XIV[403].

Tout semblait aller d’abord selon les souhaits de Mahdî. Le peuple de

Cordoue l’avait porté sur le trône, les Berbers l’avaient reconnu, et

cinq jours ne s’étaient pas encore écoulés depuis la mort de l’Amiride,

qu’il recevait une lettre où Wâdhih, le plus puissant parmi les Slaves

et le gouverneur de la Frontière inférieure, l’assurait de son

obéissance, en disant que la nouvelle de l’exécution de l’usurpateur lui

avait causé une grande joie. Comme Wâdhih devait sa fortune à Almanzor,

Mahdî ne s’était pas attendu de sa part à une soumission aussi prompte.

Aussi s’empressa-t-il de lui donner des preuves de sa reconnaissance: il

lui envoya beaucoup d’argent, un vêtement d’honneur, un cheval richement

caparaçonné, et le diplôme de gouverneur de toutes les frontières.

Tous les partis s’étaient donc groupés autour du gouvernement. C’était

du moins l’apparence, le mouvement spontané de la première heure; mais

cette unanimité était moins réelle et moins profonde qu’elle ne le

paraissait. La révolution s’était accomplie sous l’empire d’une espèce

de fièvre générale qui n’avait pas permis au bon sens de se faire jour;

mais la réflexion venue, on commençait à s’apercevoir que la chute des

Amirides n’avait pas tout terminé, tout rétabli, tout réparé, qu’il

pouvait encore y avoir de quoi blâmer et se plaindre sous un autre

régime. Mahdî n’avait ni talents ni vertus. C’était un homme dissolu,

cruel, sanguinaire, et tellement maladroit qu’il s’aliéna successivement

tous les partis. Il commença par licencier sept mille ouvriers qui

s’étaient enrôlés. Comme il ne pouvait laisser Cordoue à la merci des

basses classes, cette mesure était sans doute nécessaire; mais elle

mécontenta le peuple, qui, tout fier d’avoir fait la révolution,

s’accommodait fort bien de recevoir une grosse solde sans rien faire.

Ensuite il exila de la capitale un grand nombre de Slaves amirides, et

ôta leurs emplois à d’autres Slaves qui servaient dans le palais.

C’était les jeter dans le parti de l’opposition, tandis qu’avec un peu

d’adresse il les aurait peut-être gagnés. En même temps il irrita contre

lui les dévots. Ne sortant plus du palais, il ne songea qu’à s’amuser,

et les pieux musulmans se racontaient avec horreur qu’il donnait des

festins où une centaine de luths et autant de flûtes se faisaient

entendre. «Il fait ce que faisait Sanchol,» disait-on. On l’appelait _le

buveur_; on l’accusait de troubler la paix de bien des ménages; on le

chansonnait comme naguère on avait chansonné son rival. Sa cruauté

acheva de le perdre dans l’opinion publique. Wâdhih lui ayant envoyé les

têtes de plusieurs habitants des frontières qui avaient refusé de le

reconnaître, il avait ordonné d’y planter des fleurs et de les placer

sur les bords de la rivière, vis-à-vis de son palais. Il se plaisait à

contempler cet étrange _jardin_, et il engageait ses poètes, parmi

lesquels on remarquait Çâid qui, après avoir flatté les Amirides,

adulait maintenant leur ennemi, à composer des vers sur ce sujet[404].

Déjà brouillé avec le peuple, les Slaves, les dévots et les honnêtes

gens en général, Mahdî ne fit rien pour s’attacher les Berbers, qui

cependant s’étaient donnés à lui de leur propre mouvement. Il est vrai

que ces rudes troupiers étaient fort haïs dans la capitale. Le peuple ne

leur pardonnait pas d’avoir été les fauteurs et les appuis du

despotisme des Amirides, et si Mahdî les eût pris ouvertement sous sa

protection, il eût perdu le peu de popularité qui lui restait encore.

