LE JOUEUR D'ÉCHECS DE MAELZEL

Aucune exhibition du même genre n'a jamais peut-être autant excité

l'attention publique que _le Joueur d'échecs_ de Maelzel. Partout où

il s'est fait voir, il a été, pour toutes les personnes qui pensent,

l'objet d'une intense curiosité. Toutefois la question du _modus

operandi_ n'est pas encore résolue. Rien n'a été écrit sur ce sujet qui

puisse être considéré comme décisif. En effet, nous rencontrons partout

des hommes doués du génie de la mécanique, doués d'une perspicacité

générale fort grande et d'un rare discernement, qui n'hésitent pas

à déclarer que l'automate en question est une _pure machine_, dont

les mouvements n'ont aucun rapport avec l'action humaine, et qui est

conséquemment, sans aucune comparaison, la plus étonnante de toutes

les inventions humaines. Et cette conclusion, disons-le, serait

irréfutable, si la supposition qui la précède était juste et plausible.

Si nous adoptions leur hypothèse, il serait vraiment absurde de

comparer au _Joueur d'échecs_ tout autre individu analogue, soit des

temps anciens, soit des temps modernes. Cependant il a existé bien des

automates, et des plus surprenants. Dans les lettres de Brewster sur la

_Magie naturelle_, nous en trouvons une liste des plus remarquables.

Parmi ceux-là, on peut citer d'abord, comme ayant positivement existé,

le carrosse inventé par M. Camus pour l'amusement de Louis XIV, alors

enfant. Une table, ayant quatre pieds de carré environ, était placée

dans la chambre destinée à l'expérience. Sur cette table était posé un

carrosse long de six pouces, en bois, et traîné par deux chevaux faits

de la même matière. Une glace étant abaissée, on apercevait une dame

sur la banquette postérieure. Sur le siège un cocher tenait les rênes,

et par derrière, un valet de pied et un page occupaient leurs places

ordinaires. M. Camus touchait alors un ressort; immédiatement le cocher

faisait claquer son fouet, et les chevaux marchaient naturellement le

long du bord de la table, traînant le carrosse derrière eux. Étant

allés aussi loin que possible dans ce premier sens, ils opéraient

brusquement un tour sur la gauche, et le véhicule reprenait sa course à

angle droit, toujours le long du bord extrême de la table. Le carrosse

continuait ainsi jusqu'à ce qu'il fût arrivé en face du fauteuil occupé

par le jeune prince. Là, il s'arrêtait; le page descendait et ouvrait

la portière; la dame mettait pied à terre et présentait une pétition

à son souverain, puis elle rentrait. Le page relevait le marchepied,

fermait la portière et reprenait sa place; le cocher fouettait ses

chevaux, et le carrosse retournait vers sa position première.

_Le Magicien_ de M. Maillardet mérite également d'être noté. Nous

copions le compte rendu suivant dans les _Lettres_ déjà citées

du docteur Brewster, qui a tiré ses principaux renseignements de

l'_Encyclopédie d'Édimbourg._

«Une des pièces mécaniques les plus populaires que nous ayons vues

est le _Magicien_ construit par M. Maillardet, dont la spécialité

consiste à répondre à certaines questions données. Une figure habillée

en magicien apparaît assise au pied d'un mur, tenant une baguette dans

la main droite, et dans l'autre un livre. Des questions en un certain

nombre, préparées à l'avance, sont inscrites dans des médaillons

ovales; le spectateur ayant détaché celles de son choix, pour

lesquelles il demande une réponse, et les ayant placées dans un tiroir

destiné à les recevoir, le tiroir se ferme par un ressort jusqu'à ce

que la réponse soit transmise. Le magicien se lève alors de son siège,

incline la tête, décrit des cercles, et, consultant son livre, comme

préoccupé par une profonde pensée, l'élève à la hauteur de son visage.

Feignant ainsi de méditer sur la question posée, il lève sa baguette

et en frappe le mur au-dessus de sa tête; les deux battants d'une

porte s'ouvrent et laissent voir une réponse appropriée à la question.

La porte se referme; le magicien reprend son attitude primitive,

et le tiroir s'ouvre pour rendre le médaillon. Ces médaillons sont

au nombre de vingt, contenant tous des questions différentes,

auxquelles le magicien riposte par des réponses adaptées d'une façon

étonnante. Les médaillons sont faits de minces planches de cuivre, de

forme elliptique, se ressemblant toutes exactement. Quelques-uns des

médaillons portent une question écrite de chaque côté, et dans ce cas

le magicien répond successivement aux deux. Si le tiroir se referme

sans qu'un médaillon y ait été déposé, le magicien se lève, consulte

son livre, secoue la tête et se rassied; les deux battants de la porte

restent fermés et le tiroir revient vide. Si deux médaillons sont mis

ensemble dans le tiroir, on n'obtient de réponse que pour celui qui est

placé en dessous. Quand la machine est montée, le mouvement peut durer

une heure à peu près, et, pendant ce temps, l'automate peut répondre à

environ cinquante questions. L'inventeur affirmait que les moyens par

lesquels les divers médaillons agissaient sur la machine, pour produire

les réponses convenables aux questions inscrites, étaient excessivement

simples.»

