CHAPITRE CINQUIÈME

Si vous aimez, je vous conseille, amis, de ne pas lire plus avant. Si

votre amie est assise près de vous, dites qu’elle vous fait attendre au

bas des pages, que la littérature vous ennuie, et fermez brusquement le

livre. Ou donnez-le-lui; elle peut lire sans danger le portrait d’Anne;

les étreintes avec la perfection, non plus, n’attristent point les

femmes. Elle continuera de vous tutoyer, comme d’ailleurs après avoir lu

_Yseult_; elle reprendra ses gammes sans voir, en face de ses mains,

deux mains coupées au poignet se débattre sur le bois verni. Mais vous,

et sans médire cependant de celle que vous aimez, la plus heureuse et la

plus belle, je vais malgré moi vous humilier à chaque ligne. S’il pleut,

s’il neige, c’est le mieux qui puisse vous arriver, vous sortirez sans

parapluie; s’il fait soleil, d’un mot sec vous refuserez de conduire au

bois cette tendre créature. Vous penserez à moi avec jalousie et haine.

Vous m’écrirez une lettre anonyme... Ou alors, cher ami, vous êtes un

lâche...

Je vous parle donc posément et simplement de la beauté d’Anne. C’était

une beauté trop parfaite pour sa jeunesse même. Le mot beauté ne suffit

pas, ni le mot jeunesse, ni le mot perfection. Elle était telle que je

l’eusse souhaitée si j’avais été la fantaisie et la générosité mêmes.

J’eus le remords, comme d’une ladrerie, comme d’une impuissance, de ne

pas avoir imaginé tant de beauté, d’éclat, et souvent, à nos premières

rencontres, je sentis à sa vue s’éloigner de mon cœur une Anne plus

modeste, plus petite, qui revint longtemps, le soir, habiter

médiocrement cette place étincelante. Autrefois j’aurais accepté de

modeler moi-même ma femme. A ce concours général où l’on pria tous les

élèves en France de recréer le monde suivant leur esthétique, c’est mon

univers qui fut préféré, j’eus le prix, et je préfère encore au vrai Nil

mon Nil sans sources, sans rives et sans embouchures, à la mer Jaune, à

la mer Noire, mon océan vraiment jaune, vraiment noir, mais quel

mannequin que mon Ève, que je décidai pourtant de créer avant l’homme,

dès que je pense à Anne!

* * * * *

Le printemps vint à l’improviste. Tous les astres de l’hiver

scintillèrent quelques semaines au-dessus de feuillages déjà épanouis.

Pas de hannetons. Une lune rousse bourdonnante, dépaysée, à laquelle les

plus tendres pousses résistaient avec l’entêtement de lauriers

centenaires. Plus d’ornières, plus de crevasses, de guérets défoncés.

Partout un gazon, un blé, un orge dru et ras; un enfant au galop pouvait

traverser la France sans tomber. Des pluies soudaines rapportaient aux

rivières les eaux douces dérobées à l’autre année. Les canaux étaient

combles et débordaient chaque matin. Les sourciers, à toute minute

égarés, retenant des deux mains leur baguette, arrivaient à des étangs

inconnus, à des lacs. Le réservoir des jets d’eau, des fontaines, avait

été remonté sur la plus haute montagne, était une neige au soleil. Déjà

résonnaient à l’aube les détonations lointaines des champs de tir: la

guerre était ouverte. Déjà le poète était étendu sur le dos au milieu de

la prairie, cherchant au-dessus de lui, comme un mineur dans son

couloir, son ouvrage de la journée. Déjà les merles surveillaient les

fleurs de cerisier, les moineaux les feuilles de radis... Les lycéennes

écartaient leurs fourrures, montraient leurs visages nouveaux, et les

collégiens les regardaient sans peur, désireux de les épouser. Les

jardiniers ouvraient leurs serres, les gardiens leurs musées, on allait

rapporter chaque palmier, chaque tableau dans son bosquet habituel...

Seuls, dépassant les taillis de cent coudées, restaient fidèles à

l’hiver les grands arbres, les ormes, les platanes, les chênes. On ne

leur en voulait pas; on savait que dans six mois, géants lents à

comprendre, ils resteraient fidèles à l’automne.

