J’étais heureux...
Comment donc souffrir? direz-vous... Impossible de me torturer dans le
présent; tout n’y était que joie, espoir; le mot le plus commun, le mot
table, le mot chaise, prononcé tout haut, écartait de moi aussi vivement
le malheur que le mot arabe le plus sûr. Je souffris donc de mon passé,
de mon enfance.
Ma jeunesse? Mon enfance? Soudain je n’éprouvai plus que de la
compassion, de la pitié pour elles. Il pleuvait, il neigeait sur mon
passé. L’enfant que jusque-là j’avais cru heureux, que je chargeais
joyeusement, à tout propos, sur mes épaules, devenait chaque jour plus
pesant et m’enfonçait dans une eau froide, trouble. Peut-être m’eût-il
suffi, pour écarter le nuage, de me revoir sur un portrait avec une tête
étourdie et joyeuse, mais de cette enfance je n’avais pas une
photographie. Mon père n’admettait pas plus les photographes que les
dentistes, les oculistes. On avait économisé sur mes dents, sur mes
yeux, sur mes reflets. Je me rappelais chacun de mes costumes, je
revoyais nettement chacun de mes souliers, un peu moins nettement mes
cravates, mes cols, mais je n’en pouvais revêtir qu’un petit fantôme à
tête voilé, confuse, et parfois,--maintenant je l’aimais comme un
autre,--il me semblait qu’un autre avait été enfant pour moi.
Il n’y avait d’ailleurs plus à s’y tromper: cet autre avait été
malheureux. Il n’y avait plus à le lui cacher. Chaque souvenir qui
surnageait de mon passé contenait, trop tardif, inutile, comme la
bouteille d’un naufragé, l’appel d’un enfant à l’abandon dans une île
désormais sans abord. Abandonné huit hivers dans un dortoir glacé, dans
un lit étroit où trois mille nuits il était parvenu à dormir sans tomber
à droite ou à gauche. Abandonné par un cousin ivre au milieu de la foire
de Limoges, privé par cette trahison de voir la première lionne qui ait
été à trois pas de lui, la première hyène, le premier kangourou. Heureux
certes de croire la terre plus ronde qu’elle n’est, les étoiles
entièrement brillantes et non attachées à leur astre opaque comme la
lueur au ver luisant, l’air d’une hauteur infinie,--heureux d’acheter
avec les cinq sous de son mois, chaque mois, un petit livre bleu de la
Bibliothèque nationale pour avoir dans sa vieillesse une bibliothèque
fameuse,--mais chaque année il avait dû marcher vers le Premier Janvier
comme un explorateur vers le pôle, n’ayant espoir de se réchauffer que
s’il le découvrait, qu’au retour. Heureux de dénicher, dans le fond d’un
de ces saules creux où l’on enterre les poètes, au Père Lachaise, un
hibou; de le rapporter par les ailes, protégeant de la main libre contre
le jour les yeux dorés; d’avoir à caresser toute sa vie,--les hiboux
vivent longtemps,--un oiseau, le plus velouté; mais le forgeron le lui
volait, le clouait vivant sur sa porte; l’enfant se levait la nuit pour
arracher les clous, les tenailles étaient trop faibles, il n’en
arrachait qu’un, il s’enfuyait, laissant son seul ami pendu par une
aile, ne désirant plus que sa mort. Heureux de se baigner dans l’étang;
mais une crampe le prenait, il fermait les yeux,--et sans espérer même
la consolation, due aux noyés, de revoir toute sa vie, il en avait eu si
peu!... Un nageur vantard, pour sauver ce corps docile, décidé à rester
souple, à flotter, l’assommait d’abord à coups de poing. Tristes
histoires aussi que celles de son chien écrasé, de son chat volé, de sa
chèvre vendue, unique chien, unique chat, chèvre unique, car son père ne
l’autorisait point à remplacer la bête disparue par une bête de même
espèce, et le condamnait ainsi à n’avoir plus que des compagnons de
moins en moins intelligents, c’est-à-dire,--les animaux sont comme les
hommes,--de moins en moins caressants: un écureuil, une tortue. A son
départ pour le lycée il en était aux vers à soie et aux corbeaux. Enfant
toujours vêtu dès lors d’une vareuse bleue et d’un pantalon noir. Enfant
sans ceinture à boucle de diamant, sans guêtres en peau de requin, sans
toque de grèbe... Enfant sans mère!...
