Dans la ville annoncée voilà quatre mille ans par mes sphinx, je
continuai, de moins entendus l’eussent d’ailleurs prédit, d’être le
premier. Mes professeurs croyaient tout convenu que je devinsse
professeur. Un examen encore, et, d’élève, j’étais promu maître... Je
reculai. Élève aujourd’hui, professeur demain!--une nuit, une seule nuit
pour tout ce qui n’était pas, dans la vie, l’enseignement! Je reculai,
et devant ma jeunesse. Mes directeurs ne devaient pas deviner à quel
point j’étais jeune; le seul d’entre eux qui me vit marcher sur les
mains, m’entraîner au Bois de Boulogne en maillot noir au large cercle
blanc (ce qui me donnait l’air de courir en deux parties), et terminer
ma course par un saut périlleux, était le professeur de gymnastique,
auquel ces exercices paraissaient justement les occupations les plus
sérieuses de l’âge mûr. Professeur, tant qu’ils voudraient, dès que
j’aurais atteint soixante, cinquante-cinq ans, mais je voulais aller
d’abord là où me seraient utiles leur latin, leur histoire,--voyager. Je
refusais d’indiquer ma vocation. Je n’en voulais pas encore. Je me
sentais encore de taille à être officier, banquier, architecte. Je ne
pus me résoudre à signer le papier qu’ils me tendaient, et à m’engager
pour dix ans à être des leurs, c’est-à-dire à ne point construire
pendant dix ans de cathédrales, point commander d’armées, ne point
devenir moine. Mes professeurs obtinrent pour moi une mission à
l’étranger et arrangèrent, d’eux-mêmes, le voyage que l’on offre au
fiancé dont le mariage est rompu.
Je partis donc pour la première fois de ma vie sans uniforme.
D’interne,--sans connaître les intermédiaires: externe, vagabond,--je
passai émigré. Je partis non sans peine. Les départs étaient laborieux
chez moi; mon père, qui ne voyageait que pour les enterrements, m’avait
légué sa peur des salles d’attente, bien que tout le monde maintenant, à
part nous deux, fût mort dans la famille. Chaque fois que je débouchais
sur l’avenue partout semblable de la gare, je me sentais partir pour un
pays lamentable et gâché,--qu’hélas j’ai aperçu,--pour le Sahara planté
de houblon, pour Ceylan bordé d’usines; je me sentais abandonné. Ceux
qui vont vers la même ville devraient s’attendre jusqu’à ce qu’ils
soient au moins une dizaine: et encore l’on ne part bien qu’à mille,
qu’à dix mille, pour une grande aventure. Du lycée même, tout enfant, je
ne me décidais à revenir que par le dernier train. Il fallait que ma
vieille bonne m’attirât en m’écrivant que je trouverais à la maison un
chevreuil donné par un garde, un renardeau, un louveteau. J’aurais
méprisé une boîte de couleurs, une bicyclette, mais je succombais chaque
fois devant cet appât vivant. Le soir de mon retour n’était que plus
décevant et vide, près de cette cheminée, sur ce lit où aucune bête
sauvage ne venait me lécher les mains.
Avant de quitter Paris, je voulus passer un après-midi à Dieppe.
J’aurais eu honte de ne pas connaître la mer avant de m’enfoncer en
Europe; ainsi je partirais du seul niveau véritable... C’était bien
elle, telle que je l’imaginais du moins, avec son écume de mouettes.
Tous ceux qui pensent à elle la connaissent. Tous ceux qui ont imaginé
l’horizon en fusion, la droite et la gauche du monde écroulées, le
zénith dans tous les points du ciel, l’imaginent vaguement. J’étais
joyeux de l’avoir devinée. Je devais donc aussi voir d’avance comme ils
sont les glaciers, les déserts, le vide. Inutile désormais de contrôler
de trop près tout cela. Je tins à me baigner, malgré le froid; léger,
rêveur, je tenais sur elle sans nager. Je plongeai; je perdis même en
plongeant mon seul bijou de famille, une bague. Je n’en fus point
touché; je savais qu’elle me reviendrait un jour ou l’autre, dans un
poisson. L’heure pressait, je n’étais pas sec en repartant pour Paris.