Le canard de Vaucanson était encore plus remarquable. Il était de

grosseur naturelle et imitait si parfaitement l'animal vivant, que tous

les spectateurs subissaient l'illusion. Il exécutait, dit Brewster,

toutes les attitudes et tous les gestes de la vie; mangeait et buvait

avec avidité; accomplissait tous les mouvements de tête et de gosier

qui sont le propre du canard, et, comme lui, troublait vivement l'eau,

qu'il aspirait avec son bec. Il produisait aussi le cri nasillard

de la bête avec une vérité complète de naturel. Dans la structure

anatomique, l'artiste avait déployé la plus haute habileté. Chaque os

du canard réel avait son correspondant dans l'automate, et les ailes

étaient anatomiquement exactes. Chaque cavité, apophyse ou courbure

était strictement imitée, et chaque os opérait son mouvement propre.

Quand on jetait du grain devant lui, l'animal allongeait le cou pour le

becqueter, l'avalait et le digérait[1].

Si ces machines révélaient du génie, que devrons-nous donc penser

de la _machine à calculer_ de M. Babbage? Que penserons-nous d'une

mécanique de bois et de métal qui non-seulement peut computer les

tables astronomiques et nautiques jusqu'à n'importe quel point donné,

mais encore confirmer la certitude mathématique de ses opérations

par la faculté de corriger les erreurs possibles? Que penserons-nous

d'une mécanique qui non-seulement peut accomplir tout cela, mais

encore imprime matériellement les résultats de ses calculs compliqués,

aussitôt qu'ils sont obtenus, et sans la plus légère intervention de

l'intelligence humaine? On répondra peut-être qu'une machine telle

que celle que nous décrivons est, sans aucune comparaison possible,

bien au-dessus du _Joueur d'échecs_ de Maelzel. En aucune façon; elle

est au contraire bien inférieure; pourvu toutefois que nous ayons

admis d'abord (ce qui ne saurait être raisonnablement admis un seul

instant) que _le Joueur d'échecs_ est une _pure machine_ et accomplit

ses opérations sans aucune intervention humaine immédiate. Les calculs

arithmétiques ou algébriques sont, par leur nature même, fixes et

déterminés. Certaines données étant acceptées, certains résultats

s'ensuivent nécessairement et inévitablement. Ces résultats ne

dépendent de rien et ne subissent d'influence de rien que des données

primitivement acceptées. Et la question à résoudre marche, ou devrait

marcher, vers la solution finale, par une série de points infaillibles

qui ne sont passibles d'aucun changement et ne sont soumis à aucune

modification. Ceci étant adopté, nous pouvons, sans difficulté,

concevoir la _possibilité_ de construire une pièce mécanique qui,

prenant son point de départ dans les _données_ de la question à

résoudre, continuera ses mouvements régulièrement, progressivement,

sans déviation aucune, vers la solution demandée, puisque ces

mouvements, quelque complexes qu'on les suppose, n'ont jamais pu être

conçus que finis et déterminés. Mais dans le cas du _Joueur d'échecs_

il y a une immense différence. Ici, il n'y a pas de marche déterminée.

Aucun coup, dans le jeu des échecs, ne résulte nécessairement d'un

autre coup quelconque. D'aucune disposition particulière des pièces,

à un point quelconque de la partie, nous ne pouvons déduire leur

disposition future à un autre point quelconque. Supposons le _premier

coup_ d'une partie d'échecs mis en regard des _données_ d'un problème

algébrique, et nous saisirons immédiatement l'énorme différence qui

les distingue. Dans le cas des _données_ algébriques, le second pas

de la question, qui en dépend absolument, en résulte inévitablement.