Anne, qui avait compris pourtant, s’obstinait à recueillir tous les

restes de l’autre saison. Elle entretenait l’hiver comme on refait un

feu qui tombe, avec des tisons, des bûches de fortune. Tous les devoirs

envers la neige, envers la ville couverte et chaude, si souvent négligés

en décembre ou en janvier, elle les observait maintenant avec scrupule.

Elle se vouait à la religion du froid et du grésil, qui allait devenir

fausse. Elle n’oubliait plus un seul concert, une seule exposition; elle

dansait jusqu’au matin; elle achetait sans raison, souvenirs pris au

mourant, une dernière étole, une dernière lampe. Je devais contenir, en

sa présence, cette humeur joyeuse qui m’invitait à rire plus haut, à

chanter, à personnifier pour mon propre compte le printemps. Une semaine

de chaleur torride vainquit enfin sa résistance. Elle pardonnait au

printemps quand il succédait à l’été.

Je la voyais presque chaque jour. Nous ne parlions guère que de nous; ou

plutôt chacun ne parlait guère que de soi, et découpait sans réserve

dans un passé dont l’autre ignorait tout. Les plus grandes confidences

n’étaient entre nous deux qu’un des hasards du bavardage. Encore

inconnus l’un à l’autre, nous nous amusions à déterrer de notre enfance

chaque minute qui pouvait avoir été la même pour nous deux. Nous

cherchions des amis communs, à leur défaut des amis symétriques. Il

était bien rare que le même enfant, petite fille chez elle, petit garçon

chez moi, n’eût pas été près de nous, le jour où nous avions découvert

le même coin de notre cœur; c’était, pour elle, Dorrit, huit ans, qui

écrasa une abeille en disant: «Meurs, abeille; maintenant pique-moi!»;

pour moi, François, neuf ans, qui coupa de sa bêche un ver de terre en

criant: «Vil ver de terre, je suis ton roi!»; pour elle, Malou, qui la

supplia par lettres de la prendre pour esclave, pour vraie esclave,

elles iraient au besoin dans une île où l’esclavage était permis; pour

moi, Georges, qui se faisait attacher les mains derrière le dos, et cela

pour mieux m’obéir. Anne, habile à ce jeu, retrouva, en travesti, à peu

près toute son enfance. Nous en arrivions, égalisant nos souvenirs, à

avoir été élevés à peu près par les mêmes domestiques, éprouvé les mêmes

frayeurs, à avoir vu le même chien enragé, la même foudre. Un jour, je

parlai aussi d’un paysage qui est dans ma mémoire et que je ne peux

situer. Son visage s’éclaira, elle avait souvent la même vision. La même

île heureuse désormais flotta sur notre passé... Ainsi les deux premiers

joueurs d’échecs, arrivés l’un contre l’autre avec des figures d’ivoire

différentes, pour arriver à jouer, pour ne pas avoir non plus trop de

chagrin dans les échanges, supprimèrent celui-ci l’éléphant, celui-là le

lion et ne gardèrent enfin que les pions communs.

Parfois, au contraire, nous nous entêtions à prouver que jamais deux

jeunesses n’avaient été aussi différentes. Subitement, je l’inquiétais,

je l’intriguais. Alors que tout, dans mes récits, indiquait combien ma

vie était tranquille et simple,--et je me plaisais justement, c’était un

peu mon ridicule, à la lui peindre comme un chef-d’œuvre de clarté,

d’heureux hasard,--loin d’apprécier cette chance qui tenait tous les

passages à niveau ouverts devant moi, elle tenait uniquement à connaître

mes heures obscures, mes défaillances, mes ennemis... Je n’en avais

pas... Je n’avais pas non plus été malade. On ne m’avait point opéré. Je

continuais à étaler une conscience transparente et sur laquelle ne

s’était penché aucun chirurgien, les jours même où elle me parlait plus

bas, de plus près, comme s’il s’agissait de me faire avouer au moins des

crimes. Ainsi je la décevais. De mon côté, j’apprenais par hasard

qu’elle avait vécu six mois dans un couvent autrichien, habité un hiver

aux Canaries, qu’elle savait monter à cheval depuis un voyage au

Caucase. Elle m’arrivait chaque fois des pays les plus inattendus, il me

semblait que le lieu de sa naissance, selon l’aimant du jour, changeât.

