Les jeunes filles, seules, m’attiraient. La fraîcheur, la fierté,
l’ardeur, la grâce, seules, m’attiraient. Mme de Liville en fut d’abord
désolée. Il ne régnait plus chez elle, chaque après-midi, par ma faute,
cette confusion de tous les âges qui faisait la gloire de son salon, où
des fillettes de cinq ans offraient le thé, où les académiciens avaient
le devoir de bavarder avec des lycéens du petit lycée. Sous ma conduite,
dans un coin de la maison, jeunes filles et jeunes gens s’assemblaient.
Nous retenions par la force, en l’attachant au besoin s’il était de
caractère faible, celui de nous que de là-bas on appelait; nous avions
un langage secret pour nous dire, dès qu’un habitué d’âge s’égarait vers
notre groupe,--sans presque remuer les lèvres,--du mal des intrus, du
bien des amis. Déjà, imitant notre exemple, les vieilles dames et les
vieux messieurs, réunis dans le boudoir, entendaient parler pour eux
seuls du passé, et, reléguées au grand salon, les femmes mariées,
divorcées, les veuves, agitant des éventails dans un air qui n’était pas
lourd, baissant les paupières sur des regards qui étaient à tous,
écoutaient les hommes gras, les hommes maigres parler du théâtre et de
l’amour. Dans l’escalier qui conduisait de l’antichambre à
l’appartement, assis les uns au-dessus des autres, nous nous passions
d’espiègles compliments ou d’espiègles menaces. La joie même,
l’enjouement, la malice elle-même, comme le furet arrêté dans la ronde,
étaient toujours cachés sous les mains de l’un de nous. Il n’y aura plus
de rampes aussi gaies, aussi tendres, aussi unies. Rampe qui se dressait
quand une femme allait rejoindre ses compagnes définitives de vieillesse
ou de purgatoire; à chaque pas l’arrivante était à la hauteur d’une
nouvelle tête fraîche, d’une nouvelle âme obstinée; sur chaque degré,
chaque année de sa jeunesse la dévisageait et lui demandait des comptes,
avec des yeux sans complaisance, des lèvres sans fard... Elle montait
vite...
Chaque soirée, chaque repas était pour moi une aventure. Je cherchais ma
fiancée... L’hiver approchait. Les jeunes filles étaient vêtues
d’hermine, de cygne. Dans les foyers, la flamme montait peu à peu, sous
la sûre pression de chaleur distribuée dans la ville entière. Les
voilettes enfin servaient et protégeaient contre la grêle quand les
grêlons étaient trop gros, arrêtaient le givre. Les enfants, au retour
de l’école, s’amusaient contre le trottoir à faire jaillir les
étincelles de leurs souliers ferrés; les plus habiles ne se
déchaussaient même pas. Ce matin, des brouillards s’élevaient de la
Seine, interdisant qu’on se fît signe d’un pont à l’autre; ce soir, la
pluie tombait du ciel par nappes soudaines, comme d’un plafond les
plâtras, et les moineaux se réfugiaient au-dessous des chapeaux chinois
des cheminées, le bec vers la rue, à cause de la fumée. Plus de feuilles
aux arbustes des squares; les gardiens, pour n’avoir plus à les balayer,
cueillaient les dernières.