Il est créé par la _donnée_. Il faut qu'il soit ce qu'il est et non

pas un autre. Mais le premier coup dans une partie d'échecs n'est

pas nécessairement suivi d'un second coup déterminé. Pendant que

le problème algébrique marche vers la solution, la _certitude_ des

opérations reste entièrement intacte. Le second pas n'étant que la

conséquence des _données_, le troisième est également une conséquence

du second, le quatrième du troisième, le cinquième du quatrième,

et ainsi de suite, _sans aucune alternative possible_, jusqu'à la

fin. Mais, dans les échecs, l'_incertitude_ du coup suivant est en

proportion de la marche de la partie. Quelques coups ont eu lieu, mais

_aucun_ pas certain n'a été fait. Différents spectateurs pourront

conseiller différents coups. Tout dépend donc ici du jugement variable

des joueurs. Or, même en accordant (ce qui ne peut pas être accordé)

que les mouvements de _l'Automate joueur d'échecs_ soient en eux-mêmes

déterminés, ils seraient nécessairement interrompus et dérangés par

la volonté non déterminée de son antagoniste. Il n'y a donc aucune

analogie entre les opérations du _Joueur d'échecs_ et celles de la

machine à calculer de M. Babbage; et s'il nous plaît d'appeler le

premier une _pure machine_, nous serons forcés d'admettre qu'il est,

sans aucune comparaison possible, la plus extraordinaire invention de

l'humanité. Cependant son premier introducteur, le baron Kempelen,

ne se faisait pas scrupule de le déclarer «une pièce mécanique

très-ordinaire,--une _babiole_ dont les effets ne paraissaient si

merveilleux que par l'audace de la conception et le choix heureux

des moyens adoptés pour favoriser l'illusion.» Mais il est inutile

de s'appesantir sur ce point. Il est tout à fait certain que les

opérations de _l'Automate_ sont réglées par l'_esprit_, et non par

autre chose. On peut même dire que cette affirmation est susceptible

d'une démonstration mathématique, _à priori_. La seule chose en

question est donc la manière dont se produit l'intervention humaine.

Avant d'entrer dans ce sujet, il serait sans doute convenable de donner

l'histoire et la description très-brèves du _Joueur d'échecs_, pour

la commodité de ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais eu l'occasion

d'assister à l'exhibition de M. Maelzel.

[Illustration: L'automate.]

_L'Automate joueur d'échecs_ fut inventé, en 1769, par le baron

Kempelen, gentilhomme de Presbourg, en Hongrie, qui postérieurement le

céda, avec le secret de ses opérations, à son propriétaire actuel[2].

Peu de temps après son achèvement, il fut exposé à Presbourg, à Paris,

à Vienne, et dans d'autres villes du continent. En 1783 et 1784, il

fut transporté à Londres par M. Maelzel. Dans ces dernières années,

_l'Automate_ a visité les principales villes des États-Unis. Partout

où il s'est fait voir, il a excité la plus vive curiosité, et de

nombreuses tentatives ont été faites, par des hommes de toutes classes,

pour pénétrer le mystère de ses mouvements. La gravure qui précède

donne une représentation passable de la figure que les citoyens de

Richmond ont pu contempler, il y a quelques semaines. Le bras droit,

toutefois, devrait s'étendre plus avant sur la caisse; un échiquier

devrait aussi s'y faire voir; enfin le coussin ne devrait pas être

aperçu tant que la main tient la pipe. Quelques altérations sans

importance ont eu lieu dans le costume du _Joueur d'échecs_ depuis

qu'il est la propriété de M. Maelzel;--ainsi, dans le principe, il ne

portait pas de plumet.

A l'heure marquée pour l'exhibition, un rideau est tiré, ou bien une

porte à deux battants s'ouvre, et la machine est roulée à environ

douze pieds du spectateur le plus rapproché, devant lequel une corde

reste tendue. On aperçoit une figure, habillée à la turque, et assise,

les jambes croisées, devant une vaste caisse qui semble faite de bois

d'érable, et qui lui sert de table.

L'exhibiteur roulera, si on l'exige, la machine vers n'importe

quel endroit de la salle, la laissera stationner sur n'importe

quel point désigné, ou même la changera plusieurs fois de place

pendant la durée de la partie. La base de la caisse est assez élevée

au-dessus du plancher, au moyen de roulettes ou de petits cylindres

de cuivre sur lesquels on la fait mouvoir, et les spectateurs peuvent

ainsi apercevoir toute la portion d'espace comprise au-dessous de

_l'Automate_. La chaise sur laquelle repose la figure est fixe et

adhérente à la caisse. Sur le plan supérieur de cette caisse est un

échiquier, également adhérent. Le bras droit du _Joueur d'échecs_ est

étendu tout du long devant lui, faisant angle droit avec son corps, et

appuyé dans une pose indolente, au bord de l'échiquier. La main est

tournée, le dos en dessus. L'échiquier a dix-huit pouces de carré. Le

bras gauche de la figure est fléchi au coude, et la main gauche tient

une pipe.

