--Debout Simon! On peut écouter debout les derniers conseils de son
père. Écoute et retiens: je te ferai répéter.
Je me levai.
--Inutile, Simon, de t’encourager au travail. Ou tu travailleras, ou tu
te passeras de pain. Cela est ton affaire et je ne m’en mêlerai plus.
S’il te plaît de mourir au pied d’une borne kilométrique, couvert de
haillons, libre à toi... Regarde-moi, Simon! Laisse ces noix.
Je regardai.
--Tu entres dans la lutte avec une chance incroyable. Je t’envie! Pas de
charge: je suis toute ta famille. Pas de tare: ton grand-père était
paysan; il n’y a eu entre lui et toi ni comptables, ni perruquiers, ni
maquignons. Ton nom, tu peux en faire ce que bon te semble; il est neuf;
il n’a jamais figuré sur une enseigne, ni sur le papier où sont
enveloppées les côtelettes. Félicite-toi de tous ces privilèges et pose
cette pomme.
Je posai la pomme.
--Voici donc mes derniers conseils! Ne t’imagine pas, parce que tu es
boursier, devoir rien à personne. Tu es l’égal de tous; fais-le sentir
aux camarades riches, en les dédaignant. Obéis à tes maîtres,
révère-les, admire-les; mais le jour où tu les sentiras injustes à ton
égard, le jour où ils favoriseront un moins digne que toi, un cancre, un
fort en thème,--réclame! Réclame, et pose cette pêche. Avant tout,
Simon, sois digne. Quand tes professeurs te prieront de bourrer le
poêle, d’ouvrir la fenêtre, d’essuyer le tableau, refuse sèchement; ils
n’y reviendront pas. Tu ne vas pas au lycée pour doubler le concierge.
Tu le sais pourquoi tu vas au lycée?
Je le savais. Pour faire des études parfaites. Pour devenir préfet,
ministre.
--Tu vas au lycée pour ne pas perdre tout à fait ton temps. Chaque soir
dans ton lit, répète-toi que tu peux devenir Président de la République.
Le moyen en est simple; il suffit que tu sois le premier partout; et tu
l’as bien été jusqu’ici. J’ai terminé. Répète.
--Ce n’est pas la peine, père, j’ai compris.
--Suis-je ton père? Vas-tu répéter?
--On répète des leçons.
--Voilà l’enfant pour lequel je me suis tué! Regardez ces petites
mâchoires, ce petit front. Nous allons voir de nous deux quel est le
plus entêté!
Nous voyions seulement, d’habitude, quel était le plus fort. Déjà
j’étais chez moi barricadé. J’achevai ma malle, puis je fis l’ordre dans
ma chambre. J’effaçai toutes mes traces, je remis tous les meubles aux
places où je les avais découverts voilà dix ans. Malgré la surveillance,
j’étais parvenu à écarter mon lit de la cloison suffisamment pour
m’endormir, à ma guise, dans un sous-marin, sur un radeau, dans une île.
Je supprimai tout océan, je repoussai le lit contre le mur. L’enfant
moins téméraire qui m’y succéderait pouvait s’étendre sans risquer la
tempête et la mort. Pour le cas où jamais je ne reviendrais, je ne
voulus laisser, par orgueil, que les empreintes d’une grande
personne,--une carafe, un encrier, un buvard avec ses marques, et
j’enfermai tous les jouets dans un placard, dédaignant sans remords les
favoris même auxquels j’avais juré qu’ils m’escorteraient dans la
vie.--Un poulet qui change de basse-cour ne doit pas arracher toutes ses
plumes, recommandait mon livre de _Lectures pratiques_ au chapitre des
Émigrants. Mais je dédaignai ses préceptes. Ni la faim, ni le vertige ne
m’effrayaient aujourd’hui. Je rouvris ma malle pour en retirer
d’inutiles pots de confitures, d’inutiles jerseys et la vieille montre
sans rouages. Dans le monde où j’entrais maintenant, il faut une montre
qui marche, une montre de bataille, ou s’en passer. Je ne gardai que mes
compas, que ma boussole, que les vêtements indispensables pour une
expédition au pôle, à l’équateur,--le trousseau, en un mot, requis par
les économes du lycée. Il ne resta plus de moi, au bout de cinq minutes,
qu’un enfant dépouillé de ses ordres étrangers, de sa machine à
dessécher la mer, de ses canons, qu’un garçon décidé à tout, avec douze
mouchoirs, six chemises de madapolam et un béret,--qu’un mousse, en
somme, qu’un fils d’Iroquois, qu’un orphelin.