Ma mère? Les braves, les honnêtes gens, qui pensent que j’ai encore ma
mère! Je n’aurais plus supporté d’un étranger qu’il me sût orphelin.
J’ai vu d’ailleurs ma mère, je l’ai touchée de mes mains, effleurée de
mes lèvres. Elle n’est morte que cinq heures après ma naissance; toutes
les heures on m’apportait à elle cinq minutes. Elle m’embrassait quand
j’arrivais et quand je partais. Elle se sentait mal, elle eût désiré
avant de mourir me voir remuant et vivant, mais je dormais avec
obstination et elle refusait qu’on m’éveillât. Elle m’appelait du nom
qu’elle eût choisi, que mon père avait rejeté, et qui n’est pas le mien,
mais qui me fait encore retourner brusquement chaque fois que je
l’entends dans la rue. Soudain, à la cinquième heure, dans ses bras
mêmes, je sortis du sommeil, et,--c’est aujourd’hui mon plus grand
bonheur,--je plissai les lèvres, sans crier, comme pour sourire. Puis je
criai, mais juste assez pour prouver que je ne devais pas être muet; je
bus, je ne pleurai pas. J’étais gros, alerte. Elle n’eut, ces cinq
heures, qu’à être fière de moi... J’ai encore, mère, des jours comme
cela... Je lui donnai confiance pour tout le reste de ma vie. J’avais
déjà son front haut et clair: cela annonçait un cœur sensible. J’avais
déjà le menton de mon père: cela lui donnait l’assurance que je saurais
ne pas souffrir de ce cœur... Combien ont connu moins leur mère! J’avais
de quoi puiser dans cette journée assez de souvenirs pour parler de ma
mère d’une voix naturelle, pour laisser croire qu’elle n’était morte que
voilà deux ans, qu’hier, et faire ainsi des envieux... Mère qui avait un
jour de moins que je n’ai juste aujourd’hui, de sorte qu’un tendre droit
d’aînesse m’a permis ce matin d’ouvrir ses coffrets, de lire ses lettres
d’avant son mariage, d’avant ma naissance, où pas un mot ne trahit que
je fusse alors ignoré. Mère dont tous les baisers--et l’un à côté de
l’autre ceux-là même qu’elle mit à la même place,--tenaient au large sur
mon front, l’idée me vint soudain que dans son rêve le plus hardi jamais
elle n’avait imaginé la vie de son fils aussi facile, aussi triomphale;
j’eus l’angoisse d’être sorti du tendre faisceau de sa pensée et de ses
souhaits; je m’assis, je me courbai, j’évitai tout geste pour que ni ma
tête, ni mes mains ne lui devinssent invisibles. Le jour arriva
enfin,--jour heureux,--où je sentis mon cœur juste au centre de son
regard.
Un homme ne change point de passé et d’âme sans que ses voisins s’en
aperçoivent. On devina que l’enfant triste dont je ne lâchais plus la
main me rendait méfiant de tout ce qui est luxe et éclat. Mon affection
pour Anne fut soudain silencieuse, moins satisfaite, gagnée par cette
pudeur que secouait un autre sentiment, car je ne parlais plus d’elle,
et je parlais de ma mère à tout propos. Déjà, sous un prétexte, j’avais
rendu visite à l’amie de ma mère qui habitait Paris; j’avais osé parler
de sa beauté, de ses mains. En dix minutes on m’avait rendu à peu près
tout ce que j’étais venu chercher d’elle; on m’avait dit que j’avais son
regard, ses yeux, sa voix. Pour la première fois, en me couchant, tout
haut je me souhaitai bonne nuit. Je n’écrivais plus à Anne; à ma mère
j’aurais écrit que j’entendais la prendre dans mes bras, la consoler; je
lui écrivis; je relus, comme des aveux de sa propre tendresse, tous les
aveux de mon enfance: les fleurs collées au lycée pour elle sur des
cartons, les romans à elle dédiés, de six pages, où les héros trouvaient
le temps d’avoir toutes les aventures et mouraient à la fin de morts
séparées. Mais quel sentiment--et si je passais les sentiments en revue
de la confiance à l’avarice, je n’en trouvais pas le nom,--m’écartait de
ce qui est passion, de ce qui est amour?