Une draperie verte cache le dos du Turc et recouvre en partie le devant

des deux épaules. La caisse, si l'on en juge par son aspect extérieur,

est divisée en cinq compartiments,--trois armoires d'égale dimension

et deux tiroirs qui occupent la partie du coffre placée au dessous

des armoires. Les observations précédentes ont trait à l'aspect

de _l'Automate_, considéré au premier coup d'œil, quand il est

introduit en présence des spectateurs.

M. Maelzel annonce alors à l'assemblée qu'il va exposer à ses yeux le

mécanisme de _l'Automate._ Tirant de sa poche un trousseau de clefs, il

ouvre avec l'une d'elles la porte marquée du chiffre 1 dans la gravure

page 122, et livre ainsi tout l'intérieur de l'armoire à l'examen

des personnes présentes. Tout cet espace est en apparence rempli de

roues, de pignons, de leviers et d'autres engins mécaniques, entassés

et serrés les uns contre les autres, de sorte que le regard ne peut

pénétrer qu'à une petite distance à travers l'ensemble. Laissant cette

porte ouverte toute grande, Maelzel passe alors derrière la caisse

et, soulevant le manteau de la figure, ouvre une autre porte placée

juste derrière la première déjà ouverte. Tenant une bougie allumée

devant cette porte, et changeant en même temps la machine de place à

plusieurs reprises, il fait ainsi pénétrer une vive lumière à travers

toute l'armoire, qui alors apparaît pleine, absolument pleine d'engins

mécaniques. Les assistants étant bien convaincus de ce fait, Maelzel

repousse la porte de derrière, la referme, ôte la clef de la serrure,

laisse retomber le manteau de la figure, et revient par devant. La

porte marquée du chiffre 1 est restée ouverte, on s'en souvient.

L'exhibiteur procède maintenant à l'ouverture du tiroir placé sous les

armoires au bas de la caisse; car, bien qu'il y ait en apparence deux

tiroirs, il n'y en a qu'un en réalité, les deux poignées et les deux

trous de clef ne figurant que pour l'ornement. Ce tiroir ouvert dans

toute son étendue, on aperçoit un petit coussin, avec une collection

complète d'échecs, fixés dans un châssis de manière à s'y maintenir

perpendiculairement. Laissant ce tiroir ouvert, ainsi que l'armoire

numéro 1, Maelzel ouvre la porte numéro 2 et la porte numéro 3, qui ne

sont, comme on le voit alors, que les deux battants d'une même porte,

ouvrant sur un seul et même compartiment. Toutefois, à la droite de

ce compartiment (c'est-à-dire à la droite du spectateur), il existe

une petite partie séparée, large de six pouces, et occupée par des

pièces mécaniques. Quant au principal compartiment (en parlant de

cette partie de la caisse visible après l'ouverture des portes 2 et 3,

nous l'appellerons toujours le principal compartiment), il est revêtu

d'une étoffe sombre et ne contient pas d'autres engins mécaniques que

deux pièces d'acier, en forme de quart de cercle, placées chacune à

l'un des deux coins supérieurs de derrière du compartiment. Une petite

éminence, de huit pouces de carré environ, également recouverte d'une

étoffe sombre, s'élève de la base du compartiment près du coin le plus

reculé, à la gauche du spectateur. Laissant ouvertes les portes 2 et

3, ainsi que le tiroir et la porte 1, l'exhibiteur se dirige derrière

le principal compartiment, et, ouvrant là une autre porte, en éclaire

parfaitement tout l'intérieur en y introduisant une bougie allumée.

Toute la caisse ayant été ainsi exposée, en apparence, à l'examen

de l'assemblée, Maelzel, laissant toujours les portes et le tiroir

ouverts, retourne complètement _l'Automate_ et expose le dos du Turc en

soulevant la draperie. Une porte d'environ dix pouces de carré s'ouvre

dans les reins de la figure, et une autre aussi, mais plus petite, dans

la cuisse gauche. L'intérieur de la figure, vu ainsi à travers ces

ouvertures, paraît occupé par des pièces mécaniques. En général, chaque

spectateur est dès lors convaincu qu'il a vu et complètement examiné,

simultanément, toutes les parties constitutives de _l'Automate_, et

l'idée qu'une personne ait pu, pendant une exhibition si complète

de l'intérieur, y rester cachée, est immédiatement rejetée par les

esprits, comme excessivement absurde, si toutefois elle a été acceptée

un instant.

