CHAPITRE HUITIÈME

Quel soleil! Nous ne pouvions nous regarder sans sourire. Quand l’auto

effleurait une carriole dont le cocher remontait pour nous insulter

jusqu’à nos ancêtres, quand la sirène effrayait un enfant, ou, suprême

joie, un soldat; quand un heurt annonçait que le ruisseau de cette

vallée, le caniveau de ce bourg était franchi, nous nous regardions et

nous souriions. Une poule, dix poules nous crurent une minute acharnés à

les poursuivre. Quelles folles que les poules! Que de bonds inutiles et

stupides! Que d’accidents si on les attelait! Leur angoisse nous remplit

de joie. Un chat effleuré par la roue fit de côté un écart formidable.

Anne éclata de rire et me prit par la main.

--Quel soleil! Où allons-nous?

--Devant nous!... Quel soleil!

Nous allions devant nous, derrière ces forêts éparses qui peu à peu se

groupaient, derrière ce ciel transparent. Nous allions tenter de passer

à toute vitesse entre ces deux clochers sur la colline. Nous allions là

d’où venaient ces cerises sur ces brouettes, ces bicyclistes avec des

agneaux bêlants sur leurs guidons, cette automobile chargée

d’hortensias; vers ce pays où chaque mode de transport avait enfin

trouvé sa vraie raison,--devant nous, en un mot: nous n’avions pas une

minute à perdre!

Assise dos au chauffeur, Frauken, notre chaperon, qui allait, pauvre

Frauken, droit derrière elle, et qui pensait, voulut enfin dire sa

pensée:

--Quel soleil! dit-elle.

J’éclatai de rire. Anne m’imita. Nous regardions, moqueurs, Frauken

interloquée. Nous mettions notre plus dévouée malice à intimider ce

visage que l’âge et les malheurs les plus affreux,--un fiancé voilà

trente ans brûlé vif, un père écrasé par un marteau-pilon,--avaient

laissé insignifiant. Puis, se détournant de Frauken, nos yeux se

rencontrèrent. Des yeux enfantins, éclatants. Comme Frauken avait trouvé

le mot juste: quel soleil!

Les chaussées étincelaient, les étangs luisaient. Un vrai rayon tenait

en laisse chaque tache dorée, chaque pierre, chaque fleur vernie.

C’était le jour le plus long de l’année, le jour où le soleil parvient à

effleurer la terre même. De vrais rayons mouraient sur nous, nous

sentions sur nos genoux, sur nos cheveux leur flèche émoussée. Inutile

d’étendre la main pour savoir s’il faisait beau; nos mains oisives

étaient ensoleillées. Sur les villages, les châteaux, la lumière

consumait les toits, rongeait les fenêtres, laissait moins que n’eût

laissé un incendie. On oublie que le soleil réchauffe: notre chair était

tiède, nos vêtements brûlaient. Un peu perdu seulement, un peu seul, le

soleil lui-même, dans tout cet éclat; et notre cœur aussi était diffus

en nous. Comme des milliards de petits cœurs nous rendent moins lourds

qu’un seul cœur! Enfin nous étions sans poids, sans chaînes...--à part

cette oppression dans la poitrine, à la place vide sans doute.

Nous traversions à toute allure cette ceinture vague de Paris sur

laquelle nulle saison ne prend. Nous longions des rangées de petits

chalets neufs qui avaient aux fenêtres leurs premiers rideaux, sur le

perron la première femme qui les habita. Le chien était plus vieux que

la maison, les oiseaux que les arbres. Puis une église barrait la route.

Avisés, nous contournions l’église. Une colline se dressait, s’enflait;

nous la gravissions si vite que le temps lui manquait de devenir

montagne. Mais nous laissions à loisir se courber, fléchir, la vallée

sinueuse où maintenant se retrouvaient, se côtoyaient la route, la voie

ferrée et la rivière. Toutes trois s’entendaient pour passer sous le

même pont, paresseuses, dociles. Elles s’entrecroisaient. Éclatantes,

transparentes, elles maintenaient dédaigneusement à distance cette

longue allée de tilleuls qui amenait vers Paris, par un aqueduc d’ombre,

la fraîcheur de la forêt. Les trains sifflaient aux chalands:--Vous

allez moins vite, mais plus sûrement!--Vous êtes le chemin qui marche,

disait la route aimable à la rivière. La rivière répondait:--Nous

marchons si peu, si peu. Nous sommes surtout profonde, nous pensons.

