Je vivais content, paisible... Était-ce la Grâce? Était-ce la paresse?
Devenais-je plus croyant, moins travailleur? Je crois tout simplement
que j’allais aimer. J’étais certain d’aimer bientôt. Peut-être eût-il
suffi dès ce moment d’une brusque décision pour me persuader de mon
amour, orgueilleusement en souffrir, en mourir. Mais je préférais ne
rien savoir de moi, et ne pas arracher de mes yeux ce bandeau qui liait
aussi contre la mienne, doucement pressée, la tête de l’amour. Tâche
facile. Les jours succéderaient aux jours, au soleil le soleil; tout se
retrouverait, tout se ressemblerait. Je n’avais qu’à attendre, qu’à
vivre, qu’à veiller les jours de tempête aux tuiles qui tombent des
toits, qu’à éviter le sort de ces fiancés maladroits, écrasés par un
camion, tués--ridicules--à la fenêtre d’hôtels ottomans ou mexicains
pendant une révolution. Pour la première fois, je suivais les conseils
qu’on m’avait donnés à mon départ pour Paris; je ne descendais plus des
tramways en marche; je ne circulais plus la nuit dans les fossés des
fortifications, je portais mon choix, aux stations, sur la voiture dont
le numéro était un multiple de neuf. Je ne me promenais que le matin, ou
le soir, ou à midi, dans ces heures--uniquement--qui sont un trottoir ou
un refuge au milieu de la journée bruyante. Il n’était pas un Parisien,
à la fin du mois, qui eût bousculé moins d’aveugles.
C’était presque la Grâce; c’était la tendresse. Je m’arrêtais à tous les
étalages. Je découvrais les magasins de jouets. Tout ce avec quoi l’on
joue m’était désormais interdit, vu mon âge, mais chacun de ces soldats
de plomb, de ces tramways, parce qu’ils étaient petits, par cela seul,
me devenaient chers. Tout ce qui était petit et vivant m’émouvait. Géant
soudain, j’eusse été pour la France un Gulliver délicieux, ami du petit
président, amoureux de la présidente. Je pouvais du moins être Gulliver
pour tous les autres siècles, et ne m’en privais point; la guerre de
Troie, la conquête des Gaules se déroulaient pour moi entre des êtres
minuscules, qui perdaient juste une goutte de sang, mourant tout pâles,
dans des pays où les fleurs, les arbres, les oiseaux gardaient leur
taille d’aujourd’hui. Si l’amour consiste à aimer tout, j’aimais
déjà!... C’était la patience; j’ouvrais mes lettres au coupe-papier, mes
noisettes au casse-noix. J’autorisai les trois architectes du Palais de
l’Agriculture à ne l’achever que dans deux ans. En voulaient-ils quatre
et ajouter des tours? Je comprenais si bien qu’un ouvrier passât toute
sa vie à sculpter une fenêtre, que son fils, si elle était inachevée, la
terminât, s’en remettant au petit-fils pour la lanterne. J’admettais
tous les écarts à notre humble emploi du temps, tout ce qui me vexait,
quand j’étais enfant, comme une injure à l’homme: les comètes, les
fleurs qui fleurissent tous les dix ans. J’aurais admis--mais je le
cachai aux architectes--les phares qui tournent tous les cent ans.
Rassuré sur la dernière fin du monde, j’attendais paisiblement la
prochaine.
Cependant je m’organisai de mon mieux pour les modestes trente années
qu’il me restait sans doute à vivre. Je m’installai enfin. Je n’aurais
plus été capable de camper sous une tente au milieu du Champ-de-Mars ou
de la Concorde. Je mis enfin des rideaux à mes fenêtres; j’y eusse fait
sceller des barreaux si la mode l’avait voulu. Je laissai recouvrir pour
un nouveau siècle mes fauteuils. Je connus enfin ma maison, j’appris les
habitudes de mon voisin d’en haut, le peintre, qui tous les lundis et
les vendredis à dix heures, lui seul peut expliquer ce rite, courait un
long moment en souliers autour de sa chambre. Je saluai mon voisin d’en
bas, dont les neuf fils et filles me saluèrent désormais du plus loin
qu’ils m’aperçurent. Toute attention m’était par eux rendue neuf fois.
Je devins citoyen de ma rue; je sus bientôt de quelles portes une main
hâtive, dès la première goutte de pluie, pousserait dehors un araucaria,
un hortensia, et, dès que reparaissait le soleil, un petit garçon, une
petite fille. Tous les cris de cette rue jadis indistincts me donnèrent
leur traduction. J’aurais pu acheter à temps du mouron,--élever des
oiseaux; à temps, le résultat du dernier tirage,--gagner le gros lot.