Mon père alors m’appela:
--Viens voir tes professeurs, Simon!
Je les vois encore, ils venaient me dire adieu. Je ne les vois bien
qu’aujourd’hui. Eux toujours en guenilles, je les vois soudain avec des
cravates blanches, des rabats en dentelle, des chaussettes de soie.
C’est là effet de la reconnaissance, sans doute, mais que ne leur
dois-je pas? Au village, puis au lycée, je n’ai trouvé pour me protéger
et m’instruire que des êtres parfaits. Jusqu’à ce que je fusse devenu
moi-même un homme, l’occasion m’a été refusée de connaître un homme
méchant, menteur ou envieux. Je pensais que l’hypocrisie, la vanité, la
lâcheté étaient des défauts d’enfants. Mes deux maîtres étaient
justement trop modestes, trop parfaits, tous deux avaient vu leur vie se
briser au départ et ils m’avaient avoué et remis, à moi si jeune, et
pour en faire ce que je voudrais, toutes leurs pauvres ambitions. Le
premier, gloire du séminaire, avait un jour quitté les ordres pour
épouser une laveuse. Trois années il avait cassé les cailloux, puis scié
le bois, puis vendu le cresson, les cèpes. Il se rapprochait peu à peu
de la forêt, du vagabondage, quand le maire l’avait sauvé.--Une commune
libre-penseuse s’honore, avait écrit le maire, de ramasser ce que Dieu
rejette; et il l’avait nommé trésorier de l’hôtel de ville. Mon père lui
proposa de me donner chaque après-midi, pour un franc, une leçon de
quelques heures. J’avais huit ans. La séance dura bientôt pour le même
prix jusqu’au soir. Mes devoirs corrigés, il s’établissait dans le
fauteuil, s’étalait, éternuait sans priser, le tabac coûtant cher, et me
confiait tout ce qu’il n’avait pas eu le cœur de révéler à ses trois
fils, apprentis boulangers tous trois, ou à sa fille, pauvre idiote,--un
peu de philosophie, pour que je n’arrive pas à dix ans sans savoir ce
qu’est l’âme, un peu d’anatomie, pour que je ne connaisse mon petit
corps qu’en raison d’un corps parfait. Il me parlait aussi des quatre
éléments: du feu, qui sous certains Grecs créait le monde; de la terre,
qui n’existe peut-être pas, qu’on touche là, mais qui sans doute est
ailleurs; de l’eau, sorte d’air liquide; de la mer, dont il m’expliqua
le flux, quand soudain ses abîmes se gonflent d’air, le reflux, quand la
lune attire les flots vers le centre de sa masse. Il réservait justement
la lune et l’air pour l’été, il préparait déjà sur sa carte du ciel les
excursions nocturnes pour lesquelles il s’était acheté, folie, une
pèlerine doublée de soie, quand mon père crut remarquer qu’il me donnait
l’accent tourangeau. C’est le plus faible accent de France. Mon père le
jugea trop fort pour son fils, et me confia à l’instituteur... Le
magasin, par chance, reprit le capuchon...
L’instituteur n’avait pas d’accent, mais il n’avait pas de voix. Je ne
l’ai jamais vu qu’essoufflé, enroué. Toujours bancal aussi, toujours
boiteux, toujours gaucher. Premier dans tous ses examens écrits, il
n’avait eu qu’à paraître, à l’oral, pour être refusé. De plus, il était
ridicule, car il affectait d’être homme de sport: à tout propos il
courait au pas gymnastique suédois, selon les manuels officiels; il
sautait à pieds joints chaque menu obstacle, un journal, un chapeau
tombé,--le sien presque toujours. Mais il m’entraîna à passer tous les
oraux qu’il avait manqués dans sa vie. L’oral de Saint-Cyr,--avec toutes
les dates de l’histoire du monde, et y compris, en dépit même du
programme, les peuples d’Orient; y compris, combien je lui en sais gré!
ces Hindous qui jadis envahirent l’Europe, escortés du chien et de la
poule, et portant sous leur bras, comme un simple Français devait le
faire dans un chapeau du cèdre, qui le plant du pêcher, qui le cerisier,
qui la rose.--Il faut que chaque année depuis l’an 1200 vous dise un
fait précis, m’expliquait-il. Pour les jours nous avons l’éphéméride...