Voyez sur notre berge cet homme grave avec ce grand chapeau de paille,

ce bambou: Gloire aux penseurs!

Un empierrement. Le rouleau à vapeur, doux monstre apprivoisé, essayait

par des mugissements d’arrêter et de se gagner notre voiture sauvage.

Nous longions des parcs, des bois. Au bout des avenues, le château

s’ouvrait avec ses doubles ailes comme un éventail, claquait, se

fermait. Nous dépassions un haut portail où flottait le drapeau; nous

lisions l’enseigne d’or: c’était l’Asile National des Convalescents; et

nous nous étions toujours doutés que la convalescence était une affaire

nationale,--et l’indolence, et le sommeil. Tous les pensionnaires, de la

porte, de la cour, nous observaient avec sympathie ou défiance, selon

qu’ils nous prenaient pour d’anciens ou de futurs convalescents. Le

chauffeur manqua d’écraser un vieillard qui faisait d’immenses

enjambées, mais avec lenteur, appuyé sur deux béquilles, une canne en

plus sous chaque bras: ce n’est pas marcher qui est difficile, c’est se

tenir debout. Frauken profita de l’incident:

--Quelle belle fleur que la rose! dit-elle soudain, alors qu’aucune rose

n’était en vue, alors qu’elle aurait eu plus de raisons de dire:--Quelle

belle fleur que la balsamine, que le zinnia! Attristée de nos moqueries,

elle se lamenta:

--Vous me détestez, dit-elle. Vous avez un secret à propos du temps.

Vous riez chaque fois que j’en parle.

La détester? Ne pas songer en souriant, l’émoi dans l’âme, à son fiancé

rôti, à son père décapité, par ce soleil? Nous t’aimions, Frauken, qui

sais toutes les langues, qui peux chaperonner un fiancé flamand et sa

fiancée polonaise. Mais qui ignores le mal et permets tout.

--Puis-je prendre les mains d’Anne, Frauken?

--Mais, Monsieur Simon, pourquoi pas?

--Puis-je lui dire un mot à l’oreille? Est-ce mal?

--Parlez tout haut. Je me bouche les miennes.

--Tournez-vous, Frauken! Je veux presser Anne sur mon cœur, sur ma

poitrine.

--Votre cœur! Votre poitrine!

Mais, malgré elle, elle s’était tournée. Nous prenions chacun une de ses

mains pour la ramener face à nous. Son bavardage nous gênait si peu!

Nous laissions son cerveau modeste, comme une montre qu’on fait sonner,

nous indiquer en gros ce que nous aurions pensé, si la pensée ne nous

eût point trahis.

--Comme il est bon de ne pas parler! disait-elle. Quel délice aussi

d’être seuls, si seuls!

Elle indiquait aussi la vraie heure.

Nous ne pensions pas, nous ne parlions pas. Indolents, dès que l’ombre

d’un sentiment apparaissait, plutôt que de nous fatiguer à lui mesurer

sa part exacte, nous nous accordions le sentiment entier. Au moindre

virage nous fermions les yeux, nous nous abandonnions. Au moindre dos

d’âne, nous nous regardions en fronçant les sourcils, en rentrant la

tête, nous attendions la culbute et la mort. La moindre perspective sur

la vallée nous donnait l’amour subit et infini des peintres, de la

peinture; le moindre mur, des architectes, de notre amie l’architecture.

La moindre source, le moindre ormeau nous déléguait sa nymphe ou sa

dryade. Quel soleil! Tous les atomes des joies, des modes, des douleurs

inconnues dont vivront nos fils dans mille ans étaient aujourd’hui dans

l’air. Nous devinions les futures sonates, les poèmes futurs, un soleil

futur, bleu, tout rouge. Un vent léger se levait. Les grands arbres, aux

fûts courbés vers le sud par l’Aquilon et immobiles sous sa menace,

accordaient hypocritement toutes leurs feuilles au zéphir. Un couple

d’amoureux regarda la voiture avec défi, y découvrit plus amoureux,

s’attrista. Puis il y eut l’épisode du général qui lançait sur

l’accotement des cailloux à son fox, l’atteignit à la tête, le fit

hurler. De grandes machines battaient la Seine; on pensait à des

barattes, à un fleuve de lait, de crème. Puis l’auto abandonna la route

de halage, tourna à angle droit vers une forêt, monta, ne fut plus à la

remorque que d’un ballon, et, dans une clairière inondée de lumière,

s’arrêta. Frauken descendit la première, ensoleillée jusqu’à la

ceinture; nous pouvions la suivre, on avait pied.