Je n’avais séjourné que dans des capitales. Anne, au contraire, n’avait

habité que des hôtels dans des montagnes, des bourgs, des châteaux. Elle

me montra un jour l’atlas où était indiquée par une croix chacune de ses

demeures, croix éparpillées au hasard comme celles qui marquent la mort

des aéronautes. Qu’il paraissait enfantin mon tour d’Europe, tracé en

rouge sur ma carte, important et sec comme l’itinéraire de Marco Polo,

empruntant les vallées et les cols! Pas un seul point du monde que j’aie

semblé atteindre, comme elle, non par une route, par un chemin de fer,

mais avec des machines ailées, mais par un souterrain. Toutes les

aventures que j’avais lues ou eues par mes livres d’enfant, l’incendie

qu’allume un serviteur et qui consume la maison de famille,

l’inondation, le naufrage, elle en avait l’expérience; elle savait faire

les nœuds pour attacher une corde à une fenêtre; elle savait ramer,

nager. Pas de vices non plus, de défauts que l’on n’eût poussés au crime

dans son entourage: un domestique malais avait voulu la défigurer, un de

ses meilleurs camarades, lieutenant hongrois, avait trahi... et ces

défauts, portés par des étrangers, me semblaient plus vivants encore,

plus démoniaques et plus actifs que nos honnêtes défauts français. Le

moindre de ses amis, la moindre de ses amies, se faisait saint pour

passer devant une église, criminelle pour quitter un salon ennuyeux. A

ce passé comble et exaspéré, moi qui n’avais pas vu encore un seul mort,

je devais chercher toutes les réponses dans mon avenir. C’est là

seulement que mes héros, mes traîtres étaient rassemblés, un peu gauches

encore, un peu indécis, comme des acteurs à la lecture. D’une vie que

j’avais toujours le droit d’imaginer aventureuse, féconde, d’une année

glorieuse mais encore lointaine, d’une terre inconnue qu’un jour

j’explorerais, du Gobi, du Thibet revenant soudain, à la fois agacé et

naïf, je bousculais tous ses souvenirs par le récit de mes futurs

exploits. Elle n’eût pas accepté cela d’une femme, mais un homme,

jusqu’à trente ans, peut vivre de chèques.

Nous nous quittions toujours pleins de confiance; elle se séparait de

moi avec peine, m’accompagnait jusqu’à la porte, me remettait à chaque

départ le soin de récolter tout ce qui ne peut avoir été dans le passé

d’une jeune fille, les duels, la ruine au jeu... Le sourire par lequel

elle m’avait dit adieu demeurait toute la soirée, et parmi des

indifférents, sur son visage. Mais, à mon retour, elle m’accueillait

sans élan, sans douceur, son amitié était découragée, sans nerfs. Je

n’étais peut-être pas de ceux auxquels profite l’absence, et mon

souvenir appelait moins que moi-même la tendresse et le calme. Un défaut

sur un absent est doux, on le pardonne. Sur moi, il devenait, de ma

part, un mensonge. Je m’étais rendu compte déjà que j’avais dû, dans ce

pacte signé par moi pour être heureux et parfait, sacrifier un peu de

mon ombre. Défiante, Anne me regardait en plein visage, pressait à peine

ma main, la reprenait hypocritement pour voir si elle était ferme,

fraîche, gardait enfin jalousement dissimulée, alors que je tendais la

mienne, sa part du sentiment rompu entre nous la dernière fois et auquel

nous devions reconnaître dès l’abord, comme les Grecs avec leurs

monnaies brisées, que nous étions de grands amis.