Je cherchais... J’acceptais avec une arrière-pensée les invitations
d’hommes âgés qui pouvaient avoir des filles de vingt ans; tout nom de
sénateur, de général, de préfet devenait pour moi l’enseigne d’une
famille paisible, où des enfants cousaient en paix. Parfois je tombais
juste; la fille de l’hôte était là; elle savait même chanter, elle
savait même jouer au piano cette prière de Moïse, prière à trois temps,
écrite sans doute un jour que Moïse valsait. Parfois j’arrivais trop
tard: on était mariée à un spahi; on était à Mascara. Parfois,
taquinerie, l’hôte de soixante ans n’avait que des fillettes. Je pouvais
alors caresser, embrasser, soudain rajeunies, les jeunes filles que je
devais à peine effleurer du regard, malice de la nature qui était bien
capable demain de me donner à ce bal une danseuse géante. Je découvris
Louise et Thérèse, les deux sœurs que toutes mes amies admiraient, et
entre lesquelles j’aurais dû choisir, si je m’étais marié par
plébiscite. La modestie qu’inspire le bonheur, et qui, de deux sœurs
jumelles, vous fait épouser celle qui est la plus petite d’une ligne, la
plus légère d’une once, celle dont le regard va un centimètre moins
loin, m’inclina tout un mois vers Thérèse. Puis j’aimai Louise, mais ce
n’était pas convaincre Louise, prendre la main de Louise qui était
difficile, c’était la voir. Elle se cachait. Il fallait des ruses pour
la rencontrer ou la surprendre, sur un fauteuil où alors elle feignait
de dormir,--mais, une fois découverte, elle était à votre merci, elle
parlait sans arrêt, vous disait sa vie, son passé, son avenir... puis,
dès qu’on ne la surveillait plus, disparaissait et redevenait pour des
semaines insaisissable. Je vis aussi des bouches sensuelles, des épaules
rondes, des yeux bleus et noirs débordant de candeur, de feu, de doux
plaisir... Je pourrais toujours, si je ne me mariais point, faire une
fin, avoir quelque grande passion... Mais il semblait bien que ce
recours dût m’être épargné. Tous s’accordaient à me prédire un mariage
prochain, une femme parfaite. Personne ne s’avisait de penser que
j’entretenais une actrice, qu’une ouvrière délaissée me tuerait. La
somnambule du quartier des Invalides mit même tout ce futur au
présent.--Tu es marié à la femme qui fut faite pour toi, me
révéla-t-elle, tu as de beaux enfants... Le même soir, au premier livre
que je pris sur un rayon, l’antiquité aussi me tutoya et me parla de mes
fils.
Mme de Liville songea donc à me marier. Deux fois par semaine, à sa
table, je fus installé près d’une jeune fille nouvelle. Mais, alors que
ma protectrice mettait sa gloire à n’assembler que des couples modèles,
alors qu’elle avait uni le plus riche Américain à la plus riche Russe,
perdu une année complète pour trouver à un poète sensible, de très
petite taille, une fiancée sensible et minuscule, je me demandais en
quoi pouvait me compléter Lili Dolce, qui élevait chez elle un lionceau,
ou Maria Petersen, qui, agitée, réclamait, quand la nature était trop
belle, de vraies armes pour punir la nature. J’entendais m’approcher du
Mont Blanc sans pistolet automatique, de mon bureau sans cravache. Un
jour, je me plaignis de mes voisines. Mme de Liville secoua la tête...
--Combien il est fâcheux, Simon, dit-elle, que vous vous entêtiez à
n’aimer que les Françaises. Avec Maria ou avec Lili, vous seriez
tellement à même d’accomplir votre mission.
--Ma mission?
--Ces deux jeunes filles que vous méprisez sont des héroïnes. Lili
Dolce, à Benghazi, porta toute une nuit, en deux morceaux, le corps de
son père coupé par les Arabes. Maria Petersen a vécu un mois déguisée en
servante chez le meurtrier de sa mère et l’a dévoilé.
Je protestai. Je déclarai que ma mission n’était point en tout cas de
devenir le prince consort d’un maigre champ héroïque, ou d’épouser,
satisfaite et désormais inoffensive pour la vie, une petite Vengeance.
Je déclinai pour le prochain dîner le voisinage de Bertha Bols, qui
repêcha le ministre de la marine autrichien, tombé dans l’eau au
lancement de son premier dreadnought. Mme de Liville, froissée,
n’insista plus.
--C’est bon, dit-elle seulement, vous aurez Gabrielle...
Le lendemain donc, entre sa tante qui est sourde et un Américain
fraîchement débarqué de l’Ouest, j’eus pour voisine Gabrielle. Gabrielle
arrivait de province, où chaque année elle passait six mois, mais on
l’avait prévenue que ce grand jeune homme, son voisin, était un
voyageur, un savant, un homme d’État, un assez grand jeune homme enfin.