D’ailleurs il m’apprenait par ruse des extraits de l’éphéméride...
L’oral du concours des employés de l’hôtel de ville de Paris,--pour
lequel (je n’ai jamais compris le lien entre Paris et cette faune), il
m’enseigna le poids, l’ossature, le nombre des griffes, des ailerons de
tous les monstres préhistoriques que l’abbé ne semblait connaître que de
vue... L’oral des candidats météorologistes en Tunisie,--qui consistait
à répéter que nous vivions sous un régime parfait, et à nous féliciter
de notre siècle, de notre pays: la France était par excellence la
contrée où toute faute, tout mérite est estimé et payé à sa valeur. On
n’y torture plus: chacun avoue de bon cœur ses crimes. On n’écartèle
plus: on guillotine. Quand un pauvre vole un pain, les spectateurs
conspuent la boulangère et font une collecte. Grâce aux associations
amicales règne la liberté, presque partout l’amitié; la France est le
pays des amis; le vin, le doux climat les encouragent... L’oral de la
Surveillance des hospices de Lyon,--pour lequel on exigeait toute la
géographie: mon maître ne mentionnait d’ailleurs de nos villes que leurs
richesses, leurs gloires; sur son atlas, à partir de vingt mille
habitants, pas une cité qui ne devînt, marquée de rouge, de bleu, de
jaune, un joyau, comme sur les cartes d’albâtre qu’échangent les rois
dans les expositions; il ne détestait pas les départements limitrophes
du nôtre, et quand je diminuais à dessein leur population, il
rectifiait... L’oral des pointeurs des Établissements de l’Inde, redouté
pour ses questions d’histoire, et, en histoire, il se garda de me dire
qu’Alexandre buvait, que Jean Bart savait à peine signer son nom, qui
n’était pas d’ailleurs Jean Bart. Quand un homme connu dénouait un nœud
gordien en le tranchant, faisait tenir un œuf debout en le cabossant, il
trouvait cela génial, il s’extasiait. Mais il me dissimulait jalousement
tout ce qui eût pu excuser le connétable de Bourbon, ou Grouchy, ou
Bazaine. De sorte que je partais pour le lycée avec les armures de tous
mes héros fourbies à neuf et celles de mes traîtres vernies de noir.
Tels étaient les deux maîtres venus pour m’embrasser, mais, intimidés
par mon père, c’est à lui qu’ils souhaitèrent heureux voyage, c’est à
lui qu’ils dirent adieu. Je les vois, ô ma Jeunesse, avec de grands
manteaux pourpres, avec des douillettes à crevés, des boucles d’or! Puis
ils partirent, d’un pas affairé mais au hasard, l’un vers le bourg, pour
monter, l’autre vers la campagne, pour descendre. Ils ne m’embrassèrent
pas. L’un rencontra la diligence à vide, cent mètres plus haut, et
l’autre, cent mètres plus bas, voulut en vain m’apercevoir parmi les
vitres miroitantes. Ils ne m’ont jamais écrit non plus, ils ne m’ont
rien légué à leur mort, et les trois garçons boulangers se partagèrent
l’herbier, les papillons. Les professeurs sont égoïstes, je n’étais pas
tout pour eux.
--En route, dit mon père. Ton trajet est simple. Laisse-toi aller.
Je me laissai aller, la voiture me débarqua juste avant la nuit dans une
petite ville d’où une carriole me conduisit à un bourg, et un cabriolet
à une gare perdue. Je ne m’effrayais pas de voir qu’aller vers la vie et
l’humanité c’était aller vers des régions de plus en plus désertes dans
des voitures de plus en plus petites et hautes. Il pleuvait. Je ne m’en
tourmentais que pour ma malle sous l’averse et je ne m’habituais point à
l’idée que les voyageurs dussent se séparer de leurs bagages. Le petit
train me déposa dans une sous-préfecture: si je n’avais été qu’au
collège et non au lycée, si j’avais été de moitié moins ambitieux, mon
voyage était terminé. Il fallut changer une fois encore et attendre deux
heures dans la salle sans feu où un soldat me fit boire du vin afin
d’arrêter mes larmes et m’enveloppa de son cache-nez pour que mes dents
ne claquent pas. Il m’a dit son nom, son matricule; je les ai sur un
carnet. Dans le train direct, vers minuit, à défaut d’autres fantassins,
il me confia à un wagon d’artilleurs. Je dus me tenir debout, car ils
étaient étendus sur les banquettes et ne bougeaient pas. Tout bruissait,
tout résonnait; j’avais l’impression de venir au lycée par un tunnel. Il
était une heure et non minuit trente quand j’arrivai: je ne pouvais me
consoler de ces trente minutes gâchées. Je ne savais pas que les trains
parfois sont inexacts et je me croyais la victime de leur premier
retard. Par bonheur, ma malle était déjà au pied de mon lit, où je pus
monter grâce à elle. J’en redescendis pour compter les chemises, mais
pas une ne manquait, et ce n’est pas cette nuit-là encore que je connus
le désespoir...