Sans aucune crainte, je m’asseyais en face d’elle. Je la sentais déjà

déconcertée par la tristesse, par la paix qu’amassait dans mes yeux le

regret de cette injustice. Je buvais mon thé sans hâte, je rattrapais au

vol une tasse heurtée par elle: j’étais plus grave, plus jeune, plus

habile qu’elle ne l’attendait. Je ne paraissais pas m’apercevoir de

notre tête-à-tête; je me gardais de toute allusion à notre intimité; le

petit fantôme soupçonneux qu’elle avait posté derrière nous pouvait tout

entendre. Bientôt, ne supportant plus cette fausse trêve qui nuisait à

sa cause, Anne attaquait. Elle avait une intuition singulière de toutes

mes imperfections, de toutes celles que j’avais vaincues ou que je

n’avais pas eu le temps de posséder. Elle distinguait aussi,

impitoyablement, le point faible de mes qualités. Elle y faisait passer

la plus lourde charge. Parfois je la sentais à l’affût d’une parole qui

eût prouvé ma fausseté, mon hypocrisie. Nous étions d’ailleurs les deux

jeunes gens les plus francs du monde, mais elle avait une sincérité de

détail, qui la poussait à parler, à avouer, à dire à son plus grand

ennemi qu’en la minute précise elle l’aimait, au plus grand ami qu’elle

le haïssait; et moi j’avais une sincérité d’ensemble, qui me poussait à

composer, comme une œuvre d’haleine, et au prix de menus mensonges,

chaque jour, chaque mois de franchise. Je me sentais si sûr contre sa

défiance que je n’en souffrais pas. Indifférent, je répondais à ses

questions, ne faisant aujourd’hui aucune réticence, blâmant nettement

celui-ci, louant hautement celui-là, vendant pour une fois ma franchise

au détail... Parfois, elle me soupçonnait d’être égoïste: j’avais gardé

heureusement, de mon enfance, les recettes pour être sensible, pour être

bon à volonté. Ou bien, quand je me croyais prêt à subir l’examen le

plus compliqué, elle posait une question trop simple, qui me

déconcertait:

--Quel est votre plus grand ami?

J’hésitais à choisir entre les trois ou quatre noms qui galopaient

soudain devant les autres. Pour ne pas mentir, je devais, du passé,

nommer à ce haut grade, du rang d’une amitié modeste, un compagnon de

lycée dont le souvenir se prêtait à tous les ornements, toutes les

louanges, et que je me reprochais justement de n’avoir pas assez aimé.

C’était André, docile, intelligent, beau, et qui ne pourra me

contredire, car il est maintenant troisième clerc de notaire dans une

petite ville sans cathédrale, sans route nationale, où notre automobile

ne passera jamais.

Quelquefois, elle attaquait tellement à faux qu’elle seule avait à en

souffrir:

--Vous ne parlez jamais de votre mère!

Elle apprenait que ma mère était morte le jour de ma naissance. Son

courroux tombait. Confuse de son injustice, elle s’excusait. Elle

fermait les yeux pour voir la main pâle et froide levée pour m’abriter.

Déjà elle se reprochait d’avoir mis, volontairement, une des robes, un

des colliers que je n’aimais pas. Dédaigneuse de cette toilette, de ces

bijoux qu’avaient cousue ou forgés des ennemis à moi, elle en dégageait

sa tête, ses mains. Courbée, elle me demandait ce que je pensais d’elle.

Elle s’offrait pour une peine, pour une blessure.

--Vous, Anne, vous n’aimez personne.

--C’est vrai, répondait-elle.

Elle prononçait ces mots si nettement, avec un regret si sincère, que

j’aurais pu en être meurtri. Aussi, je la rassurais vite...

--Vous aimez Georges. Pensez à sa moustache blonde, à sa souplesse, à la

façon dont il traverse cent personnes pour venir vous saluer... Il vous

aime.

Déjà Anne souriait.

--Vous aimez le gros Emmanuel. Quelle joie il eut, le jour où nous nous

pesions, d’être moins lourd à lui seul que nous deux ensemble. Il vous

aime.

Sur les lèvres d’Anne, je reconnaissais, après chacune de mes phrases,

le sourire qui accompagnait mon départ. Dans ses yeux brillait le

dévouement, et presque la reconnaissance. On devinait qu’elle se

félicitait maintenant de vivre,--de vivre justement au milieu des

hommes, au milieu des jeunes gens malicieux ou affectueux, des jeunes

gens maigres, gras, dont les uns étaient prêts à se tuer pour elle, dont

les autres, chers égoïstes, étaient polis, étaient aimables.

--Vous aimez Lucien, qui vous écrivit une lettre pour s’excuser d’avoir

pris votre main, à la campagne, le soir, devant ce grand incendie et une

seconde parce qu’il avait embrassé votre robe pendant les inondations...

Vous m’aimez un peu, moi aussi.

--Ah! Pourquoi?

