CHAPITRE QUATRIÈME

Je vivais content, paisible... Était-ce la Grâce? Était-ce la paresse?

Devenais-je plus croyant, moins travailleur? Je crois tout simplement

que j’allais aimer. J’étais certain d’aimer bientôt. Peut-être eût-il

suffi dès ce moment d’une brusque décision pour me persuader de mon

amour, orgueilleusement en souffrir, en mourir. Mais je préférais ne

rien savoir de moi, et ne pas arracher de mes yeux ce bandeau qui liait

aussi contre la mienne, doucement pressée, la tête de l’amour. Tâche

facile. Les jours succéderaient aux jours, au soleil le soleil; tout se

retrouverait, tout se ressemblerait. Je n’avais qu’à attendre, qu’à

vivre, qu’à veiller les jours de tempête aux tuiles qui tombent des

toits, qu’à éviter le sort de ces fiancés maladroits, écrasés par un

camion, tués--ridicules--à la fenêtre d’hôtels ottomans ou mexicains

pendant une révolution. Pour la première fois, je suivais les conseils

qu’on m’avait donnés à mon départ pour Paris; je ne descendais plus des

tramways en marche; je ne circulais plus la nuit dans les fossés des

fortifications, je portais mon choix, aux stations, sur la voiture dont

le numéro était un multiple de neuf. Je ne me promenais que le matin, ou

le soir, ou à midi, dans ces heures--uniquement--qui sont un trottoir ou

un refuge au milieu de la journée bruyante. Il n’était pas un Parisien,

à la fin du mois, qui eût bousculé moins d’aveugles.

C’était presque la Grâce; c’était la tendresse. Je m’arrêtais à tous les

étalages. Je découvrais les magasins de jouets. Tout ce avec quoi l’on

joue m’était désormais interdit, vu mon âge, mais chacun de ces soldats

de plomb, de ces tramways, parce qu’ils étaient petits, par cela seul,

me devenaient chers. Tout ce qui était petit et vivant m’émouvait. Géant

soudain, j’eusse été pour la France un Gulliver délicieux, ami du petit

président, amoureux de la présidente. Je pouvais du moins être Gulliver

pour tous les autres siècles, et ne m’en privais point; la guerre de

Troie, la conquête des Gaules se déroulaient pour moi entre des êtres

minuscules, qui perdaient juste une goutte de sang, mourant tout pâles,

dans des pays où les fleurs, les arbres, les oiseaux gardaient leur

taille d’aujourd’hui. Si l’amour consiste à aimer tout, j’aimais

déjà!... C’était la patience; j’ouvrais mes lettres au coupe-papier, mes

noisettes au casse-noix. J’autorisai les trois architectes du Palais de

l’Agriculture à ne l’achever que dans deux ans. En voulaient-ils quatre

et ajouter des tours? Je comprenais si bien qu’un ouvrier passât toute

sa vie à sculpter une fenêtre, que son fils, si elle était inachevée, la

terminât, s’en remettant au petit-fils pour la lanterne. J’admettais

tous les écarts à notre humble emploi du temps, tout ce qui me vexait,

quand j’étais enfant, comme une injure à l’homme: les comètes, les

fleurs qui fleurissent tous les dix ans. J’aurais admis--mais je le

cachai aux architectes--les phares qui tournent tous les cent ans.

Rassuré sur la dernière fin du monde, j’attendais paisiblement la

prochaine.

Cependant je m’organisai de mon mieux pour les modestes trente années

qu’il me restait sans doute à vivre. Je m’installai enfin. Je n’aurais

plus été capable de camper sous une tente au milieu du Champ-de-Mars ou

de la Concorde. Je mis enfin des rideaux à mes fenêtres; j’y eusse fait

sceller des barreaux si la mode l’avait voulu. Je laissai recouvrir pour

un nouveau siècle mes fauteuils. Je connus enfin ma maison, j’appris les

habitudes de mon voisin d’en haut, le peintre, qui tous les lundis et

les vendredis à dix heures, lui seul peut expliquer ce rite, courait un

long moment en souliers autour de sa chambre. Je saluai mon voisin d’en

bas, dont les neuf fils et filles me saluèrent désormais du plus loin

qu’ils m’aperçurent. Toute attention m’était par eux rendue neuf fois.

Je devins citoyen de ma rue; je sus bientôt de quelles portes une main

hâtive, dès la première goutte de pluie, pousserait dehors un araucaria,

un hortensia, et, dès que reparaissait le soleil, un petit garçon, une

petite fille. Tous les cris de cette rue jadis indistincts me donnèrent

leur traduction. J’aurais pu acheter à temps du mouron,--élever des

oiseaux; à temps, le résultat du dernier tirage,--gagner le gros lot.