Comme la voirie menaçait de nous repaver en pierre, je présidai le
comité de défense, et j’obtins que les pavés fussent de bois. La pierre
s’arrêtait juste à la première maison, reprenait à la dernière; les
autos devaient se dire qu’il y avait un grand malade dans cette rue.
Souvent, en effet, mon domestique me trouvait étendu sur le tapis:
--Monsieur devient créole, disait-il; Monsieur ne sait plus s’asseoir!
Il donnait tous les signes d’une vive inquiétude, ma chambre était la
grotte de Capri. Je consentais à me dresser, à m’asseoir, de créole tout
au plus à devenir Turc... mais la moindre pensée dans ma tête faisait
tout basculer à nouveau. Il posait, vexé, la théière sur la haute table.
Moi, qui m’étendais dans je ne sais quel esprit d’obéissance, je me
taisais confus, les bras écartés. Mais il eût fallu découper le parquet
en croix au-dessous de moi pour me soulever.
--Je laisse Monsieur penser!
Il ne croyait pas si bien dire. Je pensais. Je pensais à ce peintre,
là-haut, qui allait sans répit de sa cheminée à sa toile, qui peignait à
la flamme. Je pensais à ce doux soleil qui réchauffe les hommes. Je
pensais qu’on eût dû empêcher ce serin, chez ma concierge, de répéter
avec aussi peu d’amour le chant qu’il chanterait au printemps. Mes
paupières battaient, mes oreilles bourdonnaient, cela voulait dire qu’on
parlait de moi dans un salon, dans une rue, qu’on pensait à moi, mais je
résistais à cette invite du monde comme aux appels du téléphone. Je
m’étendais ainsi qu’on se couche tôt, quand le courrier du lendemain
doit apporter une bonne nouvelle. Une fois heureux, je saurais me tenir
debout.
J’allais aimer. Tous ceux qui avaient souci de l’amour ou quelque
tendresse se retournaient vers moi, me questionnaient. Ainsi les voisins
de compartiment s’approchent d’un soldat, s’inquiètent auprès de lui de
savoir si nous sommes prêts pour la guerre, se réjouissent d’apprendre
que notre cavalerie est merveilleuse, notre infanterie parfaite, notre
artillerie la meilleure d’Europe. Gontran vint m’avouer qu’il était
amoureux d’Hélène. Une jeune fille que je connaissais à peine, chez Mme
de Liville, me questionna:
--Souffre-t-on, quand on aime?
--Les uns souffrent, les autres sont heureux...
--Vous souffrez?
--Je suis heureux...
Je pris ainsi l’habitude d’affirmer le bonheur devant tous et à tout
propos. Certains, qui cachaient jalousement un bonheur médiocre, me
regardaient comme un parvenu. Certains avaient pitié de moi. D’autres,
plus conciliants, prétendaient que tout revient au même: la vie est
faite de bonheur, de malheur? Théories! Ainsi l’on discute au sujet de
la terre, qui pour les uns est de feu, pour les autres d’air, qui ne
nous brûle pas, et nous supporte. Je protestais. Je prétendais que le
bonheur est un fait... Il y avait toujours un vieux monsieur aux yeux
tristes, au col râpé, pour m’encourager et me soutenir.
A ce bonheur venaient reprendre un peu de chaleur et de vie les
souvenirs même qu’il eût dû écarter... Les amis qui me parlaient jadis
en riant d’assister du fond de l’église, à mon mariage, tendrement
devançant l’heure, se réunissaient pour un premier cortège. Jamais je
n’avais pensé avec plus d’affection à elles trois. A Jane, qui dans ses
jours heureux signait Jehanne, et Jeanne dans ses jours d’affliction,
qui est morte, que nous avons ensevelie avec ses bracelets et ses
colliers égyptiens, épinglée de scarabées et de fibules qu’elle
rapporta, après deux années à peine de soleil et de parfums dans Paris,
au tombeau où ils venaient de passer quatre mille ans. A Henriette, qui
éprouvait entre un petit cœur sensible et une petite tête logique,
l’angle était le même, les affres d’un martyr, héros à la fois et démon,
entre sa volonté et ses désirs. Toujours discutant. Un jour, je l’avais
appelée raisonneuse:
--Mon Dieu oui, Simon, je raisonne, répondit-elle, et j’en rends grâce à
Dieu. Ou plutôt je ne raisonne pas. Bien fou qui raisonne. J’essaye
seulement de discuter avec moi-même, de savoir quel est mon désir,--pas
mon désir, mais ma pensée. D’ailleurs, les hommes raisonnent bien.
Pourquoi pas nous?
--Vous raisonnez. Enlevez votre chapeau.
--Simon, vous êtes fou!
--Vite, et votre manteau!