* * * * *
Mon lycée, de briques et de ciment, était tout neuf. A tous les étages,
la clarté, l’espace, l’eau. D’immenses cours sans arbres. D’immenses
dortoirs dont les fenêtres donnaient sur le terrain d’une caserne. Au
lever, en voyant au-dessous courir et manœuvrer ces uniformes, on avait
l’impression qu’après la classe au second étage, après l’étude au
premier, à midi l’on sortirait soldat. La sonnerie du clairon au réveil
et au couvre-feu, une demi-heure avant notre lever, une demi-heure après
notre coucher, encadrait la journée d’une marge, d’un temps neutre et
libre pour lequel nous réservions nos gambades, nos folies. Je trouvai
tout en abondance: dans mes rêves les plus heureux, ce que j’avais juste
imaginé, c’était le lycée. Les poêles ronflaient à rouge. Chaque étude
possédait des dictionnaires historiques, sa bibliothèque, son atlas.
J’eus le jour même trente volumes, sur lesquels j’écrivis mon nom; j’eus
d’un seul coup vingt professeurs.
Travail, cher travail, toi qui terrasses la honteuse paresse! Travail
d’enfant, généreux comme un amour d’enfant! Il est si facile, quelle que
soit la surveillance, de travailler sans relâche. Au réfectoire, alors
qu’on distribuait les lettres, j’en profitais, puisqu’on ne m’écrivait
jamais, pour relire mes cahiers. Le jeudi et le dimanche, pour éviter la
promenade, je me glissais à la Permanence. Ce nom vous plaît-il autant
qu’il me plaisait: travail permanent, permanente gloire! Dans les
récréations il suffisait, sans même dissimuler son livre, de tourner
lentement autour d’un pilier selon la place du répétiteur qui faisait
les cent pas. Je me levais chaque matin à cinq heures avec joie, pour
retrouver, dans mon pupitre, le chantier de mes thèmes, mes feuilles de
narration éparpillées, mais déjà portant leur numéro, comme les pierres
d’un édifice. Le jour était souvent gâché par la vaccination, la
gymnastique, mais toujours il restait la nuit. Je me couchais,
j’attendais. La caserne était endormie. Les clairons des sociétés
civiles qui s’exerçaient dans les prairies voisines, sonnant à cette
heure, sans dignité, la soupe ou la visite, se taisaient enfin...
J’attendais. Je savais que la journée, avant de s’évanouir, me
laisserait la solution du problème, qu’elle ne mourrait pas sans
dévoiler le sens de la phrase latine la plus mystérieuse à cet enfant
silencieux et nu, sans langage, sans tunique, qui pouvait être aussi
bien un enfant romain, un enfant toscan. Je savais que les fautes
d’orthographe oubliées devaient apparaître sur le mur, en caractères
géants, que les barbarismes bossus, les solécismes émaciés, envoûtés
dans le grec pur et ferme de mon thème, allaient s’en dégager et,
grimaçants, se laisser prendre, les gallicismes revenir vers moi,
déconfits, en tenue française, de leur équipée aux mondes antiques. Il
ne me restait bientôt plus que des cahiers apaisés, des devoirs lisses,
une mémoire soumise; je pouvais, sans scrupule, me livrer à tous les
rêves qui se pressaient maintenant autour du seul élève éveillé et ne
pouvaient plus pénétrer que par moi dans le cœur de la nuit... Onze
heures! Le veilleur passait; il n’y avait, contre sa lanterne, contre sa
tournée aveuglante, que les ombres fuyantes des quatre colonnes de
fonte, que quatre demi-secondes d’ombre. Il s’arrêtait devant mon lit,
soupçonneux, je retenais mon souffle, je ne réfléchissais pas que les
dormeurs eux aussi respirent et qu’ainsi, s’il était bon veilleur, il ne
pouvait que me croire mort.
