«Que, par leur nature, elles sont beaucoup plus dignes d'attention

qu'aucune de celles qui ont été lancées sur le même sujet. Les

déductions des prémisses sont philosophiques et subtiles; mais ces

prémisses, en deux points au moins, sont basées sur une observation

imparfaite. _Le Commercial_ veut faire entendre que Marie a été prise

par une bande de vils coquins non loin de la porte de la maison de sa

mère. «Il est impossible,--dit-il,--qu'une jeune femme connue, comme

était Marie, de plusieurs milliers de personnes, ait pu passer trois

bornes sans rencontrer quelqu'un à qui son visage fût familier.» C'est

là l'idée d'un homme résidant depuis longtemps dans Paris,--d'un homme

public,--dont les allées et les venues dans la ville ont été presque

toujours limitées au voisinage des administrations publiques. Il sait

que _lui_, il va rarement à une douzaine de bornes au delà de son

propre bureau sans être reconnu et accosté. Et mesurant l'étendue de

la connaissance qu'il a des autres et que les autres ont de lui-même,

il compare sa notoriété avec celle de la parfumeuse, ne trouve pas

grande différence entre les deux, et arrive tout de suite à cette

conclusion qu'elle devait être, dans ses courses, aussi exposée à être

reconnue que lui dans les siennes. Cette conclusion ne pourrait être

légitime que si ses courses, à elle, avaient été de la même nature

invariable et méthodique, et confinées dans la même espèce de région

que ses courses, à lui. Il va et vient, à des intervalles réguliers,

dans une périphérie bornée, remplie d'individus que leurs occupations,

analogues aux siennes, poussent naturellement à s'intéresser à lui et

à observer sa personne. Mais les courses de Marie peuvent être, en

général, supposées d'une nature vagabonde. Dans le cas particulier qui

nous occupe, on doit considérer comme très-probable qu'elle a suivi une

ligne s'écartant plus qu'à l'ordinaire de ses chemins accoutumés. Le

parallèle que nous avons supposé exister dans l'esprit du _Commercial_

ne serait soutenable que dans le cas des deux individus traversant

toute la ville. Dans ce cas, s'il est accordé que les relations

personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu'ils

rencontrent un nombre égal de connaissances. Pour ma part, je tiens

qu'il est, non-seulement possible, mais infiniment probable que Marie a

suivi, à n'importe quelle heure, une quelconque des nombreuses routes

conduisant de sa résidence à celle de sa tante, sans rencontrer un

seul individu qu'elle connût ou de qui elle fût connue. Pour bien juger

cette question, pour la juger dans son vrai jour, il nous faut bien

penser à l'immense disproportion qui existe entre les connaissances

personnelles de l'individu le plus répandu de Paris et la population de

Paris tout entière.

«Mais quelque force que paraisse garder encore l'insinuation du

_Commercial_, elle sera bien diminuée, si nous prenons en considération

_l'heure_ à laquelle la jeune fille est sortie. «C'est,--dit _le

Commercial_,--au moment où les rues sont pleines de monde, qu'elle est

sortie de chez elle.» Mais pas du tout! Il était neuf heures du matin.

Or, à neuf heures du matin, toute la semaine _excepté le dimanche_, les

rues de la ville sont, il est vrai, remplies de foule. A neuf heures,

le dimanche, tout le monde est généralement chez soi, _s'apprêtant pour

aller à l'église_. Il n'est pas d'homme un peu observateur qui n'ait

remarqué l'air particulièrement désert de la ville de huit heures à dix

heures, chaque dimanche matin. Entre dix et onze, les rues sont pleines

de foule, mais jamais à une heure aussi matinale que celle désignée.

«Il y a un autre point où il semble que l'esprit d'observation ait

fait défaut au _Commercial_. «Un morceau,--dit-il,--d'un des jupons de

l'infortunée jeune fille, de deux pieds de long et d'un pied de large,

avait été arraché, serré autour de son cou et noué derrière sa tête,

probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles

qui n'avaient pas même un mouchoir de poche.» Cette idée est fondée

ou ne l'est pas, c'est ce que nous essayerons plus tard d'examiner;

mais par ces mots, _des drôles qui n'ont pas un mouchoir de poche_,

l'éditeur veut désigner la classe de brigands la plus vile. Cependant

ceux-là sont justement l'espèce de gens qui ont toujours des mouchoirs,

même quand ils manquent de chemise. Vous avez eu occasion d'observer

combien, depuis ces dernières années, le mouchoir de poche est devenu

indispensable pour le parfait coquin.»

«Et que devons nous penser,--demandai-je,--de l'article du _Soleil?_»

«Que c'est grand dommage que son rédacteur ne soit pas né perroquet,

auquel cas il eût été le plus illustre perroquet de sa race. Il a

simplement répété des fragments des opinions individuelles déjà

exprimées, qu'il a ramassés, avec une louable industrie, dans tel et

tel autre journal. «Les objets,--dit-il, sont _évidemment_ restés là

pendant trois ou quatre semaines au moins, et _l'on ne peut pas_ douter

que le théâtre de cet effroyable crime n'ait été enfin découvert.»

Les faits énoncés ici de nouveau par _le Soleil_ ne suffisent pas du

tout pour écarter mes propres doutes sur ce sujet, et nous aurons à

les examiner plus particulièrement dans leurs rapports avec une autre

partie de la question.

«A présent il faut nous occuper d'autres investigations. Vous n'avez

pas manqué d'observer une extrême négligence dans l'examen du cadavre.

A coup sûr, la question d'identité a été facilement résolue, ou devait

l'être; mais il y avait d'autres points à vérifier. Le corps avait-il

été, de façon quelconque, _dépouillé_? La défunte avait-elle sur elle

quelques articles de bijouterie quand elle a quitté la maison? Si elle

en avait, les a-t-on retrouvés sur le corps? Ce sont des questions

importantes, absolument négligées par l'enquête, et il y en a d'autres

d'une valeur égale qui n'ont aucunement attiré l'attention. Nous

tâcherons de nous satisfaire par une enquête personnelle. La cause

de Saint-Eustache a besoin d'être examinée de nouveau. Je n'ai pas

de soupçons contre cet individu; mais procédons méthodiquement. Nous

vérifierons scrupuleusement la validité des attestations relatives

aux lieux où on l'a vu le dimanche. Ces sortes de témoignages écrits

sont souvent des moyens de mystification. Si nous n'y trouvons rien à

redire, nous mettrons Saint-Eustache hors de cause. Son suicide, bien

qu'il soit propre à corroborer les soupçons, au cas où on trouverait

une supercherie dans les _affidavit_, n'est pas, s'il n'y a aucune

supercherie, une circonstance inexplicable, ou qui doive nous faire

dévier de la ligne de l'analyse ordinaire.

«Dans la marche que je vous propose maintenant, nous écarterons les

points intérieurs du drame et nous concentrerons notre attention sur

son contour extérieur. Dans des investigations du genre de celle-ci,

on commet assez fréquemment cette erreur, de limiter l'enquête aux

faits immédiats et de mépriser absolument les faits collatéraux ou

accessoires. C'est la détestable routine des cours criminelles de

confiner l'instruction et la discussion dans le domaine du relatif

apparent. Cependant l'expérience a prouvé, et une vraie philosophie

prouvera toujours qu'une vaste partie de la vérité, la plus

considérable peut-être, jaillit des éléments en apparence étrangers à

la question. C'est par l'esprit, si ce n'est précisément par la lettre

de ce principe, que la science moderne est parvenue _à calculer sur

l'imprévu_. Mais peut-être ne me comprenez-vous pas? L'histoire de

la science humaine nous montre d'une manière si continue que c'est

aux faits collatéraux, fortuits, accidentels, que nous devons nos

plus nombreuses et nos plus précieuses découvertes, qu'il est devenu

finalement nécessaire, dans tout aperçu des progrès à venir, de faire

une part non-seulement très-large, mais la plus large possible aux

inventions qui naîtront du hasard, et, qui sont tout à fait en dehors

des prévisions ordinaires. Il n'est plus philosophique désormais de

baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L'_accident_

doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard

la matière d'un calcul rigoureux. Nous soumettons l'inattendu et

l'inconcevable aux formules mathématiques des écoles.