Un peu de méfiance à nouveau, dans son regard, un peu de dédain. Elle

allait moins m’aimer, si j’étais peu perspicace. Sans orgueil, sans

naïveté, je rassemblais en moi mes qualités, puisque je n’étais pas de

ceux que l’on aime pour leurs défauts. Puis je parlais en regardant bien

en face, ainsi que mon père me l’ordonnait autrefois pour lire dans mon

visage, m’apprenant seulement à lire dans le sien.

--Vous m’aimez parce que je suis grand, vif, agile. Parce que ma voix

est claire. Parce que je suis partout à ma place, partout naturel. Nulle

part je ne suis en surcharge. Jamais je ne suis l’ennuyeux, le

grincheux, l’indiscret. Vous m’aimez parce que j’ai ma jeunesse à moi,

une vraie jeunesse, puisée à la campagne et aux vieux livres...

Elle m’interrompait, heureuse, flatteuse, alors que j’allais me taire,

convaincu d’avoir tout dit.

--Je vous aime, Simon, parce que tout en vous est sécurité, calme.

J’aime votre entêtement et votre sagesse. Jamais je ne vous ai vu céder.

Vous parlez sans grande émotion, mais toujours à une seule personne.

Celle-là vous la regardez, vous vous campez en face d’elle, les autres

peuvent attendre. Vous me prendriez les mains, dès que vous parlez

ainsi, par les épaules vous m’attireriez, que je ne saurais point

comment on vous résiste. J’adore aussi quand vous vous promenez, détaché

soudain de tout, mais souriant encore, le long des autres groupes; vous

avez l’air d’un sauveteur, d’un guide, d’un pilote. Vous adoptez des

enfants trouvés. Vous épousez la femme d’un collègue disparu, et la lui

rendez quand il revient. Je vois ainsi l’allumeur de becs de gaz, grand,

indifférent, heurtant du poing les palissades des chantiers pour exciter

les chiens qui aboient et le suivent en reniflant sous les planches.

* * * * *

C’est ainsi que j’arrivai à être persuadé qu’il y avait entre nous deux

je ne sais quel accord tacite. Ce n’était pas seulement un accord pour

lutter. De mon côté, du moins, je m’étais engagé à elle. Je refusai de

partir, ma valise à la main, pour Rouen et pour Bourges, où l’on

organisait pour moi des entrevues. Épouser Anne, je n’y songeais certes

pas, mais, ne pas l’épouser, cela me semblait inconcevable. A ceux qui

sont simples, aux amis d’un monde modeste où mon secret pouvait courir

sans danger, je laissai dire que mon mariage était proche. J’eus

désormais quatre ou cinq camarades qui me demandèrent des nouvelles de

ma fiancée. Anne en rencontra un avec moi, entendit la phrase, s’amusa.