Chers professeurs, les amis de la concorde, qui vous êtes pourtant
rangés à mon côté contre le censeur, et m’avez sauvé quatre fois de son
conseil de discipline. Ce n’est pas seulement parce que j’étais toujours
premier; il faut que toute classe ait son premier, comme elle a son
dernier, et son menteur, et celui aux jambes maigres qu’on appelle tombé
du nid. Mais je me rendais compte qu’ils estimaient plus encore que le
labeur, l’aisance de l’esprit, l’indépendance. J’étais respectueux sans
humilité, zélé sans zèle. J’avais une écriture haute, nette, des cahiers
à double marge, de sorte que la correction n’y devenait pas une tache
infamante, mais la variante, mais un appendice. Je ne demandais jamais à
répondre, mais interrogé, je me levais, et tout droit, et je ne feignais
pas de m’asseoir sur l’encrier de la table voisine. Libéraux, ces hommes
avaient de la reconnaissance envers cet enfant libéral. Ils ne me
tinrent pas rigueur de ne jamais m’attarder à leur chaire, la récréation
sonnée; de ne jamais accepter leurs invitations pour le dimanche, comme
si j’étais le perpétuel invité de mes camarades... Ils m’estimaient.
--Simon, me dit l’un d’eux, vous qui êtes la conscience de la classe...
Ils me chargeaient donc de décider tout ce que tranche une conscience,
s’il fallait reculer la composition, ouvrir la fenêtre, si Tibulle
vraiment l’emporte sur Properce. De mon côté, dans les moments
critiques, je leur prêtais tout mon appui; je faisais en sorte
qu’expirât sur moi, par une réponse brillante, par une condamnation
improvisée de l’amour de Didon pour Énée, la mauvaise foi des
inspecteurs d’académie, des inspecteurs généraux. Je leur offrais les
souvenirs de départ, que j’ai choisis les sept années, j’y songe trop
tard, parmi des objets qui se complétaient, comme s’ils étaient destinés
à la même personne. A part le cendrier, qui recueille encore des cendres
à Tarbes, je crois d’ailleurs que tout entier le nécessaire de fumeur,
aujourd’hui, se retrouve à Paris, dispersé dans les cinquièmes autour de
Rollin et de Chaptal. Je n’étais point ingrat; je quittais les rangs
pour saluer le maître de l’an passé, je me tournais avec complaisance
vers le maître de l’année prochaine; je saisissais l’occasion de lui
rapporter au milieu de sa classe une Andromaque ou un Britannicus par
lui prêtés; il me reconnaissait, il me disait un mot aimable sur Racine,
il me faisait un sourire d’entente:
--Vous êtes un peu notre bien, Simon.
Un peu; pas beaucoup. J’appartenais à mes camarades. Je n’avais point de
sentiment qui ne pût s’épanouir à l’aise dans les limites de ma classe.
La classe précédente était déjà si vieille, si vulgaire; elle avait
laissé rider sur elle nos enthousiasmes, notre science; il nous fallait
la chasser devant nous, à chaque fin d’année, comme un serpent chasse sa
peau;--la classe inférieure si enfantine, si brouillonne, si dégingandée
dans nos défroques. Deux autres générations en somme. La nôtre était
plus robuste aussi, plus habile à la course, à la lutte, et j’en étais
le plus rapide, le plus fort. Notre file éclipsait les plus anciennes
files quand nous partions pour la promenade, les deux mêmes élèves
toujours en tête, comme s’il eût fallu des guides attitrés pour suivre
l’unique avenue, et c’était aussi mes deux meilleurs amis, comme s’ils
conduisaient pour moi: Gontran, inégal, paresseux l’été, qui, par un
devoir raturé, inachevé, parvenait à un quart de point, dans les
compositions finales, de ma copie parfaite,--avec Georges, qui ne savait
que dépeindre les forêts, et dans toute narration parvenait à glisser la
description d’un taillis, ou d’un étang entouré de futaies, à la rigueur
d’une oasis. Nous étions aussi plus unis que dans toute autre classe; il
est ainsi des générations où ne vit aucun hypocrite, aucun espion.
Chacun de nous avait un ami qui sortait avec lui de l’étude si le
répétiteur le mettait à la porte. Unis dans les périodes de révolte où
nous nous enivrions du souvenir de toutes les émeutes historiques,
celles de Prague, celles du lycée de Nantes,--crises où nos camarades se
reposaient sur moi du soin de les venger, et c’était fait le soir même.