M. Maelzel, replaçant la machine dans sa position première, informe

maintenant la société que _l'Automate_ jouera une partie d'échecs

avec quiconque se présentera comme adversaire. Le défi étant accepté,

une petite table est dressée pour l'antagoniste, et placée tout près

de la corde, non pas en face, mais à un bout extrême, pour ne priver

aucune personne de l'assemblée de la vue de _l'Automate_. D'un tiroir

de cette table est tiré un jeu d'échecs, et généralement, mais pas

toujours, Maelzel les range de sa propre main sur l'échiquier, qui

consiste simplement en carrés peints sur la table, selon le nombre

habituel. L'adversaire s'étant assis, l'exhibiteur se dirige vers le

tiroir de la caisse, et en tire le coussin, qu'il place comme support,

sous le bras gauche de _l'Automate_, après lui avoir retiré la pipe

de la main. Prenant ensuite dans le même tiroir le jeu d'échecs de

_l'Automate_, il dispose les pièces sur l'échiquier placé devant la

figure. Puis il repousse les portes et les ferme, laissant le trousseau

de clefs suspendu à la porte numéro 1. Il ferme également le tiroir,

et enfin il monte la machine en introduisant une clef dans un trou

placé à l'extrémité gauche de la machine (gauche du spectateur). La

partie commence, _l'Automate_ faisant le premier coup. La durée de

la partie est généralement limitée à une demi-heure; mais, si elle

n'est pas finie à l'expiration de cette période, et si l'adversaire

prétend qu'il croit pouvoir battre _l'Automate_, M. Maelzel s'oppose

rarement à la continuation de la partie. Ne pas fatiguer l'assemblée,

tel est le motif ostensible, et sans doute réel, de cette limitation de

temps. Naturellement on devine qu'à chaque coup joué par l'adversaire

à sa propre table, M. Maelzel lui-même, agissant comme représentant

de l'adversaire, exécute le coup correspondant sur la caisse de

_l'Automate_. De même, quand le Turc joue, le coup correspondant est

exécuté, à la table de l'adversaire, par M. Maelzel, agissant alors

comme représentant de _l'Automate_. De cette façon, il est nécessaire

que l'exhibiteur passe souvent d'une table vers l'autre. Souvent aussi

il retourne vers la figure pour emporter les pièces qu'elle a prises et

qu'il dépose au fur et à mesure, sur la caisse, à gauche de l'échiquier

(à sa propre gauche). Quand _l'Automate_ hésite relativement à un coup,

on voit quelquefois l'exhibiteur se placer très-près de sa droite, et

poser sa main de temps à autre, d'une façon négligente, sur la caisse.

Il a aussi une certaine trépidation des pieds, propre à insinuer dans

les esprits qui sont plus rusés que sagaces l'idée d'une connivence

entre la machine et lui. Ces particularités sont sans doute de purs

tics de M. Maelzel, ou, s'il en a conscience, il s'en sert dans le

but de suggérer aux spectateurs cette fausse idée qu'il n'y a dans

_l'Automate_ qu'un pur mécanisme.

Le Turc joue de la main gauche. Tous les mouvements sont opérés à angle

droit. Ainsi, la main (qui est gantée et pliée d'une façon naturelle)

est portée directement au-dessus de la pièce qu'il faut mouvoir, puis

finalement s'abaisse dessus, et dans beaucoup de cas les doigts s'en

emparent sans difficulté. Quelquefois, cependant, quand la pièce

n'est pas précisément et exactement sur la place qu'elle doit occuper,

_l'Automate_ échoue dans son effort pour la saisir. Quand cet accident

se produit, il ne fait pas un second effort, mais le bras continue son

mouvement dans le sens primitivement voulu, tout comme si les doigts

s'étaient emparés de la pièce. Ayant ainsi désigné la place où le coup

aurait dû être fait, le bras se retire vers le coussin, et Maelzel

exécute le mouvement indiqué par _l'Automate_. A chaque mouvement de

la figure, on entend remuer la mécanique. Pendant la marche de la

partie, le Turc, de temps à autre, roule ses yeux comme s'il examinait

l'échiquier, remue la tête, et prononce le mot _échec_, quand il y a

lieu[3].

L'antagoniste a-t-il joué à faux, il tape vivement sur la caisse

avec les doigts de sa main droite, secoue énergiquement la tête, et,

remettant à sa place première la pièce déplacée à tort, prend pour

lui le droit de jouer le coup suivant. Quand il a gagné la partie, il

balance sa tête avec un air de triomphe, regarde complaisamment les

spectateurs autour de lui, et, reculant son bras gauche plus loin que

d'ordinaire, laisse ses doigts seulement reposer sur le coussin. En

général, le Turc est victorieux;--_une ou deux fois il a été battu_.

La partie finie, Maelzel exhibera de nouveau, si on le désire, le

mécanisme de la caisse, de la même manière qu'au commencement. La

machine est roulée en arrière, et un rideau qui se déploie la cache aux

yeux des spectateurs.