Un solliciteur de Saint-Malo me pria de saluer ma femme et de lui

remettre une boîte de nacre. Je transmis le cadeau et le salut à Anne,

elle sourit. Je lui apportais les catalogues de mon courrier où mon

adresse était au féminin... Souvent je parlais avec elle de mon prochain

départ pour la Chine, elle me décrivait son futur mari,--pas trop jeune,

pas trop chauve,--nous convenions de marier nos futurs enfants,

j’acceptais d’épouser sa fille, nous faisions le plus loin possible de

nous, en dehors de nous, le nœud qui devait nous attacher pour toujours,

mais je sentais que tout cela était un jeu, un jeu de cache-cache

derrière lequel nous finissions par nous apercevoir, elle déjà émue,

pâlie, moi, Simon, aveuglé et obstiné jusqu’à la mort. Tout ce qui lui

parvenait de cet ami correct et aimable était maintenant tourmenté,

passionné, presque ambigu. Chaque semaine, elle devait pourtant deviner

de qui, Anne recevait un bouquet de fleurs blanches piquées d’une fleur

pourpre; à elle d’enlever cet œillet, cette rose. Elle m’avait aperçu,

une ou deux fois, vers minuit, passant lentement dans sa rue ou à sa

sortie du théâtre, sans parapluie sous l’orage, les bords de mon chapeau

ruisselants. Croyait-elle donc à mon Sosie? Se désintéressait-elle alors

de mon Sosie? L’écart s’accentuait entre mes lettres et mes paroles. Dès

qu’Anne n’était plus devant moi, m’apparaissait une Anne plus proche,

plus lointaine, à laquelle plus de liens et plus de souvenirs encore

m’attachaient. C’est à celle-là que j’écrivais maintenant. L’autre ne

m’en parlait jamais; elle eût semblé à moi-même indiscrète et sa

présence n’était pas quelquefois le remède exact à ma peine. Je feignais

de croire, moi, à son Sosie, et peut-être l’un de nous n’était-il jamais

qu’avec l’ombre de l’autre. Mais il m’arrivait, quand je suivais de trop

près ma lettre, de trouver Anne nerveuse; elle bousculait un des objets

qu’elle me savait aimer, elle avait un mot injuste pour cette Anne

mélancolique et tendre à laquelle je venais d’écrire, et la traitait

avec dédain. Alors, décidé à ne rien supporter d’elle, à ne point céder

d’un pas, je la défiais.

Je n’avais pas peur d’elle. Je me moquais d’elle. Rien ne m’abandonnait,

chaque soir, dans la chambre où je revenais, de tous mes désirs, de tous

mes livres, de ces premières éditions d’_Andromaque_, du _Misanthrope_,

qui ne sauront jamais leur gloire, de ce Descartes qui se croit une

œuvre anonyme sur la foi de sa première page, et aussi, parce qu’il

presse quelques feuilles séchées, un herbier raté. Je puisais dans le

bavardage seul de mes huissiers, de mes dactylographes, la force que

l’on demandait autrefois à des philtres. Je négligeais Anne. Je

l’oubliais. J’étais tout à mon travail, tout à ma flânerie... Cher

printemps, qui n’appartenait qu’à la terre! L’idée d’arbres feuillus

dans la lune faisait rire. Une pitié vous prenait du ciel, de l’infini,

des étoiles. Triste condition, pour qui n’aime pas la solitude, d’être

perdu ainsi au milieu de l’éther! Les courants tièdes dans les airs

s’établissaient, et les oiseaux et les ballons volaient par compagnies.

Le marchand d’habits qui donnait la mode et avait mis un chapeau de

paille, effrayé de la résonance, chantait en demi-teinte. Le feu

redevenait un secret. On ne l’allumait plus, on ne le contrôlait plus,

on laissait au hasard, à la loi des nombres, le soin d’en conserver la

recette. Je reprenais mes promenades dans les rues, m’arrêtant aux

encombrements, tenant à encombrer pour ma part, aidant de ma présence,

du haut des ponts, au renflouement d’une péniche. Je m’arrêtais sous la

lune, rentrant chez moi, à caresser le chat râblé qui me suivait le long

des grilles du Luxembourg. Je lui parlais:--Chat, lui disais-je, je suis

comme toi libre, comme toi sauvage! Il ronronnait. Nous nous séparions

avec peine; les gens indépendants s’attachent facilement. De son côté,

ma fiancée me boudait. Pas de lettres; pas de rencontres. Je m’en

passais. J’aurais pu vivre ainsi cent ans.

Mais, dès que les cent ans étaient écoulés, subitement, sans raison, je

me sentais débordant d’amitié, de gaieté. J’écrivais à Anne une lettre

joyeuse; j’abdiquais sans amour-propre ma solitude; toute la journée,

par des messages, des dépêches, des cadeaux, je sollicitais sa réponse.

Je lui faisais téléphoner par Gabrielle, puis par Hélène; enfin, comme

si le câble brisé en deux points par quelque orage était ainsi rétabli,

je téléphonais moi-même.

J’avais bientôt des remords de ma fugue. Anne n’avait pas observé la

trêve. Moins égoïste elle avait, pendant toute mon absence, pensé à moi,

pensé cruellement.

--Vous m’avez manqué en mille choses, Simon. J’ai donc appris en mille

choses à me passer de vous.

Elle me prenait les mains, désolée.

--Derrière quel voile vivez-vous? Comment savez-vous, mauvais ami, vous

mettre au cœur des sentiments que vous n’éprouvez pas, ou à cent lieues

de ceux qui sont les vôtres? Il me semble parfois que rien ne vous

atteint.

--Rien!