Anne s’élança dans le fourré; je la poursuivis. J’avais les vêtements,

le col, les souliers où je me sentais le plus à l’aise. Je reconnaissais

la robe, l’ombrelle qu’elle préférait. Nous étions enveloppés par les

couleurs que nous aurions choisies si, le matin, il avait été annoncé

que la forêt dût nous changer en scarabées, en arbrisseaux. Nous avions

la tenue que nous aurions exigée s’il avait fallu, pour sauver un ami

d’un tyran lunatique, traverser le Niagara sur la corde tendue. De quel

pas assuré nous foulions cette terre si large et cette mousse! Nous

courions, nous n’étions pas hors d’haleine. Nous faisions à pied la

course que les amoureux plus tourmentés se livrent à cheval. Nous

enjambions plus vite encore les allées, d’un bond, comme s’il pleuvait

sur elles. Enfin parut le plus droit et le plus haut des chênes de la

forêt. Nous avions eu la même pensée: de nos quatre bras nous

l’enserrions juste; c’était le modèle des chênes qu’à nous deux nous

aurions créés; c’était la forme, amour, de notre étreinte. Il fallut

l’abandonner. Il fallut porter nos bras énervés. Le rond-point était

proche, avec les murs rasés d’un pavillon de chasse dont on voyait juste

encore le plan, avec les portes, les couloirs. Anne modeste, s’assit sur

le gazon dans la pièce la plus petite. Je m’étendis près d’elle, tandis

que péniblement nous rejoignait Frauken, qui avait dû contourner les

rochers, remonter à la source des ruisseaux que nous avions franchis,

qui s’entêtait à appeler l’écho du nom d’un chien qu’elle avait jadis

perdu, inquiète quand il se taisait. Entrée par le grand corridor dans

notre château invisible, elle s’étendit, de son long, pour moins voir,

dans la pièce voisine.

Quel soleil! Le pavillon disparu semblait seulement enfoncé dans la

terre, et nous étions sur la terrasse d’un siècle élégant et heureux.

Nul mouvement, nulle agitation pour tromper notre joie. Nous la sentions

grandir en nous, non sans angoisse. Nous sentions un émoi s’accroître

lentement, comme s’il avait un cours réglé; nous attendions je ne sais

quelle secousse, quelle délivrance, comme celui qui n’a jamais pleuré,

le jour où il souffre, devine, attend les pleurs. Nos yeux justement se

voilaient: allait-il en tomber de la neige, du grésil? Près de nous un

ruisseau coulait, bouillonnait, déversoir de tout le délire. Je

l’écoutais, ma tête posée sur les genoux d’Anne; bientôt je n’entendis

plus que lui; je fermai les yeux. Anne seule connaît le geste ou la

stupeur qui termine la joie: je m’endormis.

* * * * *

Une feuille morte, la première feuille morte de l’année en tombant

m’éveilla. Là-bas un coq chantait et me donna une seconde l’inquiétude

de l’aube... Mais je reconnus le soleil; je reconnus le silence, ni Anne

ni Frauken n’avaient encore prononcé une parole. Sur mes tempes

reposaient encore, casque embaumé qui ne m’avait rendu qu’à moi-même

invisible, les mains jointes de mon amie. Elle ne me savait pas éveillé,

mais elle sentait se fondre le plomb sacré qui alourdissait ma tête. Ses

mains se faisaient plus légères. Bientôt elles m’effleurèrent à peine.

J’ouvris les yeux.

J’étais las. J’étais déjà,--moi qui avais dormi,--au lendemain du jour

joyeux où Anne vivait encore. J’avais une nuit d’avance sur elle pour

deviner ou mépriser le bonheur. Elle souriait d’avoir enjambé ce sommeil

que j’avais dû, comme Frauken, reprendre à sa source. De son mouchoir

elle éventait mon front, elle caressait mes cheveux; elle affectait de

connaître tous les moindres secrets de cette tête que je lui avais

confiée presque inconnue, la tempe droite, doucement inclinée, et ces

trois rides, qui disparaissent si je dors. J’avais l’impression qu’elle

m’avait embrassé pendant mon absence, dérobé pour elle seule un

souvenir, pris dans mon visage, par une caresse, un regard, la parcelle

promise. Son nom était gravé sur moi. Je me vengeai. J’essayai

d’enlaidir, d’effacer le trait même qu’elle avait choisi, je plissai les

lèvres, je ridai mon front. Mais, hypocrite, ainsi qu’un bon page, quand

son maître est amoureux, tient sellés un cheval blanc et aussi un cheval

noir, elle était toute prête à servir la tristesse. Je me plaignis du

soleil; elle l’insulta. Les insectes voletaient, affolés de voir le

pavillon habité à nouveau; elle dit du mal des moustiques, des fourmis.