Plusieurs tentatives ont été faites pour résoudre le mystère de

_l'Automate_. L'opinion la plus générale, opinion trop souvent adoptée

par des gens de qui l'intelligence promettait mieux, a été, comme

nous l'avons déjà dit, que l'action humaine n'y entrait pour rien,

que la machine était une pure machine, et rien de plus. Quelques-uns,

toutefois, ont soutenu que l'exhibiteur lui-même réglait les mouvements

de _l'Automate_ par quelque moyen mécanique agissant à travers les

pieds de la caisse. D'autres, à leur tour, ont parlé audacieusement

d'un aimant. De la première de ces opinions, nous n'avons, pour le

présent, rien à dire de plus que ce que nous en avons déjà dit.

Relativement à la seconde, il suffira de répéter ce que nous avons

déjà mentionné, à savoir que la machine roule sur des cylindres, et

est, à la requête d'un spectateur quelconque, poussée dans n'importe

quel endroit de la salle, même pendant toute la durée de la partie. La

supposition d'un aimant est également insoutenable;--car, si un aimant

servait d'agent, un autre aimant caché dans la poche d'un spectateur

dérangerait tout le mécanisme. D'ailleurs, l'exhibiteur ne s'opposera

pas à ce qu'on laisse sur la caisse une pierre aimantée, la plus

puissante même, pendant toute la durée de l'exhibition.

Le premier essai d'explication écrit, le premier du moins dont nous

ayons connaissance, s'est produit dans une grosse brochure imprimée à

Paris en 1785. L'hypothèse de l'auteur se réduisait à ceci: qu'un nain

faisait mouvoir la machine. Il était supposé que ce nain se cachait

pendant qu'on ouvrait la caisse, en fourrant ses jambes dans deux

cylindres creux (qu'on représentait comme faisant partie du mécanisme

de l'armoire n°1, bien qu'ils n'y figurent pas), pendant que son corps

restait entièrement hors de la caisse, recouvert par le manteau du

Turc. Quand les portes étaient fermées, le nain trouvait le moyen de

passer son corps dans la caisse, le bruit produit par quelque partie

de la mécanique lui permettant de le faire sans être entendu, et

aussi de fermer la porte par laquelle il était entré. L'intérieur de

_l'Automate_ étant ainsi exhibé, et aucune personne n'y étant vue,

les spectateurs, dit l'auteur de la brochure, sont convaincus qu'il

n'y a en effet personne dans aucune partie de la machine.--Toute

l'hypothèse est trop visiblement absurde pour mériter un commentaire

ou une réfutation, et aussi apprenons-nous qu'elle n'attira que fort

médiocrement l'attention publique.

En 1789, un livre fut publié à Dresde par M. I.-F. Freyhere, dans

lequel se trouvait un nouvel essai d'explication du mystère. Le livre

de M. Freyhere était passablement gros et copieusement illustré de

planches coloriées. Quant à lui, il supposait «qu'un grand garçon,

fort instruit et juste assez mince pour pouvoir se cacher dans un

tiroir placé immédiatement au-dessous de l'échiquier,» jouait la

partie d'échecs et effectuait toutes les évolutions de _l'Automate_.

Cette idée, quoique encore plus sotte que celle de l'auteur parisien,

reçut toutefois un meilleur accueil, et fut, jusqu'à un certain

point, adoptée comme la vraie solution du miracle, jusqu'au moment où

l'inventeur mit fin à la discussion en autorisant un soigneux examen du

couvercle de la caisse.

Ces bizarres essais d'explication furent suivis d'autres non moins

bizarres. Dans ces dernières années, toutefois, un écrivain anonyme,

tout en suivant une voie de raisonnement fort peu philosophique,

est parvenu à tomber sur une solution plausible,--quoique nous ne

puissions la considérer comme la seule absolument vraie. Son article

fut publié primitivement dans un journal hebdomadaire de Baltimore,

illustré de gravures, et portant pour titre: _une Tentative d'analyse

de l'Automate joueur d'échecs de M. Maelzel_. Nous croyons que cet

article est l'édition primitive de la brochure à laquelle sir Brewster

fait allusion dans ses _Lettres sur la magie naturelle_, et qu'il

n'hésite pas à déclarer une parfaite et satisfaisante explication.

Les _résultats_ de l'analyse sont, en somme, et sans aucun doute,

justes; mais, pour que Brewster ait consenti à y voir une parfaite

et satisfaisante explication, il faut supposer qu'il ne l'a lue que

d'une manière distraite et précipitée. Dans le compendium de cet

essai, présenté dans les _Lettres sur la magie naturelle_, il est

absolument impossible d'arriver à une conclusion claire relativement

à la perfection ou à l'imperfection de l'analyse, à cause du

très-mauvais arrangement et de l'insuffisance des lettres de renvoi.