«C'est, je le répète, un fait positif que la meilleure partie de la

vérité est née de l'accessoire, de l'indirect; et c'est simplement

en me conformant au principe impliqué dans ce fait, que je voudrais,

dans le cas présent, détourner l'instruction du terrain battu et

infructueux de l'événement même pour la porter vers les circonstances

contemporaines dont il est entouré. Pendant que vous vérifierez la

validité des _affidavit_, j'examinerai les journaux d'une manière

plus générale que vous n'avez fait. Jusqu'ici, nous n'avons fait que

reconnaître le champ de l'investigation; mais il serait vraiment

étrange qu'un examen compréhensif des feuilles publiques, tel que je

veux le faire, ne nous apportât pas quelques petits renseignements qui

serviraient à donner une direction nouvelle à l'instruction.»

Conformément à l'idée de Dupin, je me mis à vérifier scrupuleusement

les _affidavit_. Le résultat de mon examen fut une ferme conviction de

leur validité et conséquemment de l'innocence de Saint-Eustache. En

même temps, mon ami s'appliquait, avec une minutie qui me paraissait

absolument superflue, à examiner les collections des divers journaux.

Au bout d'une semaine, il mit sous mes yeux les extraits suivants:

«Il y a trois ans et demi environ, une émotion semblable fut causée par

la disparition de la même Marie Roget, de la parfumerie de M. Le Blanc,

au Palais-Royal. Cependant, au bout d'une semaine, elle reparut à son

comptoir ordinaire, l'air aussi bien portant que possible, sauf une

légère pâleur qui ne lui était pas habituelle. Sa mère et M. Le Blanc

déclarèrent qu'elle était allée simplement rendre visite à quelque ami

à la campagne, et l'affaire fut promptement assoupie. Nous présumons

que son absence actuelle est une frasque de même nature, et qu'à

l'expiration d'une semaine ou d'un mois nous la verrons revenir parmi

nous.» _Journal du soir_.--Lundi, 25 juin[18].

«Un journal du soir, dans son numéro d'hier, rappelle une première

disparition mystérieuse de mademoiselle Roget. C'est chose connue

que, pendant son absence d'une semaine de la parfumerie Le Blanc,

elle était en compagnie d'un jeune officier de marine, noté pour

ses goûts de débauche. Une brouille, à ce qu'on suppose, la poussa

providentiellement à revenir chez elle. Nous savons le nom du Lothario

en question, qui est actuellement en congé à Paris; mais, pour des

raisons qui sautent aux yeux, nous nous abstenons de le publier.»--_Le

Mercure_.--Mardi matin, 24 juin[19].

«Un attentat du caractère le plus odieux a été commis aux environs

de cette ville dans la journée d'avant-hier. Un gentleman, avec sa

femme et sa fille, à la tombée de la nuit, a loué, pour traverser la

rivière, les services de six jeunes gens qui manœuvraient un bateau

çà et là, près de la berge de la Seine. Arrivés à la rive opposée, les

trois passagers mirent pied à terre, et ils s'étaient éloignés déjà

du bateau jusqu'à le perdre de vue, quand la jeune fille s'aperçut

qu'elle y avait laissé son ombrelle. Elle revint pour la chercher, fut

saisie par cette bande d'hommes, transportée sur le fleuve, bâillonnée,

affreusement maltraitée et finalement déposée sur un point de la

rive, peu distant de celui où elle était primitivement montée dans le

bateau avec ses parents. Les misérables ont échappé pour le moment à

la police; mais elle est sur leur piste, et quelques-uns d'entre eux

seront prochainement arrêtés.»--_Journal du matin_.--25 juin[20].

«Nous avons reçu une ou deux communications qui ont pour objet

d'imputer à Mennais[21] le crime odieux commis récemment; mais, comme

ce gentleman a été pleinement disculpé par une enquête judiciaire,

et comme les arguments de nos correspondants semblent marqués de

plus de zèle que de sagacité, nous ne jugeons pas convenable de les

publier.»--_Journal du matin_.--28 juin[22].

«Nous avons reçu plusieurs communications assez énergiquement écrites,

qui semblent venir de sources diverses et qui poussent à accepter,

comme chose certaine, que l'infortunée Marie Roget a été victime

d'une de ces nombreuses bandes de coquins qui infestent, le dimanche,

les environs de la ville. Notre propre opinion est décidément en

faveur de cette hypothèse. Nous tâcherons prochainement d'exposer ici

quelques-uns de ces arguments.»--_Journal du soir_,--Mardi, 31 juin[23].

«Lundi, un des bateliers attachés au service du fisc a vu sur la

Seine un bateau vide s'en allant avec le courant. Les voiles étaient

déposées au fond du bateau. Le batelier le remorqua jusqu'au bureau de

la navigation. Le matin suivant, ce bateau avait été détaché et avait

disparu sans qu'aucun des employés s'en fût aperçu. Le gouvernail est

resté au bureau de la navigation.»--_La Diligence_.--Jeudi, 26 juin[24].

En lisant ces différents extraits, non-seulement il me sembla qu'ils

étaient étrangers à la question, mais je ne pouvais concevoir aucun

moyen de les y rattacher. J'attendais une explication quelconque de

Dupin.

«Il n'entre pas actuellement dans mon intention,--dit-il,--de

m'appesantir sur le premier et le second de ces extraits. Je les ai

copiés principalement pour vous montrer l'extrême négligence des

agents de la police, qui, si j'en dois croire le préfet, ne se sont

pas inquiétés le moins du monde de l'officier de marine auquel il est

fait allusion. Cependant il y aurait de la folie à affirmer que nous

n'avons pas le droit de _supposer_ une connexion entre la première et

la seconde disparition de Marie. Admettons que la première fuite ait

eu pour résultat une brouille entre les deux amants et le retour de

la jeune fille trahie. Nous pouvons considérer un second enlèvement

(si nous _savons_ qu'un second enlèvement a en lieu) comme indice de

nouvelles tentatives de la part du traître, plutôt que comme résultat

de nouvelles propositions de la part d'un second individu; nous pouvons

regarder cette deuxième fuite plutôt comme le _raccommodage_ du vieil

amour que comme le commencement d'un nouveau. Ou celui qui s'est déjà

enfui une fois avec Marie lui aura proposé une évasion nouvelle, ou

Marie, à qui des propositions d'enlèvement ont été faites par un

individu, en aura agréé de la part d'un autre; mais il y a dix chances

contre une pour la première de ces suppositions! Et ici, permettez-moi

d'attirer votre attention sur ce fait, que le temps écoulé entre

le premier enlèvement connu et le second supposé ne dépasse que de

peu de mois la durée ordinaire des croisières de nos vaisseaux de

guerre. L'amant a-t-il été interrompu dans sa première infamie par la

nécessité de reprendre la mer, et a-t-il saisi le premier moment de son

retour pour renouveler les viles tentatives non absolument accomplies

jusque-là, ou du moins non absolument accomplies _par lui_? Sur toutes

ces choses, nous ne savons rien.

«Vous direz peut-être que, dans le second cas, l'enlèvement que nous

imaginons n'a pas eu lieu. Certainement non; mais pouvons-nous affirmer

qu'il n'y a pas eu une tentative manquée? En dehors de Saint-Eustache

et peut-être de Beauvais, nous ne trouvons pas d'amants de Marie,

reconnus, déclarés, honorables. Il n'a été parlé d'aucun autre. Quel

est donc l'amant secret dont les parents (au moins pour la plupart)

n'ont jamais entendu parler, mais que Marie rencontre le dimanche

matin, et qui est entré si profondément dans sa confiance qu'elle

n'hésite pas à rester avec lui, jusqu'à ce que les ombres du soir

descendent, dans les bosquets solitaires de la barrière du Roule? Quel

est, dis-je, cet amant secret dont la plupart, au moins, des parents

n'ont jamais entendu parler? Et que signifient ces singulières paroles

de madame Roget, le matin du départ de Marie: «Je crains de ne plus

jamais revoir Marie?»