Je me levai; elle s’appuya à mon bras, décidée à alourdir l’heure de

mille chagrins, d’aveux attristants, l’alourdissant de son poids même.

Quel appât est la tristesse! Afin de suivre cet ami mélancolique qu’elle

voyait pour la première fois, elle oublia l’autre, elle oublia le

courage, la gaieté. Je me vengeai encore. Par une allée que je

connaissais et qu’elle suivit sans méfiance, une dernière branche

s’écartant, je l’amenai au-dessus d’une plaine étincelante. On voyait le

soleil lui-même. Des trains sur de grands ponts sifflaient, les ponts

résonnaient. Ainsi, sans consulter la fiancée avec laquelle il

s’asphyxie, le fiancé, subitement joyeux, s’élance vers la fenêtre et

l’ouvre toute grande. Anne me regarda, me vit rire de sa dignité,

comprit, se mit à rire. C’est ainsi que reprit notre promenade heureuse.

Mais Frauken, au soleil même, découvrit qu’il était cinq heures. Il

fallut regagner la voiture au plus vite, par le village. A travers un

village habité par une peuplade cruelle, si l’on en croyait les

écriteaux: «Le chemin de fer passe sans que la barrière soit fermée.»

«Le chien est méchant.» «Il y a des pièges.» Mais les écriteaux

mentaient. Le chemin de fer siffla du plus loin qu’il nous vit, et il y

avait même, suprême attention, une femme près du chauffeur. Le chien

nous adopta, nous escorta jusqu’à la dernière maison et tint à nous

protéger activement contre les chats. Les fillettes revenaient de

l’école, d’un bout du village, et les garçons, de l’autre bout, comme si

l’on eût séparé par tout le bourg l’instituteur et l’institutrice, trop

amoureux, trop familiers. Le boucher, qui songeait déjà au repos, le

boulanger, qui se levait, cherchaient une conversation agréable à la

fois à ceux qui dorment le jour et à ceux qui dorment la nuit. Les vieux

et les vieilles désœuvrés dans cette saison qui n’a pas de restes, pas

de feuilles mortes, de noix, de chanvre, attendaient seulement, pour

rentrer, que leur ombre, comme le sable d’un sablier, eût glissé tout

entière à leurs pieds.

L’auto partit. Un pneu creva. Comme nous étions en retard, j’aidai le

chauffeur. Je lavai mes mains à l’essence. Je lavai l’essence au

ruisseau. Je parfumai le ruisseau avec le flacon d’Anne... Le soleil

n’était plus très haut. Déjà les Français exilés en Chine ou au Japon

pouvaient l’apercevoir. Coiffé de nuées, ses rayons rabattus, il

marquait simplement le soir aux armes de l’été. Frauken avait voulu

s’asseoir près du chauffeur. Elle ne se tourna qu’une fois, près de

l’asile, de regret que les convalescents eussent attendu notre retour

pour se coucher. Anne était appuyée contre mon épaule, je voyais l’ombre

dans ses yeux prolonger à l’infini sa soumission. Je songeais à ce que

je devais être dans son âme généreuse. Je m’enivrais de cette idée.

J’aspirais à longs traits l’air, je me tenais droit la tête haute, je ne

voulais pas être moins large, moins grand que ma propre statue. Nous

bavardions: il fallait, dans ces moments heureux, offrir à Anne le même

présent qu’à Moloch lui-même: des êtres vivants. Je lui parlai d’amis

nouveaux, qu’elle ne connaissait pas. J’épelai leurs noms; je décrivis

leurs familles. Puis un train effrayé bondit dans un taillis. Deux

ramiers en voyage, l’un moins hardi, voletaient sur la première ligne

d’arbres au delà de la route, protégés des hommes par la largeur d’un

champ, des oiseaux de proie par les hommes. Nous voyions maintenant à

rebours le chemin parcouru à midi, le côté moussu des arbres, les portes

des maisons qui nous avaient paru avoir seulement des fenêtres, le

visage des facteurs rentrant de leur tournée. Tout s’explique, le

soir... Anne était cette fois du côté de la Seine; j’étais du côté des

parcs. Chacun de nous marquait tout haut les plaisirs ou les dangers que

l’autre, tantôt, lui avait cachés. Une péniche vide dérivait; elle la

reconnut, c’était le premier bateau rencontré à notre départ; notre

ancien fleuve s’était maintenant écoulé et tout ce que nous voyions de

la Seine, en amont était d’eau neuve.