Le même défaut se trouve dans la _Tentative d'analyse_, telle que

nous l'avons lue sous sa première forme. La solution consiste dans

une série d'explications minutieuses (accompagnées de gravures sur

bois, le tout occupant un grand nombre de pages), dont le but est de

montrer _la possibilité de déplacer les compartiments_ de la caisse,

de telle façon qu'un être humain, caché dans l'intérieur, puisse

transporter des parties de son corps d'un lieu à l'autre de la caisse,

pendant l'exhibition du mécanisme, et échapper ainsi à l'attention des

spectateurs. Il n'y a pas lieu de douter, comme nous l'avons déjà fait

observer et comme nous allons essayer de le prouver, que le principe,

ou plutôt le résultat de cette explication, ne soit le seul vrai. Il y

a une personne cachée dans la caisse pendant tout le temps employé à

en montrer l'intérieur. Toutefois, nous repousserons toute la verbeuse

description de la _manière_ selon laquelle doivent se mouvoir les

compartiments pour se prêter aux mouvements de la personne cachée. Nous

la repoussons comme une pure théorie admise _à priori_, et à laquelle

les circonstances devront ensuite s'adapter. Nous ne sommes amenés et

nous ne pouvons être amenés à cette théorie par aucun raisonnement

d'induction. La manière quelconque dont s'opère le déplacement est ce

qui échappe à l'observation à chaque point de l'exhibition. Montrer

qu'il n'est pas impossible que certains mouvements s'effectuent d'une

certaine manière n'est pas du tout montrer qu'ils ont été positivement

effectués de cette manière-là. Il peut exister une infinité d'autres

méthodes par lesquelles les mêmes résultats peuvent être obtenus. La

probabilité que la seule supposée se trouve être la seule juste est

donc dans le rapport de l'unité à l'infini. Mais, en réalité, ce point

particulier--la mobilité des compartiments--est sans aucune importance.

Il est absolument inutile de consacrer sept ou huit pages à vouloir

prouver ce qu'aucune personne de bon sens ne niera,--à savoir que le

puissant génie mécanique du baron Kempelen a pu découvrir les moyens

nécessaires pour fermer une porte ou faire glisser un panneau, avec

un agent humain également à son service et en contact immédiat avec

le panneau ou la porte, ainsi que toutes les opérations exécutées de

manière à échapper entièrement à l'observation des spectateurs,--comme

le montre l'auteur de l'_Essai_, et comme nous essayerons nous-mêmes de

le montrer plus complètement.

Dans cette tentative d'explication de _l'Automate_, nous montrerons

d'abord comment ses opérations s'effectuent, et ensuite nous décrirons,

aussi brièvement que possible, la nature des _observations_ d'où nous

avons déduit notre résultat.

Il est nécessaire, pour bien faire comprendre la question, que nous

répétions ici en peu de mots la routine adoptée par l'exhibiteur

pour montrer l'intérieur de la caisse,--routine dont il ne s'écarte

jamais en aucun point, ni en aucun détail. D'abord il ouvre la porte

n°1. La laissant ouverte, il tourne derrière la caisse et ouvre une

porte située précisément en face de la porte n°1. A cette porte de

derrière il tient une bougie allumée. Il repousse _alors_ la porte

de derrière, la ferme, et, revenant par devant, ouvre le tiroir dans

toute sa longueur. Ceci fait, il ouvre les portes n°2 et n°3 (les

deux battants), et découvre l'intérieur du compartiment principal.

Laissant ouverts ce principal compartiment, le tiroir et la porte de

face de l'armoire n°1, il retourne encore par derrière et ouvre la

porte de derrière du principal compartiment. Pour refermer la caisse,

il n'observe aucun ordre particulier, sauf que la porte à battants est

toujours fermée avant le tiroir.

Maintenant, supposons que, quand la machine est traînée en présence

des spectateurs, un homme soit déjà caché dedans. Son corps est placé

derrière le fouillis de mécaniques dans l'armoire n°1 (la partie

postérieure de cet appareil mécanique étant disposée pour glisser

_en masse_ du principal compartiment dans l'armoire n°1, quand la

circonstance l'exige), et ses jambes sont étendues dans le principal

compartiment. Quand Maelzel ouvre la porte n°1, l'homme caché ne risque

pas d'être découvert, car l'œil le plus exercé ne peut pas pénétrer

au delà de deux pouces dans les ténèbres. Mais le cas est bien

différent quand la porte de derrière de l'armoire n° 1 est ouverte.