Époque héroïque où nous étions persécutés par le censeur, qui interdit
finalement les billets échangés entre élèves des grandes et des petites
cours. Le lendemain de son arrêt, il eut l’imprudence de venir assister
à notre classe d’histoire. C’était un ancien cuirassier qui avait chargé
à Reichshoffen. Interrogé sur le bassin du Danube, j’affectai de parler
des pays annexés. Il m’interrompit brusquement:
--Vous ne bavarderiez pas à tort et à travers de l’Alsace, fit-il, si
vous saviez ce que c’est.
Je me tournai vers lui.
--Ce que c’est? C’est une province que nos pères ont perdue.
Il était à cheval sur sa chaise; il l’agita. Il releva d’un geste son
haut de forme qu’il avait posé, ainsi qu’on pose son casque, contre un
pied de la chaise: il allait charger. La classe trépignait. Le
professeur tenta de détourner l’orage vers une contrée lointaine...
--Parlez-moi du Soudan, de son avenir...
Mais d’une voix déplorable je déniai tout avenir à nos colonies... Ce
qui manquait à la France, ce n’était pas le caoutchouc, les arachides,
c’était le houblon, les filatures, c’était les cigognes. Le censeur se
dressa, tout pâle. Il étendait déjà vers moi sa main desséchée, cette
main qui eût interdit à Pylade de répondre à Oreste, à Schiller d’écrire
à Gœthe;--mais le tambour de la récréation roulait devant notre porte et
ma génération en profita pour sortir avec les honneurs de la guerre, au
grand galop.
Unis dans les trimestres où le travail devenait, sans qu’on sût
pourquoi, une griserie. Toute notre troisième, par exemple. Le
professeur titulaire était mort pendant les vacances, comme meurent tant
de professeurs, et dans sa chaire la classe trouva un nouveau maître
plus jeune, fils de professeur lui-même, imberbe et chétif, né au cours
d’une année scolaire sans doute. Il venait en disgrâce d’un lycée où ses
élèves l’obligeaient à ne marcher qu’entre deux lignes tracées à la
craie entre son fauteuil et son tableau, et pendant les éclipses de
soleil brûlaient sa chaise pour noircir des verres. Incertain d’abord,
tout inquiétude et tout espoir, essayant de lire sur nos visages si nous
étions trente disciples ou trente bourreaux, nous tournant à dessein le
dos, courage suprême, pour voir comment nous en profiterions. Plusieurs
d’entre nous, sur le modèle des cow-boys qui laissent, pour tirer, leur
revolver dans le veston, claquaient des doigts les mains dans les
poches. Il frissonnait sans se retourner, secouant des épaules ces
balles anonymes. Mal habillé, mal renseigné, il me traitait sans
déférence et je trouvais un grand charme à cet incognito. Je l’attendais
au concours d’ouverture. Il osa, ce jour-là, nous donner un sujet
sentimental: l’amour d’Orphée et d’Eurydice. Il jouait toutes ses
cartes: il voulait sortir de la composition déconsidéré ou admis.
C’était le matin, je fus inspiré, je composai un poème du moyen
âge.--Las, Orphée! disait Eurydice. Aimable Orphée! Doux ménestrel. Le
roi d’Outopia me veut. Je vous veux, et ne veux rien autre!... Orphée se
lamentait dans la même langue correcte et mesurée, s’accompagnant, lui,
sur la viole. Le lendemain, notre maître arriva avant l’heure, les joues
rouges; sans attendre les leçons il lut aussitôt ma copie, et celle de
Gontran, qui avait fait d’Eurydice une amie de Louis XV, d’Orphée un
comte bourguignon. Il lut celle de Gratien, où Orphée était un Persan,
celle de Georges, qui intervertissait les rôles et laissait enlever
Orphée, dans une clairière, naturellement, par les femmes de Bactriane.
Chacun de ces devoirs était pour lui une déclaration d’amitié, de zèle.
Chacun sous un masque, nous nous engagions pour un an à la fantaisie
qu’exigent les humanités; nous nous engagions à être originaux, à être
une classe où l’on ne copiait point et, de ce jour, il vécut à l’aise.