* * * * *
Ce fut longtemps un voyage silencieux, consacré à m’acquitter des mille
commissions dont mes professeurs m’avaient chargé, sans le savoir, pour
ce monde qu’ils ne connaîtraient jamais. J’allai remettre en liberté,
dans le pays qu’ils m’avaient révélé, mille souvenirs précis que j’ai
oubliés maintenant, qui aussitôt s’y fondirent, comme un oiseau qu’on
relâche dans l’air. Entendre un nom de ville, quand on est interne,
prisonnier, c’est faire vœu de la connaître. J’accomplis mon pèlerinage
vers chaque cité qui m’avait guéri, au lycée, d’un soir de solitude ou
d’injustice. Je voyageai sur le plan incomplet et périmé transmis par
mes maîtres. Je ne vis pas, en Hollande, les fleurs,--qu’aucun d’eux
n’avait songé à me signaler. J’aperçus bien le long du train, autour de
l’hôtel même, au bord des canaux, partout enfin, des champs de tulipes;
j’en vis aux meurtrières des tours de prison, au guichet des
boulangeries; non prévenu, je ne m’en étonnai point. Je ne remarquai pas
que les Belges ressemblent aux Japonais. Mais je vis les moulins, les
écluses; mais j’eus l’impression,--je la tenais de Louis XIV,--dans ces
bas-fonds, sous ces digues, qu’un peuple vivait dans l’Océan jusqu’à la
ceinture, que Delft, Dordrecht, Amsterdam, au contraire de la ville
d’Ys, mouraient peu à peu dans leurs tuiles vernissées, dans leurs
écailles, ainsi retirées de l’onde. Je tins à visiter les lieux de
défénestration, de décapitation. J’étais le voyageur qui baissait encore
un peu la tête,--un voyageur de grande taille,--en entrant dans le port
de Rhodes, pour ne point se heurter au colosse. Dans les musées,
dédaignant les peintres des petites batailles, des petits hivers, des
énormes cornues, je ne vis que Rembrandt, Rubens, Holbein. A eux trois
ils me suffisaient. Je suivais leurs tableaux épars sur ma route comme
les traces de je ne sais quel voyageur, mon aîné, et sûr de le
rejoindre. Avec mes bottes de sept lieues, je passais sans fatigue de
l’un à l’autre, sans souffler aux petites œuvres, et toujours le plus
beau me plaisait davantage. Une ou deux fois, alors qu’assis en face de
Rembrandt je rêvais, relevant la tête trop à droite ou trop à gauche, au
lieu du visage immortel dont une minute d’absence avait fait dériver mon
regard, j’avais bien entrevu une tête fraîche et blonde, une dentellière
devant un vitrail bleu et rouge, goûtant un calme enviable au-dessous de
cet arc-en-ciel modeste à deux couleurs; ou bien un sourire entre trois
lumières; ou bien une lumière entre trois fronts enfantins; ou, souvenir
d’un dimanche enterré avec ses bijoux et sa neige, vingt fillettes à
patins argentés, à coiffures dorées revenant de l’église; ou bien un
vrai petit arc-en-ciel avec ses sept cercles, qui, sans raison,
m’émouvait, m’attristait, comme s’il eût annoncé que baissaient les eaux
de mon enfance. Mais déjà un aimant ramenait mes regards vers les trois
maîtres, et, surpassant les conseils de Cellini lui-même, l’ombre
tombant, je bâtissais de nouvelles formes avec les craquelures, les
crevasses mêmes de ces peintures éternelles.
Ainsi je traversai, non sans quelque dédain, ces pays qui n’ont pas,
nettes, généreusement tracées par de vrais fleuves, une ligne de vie, de
chance et de cœur. Je parlais peu avec ces étrangers dont les ancêtres,
au cours de mes classes, m’avaient vu pourtant si familier. Je n’avais
pas été de ces enfants qui appuient sur le bouton de toutes les
fontaines; je n’interrogeais aucun gardien, aucun agent. Je
personnifiais la discrétion aux yeux des portiers d’hôtel. Si peu
m’importait d’ailleurs que ce palais fût maintenant hôtel de ville ou
geôle, que cette procession fût catholique ou anabaptiste, que ce mort
vînt du cimetière ou y allât! Mais, le musée fermé, je me faisais
indiquer le plus haut clocher, le plus haut beffroi. J’aimais cette
ascension que n’avilissent point de paliers, ce tunnel qui m’amenait
d’un coup à la plus grande hauteur où les bourgeois de la ville jamais
furent surélevés. Une tour ne peut être construite que par des bourgeois
à la fois audacieux et amis: il restait toujours à son faîte un peu de
concorde et de vent. Tout s’ordonnait dans la cité: le champ de ses
petits fracas m’apparaissait bordé par un cercle parfait, qu’échancrait
parfois la mer. Je voyais mille bateaux endormis, et l’un d’eux, comme
si l’on avait tiré au sort, appareillait subitement. Les sifflets des
usines ne semblaient plus partir des petites maisons du quartier calme,
les sirènes des écoles; chaque bateau, chaque enfant gardait son cri
autour de lui. Parfois je restais jusqu’au soir, sans qu’on me troublât.