«Mais, si nous ne pouvons pas supposer que madame Roget ait eu

connaissance du projet de fuite, ne pouvons-nous pas au moins imaginer

que ce projet ait été conçu par la fille? En quittant la maison,

elle a donné à entendre qu'elle allait rendre visite à sa tante, rue

des Drômes, et Saint-Eustache a été chargé de venir la chercher à

la tombée de la nuit. Or, au premier coup d'œil, ce fait milite

fortement contre ma suggestion; mais réfléchissons un peu. Qu'elle ait

positivement rencontré quelque compagnon, qu'elle ait traversé avec

lui la rivière et qu'elle soit arrivée à la barrière du Roule à une

heure assez avancée, approchant trois heures de l'après-midi, cela est

connu. Mais, en consentant à accompagner ainsi cet individu (_dans un

dessein quelconque, connu ou inconnu de sa mère_), elle a dû penser à

l'intention qu'elle avait exprimée en quittant la maison, ainsi qu'à

la surprise et aux soupçons qui s'élèveraient dans le cœur de son

fiancé, Saint-Eustache, quand, venant la chercher à l'heure marquée,

rue des Drômes, il apprendrait qu'elle n'y était pas venue, et quand,

de plus, retournant à la pension avec ce renseignement alarmant, il

s'apercevrait de son absence prolongée de la maison. Elle a dû, dis-je,

penser à tout cela. Elle a dû prévoir le chagrin de Saint-Eustache, les

soupçons de tous ses amis. Il se peut qu'elle n'ait pas eu le courage

de revenir pour braver les soupçons; mais les soupçons n'étaient plus

qu'une question d'une importance insignifiante pour elle, si nous

supposons qu'elle avait l'intention de _ne pas_ revenir.

«Nous pouvons imaginer qu'elle a raisonné ainsi:

«J'ai rendez-vous avec une certaine personne dans un but de fuite, ou

pour certains autres projets connus de moi seule. Il faut écarter toute

chance d'être surpris; il faut que nous ayons suffisamment de temps

pour déjouer toute poursuite; je donnerai à entendre que je vais rendre

visite à ma tante et passer la journée chez elle, rue des Drômes. Je

dirai à Saint-Eustache de ne venir me chercher qu'à la nuit; de cette

façon, mon absence de la maison, prolongée autant que possible, sans

exciter de soupçons ni d'inquiétude, pourra s'expliquer, et je gagnerai

plus de temps que par tout autre moyen. Si je prie Saint-Eustache

de venir me chercher à la brune, il ne viendra certainement pas

auparavant; mais si je néglige tout à fait de le prier de venir, le

temps consacré à ma fuite sera diminué, puisque l'on s'attendra à

me voir revenir de bonne heure et que mon absence excitera plus tôt

l'inquiétude. Or, s'il pouvait entrer dans mon dessein de revenir, si

je n'avais en vue qu'une simple promenade avec la personne en question,

il ne serait pas de bonne politique de prier Saint-Eustache de venir

me chercher; car, en arrivant, il s'apercevrait à coup sûr que je

me suis jouée de lui, chose que je pourrais lui cacher à jamais en

quittant la maison sans lui notifier mon intention, en revenant avant

la nuit et en racontant alors que je suis allée visiter ma tante, rue

des Drômes. Mais, comme mon projet est de ne _jamais_ revenir,--du

moins avant quelques semaines ou avant que j'aie réussi à cacher

certaines choses,--la nécessité de gagner du temps est le seul point

dont j'aie à m'inquiéter.»

«Vous avez observé, dans vos notes, que l'opinion générale,

relativement à cette triste affaire, est et a été, dès le principe, que

la jeune fille a été victime d'une bande de brigands. Or, l'opinion

populaire, dans de certaines conditions, n'est pas faite pour être

dédaignée. Quand elle se lève d'elle-même, quand elle se manifeste

d'une manière strictement spontanée, nous devons la considérer comme

un phénomène analogue à cette _intuition_ qui est l'idiosyncrase de

l'homme de génie. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, je m'en

tiendrais à ses décisions. Mais il est très-important que nous ne

découvrions pas de traces palpables _d'une suggestion extérieure_.

L'opinion doit être rigoureusement la _pensée personnelle_ du public;

et il est souvent très-difficile de saisir cette distinction et de la

maintenir. Dans le cas présent, il me semble, à moi, que cette _opinion

publique_, relative à _une bande_, a été inspirée par l'événement

parallèle et accessoire raconté dans le troisième de mes extraits.

Tout Paris est excité par la découverte du cadavre de Marie, une fille

jeune, belle et célèbre. Ce cadavre est trouvé portant des marques de

violence et flottant sur la rivière. Mais il est maintenant avéré qu'à

l'époque même ou vers l'époque où l'on suppose que la jeune fille a

été assassinée, un attentat analogue à celui enduré par la défunte,

quoique moins énorme, a été consommé, par une bande de jeunes drôles,

sur une autre jeune fille. Est-il surprenant que le premier attentat

connu ait influencé le jugement populaire relativement à l'autre,

encore obscur? Ce jugement attendait une direction, et l'attentat connu

semblait l'indiquer avec tant d'opportunité! Marie, elle aussi, a été

trouvée dans la rivière; et c'est sur cette même rivière que l'attentat

connu a été consommé. La connexion des deux événements avait en elle

quelque chose de si palpable, que c'eût été un miracle que le populaire

_oubliât_ de l'apprécier et de la saisir. Mais, en fait, l'un des

deux attentats, connu pour avoir été accompli de telle façon, est un

indice, s'il en fut jamais, que l'autre attentat, commis à une époque

presque coïncidente, _n'a pas_ été accompli _de la même façon_. En

vérité, on pourrait regarder comme une merveille que, pendant qu'une

bande de scélérats consommait, en un lieu donné, un attentat inouï,

il se soit trouvé une autre bande semblable, dans la même localité,

dans la même ville, dans les mêmes circonstances, occupée, avec les

mêmes moyens et les mêmes procédés, à commettre un crime d'un caractère

exactement semblable et précisément à la même époque! Et à quoi, je

vous prie, l'opinion, _accidentellement suggérée_, du populaire nous

pousserait-elle à croire, si ce n'est à cette merveilleuse série de

coïncidences?

«Avant d'aller plus loin, considérons le théâtre supposé de

l'assassinat dans le fourré de la barrière du Roule. Ce bosquet,

très-épais, il est vrai, se trouve dans l'extrême voisinage d'une route

publique. Dedans, nous dit-on, se trouvent trois ou quatre larges

pierres, formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la

pierre supérieure on a découvert un jupon blanc; sur la seconde, une

écharpe de soie. Une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche ont

été également trouvés. Le mouchoir portait le nom: _Marie Roget_. Des

fragments de robe étaient attachés aux ronces environnantes. La terre

était piétinée, les buissons enfoncés, et il y avait là toutes les

traces d'une lutte violente.

«Malgré l'acclamation dont la presse a salué la découverte de ce

fourré, et l'unanimité avec laquelle on a supposé qu'il représentait

le théâtre précis du crime, il faut admettre qu'il y avait plus

d'une bonne raison pour en douter. Si le _véritable_ théâtre avait

été, comme l'insinue _le Commercial_, dans le voisinage de la rue

Pavée-Saint-André, les auteurs du crime, que nous supposerons demeurant

encore à Paris, auraient naturellement été frappés de terreur par

l'attention publique, si vivement poussée dans la vraie voie; et tout

esprit d'une certaine classe aurait senti tout de suite la nécessité

de faire une tentative quelconque pour distraire cette attention.