Cependant, comme il ne lui était pas possible de les renvoyer en

Afrique, il aurait dû les ménager. Il ne le fit pas. A chaque occasion

il leur témoignait son mépris et sa haine; il leur défendit même de

monter à cheval, de porter des armes ou d’entrer dans le palais. C’était

une grande imprudence. Accoutumés à être respectés, honorés, choyés par

la cour, les Berbers avaient le sentiment de leur dignité et de leur

force. Aussi ne se résignèrent-ils pas à n’être plus rien dans l’Etat,

et un jour que plusieurs de leurs hôtels avaient été pillés par la

populace sans que la police s’y fût opposée, Zâwî et deux autres de

leurs chefs vinrent trouver le calife et exigèrent impérieusement la

punition des coupables. Intimidé par leur attitude ferme et résolue,

Mahdî s’excusa de son mieux, et, voulant les apaiser, il fit couper la

tête aux instigateurs des désordres qui avaient été commis. Mais il se

remit bientôt de sa frayeur, et alors il recommença à vexer les Berbers.

Cependant, si étourdi qu’il fût, il ne s’aveuglait pas entièrement sur

le danger de sa position, et ce qu’il craignait avant tout, c’est que le

nom de Hichâm II ne devînt un jour un point de ralliement pour tous les

partis qu’il avait offensés. Il résolut donc, non pas de tuer son

auguste prisonnier, mais de le faire passer pour mort. Un chrétien qui

ressemblait beaucoup à Hichâm, venait justement de mourir (avril 1009).

Mahdî fit porter secrètement son cadavre au palais, où il le montra à

des personnes qui avaient connu Hichâm. Soit que la ressemblance fût

réellement très-frappante, soit que les personnes en question eussent

été gagnées, toujours est-il qu’elles déclarèrent que ce cadavre était

celui du dernier calife. Mahdî fit venir alors des ministres de la

religion, des notables et des hommes du peuple, et les prières des morts

ayant été récitées, le chrétien fut enseveli dans le cimetière musulman

avec tous les honneurs dus à la royauté. Quant au véritable Hichâm,

Mahdî le fit enfermer dans le palais d’un de ses vizirs.

Rassuré de ce côté-là, l’imprudent calife crut que dorénavant il pouvait

tout se permettre. Dans le mois de mai, il fit jeter en prison, on ne

sait pourquoi, un fils d’Abdérame III, qui s’appelait Solaimân et qu’il

avait nommé, peu de temps auparavant, héritier du trône. En outre, il

laissa percer l’intention de faire périr dix chefs berbers. Il n’en

fallait pas tant pour faire prendre les armes aux Africains, et de son

côté, Hichâm, un fils de Solaimân, travailla activement à se former un

parti[405]. Il y réussit sans difficulté; les sept mille ouvriers que

Mahdî avait licenciés, étaient une armée toute prête pour l’émeute. Le 2

juin, ces hommes se réunirent devant le palais de Hichâm et le

proclamèrent calife. Hichâm les conduisit alors dans une plaine hors de

la ville, et les Berbers s’étant réunis à lui, il marcha contre le

palais de Mahdî.

Arraché brusquement à ses plaisirs, le calife fit demander à la foule ce

qu’elle voulait. «Tu as fait jeter mon père en prison, lui fit répondre

Hichâm, et j’ignore ce qu’il est devenu.» Mahdî rendit alors la liberté

à Solaimân; mais s’il croyait que cette mesure suffirait pour engager la

foule à se disperser, il se trompait, car Hichâm lui fit dire qu’il

devait lui céder la couronne. Voulant gagner du temps, Mahdî feignit

d’entrer en pourparlers avec lui; mais comme la négociation traînait en

longueur, les ouvriers et les Berbers, qui s’ennuyaient de leur

inaction, allèrent piller et incendier les boutiques sur le marché des

selliers. Alors les Cordouans prirent les armes, non pas pour soutenir

Mahdî, mais pour préserver leurs maisons du pillage, et bientôt les

soldats que le calife avait eu le temps de rassembler, vinrent à leur

secours. Le combat dura sans interruption un jour et une nuit; mais dans

la matinée du vendredi, 3 juin, les Berbers furent obligés de prendre

la fuite dans le plus grand désordre. Une partie des Cordouans les

poursuivit jusque sur les bords du Guadalmellato; d’autres pillèrent

leurs maisons et s’emparèrent de leurs femmes, et l’on promit une prime

à quiconque apporterait la tête d’un Berber. Quant à l’anti-calife

Hichâm, il avait été fait prisonnier de même que son père, et Mahdî le

fit décapiter.