Il est encore des gardiens pour comprendre que l’on puisse demeurer une
heure entière là-haut autrement que pour se suicider. Parfois la pluie
tombait, je la laissais tomber; on ne va pas à Bruges, on ne va pas à
Jérusalem avec un parapluie. Parfois venait la nuit. En vain j’attendais
que le beffroi devînt phare, à peine s’allumait une lanterne à la porte
d’entrée. Je redescendais dans l’ombre, étreignant la corde de la rampe
qu’au seuil je lâchais, laissant aller ma tour comme un ballon.
Je séjournai six mois en Allemagne. J’y arrivai après un long détour par
la Hollande, par les îles, et je n’avais point l’impression que ce fût
un pays limitrophe du mien. J’étais sur un autre continent, en tout cas
dans un autre âge. Je trouvai un peuple biblique, accomplissant quelque
besogne obscure d’avant le Messie, dont aucune action n’apparaissait
sainte et sanctifiée, obligé d’exposer en file tous ses morts, qu’il
comptait comme nous comptons nos nouveau-nés, de vendre ses cercueils au
bazar, vivant sous la double et dure loi du foisonnement, du
dénombrement. Entre deux rues de marbre peint, rehaussées aux combles de
pourpre ou de ponceau, ils se bousculaient. On pensait aux fourmis, aux
rats de Hameln, d’ailleurs tout voisins; il eût suffi de suivre le
premier passant pour arriver à un nid souterrain et millionnaire. On
devait se retenir pour ne pas féliciter les promeneurs isolés, qui
errent, cravatés d’une écharpe verte à raies citron, avec des fronts
bosselés, derrière les allées de pommiers en pot. J’habitais à
Charlottenbourg une maison de vermillon et dont les fenêtres ovales
étaient cerclées de linteaux d’or. Chaque soir, mes hôtes épiaient mon
retour, encadrés, et, chantant, parlant en chœur, m’entraînaient dans un
appartement en bois d’orange et en cuir aubergine où les meubles garnis
de devises m’invitant à m’asseoir, à m’attabler, à m’étendre, semblaient
des meubles sourds et muets. Hôtes sentimentaux qui sur toute émotion
passaient un cœur avide comme une éponge, le même cœur pour toute la
famille: ce n’était pas propre. Hôtes durs, qui n’avaient pour
domestiques que des fillettes de treize ans et les giflaient. Je les
quittai bientôt, car moi je ne leur en voulais pas seulement de Sedan,
je leur en voulais d’Arminius. Mais, vers le sud, en Bavière, j’eus de
bons camarades; j’eus, dans une lumière acide, sous un vent mordant,
sous un ciel ténu, d’énormes camarades; deux à la brasserie de la Bêche,
deux à la brasserie des Franciscains, deux à la brasserie Royale; amis
qui vidaient lentement leur cruchon, sans beaucoup de rêves peut-être,
sans beaucoup de vertige ni de frénésie: mais la bière, après tout,
n’est pas de l’opium.
Vinrent les pays des navires, le Danemark, la Suède. Sur une mer indigo,
coupée de courants bleu clair, mourait un continent crayeux et calme, à
peine écumant. Des falaises l’encadraient, et il fallait monter pour
aller à la mer. La moindre pièce d’eau communiquait avec l’Océan, se
troublait aux équinoxes, ramenait les épaves, les reflets d’un naufrage
lointain, et les mouettes voletaient autour des puits. Peu d’habitants,
tous les oiseaux; des canards trop lourds qui devaient traverser le
golfe en plusieurs fois, par ricochet; des poules d’eau, surprises sur
la berge par le pasteur, qui regagnaient dignement et pudiquement leur
bain; des éperviers égarés au large, qui convoitaient traîtreusement
leur propre image, se laissaient soudain tomber sur elle, et, déconfits,
regagnaient la terre d’un vol court et mouillé. Pas de fils blancs, le
soir, sur les buissons, entre les arbres; mais des aigrettes, des
flocons, des duvets, et, sur la rive, alternant pour le poète gai, le
poète mélancolique, des plumes de cygne blanc, des plumes de cygne noir.
