elles ne savaient point, ce soir,

habitées. Parfois des ombres immenses se cassaient sur les vitrages; la

petite malade était maintenant veillée par des géants. Puis il n’y eut

plus en face de moi que les dix lueurs des veilleuses, paisibles et

égales, et les dix heures de la nuit brûlèrent pour moi cette nuit-là,

toute cette nuit, en même temps.

Simon le pathétique · 第 9 / 14 题