Qu’un amoureux se suicidât me causait un malaise. Qu’un auteur décrivît
l’amour, et, choqué, je jetais son livre. La vision de la jeune fille
que j’eusse épousée en province, du demi-bonheur dédaigné,--du jardin le
soir avec ses tomates, de la pêche aux écrevisses,--rendait pénible
l’idée du bonheur moins borné, l’idée d’Anne. Je négligeai mes amis trop
intelligents, mes amis trop riches. Je devins le familier de ceux qui
n’ont point eu de grandes chances, de grands espoirs, et qui se sont
arrangés dans la vie comme on s’arrange dans une île: des camarades
répétiteurs mariés à des répétitrices, des fonctionnaires qui venaient
d’épouser leur amie, ou leur cousine boiteuse, ou cette femme justement,
sans charme et dévouée, que dans l’île j’aurais acceptée pour compagne.
Ils me présentèrent à ces sous-intendants en retraite et à ces veuves
qui ont adopté par amour-propre, par amour, la dernière famille par
laquelle ils furent vus en uniforme ou en ménage. Dans ce petit cercle
discoureur et français j’étais aussi en sûreté contre mon amour que
contre un sentiment hindou, un goût chinois. J’en profitai; je revins
sans mot dire à cette époque heureuse où je n’avais pas vu la mer, où
Degas et Ridon ne déjeunaient pas chez moi, et, par politesse, ignorant
qu’ils mourraient ensemble, n’y cherchaient pas à découvrir qu’ils
étaient nés la même année; je repris mes distances avec les poètes, les
musiciens, les peintres,--avec les éléments; je coupai tous les liens
qui m’attachaient à une nostalgie, à un spleen vivants. Ce fut de
nouveau à cause de ses vers que j’aimai Chénier, que j’aimai Vigny, et
non plus à cause de ses yeux, à cause de sa main. Je ne me mêlai plus de
leur vie, de leurs affaires de cœur, je les jugeai avec pureté et
simplicité. Je n’hésitai plus à amener à leur isolement de braves gens
respectables. Ce que j’aimais en Baudelaire, je l’expliquai au
sous-intendant, c’était, dans des vers au corset un peu étroitement lacé
par derrière, le mal, ce mal qu’il fait au cœur; ce qui plaisait dans
Beethoven,--oui, il avait vraiment existé,--c’étaient sa grandeur, sa
tristesse. Le sous-intendant désormais, à cause de moi, les défendit
chez ses collègues de même que jadis, un sergent ami de Schumann faisait
du succès de Schumann une question d’amour-propre pour les mess des
sous-officiers. De même du temps: contre ceux qui prétendaient n’aimer
que l’été ou l’hiver, je défendais l’autre saison. C’était parfois la
saison présente: je rentrais chez moi l’âme paisible, contemplant les
nuages, les feuillages, doucement, comme le député qui a voté les
crédits de l’année contemple son année; le vent s’élevait, mais j’avais
voté aussi le vent. Il m’effleurait... Je profitai de ce tendre esprit
de justice pour reviser en moi tout parti pris, toute habitude. J’avais
eu d’un professeur la manie de dédaigner les panoramas, d’en dire du
mal; je me rapprochai d’eux d’un pas, sur les terrasses; je vis que je
les adorais; je relâchai dans l’univers la couleur rose et la couleur
grenat que je croyais détester: je relâchai les lauriers en fleurs, les
rhododendrons, cent chapeaux sur cent têtes blondes. J’étais gêné
d’entendre dire que ma mère, jusqu’à sa mort, eût adoré les gaufres, car
je ne les aimais pas; je les goûtai à nouveau; rien n’est meilleur,--et
le dernier pli fut effacé à l’amour filial. Je n’inventai plus en moi un
être différent de moi, m’indiquant les moyens puérils et infaillibles
pour être à ma guise triste ou gai, faible ou fort. Je me sentis plus
seul, mais plus un; plus triste, mais plus tendre, et aussi pour
moi-même; et les quatre fils Aymon eussent éprouvé le même bien-être si
on les avait,--pour l’avantage aussi de leur monture,--fondu en un seul
fils Aymon.