Du moindre regard au ciel, comme d’une fusée, retombait une gerbe
d’oiseaux. On reconnaissait d’où venait le vent, vers le crépuscule, à
l’orientation des cygnes endormis. Pays des légendes; pour un bateau qui
appareillait s’élevaient mille mouettes; pour une pensée, mille rêves.
Je vis l’immense goéland, l’immense grèbe d’Andersen. Assis sur ces
rives verdoyantes peuplées de pinsons et de mésanges qui se posaient
bien sur le sable pour voir la mer, puisqu’ils n’y buvaient pas, le seul
désir était de s’appuyer contre l’immense goéland, l’immense grèbe,
contre un nuage bien gonflé si le reste était impossible. Dans le jardin
zoologique un seul fauve, une tigresse en furie, qui mordait ses
barreaux, qu’on pouvait d’ailleurs lâcher, qui ne pouvait fuir,
Copenhague étant dans une île. Les passants étaient sveltes et soigneux;
on me souriait; à Elseneur, un vieux monsieur se leva même de son banc
et se découvrit à mon approche. C’était la première fois qu’un étranger,
un inconnu me saluait; qu’un arbre, dans un continent nouveau,
s’inclinait sur mon passage. Trop surpris, je répondis à peine au
vieillard, mais depuis je n’ai plus perdu une occasion de parler avec
dévouement de sa petite ville rouge, de son château dont l’ombre
dérivait jusqu’au milieu du Sund, d’Ophélie...
Je visitai encore l’Autriche, la Russie, l’Angleterre, servi par le
hasard. Là je vis une émeute, là une guerre, là une paix magnifique et
pesante. Ma vie devenait un livre de classe. J’en riais. Comme les deux
enfants du _Tour de France_, qui arrivaient à Bourges le jour où l’on
fondait le plus gros canon, à Valence le jour où éclosaient les vers à
soie, dans Avignon le jour où les derniers castors français décidaient
de finir le pont par un barrage modeste, il me suffisait d’entrer dans
un pays pour que le monarque en mourût, ou se mariât, ou entrât en
conflit avec son Parlement. Ennemi de ceux qui manquent leur train, qui
ne trouvent pas de place au théâtre, j’avais réglé, dès le début, mon
pas sur le vrai horaire du monde. Je sus parfois à temps l’accélérer. Je
rattrapai Ibsen, Gladstone sur le bord de leur tombe. Je suis le dernier
Français qui ait vu Bismarck...
* * * * *
J’étais arrivé à la tombée de la nuit dans son château et j’entrai dans
le jardin. Il se promenait dans la clarté de la lune et fit volte-face
en entendant mes pas. J’avais mes pieds sur son ombre. Il se recula pour
la dégager.
--Que faites-vous? cria-t-il.
Je ne venais pas voler. Je le lui expliquai.
--Vous me regardez comme un policier, répondit-il; vous tenez à me
reconnaître, la fois prochaine?
Ses chiens n’aboyaient pas, ils flairaient mon manteau et remuaient la
queue. Bismarck s’adoucit.
--Vous êtes le seul inconnu qu’ils aiment, dit-il. Vous êtes le seul qui
puisse m’assassiner. Vous êtes bien taillé d’ailleurs. Vous devez bien
courir.
Je lui appris que j’étais champion de mon gymnase, en surseconde. Il
n’eût pas compris le mot lycée, le mot rhétorique.
--Et les poids, les haltères? demanda-t-il, les Allemands sont plus
forts que vous, aux poids?
Je le détrompai. J’expliquai que le record à bras tendu était détenu par
un Français, celui des deux bras par un Suisse, mais de Genève. Il
m’écoutait. Il accorda même aux Français le jeu de tennis, comme il leur
accordait les colonies. Nous étions maintenant à la porte du château;
quelques éclairs à l’ouest indiquaient qu’il pleuvait en France. J’avais
honte de ma sottise, de mon enfantillage. J’étais venu lui crier qu’ils
n’avaient rien, que Gœthe,--qu’ils ne comprenaient rien, que la musique,
la philosophie, que les sciences,--et je m’acharnais à faire l’éloge de
notre pugilat et de nos sauteurs à la perche! Aujourd’hui je pense que
chaque âge doit combattre avec ses armes, et qu’après tout il a senti
mon poing sous ces modestes gants de boxe.