Elle me regardait:
--Évidemment, Simon, vous n’avez pas tort, puisque je ne crois pas avoir
l’intention inébranlable, absolue, de résister. Le voilà mon chapeau.
Vous seriez naïf de parler autrement. Je l’ai peut-être malgré tout,
cette intention, mais si confuse, si lointaine! Je sens qu’il peut y
avoir des jours où je l’aurais. Des jours de soleil torride, ou de
neige. Mais aujourd’hui, au fond, par le brouillard, résister serait
hypocrite... Voilà mon manteau. Voilà ma ceinture, si l’on peut appeler
cela une ceinture! Voilà cette soi-disant robe!
Elle se jetait dans mes bras.
--Que je suis faible, Simon, que je suis stupide! Peut-on trouver plus
faible et plus stupide! Pourquoi faut-il aimer?
A Luce aussi, que j’entraînai à Biarritz et qui se réveilla, entre
Poitiers et Angoulême, poussant des cris, rêvant qu’un lion sans
crinière l’avait mordue. Il me fallut une heure entière pour la
rassurer; je dus lui conter toutes mes histoires de panthère noire
apprivoisée, de jaguar fidèle; lui expliquer que le lion abat de sa
griffe, mais ne mord point; que le tigre n’attaque pas les gens qui
portent des messages. Bientôt elle s’excusa, elle affirma n’avoir peur
qu’en rêve de toutes ces bêtes, elle avait toujours regretté qu’on dût
les tuer pour les toucher, le lion sans crinière justement avait des
yeux si bons, si francs; elle me demanda si l’on ne faisait pas
quelquefois lier solidement les lionnes pour les caresser; elle
s’inscrivait, le billet fût-il de dix francs; puis la conversation
s’éloignant des grands fauves à mesure que revenait son sommeil, si
j’avais vu des lynx, des guépards? J’en avais vu. J’avais même vu un
lynx sans qu’il me vît. J’avais vu aussi des couguars, dans leur pays
même, dans le pays des agoutis, des pécaris, non loin du pays des
tatous. A chaque nom nouveau pour elle, elle s’effarait comme si
j’allais lui passer, sous la couverture, la bête elle-même. Je convoquai
aussi les mangoustes, les onces. Elle souriait, par ce fourmillement de
petits êtres muets attendrie. Notre coupé eût été ainsi peu à peu
surpeuplé le premier jour du monde, car moi je n’eus pas su m’arrêter à
temps. Déjà par la portière les ombres de plus grands animaux
allongeaient vers elle leurs cous. Il neigeait; on apercevait les raies
du grand tigre des neiges. Brusquement, sous le rideau flottant, elle
s’endormit. Je voyais la campagne glacée, la lune. J’avais oublié de lui
parler du carcajou, de l’ocelot... Mais je ne la réveillai pas.
Je pensais avec émoi à ces petites âmes. Pour sortir d’une ronde
d’enfants, le guerrier le mieux harnaché doit se courber de toute sa
taille. Mais quelle joie j’éprouvais de ne rien trouver dans ces
souvenirs qui me liât au passé! Je n’avais point aimé d’héroïnes, de
saintes. Ce que je souhaitais de toute mon âme m’était accordé: je
n’avais point aimé. A la minute même où je cédais à la tendresse, je lui
barrais le fond de mon âme par mille restrictions mentales, et je ne
l’éprouvais qu’à condition. Ma tendresse pour Luce était l’amour, amour
mon dévouement pour Jeanne, mais à condition qu’on m’ait trompé sur
l’amour, à condition qu’Horace, le triste Horace, avec ses bouteilles et
ses demoiselles, eût raison; à condition que dans un grand lit, une
enfant orgueilleuse et tendre en ce moment précis ne soupirât pas, ne se
retournât pas, n’ouvrît pas ses yeux bleus, n’étendît pas ses bras
blancs. Ménageant ainsi mon cœur, j’avais ménagé l’enthousiasme, la
joie. J’avais tout regardé, tout éprouvé avec la même retenue,--à
condition. Je n’avançais point d’un pas pour me rapprocher du soleil,
pour écarter de ma vue, devant un paysage, l’arbre qui le coupait ou le
cachait. Pourquoi faire des réparations dans un univers qui ne
m’appartiendrait peut-être pas? Or maintenant, je n’étais plus le
locataire de la nuit, de l’hiver. Ce fut à mes frais que cette neige
ensevelit Paris, que cette tempête agita deux jours les jardins dénudés
de mars, s’entêtant à ne point cesser avant d’avoir fait tomber au moins
une feuille. Je laissais chaque rayon, chaque oiseau, chaque pensée
plonger jusqu’au fond de mon âme; je vidais jusqu’à sa lie la moindre
peine. Je buvais un peu aussi... le porto, le vin de Tavel... N’est-ce
pas? J’allais aimer.