Ainsi, le fourré de la barrière du Roule ayant déjà attiré les

soupçons, l'idée de placer les objets en question là où ils ont été

trouvés a pu être inspirée très-naturellement. Il n'y a pas de preuve

réelle, quoi qu'en dise _le Soleil_, que les objets retrouvés soient

restés dans le fourré plus d'un très-petit nombre de jours; pendant

qu'il est plus que présumable qu'ils n'auraient pas pu rester là, sans

attirer l'attention, durant les vingt jours écoulés entre le dimanche

fatal et l'après-midi dans laquelle ils ont été découverts par les

petits garçons. «Ils étaient complètement _moisis_ par l'action de la

pluie,--dit _le Soleil_, tirant cette opinion des journaux qui ont

parlé avant lui,--et collés ensemble par la _moisissure_. Le gazon

avait poussé tout autour et même les recouvrait partiellement. La soie

de l'ombrelle était solide; mais les branches en avaient été refermées;

la partie supérieure, là où l'étoffe était double et rempliée, étant

toute _moisie_ et pourrie par l'humidité, se déchira aussitôt qu'on

l'ouvrit.» Relativement au gazon, _ayant poussé tout autour et même

recouvrant_ les objets _partiellement_, il est évident que le fait

ne peut avoir été constaté que d'après les dires résultant eux-mêmes

des souvenirs des deux petits garçons; car ces enfants enlevèrent les

objets et les portèrent à la maison avant qu'ils eussent été vus par

une troisième personne. Mais le gazon croît, particulièrement dans une

température chaude et humide (comme celle qui régnait à l'époque du

meurtre), d'une hauteur de deux ou trois pouces en un seul jour. Une

ombrelle posée sur un terrain récemment gazonné peut, en une seule

semaine, être complètement cachée par l'herbe soudainement grandie. Et

quant à cette _moisissure_ sur laquelle l'éditeur du _Soleil_ insiste

si opiniâtrement, qu'il n'emploie pas le mot moins de trois fois

dans le très-court paragraphe cité, ignore-t-il réellement la nature

de cette _moisissure_? Faut-il lui apprendre que c'est une de ces

nombreuses classes de _fungus_, dont le caractère le plus ordinaire est

de croître et de mourir en vingt-quatre heures?

«Ainsi nous voyons, au premier coup d'œil, que ce qui avait été

si pompeusement allégué pour soutenir cette idée, _que les objets

étaient restés dans le bosquet pendant trois ou quatre semaines au

moins_, est absolument nul, en tant que preuve quelconque de ce fait.

D'autre part, il est excessivement difficile de croire que ces objets

aient pu rester dans le fourré en question pendant plus d'une semaine,

pendant un intervalle plus long que celui d'un dimanche à l'autre.

Ceux qui connaissent un peu les alentours de Paris savent l'extrême

difficulté d'y trouver la _retraite_, excepté à une grande distance

des faubourgs. Un recoin inexploré ou même rarement visité, dans ces

bois et ces bosquets, est une chose insupposable. Qu'un véritable

amant quelconque de la nature, condamné par son devoir à la poussière

et à la chaleur de cette grande métropole, essaye, même pendant les

jours ouvrables, d'étancher sa soif de solitude parmi ces décors de

beauté naturelle et champêtre qui nous entourent. Avant qu'il ait pu

faire deux pas, il sentira l'enchantement naissant rompu par la voix

ou l'irruption personnelle de quelque goujat ou d'une bande de drôles

en ribote. Il cherchera le silence sous les ombrages les plus épais,

mais toujours en vain. C'est précisément dans ces coins-là qu'abonde

la crapule; ce sont là les temples les plus profanés. Le cœur navré

de dégoût, le promeneur retournera en hâte vers Paris, comme vers un

cloaque d'impureté moins grossière et conséquemment moins odieuse.

Mais, si les environs de la ville sont ainsi infestés pendant les jours

de la semaine, combien plus encore le sont-ils le dimanche! C'est

surtout alors que, délivré des liens du travail ou privé des occasions

ordinaires favorables au crime, le goujat de la ville se répand vers

les environs, non par amour de la nature champêtre, qu'il méprise de

tout son cœur, mais pour échapper aux gênes et aux conventions

sociales. Ce n'est pas l'air frais et les arbres verts qu'il désire,

mais l'absolue _licence_ de la campagne. Là, dans l'auberge, au bord de

la route, ou sous l'ombrage des bois, n'étant plus contenu par d'autres

regards que ceux de ses dignes compagnons, il se livre aux excès

furieux d'une gaieté mensongère, fille de la liberté et du rhum. Je

n'avance rien de plus que ce qui sautera aux yeux de tout observateur

impartial, quand je répète que le fait de ces objets restant non

découverts pendant une période plus longue que d'un dimanche à

l'autre, dans un bosquet quelconque des environs de Paris, doit être

considéré presque comme un miracle.

«Mais les motifs ne nous manquent pas qui nous font soupçonner que

les objets ont été placés dans ce fourré dans le but de détourner

l'attention du véritable théâtre du crime. Et d'abord, permettez-moi de

vous faire remarquer _la date_ de cette découverte. Rapprochez-la de

la date du cinquième de mes extraits, dans la revue des journaux que

j'ai faite moi-même. Vous verrez que la découverte a suivi, presque

immédiatement, les communications urgentes envoyées au journal du

soir. Ces communications, quoique variées, et provenant en apparence

de sources diverses, tendaient toutes au même but,--lequel était

d'attirer l'attention sur une _bande_ de malfaiteurs comme auteurs de

l'attentat, et sur les alentours de la barrière du Roule comme théâtre

du fait. Or, ce qui peut nous étonner, ce n'est pas, naturellement,

que les objets aient été trouvés par les petits garçons, à la suite de

ces communications et après que l'attention publique a été dirigée de

ce côté; mais on pourrait légitimement supposer que, si les enfants

n'ont pas trouvé les objets _plus tôt_, c'est parce que lesdits objets

n'étaient pas encore dans le fourré; parce qu'ils y ont été déposés à

une époque tardive,--celle de la date, ou une de très-peu antérieure à

la date de ces communications,--par les coupables eux-mêmes, auteurs de

ces communications.

«Ce bosquet était un singulier bosquet,--excessivement singulier.

Il était d'une rare épaisseur. Dans l'enceinte de ses murailles

naturelles, il y avait trois pierres extraordinaires, _formant un

siège avec dossier et tabouret_. Et ce bosquet, où la nature imitait

si bien l'art, était dans l'extrême voisinage, à _quelques verges_,

de l'habitation de madame Deluc, de qui les enfants avaient coutume

de fouiller soigneusement les fourrés pour récolter de l'écorce de

sassafras. Serait-il téméraire de parier--mille contre un--qu'il ne

s'écoulait pas une journée sans qu'un, au moins, de ces petits garçons

vînt se cacher dans cette salle de verdure et trôner sur ce trône

naturel? Ceux qui hésiteraient à parier, ou n'ont jamais été enfants,

ou ont oublié la nature enfantine. Je le répète, il est excessivement

difficile de comprendre comment les objets auraient pu, sans être

découverts, rester dans ce bosquet plus d'un ou deux jours; et il y

a ainsi de bonnes raisons de soupçonner, en dépit de la dogmatique

ignorance du _Soleil_, qu'ils ont été déposés, à une date relativement

tardive, là ou on les a trouvés.

«Mais, pour croire que la chose s'est passée ainsi, il y a encore

d'autres raisons, plus fortes qu'aucune de celles que je vous ai

présentées. Laissez-moi maintenant attirer votre attention sur

l'arrangement remarquablement artificiel des objets. Sur la pierre

_supérieure_ se trouvait un jupon blanc; sur la _seconde_, une écharpe

de soie; éparpillés alentour, une ombrelle, des gants et un mouchoir

de poche marqué du nom de Marie. C'est justement là un arrangement

tel qu'a dû _naturellement_ l'imaginer un esprit peu subtil, visant

à trouver un arrangement _naturel_. Mais ce n'est pas du tout un

arrangement _réellement_ naturel. J'aurais mieux aimé voir les choses

gisant _toutes_ à terre, et foulées sous les pieds. Dans l'étroite

enceinte de ce bosquet, il eût été presque impossible que le jupon

et l'écharpe gardassent leur position sur les pierres, exposés aux

secousses résultant d'une lutte entre plusieurs personnes. «Il y

avait,--dit-on,--trace d'une lutte; la terre était piétinée; les

buissons enfoncés;--mais le jupon et l'écharpe sont trouvés reposant

comme sur des planches. «Les fragments de vêtements accrochés aux

buissons étaient larges de trois pouces environ, et longs de six. L'un

était un morceau de l'ourlet de la robe, qui avait été raccommodé

... _Ils ressemblaient à des bandes arrachées_...» Ici, sans s'en

apercevoir, _le Soleil_ a employé une phrase excessivement suspecte.