--Adieu, fit-il. Je me couche.
Il me tendit la main, machinalement, sourit de sentir ma main froide et
morte, et me quitta. Je restai sur un banc du jardin, insoucieux du sort
que me feraient les chiens danois si l’idée leur venait soudain que je
n’étais pas, comme ils avaient paru le croire, le lieutenant de Moltke
adolescent, ou Kleist enfin éveillé, ou la reine Louise en travesti.
Puis la nuit vint. La diligence jaune avec son postillon bleu arriva
pour prendre les lettres de Bismarck. Elle s’éloigna dans le vallon,
indiquant, au son de la trompe, qu’elle était toujours là où l’on
croyait le silence le plus profond. De grands oiseaux saxons, avant de
se coucher au haut des sapins, vinrent regarder au-dessous, par crainte
des dénicheurs. Une laitière demanda si Bismarck voulait du lait le
lendemain... S’il en voulait! Puis je vis une fenêtre s’éclairer, et le
profil de Bismarck se dessiner en noir sur les rideaux de mousseline,
maigre, avec une cravate. Il donnait encore son ombre d’étudiant... Au
bout de cinq minutes, à peine, il dormait, la lampe était éteinte...
C’est d’Oxford que le duc de Birngham, père d’un de mes amis, voulut me
recommander à Jacques de Bolny, qui venait de perdre son neveu et
cherchait pour le remplacer un secrétaire. Je fus tenté. Bolny,
sénateur, presque milliardaire, possédait le journal influent d’Europe
et passait à l’étranger pour régner sur Paris. Je m’étais ainsi
représenté ma carrière: un ministre m’adoptait, me léguait ses
charges... Je partis aussitôt.
J’aurais dû prendre le bateau de jour, car le mal du pays que j’avais
évité ces trois années d’exil, m’atteignit enfin à l’aube dans la gare
de Boulogne. Il pleuvait. Une caissière mal éveillée avalait son
chocolat, un garçon me rendait sans générosité la monnaie; une vieille
mendiante, mendiant au rabais, déclarait accepter la monnaie anglaise.
Il n’est point de compatriotes, il n’est que des complices dans une aube
aussi désolée. Du train, je vis des douaniers endormis, des maraîchers
arrêtés aux passages à niveau, des veilleurs qui rentraient, les traits
durs et tirés, en retard de la bonté et de l’indulgence de toute une
nuit. Je ne les reniai pas et c’est par ces parentés douloureuses ou
vulgaires que je revins à mon cœur de Français, de même que je dus
rentrer à Paris en frôlant ignominieusement des faubourgs, des terrains
vagues, des maisons vagues. Comme j’avais eu tort de surprendre à son
réveil ma France défardée et défaite! Je m’imaginais encore d’un seul
tenant toutes ces provinces que je retrouvais loties. Enfin j’arrivai.
Je m’aperçus alors que j’avais pris un billet aller et retour, comme
l’évêque qui vint à Rome et fut élu pape.
Jacques de Bolny attendait à la gare.
--Je cherche un neveu, me dit-il, voulez-vous l’être? Voulez-vous me
donner des conseils, je cherche un directeur?
Bolny avait cette façon d’être modeste.
--Quel beau métier que celui de coiffeur, déclarait-il aussi à celui qui
le rasait,--le merveilleux, le délicat métier!
Bolny n’avait qu’une ambition,--ambition que peuvent satisfaire dans les
villages les adjudants retraités, les vicaires--: passer pour avoir
l’âme noble, et il ne parvint jamais à la réaliser, pour la simple
raison que cette âme était basse. Non pas que je lui aie vu commettre
lui-même de mauvaises actions, mais il faisait porter ses défauts autour
de lui par des amis, ou des parents pauvres, ou des familiers: il avait
un secrétaire envieux, un cousin lâche, un portier vaniteux. Le monde
entier se rendait compte de cette hypocrisie et le boudait, bien qu’il
s’obstinât à être le bienfaiteur de l’humanité, en fondant des
piscines,--l’humanité doit être propre,--ou des cours de morale du
soir,--l’humanité doit être honnête, en tout cas se coucher honnête. En
vain il voulait de bonne foi épurer la magistrature, accélérer la vie
des bureaucrates, écarter des rues les pelures d’oranges.--Chantage!