Une lumière brillante pénètre alors l'armoire, et le corps de l'homme

serait découvert s'il y était resté. Mais il n'en est pas ainsi. La

clef placée dans la serrure de la porte de derrière a été un signal au

bruit duquel la personne cachée a ramené son corps en avant jusqu'à un

angle aussi aigu que possible,--se fourrant entièrement, ou à peu près,

dans le principal compartiment. Mais c'est là une position pénible,

dans laquelle on ne peut pas longtemps se maintenir. Aussi voyons-nous

que Maelzel _ferme la porte de derrière_. Ceci fait, rien n'empêche que

le corps de l'homme ne reprenne sa position première,--car l'armoire

est redevenue assez sombre pour défier l'examen. Le tiroir est alors

ouvert, et les jambes de la personne cachée tombent, par derrière, dans

l'espace qu'il occupait tout à l'heure[4].

Il n'y a donc plus aucune partie de l'homme dans le compartiment

principal, son corps étant placé derrière le mécanisme de l'armoire

n° 1, et ses jambes dans l'espace occupé naguère par le tiroir.

L'exhibiteur est donc libre maintenant de montrer le compartiment

principal. C'est ce qu'il fait,--ouvrant les deux portes, celle de face

et celle de derrière;--et l'on n'y aperçoit personne. Les spectateurs

sont maintenant convaincus que tout l'ensemble de la caisse est exposé

à leurs regards, ainsi que toutes les parties, dans un seul et même

instant. Mais évidemment il n'en est pas ainsi. Ils n'aperçoivent ni

l'espace compris derrière le tiroir ouvert, ni l'intérieur de l'armoire

n°1,--dont Maelzel a virtuellement fermé la porte de face quand il

fermait la porte de derrière. Ayant fait alors tourner la machine

sur elle-même, soulevé le manteau du Turc, ouvert les portes du dos

et de la cuisse et montré le tronc de _l'Automate_ plein de pièces

mécaniques, il ramène le tout à sa position première et ferme les

portes. L'homme est libre maintenant de se mouvoir. Il se hausse dans

le corps du Turc juste assez pour que ses yeux se trouvent au niveau

de l'échiquier. Il est très-probable qu'il s'assied sur le petit bloc

carré, la petite éminence qu'on a aperçue dans un coin du compartiment

principal, alors que les portes étaient ouvertes. Dans cette position,

il voit l'échiquier à travers la poitrine du Turc, qui est en gaze.

Ramenant son bras droit par devant sa poitrine, il fait mouvoir le

petit mécanisme nécessaire pour diriger le bras gauche et les doigts

de la figure. Ce mécanisme est placé juste au-dessous de l'épaule

gauche du Turc et peut donc être facilement atteint par la main droite

de l'homme caché, si nous supposons son bras droit ramené sur sa

poitrine. Les mouvements de la tête, des yeux et du bras droit de la

figure, ainsi que le bruit imitant le mot _échec_, sont produits par un

autre mécanisme intérieur, et opérés à volonté par l'homme caché. Tout

l'ensemble de ce mécanisme, c'est-à-dire tout le mécanisme essentiel à

l'automate, est très-probablement contenu dans la petite armoire (large

de six pouces environ) qui occupe la droite du principal compartiment

(droite du spectateur).

Dans cette analyse des opérations de _l'Automate_, nous avons

volontairement évité de parler de la manière dont se meuvent les

compartiments, et l'on comprendra facilement que cette question est

sans aucune importance, puisque l'habileté du charpentier le plus

ordinaire fournit une infinité de moyens d'y satisfaire, et puisque

nous avons montré que, quelle que soit la manière dont l'opération a

lieu, elle a lieu hors de la vue du spectateur. Notre résultat est

fondé sur les _observations_ suivantes, relevées durant de fréquentes

visites que nous avons faites à _l'Automate_ de Maelzel[5].

I

Les coups joués par le Turc n'ont pas lieu à des intervalles de

temps réguliers, mais se conforment aux intervalles des coups de

l'adversaire,--bien que cette condition (la régularité), si importante

dans toute espèce de combinaison mécanique, eut pu facilement être

remplie en limitant le temps accordé pour les coups de l'adversaire.

Si, par exemple, cette limite était de trois minutes, les coups de

_l'Automate_ pourraient avoir lieu à des intervalles quelconques plus

longs que trois minutes. Donc, le fait de l'irrégularité, quand la

régularité aurait pu être si facilement obtenue, sert à prouver que

la régularité n'a pas d'importance dans l'action de _l'Automate_,--en

d'autres termes, que _l'Automate_ n'est pas _une pure machine_.

Histoires grotesques et sérieuses · 第 23 / 51 题