Candidement, elle voulut m’intriguer, m’étonner, être digne de moi. Elle
affectait d’être préoccupée, distraite; cela ne se fait point en
province, je m’en inquiétai. Ses verres, remplis jusqu’au bord, allaient
déborder: je la fis boire. Elle les vida d’un trait. Je demandai si elle
était malade; elle protesta:
--Pourquoi je ne bois pas? dit-elle. Pourquoi je bois si vite? Mais,
cher Monsieur, croyez-vous que les jeunes gens aient seuls le droit
d’être distraits? La vie nous préoccupe, nous aussi.
Je dus sourire.
--Vous me croyez ridicule, n’est-ce pas? J’ai l’air éphémère, avec ma
robe verte et mes joues roses. Je vous en prie, ne riez point. Mais
parlons: Je vous assure que les jeunes filles, aujourd’hui, apprennent
et comprennent beaucoup.
Que n’eût point compris Gabrielle, en effet, si elle eût passé les douze
mois de l’année à Paris! Voici ce qu’elle devait au semestre de
province: elle comprenait l’impiété, poussée jusqu’à la fureur; elle
excusait les iconoclastes, les bourreaux de saint Sébastien, sur le cas
de Judas faisant toutefois quelques réserves. En art, tout était sacré,
elle admettait, pour voir la flamme, qu’un empereur brûlât sa ville, un
bourgeois son chalet. En amour, elle comprenait tout, jusqu’à l’inceste.
Elle ne pouvait, non, elle ne pouvait condamner la passion d’un frère
pour sa sœur,--d’un frère gentil,--d’un père pour sa fille,--d’un père
tout jeune. Si j’y voyais des objections autres que les préjugés je
n’avais qu’à les dire, mais j’étais alors plus rigoriste que les
philosophes irlandais, qui approuvaient le rapt. Elle ne pouvait voir un
grand mal à la légèreté dans le mariage, à la fidélité non plus...;
d’ailleurs elle comprenait aussi le mal. En résumé, qu’hommes et femmes
se livrent un combat sans fin, que tout est convention, que nous
mourrons un jour, voilà les vérités qui paraissaient évidentes à
Gabrielle, et qu’essayait en vain de comprendre, par tentatives de plus
en plus espacées, notre Américain de l’Ouest.
Vers la fin du repas elle se tut, découragée. L’acoustique de la salle à
manger, de Paris peut-être, de la semaine, ne se prêtait point
décidément à ces aveux. Elle baissait la tête, laissant aller ses bras,
comme un pêcheur qui s’est trompé, qui a mis au mât ses vieux filets et
non ses voiles, et s’étonne d’être immobile sous un vent qui pousse les
autres. Il me suffit, au dessert, de raconter quelques histoires de
petits chiens et d’enfants pour l’attendrir, pour l’amener à l’aveu
qu’elle n’était point de limon et de feu, mais seulement bonne et
dévouée, assez jolie, un peu bornée...
--Je suis bête, dit-elle en me quittant. Je crois décidément qu’une
jeune fille ne comprendra jamais rien!
Je la revis souvent. Elle était docile, gaie. Mais elle s’entêtait à une
noblesse, à un décor qui juraient avec son nom même. Parti pour la voir
en sifflant, un bouquet de deux sous dans la poche, je tombais dans un
salon mystérieux, éclairé par deux veilleuses violettes, où je me
heurtais douloureusement aux fauteuils, aux tables, au piano mugissant.
Il fallait dix minutes pour découvrir les commutateurs et changer la
caverne en salle de bal. C’est alors que Gabrielle, dont la naïve main,
une seconde avant mon arrivée, brodait de petits Hollandais sur un
coussin, apparaissait dans la gaze et la mousseline, rattachée tout
juste à ce bas monde par une écharpe. Elle jouait, avec des fautes, le
rôle d’une absente, pour le moins d’une reine absente. Elle avait, pour
toucher les roses, pour me donner la main, une adresse infinie, mais qui
était copiée. Elle approchait parfois sa tête, l’éloignait avec un
mouvement tendre et noble qui me faisait dire:--Qui donc se rapproche,
qui donc s’éloigne ainsi de moi? Son parfum non plus n’était pas le
sien. Je respirais sur cette fleur de papier un parfum profond, naturel.
Ni sa coiffure, ni certains sourires distraits et amers qu’elle avait
étudiés devant une glace, devant un visage peut-être. Un jour, je
découvris un signe sur son cou.