Quand les Berbers se furent enfin ralliés, ils firent le serment de se

venger d’une manière éclatante; mais comme ils avaient peu d’habilité,

ils ne savaient comment s’y prendre. Heureusement pour eux, Zâwî était

là. Issu de la dynastie cinhédjite qui régnait sur cette partie de

l’Afrique dont Cairawân était la capitale, il était plus civilisé et

plus intelligent que la plupart de ses frères d’armes, et il comprit

qu’il fallait avant tout opposer un compétiteur à Mahdî. Il avait un

Omaiyade sous la main: c’était Solaimân, un neveu de Hichâm, qui, après

avoir pris part à l’échauffourée de son oncle, avait suivi les Berbers

dans leur fuite. Zâwî proposa à ses camarades de le reconnaître pour

calife. Quelques-uns s’y refusèrent en déclarant que Solaimân était un

honnête homme, mais qu’il n’avait ni assez d’énergie pour être le chef

d’un parti, ni assez d’expérience pour commander une armée. D’autres ne

voulaient pas d’un chef arabe quelconque. Pour faire adopter son plan,

Zâwî eut alors recours à un moyen qui, nouveau sans doute pour les

Berbers, ne le serait pas pour nous. Il prit cinq lances, et en ayant

fait un faisceau, il les donna au soldat qui passait pour le plus fort,

en lui disant: «Essaie de les briser!» Le soldat n’ayant pu en venir à

bout: «Détache maintenant la corde, continua-t-il, et brise-les une à

une.» En un instant le Berber les rompit toutes. «Que ceci vous serve

d’exemple, Berbers, reprit alors Zâwî; unis, vous êtes invincibles;

désunis, vous allez périr, car vous êtes entourés d’ennemis implacables.

Songez au péril et dites-moi vite ce que vous pensez.--Nous sommes prêts

à suivre vos sages conseils, cria-t-on de toutes parts, et si nous

devons succomber, ce ne sera pas du moins par notre propre faute.--Eh

bien! continua Zâwî en prenant Solaimân par la main, jurez donc d’être

fidèles à ce Coraichite! Personne alors ne pourra vous accuser d’aspirer

au gouvernement de ce pays, et comme il est Arabe lui-même, plusieurs de

sa nation se déclareront pour lui et pour vous.»

Quand on eut prêté serment à Solaimân et que ce prince eut déclaré qu’il

prenait le surnom de Mostaîn, Zâwî parla encore une fois. «Les

circonstances sont graves, dit-il; il faut avant tout que personne ne

tâche de satisfaire son ambition en s’arrogeant un pouvoir auquel il n’a

pas de droits. Que chaque tribu se choisisse donc un chef, et que ce

chef réponde sur sa tête de la fidélité de son régiment au calife.»

C’est ce qui eut lieu, et naturellement Zâwî fut élu par sa tribu, celle

de Cinhédja[406]. Dès le principe, Solaimân n’eut donc aucune autorité

sur les Berbers, qui avaient élu leurs capitaines sans le consulter; il

n’était qu’un prête-nom, et jamais, dans la suite, il n’a été autre

chose.

Puis les Africains marchèrent vers Guadalaxara, et, s’étant emparés de

cette ville, ils proposèrent à Wâdhih de faire cause commune avec eux,

en le priant de leur ouvrir les portes de Medinaceli. Mais Wâdhih

n’écouta pas leurs ouvertures, et ayant reçu des renforts de Mahdî, il

les attaqua. Il fut battu; mais les Berbers n’eurent pas à se féliciter

de la victoire qu’ils avaient remportée, car Wâdhih leur coupa les

vivres, de sorte que durant quinze jours ils n’eurent que des herbes

pour toute nourriture. Pour sortir de cette détresse, ils envoyèrent

quelques-uns d’entre eux vers Sancho, comte de Castille. Ces messagers

devaient solliciter l’intervention du comte, et lui proposer une

alliance au cas où Mahdî et Wâdhih ne voudraient pas de la paix.

Arrivés à la résidence du comte, les Africains y trouvèrent une

ambassade de Mahdî. Elle avait offert à Sancho des chevaux, des mulets,

de l’argent, des habits, des pierres précieuses et d’autres présents,

et elle lui avait promis beaucoup de villes et de forteresses pour le

cas où il voudrait venir au secours du calife de Cordoue. Tout était

bien changé en peu de mois! Ce n’étaient plus les musulmans qui

dictaient la loi aux princes chrétiens: c’était au contraire le comte de

Castille qui allait décider du sort de l’Espagne arabe.