* * * * *
Anne avait vite deviné. Elle se plaisait davantage en ma présence; elle
me quittait avec peine; avant de s’endormir, à la page ouverte de son
journal, elle traçait mon nom en imitant mon écriture, comme si j’étais
venu moi-même signer à minuit. Mais, illogiquement, alors que je
m’attendais moi-même à voir s’irriter notre amour, accru de tout mon
cœur nouveau, il se calma soudain, il devint modeste. Plus de luttes,
plus de brouilles subites. Ce fut fini de lire nos poètes au coin du
feu, de nous égarer dans les quartiers misérables. Tous les pactes par
lesquels nous devions nous comprendre dans l’ombre ou dans le silence
furent dénoncés. Nous aimions nous rencontrer au restaurant, au théâtre.
Au lieu d’échanger, dans un square perdu, sur le bord d’un canal de
banlieue, de petites douleurs qui souvent n’étaient pas à nous, et de
partager aux portes de Paris le butin qu’y fait en un jour une âme
rôdeuse, nous nous donnions rendez-vous dans les églises à la
grand’messe, dans les musées à l’heure du soleil, à l’heure où le
conservateur, sortant d’un pan de la muraille et satisfait comme un
dompteur pendant le repas des élèves, se promène impunément devant les
plus sombres tableaux. Puis, au Bois, écoutant les tziganes, nous
discutions peut-être d’art, de religion; mais celui de nous deux qui ce
jour-là était païen ne s’éloignait pas d’un demi-centimètre de l’autre
qui était catholique; celui qui se sentait romantique ne différait du
parnassien que par un demi-sourire en plus. Qui pouvait me reprocher de
bâtir dans l’enceinte de ma grande peine, un amour élégant, léger, et
d’y cultiver de menues joies, de menues délices? Jamais Anne n’exprima
un regret de voir disparaître le Simon encombrant du printemps. Elle ne
retirait plus sa main quand je la prenais: il s’agissait bien de moi.
Elle n’achetait plus de chapeau sans me consulter, elle me donna voix
décisive sur les diamants, sur les métaux. Elle eut un tailleur de même
étoffe qu’un de mes costumes, une cravate comme une de mes cravates, et
nous remplacions ainsi par de simples couleurs ces sentiments pédants et
pathétiques que nous portions jadis en commun. J’en arrivai à lui faire
une cour discrète, habile... à lui faire la cour. Ce ne fut plus à la
nuit, à la nostalgie que je la disputai, mais à des rivaux de mon âge et
de ma taille, à Gray-Lucigne, à Adolphe Évans, à ses prétendants même.
Les jours où j’offrais un aveu moqueur et attendri, c’est à eux qu’elle
me préférait, et non à Musset, et non à Verlaine. Après tant de
déguisements, nous nous étions enfin rejoints sous cette forme et ces
masques. Le flirt n’amenait plus près d’elle que le suicide ou la mort.
Sur un terrain banal nous goûtions mille plaisirs interdits dans notre
royaume. Devant des tiers je lui faisais de fades compliments qui nous
touchaient tous deux aux larmes. Je m’extasiais sur ses épaules, sur son
décolletage: ses épaules rougissaient. En excursion je la réclamais près
de moi, je m’étendais sur sa part de gazon; nous avions une humeur
complice qui lui faisait maintenir une de ses amies, dont la peau était
douce, pour que je l’embrasse... On la maintenait à son tour.
Un soir que nous passions devant sa chambre et qu’elle en voulait fermer
la porte, je l’écartai doucement, j’entrai. La fenêtre aussi était
ouverte, j’aurais pu entrer par la fenêtre. Discret, évitant de regarder
chaque meuble, chaque photographie, je pris un miroir, j’y vis Anne près
de moi, joyeuse; j’y vis l’envers de tous ses secrets, et de son lit
immense, si ridicule, si débonnaire que nous nous mîmes à rire. Je ne
sais quel enjouement nous gagnait à le voir lourdement approcher, dans
le miroir qui s’inclinait, comme un gros navire qu’on suit au périscope.
--Vous avez couché dans un lit-cage, Anne?
Elle avait couché, en Bretagne, sur un matelas à roulettes; endormie
dans l’alcôve, elle s’était éveillée près de la fenêtre. Et en Auvergne,
elle avait eu, une fois, un lit si haut qu’elle ne savait comment y
grimper.
--Alors?