--Oui, dit-elle d’une voix indifférente, c’est mon signe, je l’aime.
C’était faux; elle ne l’aimait pas; ce devait être le signe favori de
quelque amie, de l’amie peut-être qui ne pouvait vivre que dans une
ombre percée de deux yeux violets, et qui, si j’en croyais certains
regards, certaines phrases reprises par Gabrielle, en ce début d’hiver
souffrait un peu, aimait un peu.
--Vous vivez seule, Gabrielle?
--Seule?
--Vous n’avez pas une amie que vous vénérez, à qui vous obéissez, qui
vous a choisi cette robe, celle enfin dont vous ne parlez jamais?
Elle me regardait, atterrée.
--Hélène?
--Hélène peut-être... Je voudrais la connaître, quel que soit son nom!
Les yeux de Gabrielle se gonflèrent de larmes. Elle s’adossa à la
vitrine, gagna une table à petits pas, puis le piano. Allait-elle,
s’aidant aux meubles comme une convalescente, faire ainsi le tour de la
pièce? Elle sentait qu’en elle se livrait une lutte; elle ne bougeait
pas, elle se taisait pour que le combat eût lieu dans le silence, sur un
cœur à peine agité. Mais personne n’était là pour lui dire que ces
combattants étaient l’amitié et la jalousie, que son cœur éprouvait
simplement le désir de tout garder, ou de ne garder rien et de tuer
tout, ou,--c’était le plus commode,--de se tuer. Elle se crut ridicule
et emportée par un enfantillage. Des fillettes ramènent à leur
ménagerie, sans autre appréhension, en les tirant par les oreilles, des
tigres échappés. Elle surmonta à son insu, en cinq minutes, l’envie, la
jalousie, puis l’orgueil.
--Quand voulez-vous la voir, Simon? Elle recevait hier... ou
avant-hier... Elle ne reçoit pas toutes les semaines...
--Aujourd’hui?
--C’est cela. Je n’ai rien à faire. Il fait beau... Allons à pied.
Nous marchions l’un près de l’autre, lentement. Je lui accordais
volontiers ce quart d’heure... il était pris sur le passé. Soudain, trop
fière, elle appela une voiture, donna l’adresse, à voix basse, mais pria
tout haut le cocher d’aller vite. Dès que je fus monté, elle vint se
blottir contre moi, prit mes mains, les entrelaçait aux siennes,
distraitement mais d’après des figures précises, comme s’il était
question de dévider un écheveau ou de porter un enfant fatigué. Elle me
révélait tout ce que j’aurais pu lui reprocher, plus tard, de m’avoir
tu: Hélène me connaissait déjà. Ce n’était pas tout: Hélène s’inquiétait
de moi. Toutes deux, au fond, ne parlaient plus guère que de Simon. Elle
avoua qu’un jour, par sa ruse, Hélène m’avait vu dans un thé. Ainsi,
elle combla en quelques secondes un enfantin fossé d’hypocrisie et
d’égoïsme. J’avais son secret, sa force. Déjà, elle me suppliait de ne
pas revenir chez son amie sans elle, car, on ne peut avoir toutes les
prudences, elle ne m’avait pas bandé les yeux et je savais maintenant le
chemin, chemin peu compliqué: la voiture traversait la Concorde, suivait
les Champs-Élysées, s’arrêtait à l’Étoile.