Il se retourna sans péril vers sa chère troisième qu’il ramenait enfin
de l’enfer. Encore au large dans sa liberté, il allait vers le tableau
par des détours infinis, longeant les fenêtres. Il goûtait à chaque
heure la joie de nous trouver attentifs, et, en fait de voluptés
classiques, déjà trop avertis. Il nous tendait à dessein des pièges
pervers dans lesquels eût donné peut-être toute autre classe, mais, en
vain: nous savions toutes les expressions ambiguës, nous connaissions
toutes les effigies marquées au revers du mot le plus usé...
--Comment se fût appelé, sous Louis XIV, un gentilhomme austère,
puritain, mais d’esprit libre?
--Un libertin! criait la classe.
--Et La Fontaine, qui ne croyait pas?
--Un mécréant!
Il flattait le lyrisme de nos narrations, nous modérant à peine quand
nous comparions le profil d’une colline à la ligne d’un jeune sein. Il
accepta notre mode des dialogues, car dans nos devoirs, fatigués de
s’écrire, les auteurs célèbres, désormais, se parlèrent. Molière et
Racine, Figaro et Scapin, Hérodote et Chateaubriand eurent enfin, sur un
terrain neutre semé d’asphodèles, l’explication que tant de faux amis et
de siècles avaient différée. Entrevues qui n’aboutissaient pas toujours,
comme celle de Victor Hugo et de Napoléon III, de Médée et de Jason. De
même qu’en géographie, pour étudier la moindre Cévenne ou le moindre
Puy, nous dessinions toujours à son côté la coupe de l’Himalaya, nous
mesurions ainsi à leur plus grande échelle,--Prométhée pour l’audace,
Bayard pour l’honneur,--chaque homme, chaque sentiment. Chacun de nos
petits héros, à l’autre bout du temps, eut, pour l’équilibrer, le plus
illustre contrepoids. Les grands hommes pour nous n’existèrent plus
guère que par couples, et maintenant encore j’appelle difficilement une
ombre solitaire du champ où nous les avons couchées par deux, Grisélidis
près d’Andromaque, Bérénice près de Mancini. A Napoléon lui-même, dans
son île, ainsi que l’on fournit au lion en cage son caniche, nous
accordions un petit général blessé, Philoctète, Bélisaire. Ou encore le
Sphynx d’Égypte trouvait devant lui un Sphynx vivant, et tous deux se
confiaient, interrompus par les plaintes des Colosses,--seules les
Pyramides se taisaient en somme cette nuit-là dans la vallée du
Nil,--qu’un jour, sur le bord d’un fleuve pacifique et sinueux, ces
Gaulois hirsutes et bruyants, subitement rasés, ou à peu près,
subitement les plus polis, entreprendraient de rebâtir les sept
merveilles du monde, un phare d’Alexandrie en fer ajouré, des jardins
suspendus sur des buttes, un Panthéon, un Odéon...
Cinq ans, six ans passèrent ainsi, la durée d’une croisade, la durée de
la Révolution; les arbres plantés à mon arrivée dans les cours avaient
déjà toutes leurs feuilles. Si ma vie devait s’écouler à cette vitesse,
j’avais devant moi l’éternité. Enfant, l’on profite de l’immortalité la
plus passagère. J’étais patient, consciencieux, minutieux comme ceux qui
sont assurés de vivre cent ans. Je conservais mes vers latins pour les
relire vers 1980, dans mon extrême vieillesse, mon discours en prose
rythmée sur les émeutes pour le remettre en 1930 à mes fils, en 1948 à
mes petits-enfants. Je ne me hâtais pas, je n’apprenais à connaître
chaque année que les auteurs du programme, à l’exception des auteurs
étrangers, tous égaux en inutiles familiarités, en lyrisme sans âge,
dont on pouvait lire sans progression l’œuvre éparpillée au hasard par
l’économe dans les bibliothèques, Camoëns en sixième, Byron en septième
étude. Je ne sortais jamais, je recevais peu de lettres; c’était
l’époque où l’on modifiait tous les six mois la vignette de nos
timbres-poste: il est des modèles que mon père ne trouva pas le temps
d’employer. Enfin, en rhétorique, le vieux siècle s’effondra, au milieu
d’une année scolaire, au milieu d’une semaine, malgré l’empereur
d’Allemagne, vous vous rappelez, qui voulait le soutenir encore un an.
Tous ceux qui n’avaient été jusque-là pour notre classe que de proches
aînés, Lamartine, Michelet, Hugo, passèrent le second cercle du Styx. Je
me dégageai d’eux. Je renonçai, par des généalogies fictives, à me faire
le cousin de Vigny, le petit-fils de Chateaubriand... Ce fut une tente
qui s’abattait et ensevelissait tous nos aînés. Mais, tout seuls, nous
n’avions pas peur...