Les fragments, tels qu'il nous les décrit, _ressemblent à des bandes

arrachées_, mais à dessein et par la main. C'est un accident des

plus rares, qu'un morceau d'un vêtement tel que celui en question

puisse être _arraché entièrement_ par l'action _d'une épine_. Par

la nature même du tissu, une épine ou un clou qui s'y accroche le

déchire rectangulairement,--le divise par deux fentes longitudinales,

faisant angle droit, et se rencontrant au sommet par où l'épine est

entrée;--mais il est presque impossible de comprendre que le morceau

soit _complètement arraché_. Je n'ai jamais vu cela, ni vous non plus.

Pour _arracher_ un morceau d'un tissu, il faut, dans presque tous les

cas, deux forces distinctes, agissant en sens différents. Si l'étoffe

présente deux bords,--si, par exemple, c'est un mouchoir, si l'on

désire en arracher une bande, alors,--et seulement alors, une force

unique suffira. Mais, dans le cas actuel, il est question d'une robe,

qui ne présente qu'un seul côté. Quant à arracher un morceau du milieu,

lequel n'offre aucun côté, ce serait miracle que plusieurs épines le

pussent faire, et _une seule_ ne le pourrait. Mais, même quand le tissu

présente un côté, il faudra deux épines, agissant, l'une dans deux

directions distinctes, et l'autre dans une seule. Et encore faut-il

supposer que le bord n'est pas ourlé. S'il est ourlé, la chose devient

presque impossible. Nous avons vu quels grands et nombreux obstacles

empêchent que des morceaux soient arrachés par la simple action des

épines; cependant on nous invite à croire que non-seulement un morceau,

mais plusieurs morceaux ont été arrachés de cette manière! Et _l'un

de ces morceaux était l'ourlet de la robe_! Un autre morceau était

_une partie de la jupe, mais non pas l'ourlet_,--c'est-à-dire qu'il

avait été complètement arraché, par l'action des épines, du milieu et

non du bord de la jupe! Voilà, dis-je, des choses auxquelles il est

bien pardonnable de ne pas croire; cependant, prises collectivement,

elles forment un motif moins plausible de suspicion que cette unique

circonstance si surprenante, à savoir que les objets aient pu être

laissés dans ce bosquet par des _meurtriers_ qui avaient eu la

précaution d'emporter le cadavre. Toutefois, vous n'avez pas saisi

exactement ma pensée, si vous croyez que mon dessein soit de _nier_

que ce bosquet ait été le théâtre de l'attentat. Qu'il soit arrivé

là quelque chose de grave, c'est possible; plus vraisemblablement un

malheur, chez madame Deluc. Mais, en somme, c'est un point d'importance

secondaire. Nous avons promis de tâcher de découvrir, non pas le lieu,

mais les auteurs du meurtre. Tous les arguments que j'ai allégués,

malgré toute la minutie que j'y ai mise, n'avaient pour but que de

vous prouver, d'abord, la sottise des assertions si positives et si

impétueuses du _Soleil_, ensuite et principalement, de vous amener, par

la route la plus naturelle, à une autre idée de doute,--à examiner si

cet assassinat a été ou n'a pas été l'œuvre d'une _bande_.

«J'attaquerai cette question par une simple allusion aux détails

révoltants donnés par le chirurgien interrogé dans l'enquête. Il me

suffira de dire que ses conclusions publiées, relativement au nombre

des prétendus goujats, ont été justement ridiculisées, comme fausses

et complètement dénuées de base, par tous les anatomistes honorables

de Paris. Je ne dis pas que la chose _n'ait pas pu_, matériellement,

arriver comme il le dit; mais je ne vois pas de raisons suffisantes

pour sa conclusion;--n'y en avait-il pas beaucoup pour une autre?

«Réfléchissons maintenant sur _les traces d'une lutte_, et demandons

ce qu'on prétend nous prouver par ces traces. La présence d'une bande?

Mais ne prouvent-elles pas plutôt l'absence d'une bande? Quelle espèce

de _lutte_,--quelle lutte assez violente et assez longue pour laisser

des traces dans tous les sens,--pouvons-nous imaginer entre une faible

fille sans défense et la bande de brigands qu'on suppose? Quelques

rudes bras l'empoignant silencieusement, c'en était fait d'elle. La

victime aurait été absolument passive et à leur discrétion. Vous

observerez ici que nos arguments contre le bosquet, adopté comme

théâtre de l'attentat, ne s'y appliquent principalement que comme au

théâtre d'un attentat commis par _plus d'un seul individu_. Si nous

ne supposons _qu'un seul_ homme acharné au viol, alors, et seulement

ainsi, nous pourrons comprendre une lutte d'une nature assez violente

et assez opiniâtre pour laisser des traces aussi visibles.

«Autre chose encore.--J'ai déjà noté les soupçons naissant de ce fait,

que les objets en question aient pu même demeurer dans le bosquet où on

les a découverts. Il semble presque impossible que ces preuves de crime

aient été laissées accidentellement là où on les a trouvées. On a eu

assez de présence d'esprit (cela est supposé) pour emporter le cadavre;

et cependant une preuve plus concluante que ce cadavre même (dont les

traits auraient pu être rapidement altérés par la corruption), reste,

impudemment étalée sur le théâtre de l'attentat. Je fais allusion au

mouchoir de poche, portant _le nom_ de la défunte. Si c'est là un

accident, ce n'est pas un accident du fait _d'une bande_. Nous ne

pouvons nous l'expliquer que de la part d'un individu. Examinons.

C'est un individu qui a commis le meurtre. Le voilà seul avec le

spectre de la défunte. Il est épouvanté par ce qui gît immobile devant

lui. La fureur de sa passion a disparu, et il y a maintenant dans son

cœur une large place pour l'horreur naturelle de la chose faite.

Son cœur n'a rien de cette assurance qu'inspire inévitablement la

présence de plusieurs. Il est _seul_ avec la morte. Il tremble, il

est effaré. Cependant il y a nécessité de mettre ce cadavre quelque

part. Il le porte à la rivière, mais il laisse derrière lui les autres

traces du crime; car il lui est difficile, pour ne pas dire impossible,

d'emporter tout cela en une seule fois, et il lui sera loisible de

revenir pour reprendre ce qu'il a laissé. Mais, dans son laborieux

voyage vers la rivière, les craintes redoublent en lui. Les bruits

de la vie environnent son chemin. Une douzaine de fois il entend ou

croit entendre le pas d'un espion. Les lumières mêmes de la ville

l'effrayent. A la fin cependant, après de longues et fréquentes pauses

pleines d'une profonde angoisse, il atteint les bords de la rivière, et

se débarrasse de son sinistre fardeau, au moyen d'un bateau peut-être.

Mais, _maintenant_, quel trésor au monde, quelle menace de châtiment

auraient puissance pour contraindre ce meurtrier solitaire à revenir

par sa fatigante et périlleuse route, vers le terrible bosquet plein

de souvenirs glaçants? Il ne revient pas, il laisse les conséquences

suivre leur cours. Il voudrait revenir qu'_il ne le pourrait pas!_

Sa seule pensée, c'est de fuir immédiatement. Il tourne le dos _pour

toujours_ à ces bosquets pleins d'épouvante, et se sauve comme menacé

par le courroux du ciel.

«Mais, si nous supposions une bande d'individus?--Leur nombre leur

aurait inspiré de l'audace, si, en vérité, l'audace a jamais pu manquer

au cœur d'un fieffé gredin; et c'est de fieffés gredins seulement

qu'on suppose une bande composée. Leur nombre, dis-je, les aurait

préservés de cette terreur irraisonnée et de cet effarement qui, selon

mon hypothèse, ont paralysé l'individu isolé. Admettons, si vous

voulez, la possibilité d'une étourderie chez un, deux ou trois d'entre

eux; le quatrième aurait réparé cette négligence. Ils n'auraient rien

laissé derrière eux; car leur nombre leur aurait permis de _tout_

emporter à la fois. Ils n'auraient pas eu besoin de _revenir_.