* * * * *
J’étais maintenant dans un salon dont toutes les portières, dont tous
les rideaux étaient déjà retombés, dans une nuit précoce et orgueilleuse
qui ne voulait rien devoir à la nuit du dehors, dans la nuit d’une
planète minuscule, d’un cœur seul; j’étais au centre de cette ombre dont
Gabrielle, avec ses yeux clairs, essayait vainement de promener une
tache sur sa vie. Puis se haussa, précoce, achevé, le parterre où
glanait Gabrielle: remplissant les vases, les fleurs qu’elle aurait eues
dans quelques jours; sur les meubles, les livres qu’elle lirait le mois
prochain; aux murs, ce qu’elle aimerait et acquerrait peu à peu au cours
de sa vie entière, un portrait de Poussin, des fresques grecques,--des
primeurs encore pour elle. Dès qu’Hélène parut, elle se sentit
indiscrète: toutes les deux minutes elle se levait pour prendre congé,
et notre première entrevue se passa à retenir entre nous cette ombre
vacillante et petite. Elle ne devait plus être désormais qu’un bouffon
turbulent et maladroit, pinçant, mordant ou jouant les chansons à la
mode sur un peigne entouré de papier de soie. Elle ne prenait plus part
au bavardage, abandonnait définitivement l’inceste à l’Irlande, la folie
incendiaire aux bourgeois; on sentait qu’elle n’avait plus que de
minuscules pensées, mais précises..., et, ce premier jour justement,
ainsi que l’on désire parfois interroger le chien, le chat qui vous voit
aux genoux d’une amie, je désirais savoir quelles images nettes donnait
sur cet écran le jeu d’ombres que j’improvisais sans logique et sans
conscience. Qu’eussent pensé de moi, ce soir, les chats, les chiens?
Gabrielle eût-elle dit, si je l’avais brutalement forcée à parler:
--Ils vont se faire la cour, sûrement s’aimer...
Si je l’avais menacée:
--Ils vont se marier; c’est l’entrevue.
Si je l’avais torturée:
--Dans quinze jours, ils s’embrasseront...
Mais il ne fut pas besoin de brusquerie. Comme je la reconduisais,
d’elle-même, elle traduisit dans son langage mille impressions
mystérieuses que j’avais:
--Les étoiles luisent... Les tramways grincent... Jamais, non, jamais,
la lune n’a été aussi ronde!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Heureux petit Copperfield, qui eut le droit, avant d’épouser sa vraie
femme, d’avoir sa femme enfant, sa femme sœur... Hélène était
nonchalante avec un rire rapide. Sans secret, elle intriguait, et
doublement, comme la réponse à une énigme inconnue. Sans imagination,
elle avait la force de ceux qui se laissent tomber, du haut d’une tour,
du haut d’un pont, dans le vide. Elle échappait à la discussion, à
l’heure, d’une phrase brève, décidée, et il fallait la retenir comme au
bord d’un parapet. Pourquoi m’était-il interdit d’avoir ma femme
astrale, ma femme uranienne? Car Hélène avait l’entêtement, la douce
éternité des astronomes; elle aimait leur science; souvent, au balcon,
devant la nuit, elle me donnait les leçons que mon premier maître, à
cause de l’accent tourangeau, avait interrompues. Soudain bavarde, elle
touchait chaque astre d’une parole purifiée, pleine de sens encore et de
raison quand elle devait s’arrêter sur l’étoile la plus lointaine, de
là-bas revenant sans transition et sans surprise vers moi, qui me
sentais reculé de toute la distance infinie, et ma tête en retombait
brutalement sur mes épaules comme au bout d’un élastique. Certains
soirs, elle restait insensible aux couleurs, à la saison, au temps, elle
avait des yeux sourdement éclairés qui semblaient voir les choses
elles-mêmes, objets biscornus et incolores, battus par l’espace; et le
monde était en dehors d’elle; et je lui sentais l’enfantine fierté de
n’être assurée que de sa vie; et, subitement arrogante, elle traitait
les amis, les objets les plus chers avec indifférence, images qu’ils
étaient. Cela ne l’eût point surprise que mon corps se cassât alors en
deux, flottât dans l’air. Je m’éloignais, je m’étendais sur le divan,
les yeux fermés. Il venait bien un moment où elle ne pouvait supporter
la vue de cette image morte, rebelle, elle s’approchait à la dérobée et
partageait avec moi d’un geste, d’un mot, sa vie,--m’en donnant parfois,
généreuse, plus même que la moitié qui m’était due.