Le front têtu, les yeux rieurs, elle ne répondait point. Je
l’interrogeai sur les papillotes, les résilles. Soudain, ouvrant la
porte, elle me poussa par traîtrise au dehors, et s’enferma. Du balcon,
je reçus ses rires, je reçus un baiser... Il n’est pas de douceur plus
grande que de voir une âme agitée devenir paisible... J’étais
heureux!...
* * * * *
Un matin en me réveillant, j’aperçus sur le tapis un petit livre que je
ne connaissais pas. Je n’eus qu’à me pencher un peu pour l’atteindre.
C’était un carnet tombé de la poche de Gontran. Je ne crus pas indiscret
de le feuilleter, car, en tête des pages, je voyais des noms qui
m’appartenaient autant qu’à lui: Andromaque, Lucrèce, Lavallière. Il
s’amusait à expliquer d’un mot chacune des femmes célèbres. C’était un
jeu banal, et, après avoir lu «Andromaque ou l’Amitié», «Lucrèce, ou la
Distraction», j’allais ouvrir le journal, lire les faits divers du
_Matin_, qui avaient alors à peu près les mêmes titres, «Angèle, ou la
Kleptomanie», «Lucienne ou la Coquetterie», quand le nom d’Anne, suivi
de sa formule, apparut en haut d’un chapitre. Je lus, puis, effaré,
plein de je ne sais quel dégoût, de quelle honte, je lançai le carnet
dans le feu, je me rejetai sur mon oreiller, j’y cachai mon visage.
Ce n’était pas que Gontran eût écrit du mal de mon amie, qu’il en
pensât. «Anne, disait le titre, ou la Sensualité.» Étais-je assez
déraisonnable! Il eût ainsi expliqué la vie de Béatrice, la mission de
Jeanne d’Arc que je n’en eusse point été choqué. Je connaissais si bien
ces joies de lettrés ou de philosophes qui expliquent un mot par son
contraire et la loi morale par l’inceste. Douce vision d’ailleurs qu’une
Béatrice, qu’une Hélène sensuelle, que les sens de La Vallière! Mais
Anne, mon Dieu, pourquoi Anne? Pourquoi m’être penché vers ce carnet,
avoir saisi cette main du voleur qui sous mon lit se cachait?
Sensualité: je connaissais ce mot. Il ne m’avait pas paru, jusqu’à ce
jour, ennemi du mot pureté, du mot fierté. Sensuel? L’était qui avait
ses cinq sens, ou qui au moins en avait un. Sensuel le sourd-muet qui se
parfume, le sourd-aveugle qui boit. Être sensuel, c’était, pour les
savants, jouer avec leur corps, pour les athlètes, avec leur âme.
C’était être un peu égoïste, se regarder avec amitié dans la glace,
feindre de ne pas s’y reconnaître, embrasser cet inconnu. C’était
tourner sa tête pour tourner ses yeux; c’était, dans son lit, quand il
fait trop chaud à droite, s’étendre brusquement sur l’autre bord, et,
sans avertir, prendre la gauche de la nuit. Le soir, en rentrant, par un
bon dîner attendri, c’était jeter au concierge son prénom au lieu de son
nom. Sensuel ce jour de mon enfance où soudain j’avais voulu avoir un
élément préféré: le feu; une couleur, le bleu de roi; un parfum, le
lilas blanc; sensualité honnête qui avait l’avantage d’être aux couleurs
de ma patrie. Mais alors pourquoi le carnet me rappelait-il la nuit de
lycée où, couché près de moi à l’infirmerie, un élève âgé dont me
séparaient d’habitude quatre murs de deux mètres,--la hauteur juste que
ne franchit point le scandale,--s’acharna à me révéler, de sa haute voix
dans un dortoir vide, ce qu’elles étaient, ce que toutes étaient. Moi,
au matin, je restais intact, mais on m’avait volé mes plus chers dépôts,
la pureté, la propreté, l’orgueil. Je n’en voulais pas aux femmes,
c’était simplement fini entre nous,--fini aussi entre moi et tous ceux,
renseignés, qui ne s’étaient pas écartés d’elles. J’avais la preuve
qu’on avait soudoyé Euripide, Racine; je dédaignerais désormais leurs
hypocrites visages. Je n’en voulais point à Anne, mais je n’oserais plus
regarder son portrait.