Nous allions. Une autre voiture, depuis un moment, nous faisait escorte.

Plus vigoureuse, plus rapide, elle ne cherchait point à nous dépasser.

Elle s’entêtait à nous suivre, avec l’amitié qui unissait jadis deux

corvettes, deux diligences. Elle s’amusait à nous joindre aux montées,

aux passages à niveau. Les trois enfants qu’elle contenait, et le

chauffeur aussi, jugeaient suffisante pour rentrer à Paris l’allure

d’une voiture de ville et d’un couple heureux. Les deux garçons et la

fillette parlaient de nous, nous regardaient de loin en souriant,

faisant même des signes, changeant brusquement leurs visages en visages

d’étrangers quand les voitures nous rapprochaient à la distance où nous

n’étions plus que des inconnus. A nouveau éloignés, ils redevenaient nos

amis, nos égaux, se battaient en riant vers nous, étalaient

orgueilleusement cette enfance que de près ils sentaient sans valeur et

qui, de loin, devenait notre propre enfance, mutinée contre nous et

insaisissable.

--Vous ne me quitterez jamais, Simon?

--Jamais, à part ce soir, dans dix minutes.

Une fumée s’élevait en effet à l’horizon. C’était un feu d’herbes, ou

Paris.

C’était Paris, enfoui dans l’occident, promesse de tout ce jour. C’était

d’abord un bois avec un cimetière dont le gardien fauchait le gazon,

d’une faux prudente entre les pierres comme ici celle du Temps lui-même,

où n’était d’aplomb aucune des tombes, toutes anciennes, et l’on sentait

qu’au Jugement ces morts-là à Paris seraient les premiers prêts. Puis

c’étaient, dans la plaine, de longs hangars accolés, aux fonds vitrés et

lumineux dans le crépuscule, larges sillons d’où montaient de

florissantes cheminées.

--Je compte sur vous jusqu’à ma vieillesse. Vivez longtemps, ne

m’abandonnez pas. J’ai fait déjà avec vous le tour de Paris; à mesure

que sera reconnue notre amitié, nous élargirons le cercle, nous ferons

l’an prochain le tour des cathédrales, dans deux ans les châteaux, dans

trois ans les côtes. Il faut que nos amis s’habituent peu à peu à nous

inviter comme un couple, n’hésitent plus à demander à l’un des nouvelles

de l’autre. Aurons-nous un nom composite, Sianne ou Annemon pour les

télégrammes communs?

C’est ainsi qu’à nouveau elle s’ingéniait à enlacer de faux liens autour

de nous, alors que je la tenais dans mes bras.

--Je ne sais pas, Anne, cela dépendra de vous.

Elle crut avoir mal entendu. Puis elle crut que je n’avais pas compris

toute la tendresse de ses paroles. Elle en serait quitte pour les

répéter. Puis elle se redit à elle-même cette petite phrase inattendue,

à peine longue comme un de ces messages qui, le soir, en province,

changent en veillée funèbre le dîner de famille.

--Cela dépendra?

Elle regardait avec angoisse. Elle espérait encore que j’allais rire et

dissiper par une plaisanterie son malaise. Je m’obstinais, et, plus que

mon amour, ce fut ce petit entêtement passager et inexplicable qui me

poussa à mettre fin à cette année débordante et incertaine.

--Dans une semaine, Anne, vous me fixerez sur ce que sera ma vie. Dans

huit jours juste. Mardi prochain. Je prends cette décision.

Les mains sur mes genoux, les yeux regardant devant moi, assis comme un

de ces dieux égyptiens, je reçus la minute qui suivit avec la force qui

permet de recevoir trente siècles. Anne s’était écartée de moi. La

grosse voiture, nous voyant attristés et séparés, nous dépassa tout d’un

coup. Nous arrivions. A la barrière, je descendis. Anne me tendit la

main, voulut me sourire.

--A bientôt, peut-être, Simon?

Je répondis:

--A mardi. Nous devons aller ensemble à la campagne.

Elle se rejeta en arrière, agacée et nerveuse.

--Vous l’aurez voulu, dit-elle, adieu!

Simon le pathétique · 第 10 / 14 题