Comme la voirie menaçait de nous repaver en pierre, je présidai le

comité de défense, et j’obtins que les pavés fussent de bois. La pierre

s’arrêtait juste à la première maison, reprenait à la dernière; les

autos devaient se dire qu’il y avait un grand malade dans cette rue.

Souvent, en effet, mon domestique me trouvait étendu sur le tapis:

--Monsieur devient créole, disait-il; Monsieur ne sait plus s’asseoir!

Il donnait tous les signes d’une vive inquiétude, ma chambre était la

grotte de Capri. Je consentais à me dresser, à m’asseoir, de créole tout

au plus à devenir Turc... mais la moindre pensée dans ma tête faisait

tout basculer à nouveau. Il posait, vexé, la théière sur la haute table.

Moi, qui m’étendais dans je ne sais quel esprit d’obéissance, je me

taisais confus, les bras écartés. Mais il eût fallu découper le parquet

en croix au-dessous de moi pour me soulever.

--Je laisse Monsieur penser!

Il ne croyait pas si bien dire. Je pensais. Je pensais à ce peintre,

là-haut, qui allait sans répit de sa cheminée à sa toile, qui peignait à

la flamme. Je pensais à ce doux soleil qui réchauffe les hommes. Je

pensais qu’on eût dû empêcher ce serin, chez ma concierge, de répéter

avec aussi peu d’amour le chant qu’il chanterait au printemps. Mes

paupières battaient, mes oreilles bourdonnaient, cela voulait dire qu’on

parlait de moi dans un salon, dans une rue, qu’on pensait à moi, mais je

résistais à cette invite du monde comme aux appels du téléphone. Je

m’étendais ainsi qu’on se couche tôt, quand le courrier du lendemain

doit apporter une bonne nouvelle. Une fois heureux, je saurais me tenir

debout.

J’allais aimer. Tous ceux qui avaient souci de l’amour ou quelque

tendresse se retournaient vers moi, me questionnaient. Ainsi les voisins

de compartiment s’approchent d’un soldat, s’inquiètent auprès de lui de

savoir si nous sommes prêts pour la guerre, se réjouissent d’apprendre

que notre cavalerie est merveilleuse, notre infanterie parfaite, notre

artillerie la meilleure d’Europe. Gontran vint m’avouer qu’il était

amoureux d’Hélène. Une jeune fille que je connaissais à peine, chez Mme

de Liville, me questionna:

--Souffre-t-on, quand on aime?

--Les uns souffrent, les autres sont heureux...

--Vous souffrez?

--Je suis heureux...

Je pris ainsi l’habitude d’affirmer le bonheur devant tous et à tout

propos. Certains, qui cachaient jalousement un bonheur médiocre, me

regardaient comme un parvenu. Certains avaient pitié de moi. D’autres,

plus conciliants, prétendaient que tout revient au même: la vie est

faite de bonheur, de malheur? Théories! Ainsi l’on discute au sujet de

la terre, qui pour les uns est de feu, pour les autres d’air, qui ne

nous brûle pas, et nous supporte. Je protestais. Je prétendais que le

bonheur est un fait... Il y avait toujours un vieux monsieur aux yeux

tristes, au col râpé, pour m’encourager et me soutenir.

A ce bonheur venaient reprendre un peu de chaleur et de vie les

souvenirs même qu’il eût dû écarter... Les amis qui me parlaient jadis

en riant d’assister du fond de l’église, à mon mariage, tendrement

devançant l’heure, se réunissaient pour un premier cortège. Jamais je

n’avais pensé avec plus d’affection à elles trois. A Jane, qui dans ses

jours heureux signait Jehanne, et Jeanne dans ses jours d’affliction,

qui est morte, que nous avons ensevelie avec ses bracelets et ses

colliers égyptiens, épinglée de scarabées et de fibules qu’elle

rapporta, après deux années à peine de soleil et de parfums dans Paris,

au tombeau où ils venaient de passer quatre mille ans. A Henriette, qui

éprouvait entre un petit cœur sensible et une petite tête logique,

l’angle était le même, les affres d’un martyr, héros à la fois et démon,

entre sa volonté et ses désirs. Toujours discutant. Un jour, je l’avais

appelée raisonneuse:

--Mon Dieu oui, Simon, je raisonne, répondit-elle, et j’en rends grâce à

Dieu. Ou plutôt je ne raisonne pas. Bien fou qui raisonne. J’essaye

seulement de discuter avec moi-même, de savoir quel est mon désir,--pas

mon désir, mais ma pensée. D’ailleurs, les hommes raisonnent bien.

Pourquoi pas nous?

--Vous raisonnez. Enlevez votre chapeau.

--Simon, vous êtes fou!

--Vite, et votre manteau!

Elle me regardait:

--Évidemment, Simon, vous n’avez pas tort, puisque je ne crois pas avoir

l’intention inébranlable, absolue, de résister. Le voilà mon chapeau.