Six ans, sept ans... Au séminaire, j’aurais déjà connu les recoins les
plus chers de l’humilité; au prytanée, aimé la discipline. Toujours
orgueilleux et sauvage, dans mon lycée qu’avais-je appris? Que devais-je
à ces professeurs qui, demain, me donneraient eux aussi leurs derniers
conseils et me prieraient de regarder en face leurs yeux sincères,
difficiles à joindre, rapetissés par le lorgnon?
Je leur devais une vie large, une âme sans bornes. Je leur devais, en
voyant un bossu, de penser à Thersite, une vieille ridée, à Hécube; je
connaissais trop de héros pour qu’il y eût pour moi autre chose que des
beautés ou des laideurs héroïques. Je leur devais de croire à
l’inspiration;--à des chocs, à des chaleurs subites qui me
contraignaient, en cour ou en classe, un oiseau divin me coiffant, à
graver sans délai sur l’arbre ou le pupitre mon nom en immenses lettres.
Je leur devais de croire à ces sentiments qu’on éprouve au centre d’un
bois sacré, d’une nuit en Écosse, d’une assemblée de rois,--à
l’effusion, à l’horreur, à l’enthousiasme. Je croyais,--j’y crois,--aux
saules, aux harpes, aux palmes. Je croyais, comme toute ma classe, au
génie, et le talent pour nous ne comptait pas; qu’était le talent de
plus qu’une facilité, de plus qu’un don? Fénelon, Ronsard avaient du
talent, j’avais du talent. On dédaigne ce qui n’est que talent, en
province! Mais nous savions par cœur tous les vers, toutes les ripostes
sublimes. Douce chose que le sublime, pour un enfant qui lit, ses
devoirs terminés, dans l’étude mal éclairée, grondant l’orage; chacun de
nous avait sur un carnet tous ces distiques qui reluisent soudain dans
la tirade comme un double échelon d’argent; ces phrases qu’une forme de
fer maintient tendues depuis des siècles au-dessous d’un langage
desséché; tous ces mots dédaigneux de vaincus à vainqueurs, de martyrs à
leurs épouses, qui vous donnent soudain des os en ivoire, des ongles
coiffés d’or, des yeux piqués de rubis; tous les débuts de vers que
l’indignation, la mort, le désespoir du héros interrompent et d’où l’on
peut secouer, comme d’un marbre un raccord de plâtre, le second
hexamètre. Mais le sublime a je ne sais quoi de bestial, d’impitoyable;
je lui préférais le génie. Je devenais caressant et paresseux dès que je
pensais au génie. Une crème naissait sur ma pensée, sur mon front ma
première ride. Pourquoi mon père, dans un éclair de folie, n’avait-il
pas fait une statue, une découverte? Il eût suffi d’une semaine! Ou
pourquoi n’avais-je pas un grand-père de génie, qui m’eût donné,
désormais annulé du tirage des noms illustres, breloque immortelle, son
nom pour prénom,--et qui m’eût porté mon chocolat au lit, et m’eût fait
prendre des cachets, et devant lequel j’eusse toussé sans rhume, pleuré
sans chagrin, pour voir s’inquiéter, pour voir s’assombrir les yeux, le
front de ce visage, de ce buste...
J’achevais ma rhétorique, quand un proviseur de Paris m’offrit son
lycée. J’hésitai. Paris? Bien peu m’importait alors que l’on plaçât
autour de ma classe trois millions de gens en plus. Mes maîtres
s’étonnèrent de mon indifférence et m’obligèrent à les abandonner; ce
fut, cette fois, sa famille qui contraignit l’enfant prodigue au départ.
Lycée ingrat qui m’avait déjà trouvé un successeur, un élève de
cinquième au teint jaune, aux yeux bridés, au nez camus que nous
appelions le grand lama. Mais il avait l’âge du lama qu’on proclame;
j’avais l’âge du lama qui disparaît, et je partis. Il était temps, et,
après tout, je n’avais plus rien à faire dans cette ville. J’y étais
venu souder à moi le passé des grands hommes, des petits hommes, de
l’univers. C’était fait, solidement fait. Il faudrait que l’avenir tirât
bien fort sur moi pour m’en détacher. Cela ne m’avait coûté, et encore,
que le passé d’un enfant...