Bien renseigné sur l’état des affaires chez ses voisins et sachant que

le pouvoir de Mahdî ne tenait qu’à un fil, le comte promit aux Berbers

de se déclarer pour eux dès qu’ils se seraient engagés à lui céder les

forteresses que les messagers de Mahdî lui offraient, et quand ils y

eurent consenti, il congédia les autres ambassadeurs et envoya au camp

berber mille bœufs, cinq mille moutons et mille chariots chargés de

vivres. Les Berbers furent donc bientôt en état de se mettre en

campagne, et le comte s’étant réuni à eux avec ses troupes, ils prirent

la route de Medinaceli.

Arrivés près de cette ville, ils firent de nouvelles tentatives pour

gagner Wâdhih à leur cause. Ils n’y réussirent pas plus qu’auparavant,

et jugeant avec raison qu’il ne fallait pas perdre du temps, ils

marchèrent directement sur Cordoue (juillet 1009). Wâdhih les suivit

avec sa cavalerie et les attaqua; mais après avoir perdu beaucoup des

siens, il fut forcé de prendre la fuite, et il arriva avec quatre cents

cavaliers à Cordoue, où un de ses lieutenants le rejoignit bientôt

après avec deux cents autres cavaliers, qui avaient eu aussi le bonheur

d’échapper au carnage.

En apprenant que les Berbers marchaient contre la capitale, Mahdî, après

avoir fait donner des armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter,

s’était retranché dans une plaine à l’est de Cordoue. Mais au lieu d’y

attendre l’ennemi, il eut l’imprudence d’aller à sa rencontre. Les deux

armées se heurtèrent à Cantich (5 novembre 1009), et un escadron de

trente Berbers suffit pour jeter le désordre dans les rangs de la masse

indisciplinée de leurs adversaires. Dans leur fuite précipitée, ces

bourgeois, ces ouvriers et ces faquis se renversaient l’un l’autre. Les

Berbers et les Castillans les sabraient par centaines, et il y en eut

aussi beaucoup qui trouvèrent la mort dans les flots du Guadalquivir. On

évalue à dix mille[407] le nombre de ceux qui périrent dans cette

horrible boucherie.

Wâdhih avait vu bien vite que tout était perdu, et, accompagné de ses

six cents cavaliers, il s’était porté au galop vers le nord. De son

côté, Mahdî avait cherché un asile dans son palais, où il se vit bientôt

assiégé par les Berbers. Il crut se sauver en rendant le trône à Hichâm

II. L’ayant donc fait tirer de sa prison, il le plaça de manière que les

Berbers pouvaient le voir; puis il leur envoya le cadi Ibn-Dhacwân pour

leur dire que Hichâm vivait encore, qu’il le regardait comme son maître,

et que lui-même n’était que son premier ministre. Les Berbers ne firent

que rire de ce message. «Hier Hichâm était mort, répondirent-ils au

cadi, et vous avez récité sur son cadavre les prières des morts, toi et

ton émir; comment donc vivrait-il aujourd’hui? Au reste, si tu dis la

vérité, nous remercions Dieu de ce que Hichâm vit encore; mais nous

n’avons pas besoin de lui, nous ne voulons d’autre calife que Solaimân.»

Le cadi tâcha en vain d’excuser son maître, et il parlait encore lorsque

les Cordouans, qui tremblaient à l’aspect du prince qui menaçait leurs

murs, allèrent à sa rencontre et le reconnurent pour leur souverain.

Tandis que Solaimân faisait son entrée dans la capitale, où les Berbers

et les Castillans commirent toutes sortes d’excès, Mahdî alla se cacher

dans la maison d’un certain Mohammed, de Tolède, qui lui fournit les

moyens de gagner cette ville; car toutes les frontières, depuis Tortose

jusqu’à Lisbonne, tenaient encore pour lui. Aussi quand Sancho rappela à

Solaimân sa promesse, celui-ci se vit obligé de lui répondre que, pour

le moment, il ne pouvait y satisfaire, parce qu’il ne possédait pas

encore lui-même les villes dont il s’agissait; mais il s’engagea pour

la seconde fois à les céder dès qu’elles seraient en son pouvoir, et

alors Sancho quitta Cordoue avec ses troupes, qui s’étaient enrichies

aux dépens des habitants de la ville (14 novembre 1009).