«Examinez maintenant cette circonstance, que, dans le vêtement de

dessus du cadavre trouvé, _une bande, large environ d'un pied, avait

été déchirée de bas en haut, depuis l'ourlet jusqu'à la taille, mais

non pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille

et assujettie dans le dos par une sorte de nœud_. Cela a été fait

dans le but évident de fournir _une prise_ pour porter le corps.

Or, une _troupe_ d'hommes aurait-elle jamais songé à recourir à un

pareil expédient? A trois ou quatre hommes les membres du cadavre

auraient fourni une prise non-seulement suffisante, mais la plus

commode possible. C'est bien l'invention d'un seul individu, et cela

nous ramène à ce fait: _Entre le fourré et la rivière, on a découvert

que les palissades étaient abattues, et la terre gardait la trace

d'un lourd fardeau qu'on y avait traîné_! Mais une _troupe_ d'hommes

aurait-elle pris la peine superflue d'abattre une palissade pour

traîner un cadavre à travers, puisqu'ils auraient pu, en le soulevant,

le faire passer facilement par-dessus? Une _troupe_ d'hommes se

serait-elle même avisée de _traîner_ un cadavre, à moins que ce ne fût

pour laisser des traces évidentes de cette traînée?

«Et ici il nous faut revenir à une observation du _Commercial_, sur

laquelle je me suis déjà un peu arrêté. Ce journal dit: «Un morceau

d'un des jupons de l'infortunée jeune fille avait été arraché, serré

autour de son cou, et noué derrière la tête, probablement pour empêcher

ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n'avaient même pas un

mouchoir de poche.»

«J'ai déjà suggéré qu'un parfait coquin n'était jamais _sans_

un mouchoir de poche. Mais ce n'est pas sur ce fait que je veux

spécialement attirer l'attention. Ce n'est pas faute d'un mouchoir, ni

pour le but supposé par _le Commercial_ que cette bande a été employée;

ce qui le prouve, c'est le mouchoir de poche laissé dans le bosquet;

et ce qui montre que le but n'était pas _d'empêcher les cris_, c'est

que cette bande a été employée de préférence à ce qui aurait beaucoup

mieux satisfait au but supposé. Mais l'instruction, parlant de la

bande en question, dit _quelle a été trouvée autour du cou, adaptée

d'un manière assez lâche et assujettie par un nœud serré_. Ces

termes sont passablement vagues, mais diffèrent matériellement de ceux

du _Commercial_. La bande était large de dix-huit pouces, et devait,

repliée et roulée longitudinalement, former une espèce de cordage assez

fort, quoique fait de mousseline. Voici ma conclusion. Le meurtrier

solitaire ayant porté le cadavre jusqu'à une certaine distance (du

bosquet ou d'un autre lieu) au moyen de la bande _nouée_ autour

de la taille, a trouvé que le poids, en se servant de ce procédé,

excédait ses forces. Il s'est résolu à traîner le fardeau; il y a des

traces qui prouvent que le fardeau a été traîné. Pour ce dessein,

il devenait nécessaire d'attacher quelque chose comme une corde à

l'une des extrémités. C'était autour du cou qu'il était préférable de

l'attacher, la tête devant servir à l'empêcher de glisser. Et alors le

meurtrier a évidemment pensé à se servir de la bande roulée autour des

reins. Il l'aurait sans doute employée, si ce n'eût été l'enroulement

de cette bande autour du corps, le _nœud_ gênant par lequel elle

était assujettie, et la réflexion qu'il fit qu'elle n'avait pas été

_complètement arrachée_ du vêtement. Il était plus facile de détacher

une nouvelle bande du jupon. Il l'a arrachée, l'a nouée autour du cou,

et a ainsi traîné sa victime jusqu'au bord de la rivière.

Que cette bande, dont le mérite était d'être immédiatement à portée de

sa main, mais qui ne répondait qu'imparfaitement à son dessein, ait

été employée, telle quelle, cela démontre que la nécessité de s'en

servir est survenue dans des circonstances où il n'y avait plus moyen

de ravoir le mouchoir,--c'est-à-dire, comme nous l'avons supposé, après

avoir quitté le bosquet (si toutefois c'était le bosquet), et sur le

chemin entre le bosquet et la rivière.

«Mais, direz-vous, la déposition de madame Deluc! désigne spécialement

une _troupe_ de drôles, dans le voisinage du bosquet, à l'heure ou vers

l'heure du meurtre. Je l'accorde. Je croirais même qu'il y avait bien

une _douzaine_ de ces troupes, telles que celle décrite par madame

Deluc, à l'heure ou _vers_ l'heure de cette tragédie. Mais la troupe

qui a attiré sur elle l'animadversion marquée de madame Deluc, encore

que la déposition de celle-ci ait été passablement tardive et soit

très-suspecte, est _la seule_ troupe désignée par cette honnête et

scrupuleuse vieille dame comme ayant mangé ses gâteaux et avalé son

eau-de-vie sans se donner la peine de payer. _Et hinc illæ iræ?_

«Mais quels sont les termes précis de la déposition de madame Deluc?

«Une bande de mécréants parut, qui firent un tapage affreux, burent et

mangèrent sans payer, suivirent la même route que le jeune homme et la

jeune fille, revinrent à l'auberge _à la brune_, puis repassèrent la

rivière en grande hâte.»

«Or, cette _grande hâte_ a pu paraître beaucoup _plus grande_ aux yeux

de madame Deluc, qui rêvait, avec douleur et inquiétude, à sa bière

et à ses gâteaux volés,--bière et gâteaux pour lesquels elle a pu

nourrir jusqu'au dernier moment une faible espérance de compensation.

Autrement, puisqu'il se faisait tard, pourquoi aurait-elle attaché de

l'importance à _cette hâte_? Il n'y a certes pas lieu de s'étonner de

ce qu'une bande, même de coquins, veuille s'en retourner _en hâte_,

quand elle a une large rivière à traverser dans de petits bateaux,

quand l'orage menace et quand la nuit approche.

«Je dis: _approche_; car la nuit n'était _pas encore arrivée_. Ce ne

fut _qu'à la brune_ que la précipitation indécente de ces _mécréants_

offensa les chastes yeux de madame Deluc. Mais on nous dit que c'est le

même soir que madame Deluc, ainsi que son fils aîné, _entendit des cris

de femme dans le voisinage de l'auberge_. Et par quels termes madame

Deluc désigne-t-elle le moment de la soirée où elle a entendu ces cris?

Ce fut, dit-elle, _peu après la tombée de la nuit_. Mais, _peu après la

tombée de la nuit_, c'est au moins _la nuit_; et le mot _à la brune_

représente encore le jour. Ainsi il est suffisamment clair que la

bande a quitté la barrière du Roule avant les cris entendus par hasard

(?) par madame Deluc. Et quoique, dans les nombreux comptes rendus de

l'instruction, ces deux expressions distinctes soient invariablement

citées comme je les cite moi-même dans cette conversation avec vous,

aucune feuille publique, non plus qu'aucun des mirmidons de la police

n'a, jusqu'à présent, remarqué l'énorme contradiction qu'elles

impliquent.

«Je n'ai plus qu'un seul argument à ajouter contre _la fameuse bande_;

mais c'est un argument dont le poids est, pour mon intelligence du

moins, absolument irrésistible. Dans le cas d'une belle récompense

et d'une grâce plénière offertes à tout témoin dénonciateur de ces

complices, on ne peut pas supposer un instant qu'un membre quelconque

d'une bande de vils coquins, ou d'une association d'hommes quelconque,

n'aurait pas, depuis longtemps déjà, trahi ses complices. Chaque

individu dans une pareille bande n'est pas encore si avide de la

récompense, ni si désireux d'échapper, que _terrifié par l'idée d'une

trahison possible_. Il trahit vivement et tout de suite, _pour n'être

pas trahi lui-même_. Que le secret n'ait pas été divulgué, c'est la

meilleure des preuves, en somme, que c'est un secret. Les horreurs

de cette ténébreuse affaire ne sont connues que d'_un_ ou deux êtres

humains, et de Dieu. «Ramassons maintenant les faits, mesquins, il est

vrai, mais positifs, de notre longue analyse. Nous sommes arrivés à

la conviction, soit d'un fatal accident sous le toit de madame Deluc,

soit d'un meurtre accompli, dans le bosquet de la barrière du Roule,

par un amant, ou au moins par un camarade intime et secret de la

défunte. Ce camarade a le teint basané. Ce teint, le nœud savant de

la ceinture, et le nœud coulant des brides du chapeau, désignent

un homme de mer. Sa camaraderie avec la défunte, jeune fille un peu

légère, il est vrai, mais non pas abjecte, le dénonce comme un homme

supérieur par le grade à un simple matelot. Or, les communications

urgentes, fort bien écrites, envoyées aux journaux, servent à fortifier

grandement notre hypothèse. Le fait d'une escapade antérieure, révélé

par _le Mercure_, nous pousse à fondre en un même individu ce marin et

cet officier de l'armée de mer, déjà connu pour avoir induit en faute

la malheureuse.