--Mais aussi vous n’atteignez personne. Des hommes, dans un salon, dans

une rue, m’ont dit une seule phrase, un seul mot qui s’est gravé dans ma

mémoire. Des gestes de passants se sont fixés pour toujours sur mes

yeux, comme des silhouettes aperçues d’un navire. Vous ne m’avez fait

aucun de ces signaux. De vous j’oublie tout...

--Tout!

--Vous ne savez point prononcer mon nom. Vous ne savez pas prendre mon

bras, baiser ma main. Vous ne personnifiez pour moi aucun sentiment,

aucun être, alors que je ne peux voir le moindre de vos amis sans penser

à la montagne, à la mer... Votre Gontran, morne, incertain, m’attire

comme une forêt... Je vous fais de la peine, Simon... j’ai tort, vous

êtes mon ami, bien que ce ne soit pas vous, oh non! qui personnifiez

l’amitié...

Elle se taisait, elle pensait à l’inconnu, entrevu sur une impériale ou

dans une foule, ami suprême. Dans la semaine, elle m’invitait, pour me

donner une leçon, les amis qui personnifiaient à ses yeux la noblesse,

le courage, l’automne. Mais ce dîner de masques justement me vengeait.

Le simple contact avec moi leur était funeste. Le Courage se révélait

vulgaire, l’Automne bavard, l’Honnêteté riait stupidement dès qu’on

prononçait le mot femme. Anne les écoutait avec le dépit qu’éprouve le

directeur des Enfers, Virgile ou quelque seigneur les visitant, contre

Atlas lâchant son globe, contre Sisyphe échappant son rocher. Dès le

salon, elle venait vers moi, reconquise. Sa petite cousine, dont j’étais

le préféré, accourait nous confirmer qu’elle n’aimait que nous deux. Le

café était servi par la vieille demoiselle qui ne peut entendre

prononcer mon nom, paraît-il, sans crier:--Ah! qu’il est beau! et le

chien, aboyant aux avances du Courage déconcerté, qui avait prétendu

être adoré des chiens, se réfugiait dans mes bras.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais ce n’est pas le soir que ma journée est finie. Je suis né un matin,

au lever du jour, et chaque matin, je le sens. C’est à mon réveil

seulement que je finis mes comptes de la veille. Jamais certes jusqu’ici

je n’avais trouvé de raisons décisives pour ne plus me lever. Mais,

certains matins, ces matins de brume où les invalides souffrent du bras,

de l’œil, du coin de cerveau qu’ils ont perdu, je souffrais de tout ce

que j’avais amputé de moi-même, de la faiblesse, du doute. Pourquoi

cette tristesse? Pourquoi surtout ce sentiment de n’être pas assez

triste? Je me levais avec rage, détestant ce Simon anémique. Il m’eût

fallu une occasion de passer sur lui mon humeur.

Elle vint... Gontran se précipita un jour à mes genoux, et, la coiffure,

la cravate en désordre, son pantalon de cycliste déchiré, me déclara

qu’il aimait Anne. Il était décidé à le lui avouer sur-le-champ. Je suis

persuadé qu’il me soupçonnait de l’aimer aussi. Il voulait surtout

donner à notre amitié le noyau un peu douloureux dont, en effet, elle

manquait. C’est à moi en somme qu’il venait se déclarer. J’en profitai,

et je le reçus! Comme il était prêt à se tuer, comme il pleurait, et que

ses larmes coulaient jusqu’à ses mains, plus bas encore que les larmes

de l’autre Simon ne seraient tombées, je lui fis honte. Je lui appris

qu’on ne vient pas se confesser à bicyclette, et encore moins, comme il

rectifiait, à motocyclette; je lui prouvai qu’il n’avait aucun espoir de

se faire aimer, ni de se faire plaindre; je lui cachai son unique

chance: jouer de sa ressemblance avec la forêt et approcher de mon amie

comme de nos postes les Arabes déguisés en buissons; je lui montrai

l’abîme qui séparait d’Anne l’homme mal rasé qui gémissait là. Gontran

me pardonna mes paroles, et m’en sut gré, mais j’humiliai et congédiai

du même coup le Simon plus tendre peut-être et plus sensible, mais plus

faible, mais changeant, qui en moi s’était agité...

Jamais l’autre n’alla mieux... Celui des frères siamois qu’on sauve vit

cent ans.

Simon le pathétique · 第 7 / 14 题