Chaque phrase stupide de Gontran se jouait malgré moi, dans ma mémoire,
entre des personnages vivants.
--Tout homme qui a une liaison infâme l’attire.
Je la voyais devant Hugues Robert, elle prenait sa main immonde, elle la
mesurait à la sienne, elle y étendait la sienne, qui avait soudain,
toute ferme et petite, une marge avilie.
--Rien ne l’émeut plus que les poulpes, les sangsues, les infusoires.
Ridicule Gontran. Phrase imbécile! Mais cependant je voyais Anne, dans
ce musée, devant un masque de marbre couché sur un coussin. Une tête
livide, rosée, gonflée. Une vie trouble. Une tête séparée du corps à
l’époque où rien ne savait mourir. Une tête d’homme, si les hommes
vivaient étendus, soudés à la terre par un dos de racines, incapables de
se mouvoir, attendant du vent ou des animaux vagabonds tout toucher ou
toute caresse; s’ils luisaient sourdement la nuit, si dans les replis de
leur chair de gemme et de sel naissaient de petites têtes, de petites
jambes, des perles... Anne, qui de côté l’aperçut, m’abandonna,
hypocritement fit un détour par deux statues tourmentées, par la nudité,
par l’ambiguïté, revint droit au coussin et se pencha lentement vers la
tête, front à front, bouche à bouche. Puis nous étions partis, à
l’aventure. Elle se heurtait de temps en temps à moi; j’étais un mur le
long de son chemin. Nous nous arrêtions enfin sur le quai, et la tour
Eiffel était en face qui semblait la base d’un sablier, qui peu à peu
s’emplissait de brume, qui semblait un filet, qui traînait de si haut,
qui n’avait pris que deux lumières. Juste au-dessus de nous le bec
électrique s’alluma, et nos ombres de la nuit vinrent brusquement
chasser nos ombres du jour. Une fillette qui courait dans la nuit tomba
à nos pieds, resta étendue, comme si tout son jeu consistait à tomber
dans un cercle de lumière, puis se plaignit dans son langage. Anne la
releva, remit en ordre cette robe, tira ces bas, considéra ce visage
tendre du regard qui avait caressé la tête de marbre, et remit à la
bouche rose le baiser contenu, le baiser destiné aux fruits marins, aux
morts; le vil baiser que maintenant, dans une chambre d’ouvrier,
échangent chaque jour, sans défiance, une mère et son enfant.
--Anne aime l’amour.
Pourquoi ce simple mot me semblait-il donner Anne à tous, excepté à moi?
N’aimais-je donc pas l’amour? Au fait, en y songeant, singulier amour
que le mien! Alors que j’avais découvert, dès mon enfance, sur le plus
commun de mes camarades, les joies, les mots les plus cachés, les sens
de l’amitié, je ne savais encore comment embrasser, comment caresser
l’amour. Avec emportement, avec délire, j’aimais dans Anne ce qu’eût
préféré l’ami le plus bourgeois, le plus calme,--sa franchise, sa
dignité,--mais c’est de l’amitié que j’avais pour ses mains, pour sa
bouche, pour son parfum. Il me suffisait de penser à sa loyauté, à tous
les secrets qu’elle gardait en elle comme des boulets de cristal dans
une fontaine agitée, pour que je devinsse pâle, que mon cœur s’arrêtât;
et si je voulais que ce cœur repartît, reprît son cours ordonné et
satisfait, il me suffisait de penser à ses mains, à sa gorge, au tendre
cerne de ses yeux. J’avais parfois le sentiment de lui être infidèle,
non pas quand je caressais des yeux un beau visage brun, chose agréable,
quand j’effleurais de mes lèvres un bras blanc, chose lisse, chose
fraîche,--mais quand, dans des yeux pour moi secrets, je provoquais par
ma parole une lueur de sa fierté, de sa droiture. Elle songeait bien peu
à m’en faire un reproche. Au contraire, je la sentais froissée par cette
fidélité, par l’autre fidélité, dont elle n’avait pu manquer de
s’apercevoir. De quel droit lui étais-je fidèle? Pourquoi, dans la
ronde, ne donnais-je pas l’autre main, comme tous ses amis, à quelque
petite créature à ressorts, à une modiste passionnée, à un mannequin
faible? Par Lucien, par Adolphe, elle sentait la moindre de ses humeurs
se distribuer dans un petit monde sensible, se répercuter jusqu’à un
petit cœur naturel. Moi j’étais d’un métal, d’une chair qui arrêtait
tout.