«Et ici, très-opportunément, se présente une autre considération,

celle relative à l'absence prolongée de cet individu au teint sombre.

Insistons sur ce teint d'homme, sombre et basané; ce n'est pas un teint

légèrement basané que celui qui a pu constituer le _seul point_ de

souvenir commun à Valence et à madame Deluc. Mais pourquoi cet homme

est-il absent? A-t-il été assassiné par la bande? S'il en est ainsi,

pourquoi ne trouve-t-on que les _traces_ de la jeune fille? Le théâtre

des deux assassinats doit être supposé identique. Et lui, où est son

cadavre? Les assassins auraient très-probablement fait disparaître les

deux de la même manière. Non, on peut affirmer que l'homme est vivant,

et que ce qui l'empêche de se faire connaître, c'est la crainte d'être

accusé du meurtre. Ce n'est que maintenant, à cette époque tardive,

que nous pouvons supposer cette considération agissant fortement sur

lui,--puisqu'un témoin affirme l'avoir vu avec Marie;--mais cette

crainte n'aurait eu aucune influence à l'époque du meurtre. Le premier

mouvement d'un homme innocent eut été d'annoncer l'attentat et d'aider

à retrouver les malfaiteurs. L'intérêt bien entendu conseillait cela.

Il a été vu avec la jeune fille; il a traversé la rivière avec elle

dans un bac découvert. La dénonciation des assassins aurait apparu,

même à un idiot, comme le plus sûr, comme le seul moyen d'échapper

lui-même aux soupçons. Nous ne pouvons pas le supposer, dans cette nuit

fatale du dimanche, à la fois innocent et non instruit de l'attentat

commis. Cependant ce ne serait que dans ces circonstances impossibles

que nous pourrions comprendre qu'il eût manqué, lui vivant, au devoir

de dénoncer les assassins.

«Et quels moyens possédons-nous d'arriver à la vérité? Nous verrons

ces moyens se multiplier et devenir plus distincts à mesure que nous

avancerons. Passons au crible cette vieille histoire d'une première

fuite. Prenons connaissance de l'histoire entière de cet officier,

ainsi que des circonstances actuelles où il est placé et des lieux où

il se trouvait à l'époque précise du meurtre. Comparons soigneusement

entre elles les diverses communications envoyées au journal du soir,

ayant pour but d'incriminer une _bande_. Ceci fait, comparons ces

communications, pour le style et l'écriture, avec celles envoyées au

journal du matin, à une époque précédente, et insistant si fortement

sur la culpabilité de Mennais. Tout cela fini, comparons encore

ces communications avec l'écriture connue de l'officier. Essayons

d'obtenir, par un interrogatoire plus minutieux de madame Deluc

et de ses enfants, ainsi que de Valence, le conducteur d'omnibus,

quelque chose de plus précis sur l'apparence physique et les allures

de _l'homme au teint sombre_. Des questions, habilement dirigées,

tireront, à coup sûr, de quelqu'un de ces témoins des renseignements

sur ce point particulier (ou sur d'autres),--renseignements que les

témoins eux-mêmes possèdent peut-être sans le savoir. Et puis alors,

suivons la trace de ce _bateau_ recueilli par le batelier dans la

matinée du lundi, 23 juin, et qui a disparu du bureau de navigation,

à l'insu de l'officier de service, et _sans son gouvernail_, à une

époque précédant la découverte du cadavre. Avec du soin, avec une

persévérance convenable, nous suivrons infailliblement ce bateau; car

non-seulement le batelier qui l'a arrêté peut en constater l'identité,

mais _on a le gouvernail sous la main_. Il n'est pas possible que

qui que ce soit ait, de gaieté de cœur, et sans aucune recherche,

abandonné le gouvernail d'un bateau à voiles. Il n'y a pas eu

d'_avertissement public_ relativement à la découverte de ce bateau. Il

a été silencieusement amené au bureau de navigation, et silencieusement

il est parti. Mais comment _se fait-il_ que le propriétaire ou le

locataire de ce bateau ait pu, _sans annonce publique_, à une époque

aussi rapprochée que mardi matin, être informé du lieu où était amarré

le bateau saisi lundi, à moins que nous ne le supposions en rapports

quelconques avec _la Marine_,--rapports personnels et permanents,

impliquant la connaissance des plus petits intérêts et des petites

nouvelles locales?

«En parlant de l'assassin solitaire traînant son fardeau vers le

rivage, j'ai déjà insinué qu'il avait dû se procurer un _bateau_. Nous

comprenons maintenant que Marie Roget a dû être jetée d'un bateau. La

chose, très-naturellement, s'est passée ainsi. Le cadavre n'a pas dû

être confié aux eaux basses de la rive. Les marques particulières,

trouvées sur le dos et les épaules de la victime, dénoncent les

membrures d'un fond de bateau. Que ce corps ait été trouvé sans un

poids, cela ne fait que corroborer notre idée. S'il avait été jeté

de la rive, on y aurait évidemment attaché un poids. Seulement, nous

pouvons expliquer l'absence de ce poids, en supposant que le meurtrier

n'a pas pris la précaution de s'en procurer un avant de pousser au

large. Quand il a été au moment de confier le cadavre à la rivière,

il a dû, incontestablement, s'apercevoir de son étourderie; mais il

n'avait pas sous la main de quoi y remédier. Il a mieux aimé tout

risquer que de retourner à la rive maudite. Une fois délivré de son

funèbre chargement, le meurtrier a dû se hâter de retourner vers la

ville. Alors, sur quelque quai obscur, il aura sauté à terre. Mais

le bateau, l'aura-t-il mis en sûreté? Il était bien trop pressé pour

songer à une pareille niaiserie! Et même, en l'amarrant au quai, il

aurait cru y attacher une preuve contre lui-même; sa pensée la plus

naturelle a dû être de chasser loin de lui, aussi loin que possible,

tout ce qui avait quelque rapport avec son crime. Non-seulement il

aura fui loin du quai, mais il n'aura pas permis au bateau d'y rester.

Assurément, il l'aura lancé à la dérive.

«Poursuivons notre pensée.--Le matin, le misérable est frappé d'une

indicible horreur en voyant que son bateau a été ramassé et est retenu

dans un lieu où son devoir, peut-être, l'appelle fréquemment. La nuit

suivante, _sans oser réclamer le gouvernail_, il le fait disparaître.

Maintenant, _où_ est ce bateau sans gouvernail? Allons à la découverte;

que ce soit là une de nos premières recherches. Avec le premier

éclaircissement que nous en pourrons avoir commencera l'aurore de notre

succès. Ce bateau nous conduira, avec une rapidité qui nous étonnera

nous-mêmes, vers l'homme qui s'en est servi dans la nuit du fatal

dimanche. La confirmation s'augmentera de la confirmation, et nous

suivrons le meurtrier à la piste.»

Pour des raisons que nous ne spécifierons pas, mais qui sautent aux

yeux de nos nombreux lecteurs, nous nous sommes permis de supprimer

ici, dans le manuscrit remis entre nos mains, la partie où se trouve

détaillée l'investigation faite à la suite de l'indice, en apparence si

léger, découvert par Dupin. Nous jugeons seulement convenable de faire

savoir que le résultat désiré fut obtenu, et que le préfet remplit

ponctuellement, mais non sans répugnance, les termes de son contrat

avec le chevalier.