disait-on à chaque tentative... Il avait une façon de condamner les
exécutions capitales qui faisait dire:--Tiens! Bolny est mal avec le
bourreau! Lié par son passé, il subventionnait en maugréant les
instituts, les asiles. Inlassablement, il payait à l’ordre de la vertu,
de la pudeur, de la propreté, mais toujours inutilement, et il les
considérait toutes, après tous ses déboires, comme autant de maîtres
chanteurs. J’étais confus de rentrer dans mon pays, dans mon avenir, par
cette presqu’île fangeuse. Je redoutais surtout les matins où il
fallait, pour une affaire grave, le surprendre dans son sommeil. Je n’ai
jamais vu dormir avec cette laideur: il dormait comme un mort, les yeux
blancs, le menton tombé, ne rêvant jamais. On espérait qu’au réveil il
aurait tout oublié, sa richesse, sa force, son nom, comment on s’habille
et comment on se tient debout. Mais, ses prunelles à peine rabaissées,
il se saisissait avidement,--comme le voyageur assoupi en gare saisit sa
valise au premier cri, de la journée et du présent, il parcourait les
enveloppes de son courrier, épelant les syllabes de son illustre nom; il
mangeait des fruits de son château, il demandait quel était le temps. On
avait parfois la consolation de lui répondre qu’il pleuvait, qu’il
neigeait, que Paris était couvert de boue.
Je devins cependant son favori. Alors que je ne lui avais même pas
indiqué mon adresse, il me confia ses deux secrets. Les voici; je n’ai
pas eu l’occasion de m’en défaire plus tôt: son père s’enivrant, il
l’avait fait conduire un jour au poste, pour l’humilier et le corriger;
un de ses amis ayant pris sa place comme otage sous la Commune, Bolny,
atteint subitement de goutte, n’avait pu revenir à temps et l’ami fut
passé par les armes. C’est ainsi qu’il avait fait pénétrer le rhumatisme
dans l’histoire de Damon et de Pythias, le sergent de ville dans celle
de Noé. Une chose en moi l’inquiétait: tant d’indifférence pour mon
avenir. Il m’aurait souhaité plus ambitieux. Il s’ingéniait à exciter
mon amour-propre ou ma vanité. Sur son ordre on insérait mon nom à tout
propos dans son journal, on notait mes repas, mes travaux. A tour de
rôle, il invitait, pour me les présenter, les hommes d’État. Il organisa
pour moi le dîner des ministres malhonnêtes, des ministres sots, et
celui des néfastes, dont chaque assistant avait, avec la meilleure
volonté, perdu une administration. Il me montra le monde politique tel
qu’il serait plus tard, distribué dans ses treize cercles. Si bien que
George Duchâtelot, président du conseil, me réclama un jour comme chef
de cabinet. Bolny céda à contre-cœur.
--Je perds un fils, dit-il.
On savait, d’après l’expérience du neveu, qu’il supportait assez bien
cette épreuve.
Libre de tout souci, je voulus alors retrouver, au milieu de mes amis et
de mes maîtres, la place que j’avais quittée voilà quatre ans. Mes
maîtres m’avaient abandonné; ils ne me répondirent que par des
formules:--Nous vous suivons, affirmaient-ils, nous nous réjouissons de
vos succès, nous applaudissons à votre rapide carrière... En somme, ils
ne parlaient que d’eux, et ne me prièrent même pas à déjeuner alors que
je pensais encore valables leurs invitations répétées d’autrefois. Même
accueil chez les maîtres que je n’avais pas connus, chez ceux que
j’avais aimés de loin, poètes ou philosophes, et que je pris cependant
la précaution d’aller voir le dimanche matin, à l’heure où ils savent
libres les collégiens qui les admirent.
--Le maître n’est pas là, me répondit l’un d’eux, derrière sa porte.
Je revins donc vers mes camarades, mais avec plus de crainte. J’eus
honte d’avoir nourri l’idée de me rappeler à eux en leur rendant
service: j’allais tant leur devoir! Je les invitai tous un soir et les
attendis, le cœur battant. Je n’en avais revu aucun. Que pouvaient-ils
penser de moi? Comprenaient-ils que les discours à la République je les
faisais comme je faisais autrefois, dans nos classes, les discours au
préfet et à l’évêque, non par ambition, par désir de paraître, mais
simplement parce que je savais mieux écrire qu’eux tous, plus nettement
penser... Je ne contestais pas à Gontran le pouvoir qu’il avait sur les
chiens, les animaux, j’étais résigné à approcher moins que lui de l’âme
de mon chat... Allaient-ils se précipiter sur mon porto comme sur un
buffet de sénateur? J’étalais mes cigares, mes vins, avec un point au
cœur, ainsi qu’un banquier laisse ouvert son coffre-fort pour tenter un
ami... Allaient-ils seulement venir? Au lieu d’un carton et d’une ligne,
j’aurais dû leur envoyer une lettre, une supplication... On ne met pas
une carte de visite dans une bouteille à la mer!...