Le sort de Hichâm ne changea pas. Solaimân, après l’avoir forcé

d’abdiquer en sa faveur, le fit enfermer de nouveau; mais cédant au

désir des anciens serviteurs des Amirides, il fit ensevelir, avec les

cérémonies ordinaires, le corps de Sanchol.

Cependant Mahdî était arrivé à Tolède, où les habitants lui avaient fait

un excellent accueil. Solaimân se mit en marche pour aller l’attaquer,

et envoya des ministres de la religion aux Tolédans pour les menacer de

sa colère s’ils continuaient à se montrer rebelles. Mais ces menaces

demeurèrent sans effet, et ne voulant pas entreprendre le siége d’une

place aussi forte que Tolède, espérant d’ailleurs qu’elle se soumettrait

spontanément dès que le reste de l’Etat lui en aurait donné l’exemple,

il se porta contre Medinaceli. Pendant sa marche beaucoup de Slaves

vinrent grossir son armée, et il s’empara de Medinaceli sans coup férir,

car Wâdhih avait évacué cette ville et s’était retiré à Tortose. De là

il écrivit à Solaimân pour lui dire qu’il le reconnaîtrait, pourvu

toutefois qu’il lui fût permis de rester où il était. Il n’en agissait

ainsi que pour échapper aux poursuites de Solaimân, et pour gagner du

temps. Sa ruse lui profita: Solaimân donna dans le piége, et laissa à

Wâdhih le gouvernement de toutes les frontières.

Ayant dès lors les mains libres, Wâdhih se hâta de conclure une alliance

avec les deux comtes catalans, Raymond de Barcelone et Ermengaud

d’Urgel, auxquels il promit tout ce qu’ils voulaient, après quoi il

marcha vers Tolède, accompagné d’une armée catalane et de la sienne, et

opéra sa jonction avec les troupes de Mahdî. Solaimân somma alors les

Cordouans de prendre les armes; mais comme ils n’obéissaient qu’à

contre-cœur aux Africains, ils s’excusèrent en disant qu’ils étaient

hors d’état de combattre. A Cantich ils l’avaient montré du reste, et

les Berbers, qui préféraient ne pas avoir dans l’armée des soldats de

leur trempe, prièrent Solaimân de s’en remettre à eux du soin de lui

procurer la victoire. Solaimân se laissa persuader, et, s’étant avancé

jusqu’à Acaba al-bacar, endroit qui se trouvait à environ quatre lieues

de Cordoue[408], il rencontra l’armée de son adversaire, qui se

composait de trente mille musulmans et de neuf mille chrétiens (première

moîtié de juin 1010). Ses généraux le placèrent à l’arrière-garde, en

lui enjoignant de ne point quitter son poste, lors même que les ennemis

le fouleraient aux pieds. Puis ils attaquèrent les troupes catalanes;

mais se conformant aux règles de la stratégie orientale, ils tournèrent

bientôt le dos à l’ennemi pour revenir ensuite impétueusement à la

charge. Malheureusement Solaimân, qui recevait des ordres de ses

capitaines, ne comprenait pas même leur tactique. Voyant l’avant-garde

retourner en arrière, il ne douta point qu’elle n’eût été battue, et,

croyant que tout était perdu, il se mit à fuir de toute la vitesse de

son cheval; les cavaliers qui l’entouraient suivirent son exemple.

Cependant les Berbers revenaient à la charge, et ils attaquèrent

l’ennemi avec une telle fureur qu’ils tuèrent soixante chefs catalans,

parmi lesquels se trouvait le comte Ermengaud d’Urgel; mais quand ils

virent que Solaimân avait quitté son poste, ils se retirèrent sur Zahrâ,

de sorte que les Catalans restèrent maîtres du champ de bataille. C’est

ainsi que Solaimân perdit, par son ignorance et sa lâcheté, la bataille

d’Acaba al-bacar; bataille dont il serait peut-être sorti vainqueur,

s’il avait compris la tactique de ses capitaines, ou s’il avait bien

voulu obéir à leurs ordres. Au reste, la victoire fut remportée par les

Catalans, car les troupes de Mahdî et de Wâdhih ne semblent pas avoir

pris une part bien active au combat.