J’éprouvai vite un malaise dans ce vide. Je me sentais soulagé, une fois
dans la rue, d’aspirer cet air parisien où pouvaient vivre les moineaux
les plus essoufflés. Hélène ne remarquait pas que ma plus grande pudeur
était justement celle de ce paganisme qu’elle étalait. Je m’étais
toujours refusé aux discussions sur l’espace, sur l’âme, et au désir de
casser un sablier. Bientôt, j’exagérai ma bonne humeur, j’arrivai chaque
fois avec un lot d’anecdotes, j’apportai les périodiques dans ce pays
sans âge. J’essayai de lui faire croire, par mes turbulences, que je
l’avais mal comprise. Elle ne fut pas dupe de ma ruse, j’étais malgré
moi l’acrobate qui feint à tout moment de heurter des pièces fragiles et
qui ne les brise jamais. Je bousculais sa transparente idée du Temps,
mais comme l’apprenti horloger le globe de pendule qu’il va livrer à
bicyclette. Elle parut d’ailleurs se soucier peu d’avoir ainsi confié à
faux son cœur. Elle se borna à n’en plus parler; elle s’habitua à cette
compromission, et, au contraire de Gabrielle, se plaisait à sa
déchéance. Je lui appris le poker, je la fis abonner à la _Galette des
Modes_; nous en restâmes là pour le ciel; nos livres, notre fenêtre,
s’ouvrirent moins souvent. Bientôt, il ne fut plus question, entre nous,
que de théâtre, de patinage. L’amitié, cette fois, unissait deux cœurs
tendres et graves par ce qu’ils avaient de volage et d’indifférent. Puis
un jour, comme s’il était temps qu’à son tour elle s’effaçât, levant le
dernier écran qui me séparait peut-être de l’avenir, sans raison, sans
prétexte, elle me dit:
--Je veux vous marier, Simon... Je pense à une amie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une guerre avait eu lieu en Orient, entre des ennemis et des amis à
nous. Je venais annoncer à Hélène victoires et défaites. Assis dans un
coin de la cheminée, je tisonnais, j’organisais de grands feux de trois
bûches, d’une seule bûche, d’un tison. A l’autre coin, mon amie lisait:
ainsi se disposent les couples dans leur extrême vieillesse, et de
vieillesse je ne sais quel amour mourait. J’attendais. Je savais
qu’Hélène n’avait point dit au hasard:--Je pense à une amie..., comme un
camarade attendri vous confie, après un heureux dîner:--Je pense à un
vieux mufti, je pense à un enfant birman... C’était bien là une
promesse! J’avais le droit d’attendre... Trois mois passèrent...
D’attendre des années! Un jour enfin, elle me tendit une carte:
--L’amie dont je vous ai parlé revient d’Égypte, dit-elle.
Ce n’était point son amie nommée Cléopâtre, nommée Thaïs, et la carte
était signée Anne. Dans ma joie, mon cœur se serra un peu, car depuis
deux mois je vivais dans Paris comme si Anne y habitait; deux ou trois
fois j’avais cru l’apercevoir. Ainsi, sur un peu de neige,--bien peu,
l’hiver n’était pas rude,--j’avais, sans me douter du danger, enjambé un
gouffre, un abîme. Puis vint une carte de Corfou, dans laquelle Anne
affirmait avoir toujours désiré voir Corfou... Puis vint une carte de
Florence; Anne s’y attarda; elle avait toujours désiré voir Florence...
Et Paris, qu’en faisait-elle? Et tous ces petits bourgs de Paris, que
j’explorerais, mais pas seul, dès le printemps: Marly, Champigny,
Nogent,--l’histoire du siège,--l’histoire peut-être de notre amour! Qui
n’a pas toujours désiré voir Pantin, voir Nogent? Puis vint une carte
qui gardait encore le parfum de son papier à lettre: elle était en
France! Puis ces huit jours de silence mortel qui suivent toujours
l’arrivée à Paris des amis les plus impatiemment attendus, cette semaine
morte qu’on doit ajouter au temps de leur voyage de retour, ne fût-il
que de quelques heures. Puis, par téléphone, Hélène m’apprit qu’Anne
allait me téléphoner.
C’est un samedi qu’elle tint parole, un samedi sur lequel empiétait le
soleil du dimanche comme mord sur le simple clairon qui le précède, dans
les images d’Épinal, l’or du colonel. Le ciel était tout bleu, avec une
traînée de bleu plus clair, sous laquelle se devinait la voie lactée.