--Anne aime Anne...
Tout cela n’était pas très gai... Je me levai... Il n’y avait dans mon
courrier aucune des lettres faciles et jeunes qu’elle m’écrivait
parfois; il n’y avait aucune carte postale d’un pic dominant l’Océan,
d’une île désolée et glacée, avec des pingouins saluant Anne; aucun
catalogue non plus, inutile et chaste, et le carnet de Gontran resta
sans démenti.
* * * * *
Je devais rencontrer Anne le soir même, à la campagne. J’eus du moins
toute la journée pour vieillir, pour me préparer à revoir le visage que
Gontran m’avait dénoncé. D’ailleurs il m’avait dénoncé du même coup
Paris, et ma chambre, et ma rue, et moi-même. Tous ces objets, ces
passants, ces maisons, dont j’avais été jusque-là le camarade loyal, je
les trompai. Je vis leurs plis, leurs rides, leurs couleurs. La vieille
et candide place de l’Odéon, qui cache pour les initiés dans ses
entresols un épicier, un pharmacien, comme dans une armoire l’aïeule
cache son chocolat, son élixir, me donna,--une fille criait, un homme la
battait,--un peu de volupté, un peu de sang. Le vitrail orange, l’angle
de fenêtre qui chaque matin aiguisaient, purifiaient ma vue, je les
touchai de mes doigts, je surpris un de mes sens passant hypocritement à
l’autre son métier ou ses plaisirs. Comme Anne, je suivis ces passants
solitaires et pitoyables qui à eux seuls sont un cortège; une femme qui,
dans un visage commun, portait enfoui en dépôt un trait connu, un regard
célèbre; un ouvrier dont les yeux étaient rouges, dont le crêpe taillé
dans un sarrau neuf de femme indiquait une épouse, une fillette morte
dans la semaine; un autre, dont la barbe avait quinze jours, dont la
peine remontait plus haut que l’avant-dernier dimanche. Je les prenais
au bas de la place Saint-Michel, près de la Seine; à leur hauteur, de
leur pas, comme le cheval de renfort, je montai le boulevard, les aidant
à tirer un moment ce malheur dont l’attache traînait encore à Belleville
ou à Pantin. Pauvres corps usagés, pauvres âmes effacées sur lesquels le
destin, de nos jours un peu lâche, entasse les malheurs réservés jadis
aux rois bien portants!
Anne était au fond d’un jardin, sur une terrasse. Je m’accoudai près
d’elle, sans mot dire, et d’ailleurs sans mot penser, et sans lever les
yeux. Le soleil se couchait. Nous avions devant nous la vallée; le
tableau même du jeune été, et chaque objet si net qu’il semblait, comme
dans les tableaux d’école, avoir son nom au-dessous de lui; ... là-bas,
ce sur quoi l’on traverse: le pont, le viaduc; sur le pont ce qui se
promène, le vélocipède, l’abbé; sur le viaduc ce qui ébranle le soir, le
train, et dans le ciel tout ce qui éclaire et qui vole. Nous nous
taisions. Comme le carnet de Gontran devenait puéril, les murs de Paris
une fois enjambés! Les arbres à demi touffus encore se confiaient à
l’ombre ainsi que se confie au sommeil un demi-espoir, un demi-chagrin.
Un arbuste en retard usait pour ses premières feuilles la dernière sève
de l’automne, et frissonnait. Les girouettes étaient au repos: la
dernière fois que le vent avait soufflé, il venait de la mer. Un
rossignol, tout près de nous, chantait une note, une seule et brève
note, de façon seulement à bien nous rappeler qu’un rossignol, pendant
les longs intervalles, se taisait. Déjà le murmure de la nuit
s’ordonnait, déjà on y distinguait, comme dans la voix d’un orgue usé,
des vides, des grincements: ici auraient dû coasser les grenouilles,
là-bas aboyer un chien,--et à droite surtout se taire cette voix
menaçante qui appelait: «Simon! Simon!» Pourquoi fallait-il que l’enfant
vagabond ou rêveur de ce village et de cette nuit, portât justement mon
nom? On le battit. Nous l’entendions pleurer. J’étais ému comme si l’on
battait une fillette nommée Anne. Je pris la main de mon amie.