Ils vinrent tous. Quelques-uns eurent même l’idée d’amener des camarades
plus jeunes qui ne m’avaient aperçu, au lycée, que par-dessus le mur de
la cour des petits et qui haussaient encore la tête pour me regarder.
Georges et Robert amenèrent leurs femmes, toutes deux belles, l’une
blonde, l’autre brune. Il ne manquait plus que des cheveux roux
vénitiens pour que la place tenue jadis par nos songes fût tenue
maintenant par des personnes vivantes. Tous étaient gais, bien portants.
Il ne resta pas une goutte de porto. Pas un dont la voix eût changé, pas
un geste qui ne fût de notre collège. Je reconnus une épingle de
cravate. Au cou de Gontran, toujours un peu râpé, une cravate. C’était,
de notre ancien vestiaire, à peu près tout ce qui devait subsister au
monde. Ils burent par groupes; ils retrouvèrent chez moi le harnais
enfantin qui les unissait, selon l’humeur de la semaine, par deux, par
trois ou par quatre. Ils partirent vers Montmartre, vers Belleville
comme s’ils prenaient les lignes qui jadis les ramenaient chez eux, aux
vacances, et formèrent, pour rejoindre leur autobus, le groupe de la
ligne d’Issoudun, celui de Guéret, celui de Tours. Gontran, au lycée
déjà solitaire, resta le dernier. Je lui demandai pourquoi il était venu
si tard. Il baissa la tête...
--Je reçois aussi le mardi, dit-il...
J’eus l’impression qu’il jouait mon rôle dans un univers de commis,
d’employés. Je voulus savoir ce qu’il devenait:
--Je ne deviens pas, dit-il. Je suis répétiteur, pour longtemps.
--Tu es marié?
--J’ai une petite amie.
Pauvre Gontran, ce devait être une très, très petite amie! Il lui
fallait rougir maintenant à chacune des questions qui me faisaient lever
la tête. Pauvre âme, qui roulait de l’or, pourquoi fallait-il que la
main-d’œuvre fût en elle si chère! C’est sur Gontran pourtant, plus
encore que sur moi, que j’avais misé jadis nos espérances, sur son
enthousiasme, sur son dédain illimités. C’étaient les formules répandues
à foison dans ses devoirs que j’avais recueillies dans mon
carnet:--Mourir n’est rien, il s’agit de ne mourir qu’une
fois.--Conquérir une ville, sauver un enfant, et mourir... Ou
encore:--Moi, simple lycéen, je regarde le soleil, le vide, la mort, et
beaucoup d’autres choses, en face! Nous l’appelions «roi de Jérusalem».
--Et Jérusalem, Gontran?
--Pardonne-moi, Simon... Il m’est arrivé un grand malheur. Depuis ce
jour-là, je suis mort.
Pas même un enfant sauvé! Je le regardai. Ses ongles, ses cheveux
avaient continué de pousser dans la tombe. Il était hirsute, peu soigné.
Il portait un complet d’alpaga, sur lequel il eût été difficile, en
effet, d’épingler la croix rouge des Croisés, la croix bleue de
Jean-Bart, la croix de Lorraine. Il avait bien définitivement renoncé à
Jérusalem, à Québec, à Metz. Il eût pu suivre tout au plus une croisade
d’enfants, s’occupant à l’arrière-garde du pain et des vivres, dans
l’intendance. Sa vie était dès maintenant encadrée: un brevet périmé. Il
vieillirait dans ce lycée dont il n’avait pu trouver la porte de sortie.
Il serait la risée des élèves, il les entendrait chanter dans les
couloirs des complaintes sur sa cravate,--sur notre cravate,--sur son
amie, sur son enterrement. Puis, un jour, il mourrait vraiment, sans que
sa mort, comme un coup porté à la terre même, amenât sur un coin de
cimetière un afflux de gens éplorés et d’orphelins, et il resterait à
peine de lui quelques souvenirs, quelques hardes, à peu près ce qu’il
resterait de gravier et de sable, sa tombe une fois remplie. Un peu
moins de force, d’indifférence, un peu moins de chance, et j’aurais eu
moi aussi cette vie mortelle. Il partit en levant enfin les yeux, en
souriant, en me disant:
--Nous sommes fiers de toi, Simon, tu es parfait!