L'article de M. Poe conclut en ces termes[25]:

On comprendra que je parle de simples coïncidences et de _rien de

plus_. Ce que j'ai déjà dit sur ce sujet doit suffire. Il n'y a dans

mon cœur aucune foi au surnaturel. Que la Nature et Dieu fassent

deux, aucun homme, capable de penser, ne le niera. Que ce dernier,

ayant créé la première, puisse, à sa volonté, la gouverner ou la

modifier, cela est également incontestable. Je dis: _à sa volonté_;

car c'est une question, de volonté, et non pas de puissance, comme

l'ont supposé d'absurdes logiciens. Ce n'est pas que la Divinité _ne

puisse pas_ modifier ses lois, mais nous l'insultons en imaginant

une nécessité possible de modification. Ces lois ont été faites, dès

l'origine, pour embrasser _toutes_ les contingences qui _peuvent_ être

enfouies dans le _Futur_. Car pour Dieu tout est _Présent_.

Je répète donc que je parle de ces choses simplement comme de

coïncidences. Quelques mots encore. On trouvera dans ma narration de

quoi établir un parallèle entre la destinée de la malheureuse Mary

Cecilia Rogers, autant du moins que sa destinée est connue, et la

destinée d'une nommée Marie Roget jusqu'à une certaine époque de son

histoire,--parallèle dont la minutieuse et surprenante exactitude est

faite pour embarrasser la raison. Oui, on sera frappé de tout cela.

Mais qu'on ne suppose pas un seul instant que, en continuant la triste

histoire de Marie depuis le point en question et en poursuivant jusqu'à

son _dénoûment_ le mystère qui l'enveloppait, j'aie eu le dessein

secret de suggérer une extension du parallèle, ou même d'insinuer que

les mesures adoptées à Paris pour découvrir l'assassin d'une grisette,

ou des mesures fondées sur une méthode de raisonnement analogue,

produiraient un résultat analogue.

Car, relativement à la dernière partie de la supposition, on doit

considérer que la plus légère variation dans les éléments des deux

problèmes pourrait engendrer les plus graves erreurs de calcul, en

faisant diverger absolument les deux courants d'événements; à peu

près de la même manière qu'en arithmétique une erreur qui, prise

individuellement, peut être inappréciable, produit à la longue, par la

force accumulative de la multiplication, un résultat effroyablement

distant de la vérité.

Et, relativement à la première partie, nous ne devons pas oublier

que ce même calcul des probabilités, que j'ai invoqué, interdit

toute idée d'extension du parallèle,--l'interdit avec une rigueur

d'autant plus impérieuse que ce parallèle a déjà été plus étendu

et plus exact. C'est là une proposition anormale qui, bien qu'elle

paraisse ressortir du domaine de la pensée générale, de la pensée

étrangère aux mathématiques, n'a, jusqu'à présent, été bien comprise

que par les mathématiciens. Rien, par exemple, n'est plus difficile

que de convaincre le lecteur non spécialiste que, si un joueur de

dés a amené les six deux fois coup sur coup, ce fait est une raison

suffisante de parier gros que le troisième coup ne ramènera pas les

six. Une opinion de ce genre est généralement rejetée tout d'abord par

l'intelligence. On ne comprend pas comment les deux coups déjà joués,

et qui sont maintenant complètement enfouis dans le Passé, peuvent

avoir de l'influence sur le coup qui n'existe que dans le Futur. La

chance pour amener les six semble être précisément ce qu'elle était à

n'importe quel moment, c'est-à-dire soumise seulement à l'influence

de tous les coups divers que peuvent amener les dés. Et c'est là une

réflexion qui semble si parfaitement évidente, que tout effort pour

la controverser est plus souvent accueilli par un sourire moqueur

que par une condescendance attentive. L'erreur en question, grosse

erreur, grosse souvent de dommages, ne peut pas être critiquée dans les

limites qui me sont assignées ici; et pour les philosophes elle n'a pas

besoin de l'être. Il suffit de dire qu'elle fait partie d'une infinie

série de méprises auxquelles la Raison s'achoppe dans sa route, par sa

propension malheureuse à chercher la vérité _dans le détail_.

[1] Lors de la publication originale de _Marie Roget_, les notes

placées au bas des pages auraient été considérées comme superflues.

Mais plusieurs années se sont écoulées depuis le drame sur lequel ce

conte est basé, et il nous a paru bon de les ajouter ici, avec quelques

mots d'explication relativement au dessein général. Une jeune fille,

Mary Cecilia Rogers, fut assassinée dans les environs de New-York;

et bien que sa mort ait excité un intérêt intense et persistant, le

mystère dont elle était enveloppée n'était pas encore résolu à l'époque

où ce morceau fut écrit et publié (novembre 1842). Ici, sous le

prétexte de raconter la destinée d'une grisette parisienne, l'auteur a

tracé minutieusement les faits essentiels, en même temps que ceux non

essentiels et simplement parallèles, du meurtre réel de Mary Rogers.

Ainsi tout argument fondé sur la fiction est applicable à la vérité; et

la recherche de la vérité est le but.

_Le Mystère de Marie Roget_ fut composé loin du théâtre du crime,

et sans autres moyens d'investigation que les journaux que l'auteur

put se procurer. Ainsi fut-il privé de beaucoup de documents dont il

aurait profilé s'il avait été dans le pays et s'il avait inspecté

les localités. Il n'est pas inutile de rappeler, toutefois, que les

aveux de _deux_ personnes (dont l'une est la madame Deluc du roman),

faits à différentes époques et longtemps après cette publication,

out pleinement confirmé, non-seulement la conclusion générale, mais

aussi _tous_ les principaux détails hypothétiques sur lesquels cette

conclusion avait été basée.

[2] Nassau-Street.

[3] Anderson.

[4] L'Hudson.

[5] Weehawken.

[6] Aux amateurs de la stricte vérité locale, je ferai observer,

relativement à ce passage et à d'autres qui suivent, ainsi qu'à

plusieurs de _Double assassinat dans la rue Morgue_, que l'auteur

raconte les choses à l'américaine, et que l'aventure n'est que

très-superficiellement déguisée; mais que des mœurs parisiennes

imaginaires n'infirment pas la valeur de l'analyse, pas plus qu'un plan

de Paris imaginaire.--C. B.

[7] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_ et _La Lettre volée._

Il est évident que Poe a pensé à M. Gisquet, qui d'ailleurs ne se

serait guère reconnu dans le personnage G.--C. B.

[8] Payne.

[9] Crommelin

[10] _The New-York Mercury_.

[11] _The New-York Brother Jonathan_, édité par H. Hastings Weld,

Esquire.

[12] New-York, _Journal of Commerce_.

[13] Philadelphie, _Saturday Evening Post_, édité par C. T. Peterson,

Esquire.

[14] Adam.

[15] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_.

[16] _The New-York Commercial Advertiser_, édité par Col. Stone.

[17] Une théorie basée sur les qualités d'un objet ne peut pas avoir

le développement total demandé par tous les objets auxquels elle

doit s'appliquer; et celui qui arrange des faits par rapport à leurs

causes perd la faculté de les estimer selon leurs résultats. Ainsi

la jurisprudence de toutes les nations montre que la Loi, quand

elle devient une science et un système, cesse d'être la justice.

Les erreurs, dans lesquelles une dévotion aveugle aux principes de

classification a jeté le droit commun, sont faciles à vérifier si l'on

veut observer combien de fois la puissance législative a été obligé

d'intervenir pour rétablir l'esprit d'équité qui avait disparu de ses

formules.--LANDOR.

[18] _New-York Express_

[19] _New-York Herald_

[20] _New-York Courier and Inquirer_.

[21] Mennais était un des individus primitivement soupçonnés et

arrêtés; plus tard, il avait été relâché par suite du manque total de

preuves.

[22] _New-York Courier and Inquirer_.

[23] _New-York Evening Post_.

[24] _New-York Standard_.

[25] Note des éditeurs du _Magazine_ dans lequel fut primitivement

publié _Le Mystère de Marie Roget_.

Histoires grotesques et sérieuses · 第 22 / 51 题