C’était le jour où une foule plus grande que nature se promène sur l’Arc
de Triomphe. Jour innocent, dont chaque minute est gravée dans mon
esprit, qui me fournirait sans effort mille témoins, mille alibis au cas
où l’on m’accuserait, pour ce jour-là, de vol, de crime, ou simplement
d’injustice. Car je citerais ma concierge, qui vint jusqu’à moi me
sourire, elle ne sourit que de près; je citerais mon pâtissier, qui
achevait de servir une femme de chambre, et se tournait vers une
cuisinière, disant:--Voici, jeunesse, et vous, marquise? et le
conducteur de mon autobus, qu’on reconnaîtra sans peine, qui est nègre,
au lieu d’une sacoche qui porte une bourse et la tire de son gilet pour
rendre la monnaie, tandis qu’il vérifie la pièce avec les dents; et mon
nouveau bottier enfin, qui habite au coin de la rue où vivait Rabelais
et de ce quai, refuge des marchands de lunettes, où aurait vécu Spinoza
s’il avait été de Paris, un bottier ému, qui venait d’avoir un fils.
Insistons sur cette entrevue! Il me donna sa parole d’honneur que toutes
mes bottines m’iraient sans essayage, je répondis qu’il pourrait
toujours prendre le temps voulu. Il m’affirma que nous nous entendrions
pour les factures; je lui dis que je cherchais un bottier pour toute ma
vie. Il n’attendait que ce prétexte pour me révéler que la maison ne
risquait plus de disparaître, qu’elle avait un héritier, et me présenta
son fils, qu’apporta sa femme, suivie de la bonne. Il était dix
heures... je gagnai la Présidence par les quais, et je vis descendre
vers Auteuil la troupe des cygnes qui remonte, à la tombée de la nuit,
vers Joinville.
Comme entraient chez moi les inspecteurs, les architectes et les
délégués qui venaient discuter les plans du Palais de l’Agriculture, le
téléphone m’appela.
C’était Anne... J’ai oublié ce qu’elle dit; je ne me souviens que de mes
trois réponses, car je les surveillai, ne voulant rien dire que ne
pussent entendre des agriculteurs, et essayant de leur cacher que pour
la première fois je téléphonais à Anne.
--Oui, je devine. C’est vous. Je reconnais votre voix.
--Entendu, demain, à quatre heures... par l’Égypte, par les Indes, par
la Perse?...
--Oh! enchanté, ravi... Oh! désolé!...
Cachant mon enchantement, mon ravissement, ma désolation sous un masque
désabusé, je revins vers mes hôtes, entièrement courbé sur leurs devis.
Ils avaient d’ailleurs tout entendu, et proposèrent de revenir le
lendemain à deux heures, au lieu de quatre. J’aurais dû leur demander
pourquoi, et surtout j’aurais aimé un architecte libéré de fausse
discrétion, qui n’eût pas résisté au plaisir de me parler de cette femme
que j’allais perdre ou rejoindre par tant de pays d’architectes!
Le soir vint. Je m’endormis paisiblement. Mais, une fois dans la haute
nuit, je fus ballotté et secoué. Mon domestique affirme que je poussai
des cris, des gémissements, que je me débattis. C’est sur un lit
pourtant que j’ai appris à nager; mais cette fois, si Bastien ne m’avait
pas tenu les bras, j’y sombrais. Le matin, j’ouvris les yeux avec
angoisse. Il doit être si facile à l’esprit, dans une nuit aussi
profonde, d’oublier nos trois pauvres dimensions et de ne point nous
ramener exactement sur notre espace, dans notre temps. Allais-je
m’éveiller en Afrique, voilà vingt siècles? Je repassais déjà, et pour
m’en servir, je vous assure, les injures latines, les imprécations de
ces héros grincheux...
Mais c’était bien le matin du bon jour! Des marchands dans la rue
criaient leurs légumes en français. Sur mon tapis jouait un doux soleil
que je reconnus nôtre au demi-degré qu’il a perdu depuis l’antiquité ou
depuis l’Orient. Huit heures seulement me séparaient d’Anne. Il était
déjà trop tard pour qu’on pût arriver à temps à notre rendez-vous
d’Espagne ou d’Italie! De quel appétit je déjeunai! Mon domestique avait
oublié de sucrer le chocolat, de beurrer les tartines. Mais, au fond, il
avait bien fait: ils ne sont plus des esclaves!