Il avait oublié sur la cheminée son gant, son unique gant sans bouton.
Il aurait oublié sa main que je n’eusse point été ému davantage.
* * * * *
... Ce n’était pas tout à fait faux. Je n’étais pas tout à fait
imparfait. J’étais à mon aise dans la vertu. De même que le négligé me
gâtait plus qu’un autre, et que je devais être toujours fraîchement
rasé, fraîchement coiffé, un seul défaut, je le sentais, eût en moi tout
compromis. J’essayais donc de n’en pas avoir. Il est si commode de ne
pas mentir, de ne pas voler pour qui n’a point à justifier de premiers
mensonges, de premières dettes. J’étais mon maître; je n’avais eu à
demander pardon, dans ma vie, qu’aux voisins sur les pieds desquels
j’avais marché. Je pouvais à ma guise m’écarter des gens antipathiques,
des gens cyniques, des malfaisantes gens. Je ne me fis point scrupule de
rappeler en plein repas à un ancien ministre, le même qui supprima
lâchement l’uniforme des gendarmes, qu’il avait désorganisé l’armée.
C’était vrai: il avait fait aussi cela. De même que je vengeais
autrefois mes camarades, je pris à tâche de venger, dans les banquets ou
les salons prétentieux, Poussin, Schumann et Michel-Ange. Le monde est
si fragile que je le pénétrai aisément, sous cette enfantine cuirasse.
Ma transparence, mon désintéressement même intriguaient; les maîtresses
de maison me croyaient également capable de jeter des bombes sur un tsar
ou de faire décapiter le même jour cent anarchistes. Bientôt l’on ne se
moqua plus de ma parole, de sa légère emphase, de mes mots un peu
nobles, qui paraissaient avoir l’accent d’une province restée antique.
Ceux qui avec moi discutaient acceptèrent en réponse mes arguments
somptueux, mes comparaisons parfois un peu éclatantes et un peu lâches;
pêcheurs mesquins et minutieux, ils se mirent à respecter mes filets à
si larges mailles. C’est moi qui dus combattre ma tendance à parler par
métaphores, par paraboles, par prophéties, la grammaire et la poétique
des apôtres... Ne souriez pas, je n’imaginais point les apôtres à mon
image! Ne croyez pas que je fusse orgueilleux! La peine la plus grande
qu’on aurait pu me faire eût été de prouver que mon intelligence était
l’intelligence, ma vertu la vertu. Le reflet de moi que je voyais dans
la vitre lointaine me paraissait tellement plus noble, tellement plus
digne que moi-même. Rien pour moi de flamboyant, de décevant, de
pénétrant dans ma pensée. Rien en moi de cet esprit de finesse qui du
premier regard atteint le cœur à sa plaie, l’ellipse à ses foyers, le
menteur à ses deux yeux. Non! Je comprenais les hommes, comme je
comprenais jadis mes problèmes, en vivant avec eux, en les aimant d’une
amitié déférente et réservée, en pensant à eux la nuit. Parfois, le
soir, en me couchant, j’étais fort encore pour deux jours. J’étais
heureux seulement d’être un de ces mille Français qui assurent les
relations entre quelques académiciens et quelques familles bourgeoises,
entre les auteurs classiques et les sentiments journaliers, et qu’on
peut prendre comme exemple ou référence, sans être obligé, comme le font
les juifs, de recourir tout de suite à Jésus ou à Spinoza:
--Sois juste, comme Simon!
--Tiens-toi droit, comme Simon!
--Dis toujours ce que tu penses et ne fume pas, comme Simon!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je fus donc indigné qu’un jour, où j’avais blâmé ses mensonges à la
Chambre, Duchâtelot me reprocha de l’envier. Je frémis. J’eus soudain le
désir de lui crier pourquoi je ne l’estimerais, pourquoi je ne
l’envierais jamais! Un défaut épouvantable sévissait à cette époque sur
les ministres et sur Duchâtelot le premier. Ce qui est le seul but de la
vie était bafoué par lui, peut-être ignoré. Il vivait avec ce que je
croyais le rebut, l’opprobre du monde. Une moitié de lui était
flétrissure et honte. Enviable! Il avait une femme méchante, corrompue
et laide!