Vous seriez naïf de parler autrement. Je l’ai peut-être malgré tout,

cette intention, mais si confuse, si lointaine! Je sens qu’il peut y

avoir des jours où je l’aurais. Des jours de soleil torride, ou de

neige. Mais aujourd’hui, au fond, par le brouillard, résister serait

hypocrite... Voilà mon manteau. Voilà ma ceinture, si l’on peut appeler

cela une ceinture! Voilà cette soi-disant robe!

Elle se jetait dans mes bras.

--Que je suis faible, Simon, que je suis stupide! Peut-on trouver plus

faible et plus stupide! Pourquoi faut-il aimer?

A Luce aussi, que j’entraînai à Biarritz et qui se réveilla, entre

Poitiers et Angoulême, poussant des cris, rêvant qu’un lion sans

crinière l’avait mordue. Il me fallut une heure entière pour la

rassurer; je dus lui conter toutes mes histoires de panthère noire

apprivoisée, de jaguar fidèle; lui expliquer que le lion abat de sa

griffe, mais ne mord point; que le tigre n’attaque pas les gens qui

portent des messages. Bientôt elle s’excusa, elle affirma n’avoir peur

qu’en rêve de toutes ces bêtes, elle avait toujours regretté qu’on dût

les tuer pour les toucher, le lion sans crinière justement avait des

yeux si bons, si francs; elle me demanda si l’on ne faisait pas

quelquefois lier solidement les lionnes pour les caresser; elle

s’inscrivait, le billet fût-il de dix francs; puis la conversation

s’éloignant des grands fauves à mesure que revenait son sommeil, si

j’avais vu des lynx, des guépards? J’en avais vu. J’avais même vu un

lynx sans qu’il me vît. J’avais vu aussi des couguars, dans leur pays

même, dans le pays des agoutis, des pécaris, non loin du pays des

tatous. A chaque nom nouveau pour elle, elle s’effarait comme si

j’allais lui passer, sous la couverture, la bête elle-même. Je convoquai

aussi les mangoustes, les onces. Elle souriait, par ce fourmillement de

petits êtres muets attendrie. Notre coupé eût été ainsi peu à peu

surpeuplé le premier jour du monde, car moi je n’eus pas su m’arrêter à

temps. Déjà par la portière les ombres de plus grands animaux

allongeaient vers elle leurs cous. Il neigeait; on apercevait les raies

du grand tigre des neiges. Brusquement, sous le rideau flottant, elle

s’endormit. Je voyais la campagne glacée, la lune. J’avais oublié de lui

parler du carcajou, de l’ocelot... Mais je ne la réveillai pas.

Je pensais avec émoi à ces petites âmes. Pour sortir d’une ronde

d’enfants, le guerrier le mieux harnaché doit se courber de toute sa

taille. Mais quelle joie j’éprouvais de ne rien trouver dans ces

souvenirs qui me liât au passé! Je n’avais point aimé d’héroïnes, de

saintes. Ce que je souhaitais de toute mon âme m’était accordé: je

n’avais point aimé. A la minute même où je cédais à la tendresse, je lui

barrais le fond de mon âme par mille restrictions mentales, et je ne

l’éprouvais qu’à condition. Ma tendresse pour Luce était l’amour, amour

mon dévouement pour Jeanne, mais à condition qu’on m’ait trompé sur

l’amour, à condition qu’Horace, le triste Horace, avec ses bouteilles et

ses demoiselles, eût raison; à condition que dans un grand lit, une

enfant orgueilleuse et tendre en ce moment précis ne soupirât pas, ne se

retournât pas, n’ouvrît pas ses yeux bleus, n’étendît pas ses bras

blancs. Ménageant ainsi mon cœur, j’avais ménagé l’enthousiasme, la

joie. J’avais tout regardé, tout éprouvé avec la même retenue,--à

condition. Je n’avançais point d’un pas pour me rapprocher du soleil,

pour écarter de ma vue, devant un paysage, l’arbre qui le coupait ou le

cachait. Pourquoi faire des réparations dans un univers qui ne

m’appartiendrait peut-être pas? Or maintenant, je n’étais plus le

locataire de la nuit, de l’hiver. Ce fut à mes frais que cette neige

ensevelit Paris, que cette tempête agita deux jours les jardins dénudés

de mars, s’entêtant à ne point cesser avant d’avoir fait tomber au moins

une feuille. Je laissais chaque rayon, chaque oiseau, chaque pensée

plonger jusqu’au fond de mon âme; je vidais jusqu’à sa lie la moindre

peine. Je buvais un peu aussi... le porto, le vin de Tavel... N’est-ce

pas? J’allais aimer.

Simon le pathétique · 第 6 / 14 题