Elle la dégagea. Elle haussa les épaules.
Vraiment?... Comme nos ombres étaient mêlées, je retirai la mienne, plus
brusquement encore qu’elle n’avait dégagé sa main. Qu’était-elle après
tout? La nuit passée j’avais justement rêvé d’une femme parfaite, et si
confiante aussi dans ma perfection qu’elle me conduisait dans le pays où
meurent ceux qui ont fait le plus léger mensonge; qui pleurait; que je
portais dans mes bras sur une corde raide, au-dessus de cascades; que je
laissai échapper; qu’on ne revit jamais... Qu’était Anne, auprès d’elle?
Je voulus me venger. Je levai les yeux, décidé à contempler,--décidé à
adorer, mais cela je l’avouerais plus tard,--les meurtrissures, les
ombres, les empreintes marquées sur son visage.
Hélas! Pourquoi me faut-il toujours jouer aux quatre coins avec les
quatre démons du cœur et perdre à chaque instant ma place? Jamais je
n’avais vu de front plus paisible et plus clair, d’yeux plus purs.
C’était maintenant à la nuit, à un calme sans limites que je devais
disputer Anne, à la transparence, à la pureté. Le ciel étincelait, les
étoiles scintillaient, oscillaient, on ne voyait plus que les
constellations pures de tout alliage, celles qui jamais d’au-dessus de
nous ne disparaissent, et les astres impurs où vivent, mitoyens, un
demi-dieu grec et un dieu papou étaient déjà redescendus derrière
l’horizon. La source, l’étang donnaient une image complète et lisse de
la lune, aujourd’hui pourtant mutilée et bosselée. La pensée la plus
inquiète avait son reflet parfait et paisible, et la route blanche,
cochée jusqu’à l’infini de ses bornes, était la seule mesure humaine de
tout ce repos. Puis chaque chaumière s’alluma, marquant, comme la maison
d’un garde-barrière, la ligne sinueuse sur laquelle dorment, songent les
hommes; il suffisait de garder sa distance pour marcher sur un astre
insensible et inhabité. Pour que la nuit fût aussi pure, pour qu’on
n’entendît aucun troupeau meuglant, aucun chariot grinçant, c’est que
dans le monde entier,--au moins en France,--chaque enfant se taisait,
chaque soldat en permission, sur la route, enveloppait de feutre ses
souliers, chaque berger tenait serrée la gueule de son chien. Une pensée
muette et caressante s’était détachée de nos fronts, planait au-dessus
des pelouses, des sillons, dans chacun desquels s’allongeait pour la
nuit un rayon presque éteint,--et revint sous la forme d’un oiseau,
éternellement errante désormais, mais ayant du moins un cri, un faible
et doux cri pour se plaindre. Anne se retourna lentement; sa main, celle
que je n’avais pas saisie tout à l’heure, coupée au poignet par la lune.
Je la pris, je la pressai; j’aurais pressé ainsi une main antique, une
main sans bras, pour me rattacher à ce qui est pureté, paix, jeunesse,
et néant. Je la pris par remords d’avoir pressé voilà une minute la main
vivante. Je la pris pour me rattacher à tout ce qui n’existe que la
nuit, à tout ce qui n’existe pas. Crépuscule trop comble, coupe trop
lourde dont les anses, l’une après l’autre, cédèrent sous mes doigts. La
main de marbre, la main sans maître se crispa comme l’autre, m’échappa.
--Qu’avez-vous contre moi, Anne?
Elle me regarde, stupéfaite.
--Contre vous, mon pauvre Simon? Il s’agit bien de vous!
Debout et immobile, comme le jour où j’échappai au fond de l’abîme cette
autre femme, je levai la tête, je fermai les yeux...
Du moins je ne vis pas, haussée sur la pointe des pieds mais évitant de
me toucher, de m’effleurer, Anne, les yeux ouverts et curieux,--je
sentais notre amour lui-même entre nous comme un frère indiscret,--poser
ses lèvres distinctes contre mes lèvres fermées et les appuyer un long
moment d’un poids que j’éprouvai pour la première fois, du poids de la
tête que j’aime!