Mahdî rentra dans Cordoue, et cette malheureuse ville, qui avait déjà

été pillée, six mois auparavant, par les Castillans et les Berbers, fut

pillée de nouveau, cette fois par les Catalans. Puis Mahdî se mit à la

poursuite des Berbers, qui marchaient vers Algéziras, en tuant tous ceux

qu’ils rencontraient et pillant les villages, mais qui retournèrent sur

leurs pas quand ils apprirent que leurs adversaires les cherchaient. Le

21 juin[409], les deux armées ennemies en vinrent aux mains près de

l’endroit où le Guadaira se jette dans le Guadalquivir. Cette fois les

Africains tirèrent une éclatante vengeance de l’échec qu’ils avaient

essuyé à Acaba al-bacar. L’armée de Mahdî fut mise en déroute; beaucoup

de capitaines slaves et plus de trois mille Catalans restèrent sur le

champ de bataille, et d’ailleurs un grand nombre de soldats avaient

trouvé la mort dans les flots du Guadalquivir[410].

Deux jours après, les vaincus rentrèrent dans Cordoue, et les Catalans,

furieux de leur défaite, s’y conduisirent avec une cruauté inouïe. Ils

massacrèrent notamment tous ceux qui offraient quelque ressemblance avec

les Berbers; mais quand Mahdî les pria de marcher encore une fois contre

l’ennemi, ils s’y refusèrent en disant que les pertes qu’ils avaient

subies ne le leur permettaient pas. Ils quittèrent donc Cordoue (8

juillet), et malgré tout le mal qu’ils y avaient fait, les habitants

les virent partir à regret, car les hordes berbères, contre lesquelles

les Catalans auraient pu les défendre, leur inspiraient encore plus

d’effroi. «Après le départ des Catalans, dit un auteur arabe, les

habitants de Cordoue, quand ils se rencontraient dans les rues, se

faisaient réciproquement des compliments de condoléance, comme l’on en

fait à ceux qui ont perdu leur fortune et leur famille.»

Cependant Mahdî, qui avait imposé à la ville une contribution

extraordinaire afin de pouvoir payer ses troupes, se mit en marche

contre l’ennemi. Mais après le départ des Catalans, son armée avait

perdu le courage, et à peine eut-elle fait sept lieues qu’une terreur

panique, l’idée seule de devoir combattre sous peu les terribles

Berbers, la fit retourner à Cordoue. Mahdî dut donc se résigner à

attendre les ennemis dans la capitale, qu’il fit entourer d’un fossé et

d’une muraille; mais la destinée voulait qu’au lieu de tomber par les

Berbers, il tombât par les Slaves.

Quelques-uns de ces derniers, parmi lesquels Wâdhih occupait le premier

rang, servaient sous ses drapeaux; mais d’autres, tels que Khairân et

Anbar, suivaient le parti opposé. Tous sentirent enfin que, pour

parvenir au but de leur ambition, c’est-à-dire au pouvoir, leur union

était nécessaire, et ils résolurent de replacer Hichâm II sur le trône.

Ce plan arrêté, Wâdhih prit grand soin de fomenter le mécontentement

des habitants de la capitale. Il fit répandre les bruits les plus

exagérés sur la vie déréglée du _buveur_, et tout en improuvant en

public les désordres que les soldats se permettaient, il les favorisa en

secret. Puis, lorsque ces menées eurent ôté au calife le peu de

popularité qu’il possédait encore, Khairân, Anbar et les autres généraux

slaves de l’armée de Solaimân, offrirent leurs services à Mahdî. Celui

accepta leur offre avec empressement; mais ces soi-disant auxiliaires

étant entrés dans Cordoue, il ne tarda pas à s’apercevoir qu’ils

complotaient sa perte, et comme il n’était pas en état de leur résister,

il résolut d’aller chercher, pour la seconde fois, un asile à Tolède.

Les Slaves le prévinrent. Le dimanche 25 juillet 1010, ils parcoururent

les rues à cheval, en criant: «Vive Hichâm II!» et ayant tiré ce prince

de sa prison, ils le placèrent sur le trône revêtu des vêtements royaux.

Mahdî se trouvait en ce moment dans le bain. Informé de ce qui se

passait, il vole à la grande salle et va s’asseoir à côté de Hichâm;

mais Anbar le prend rudement par le bras, le jette du haut du trône, et

le force à s’asseoir en face de Hichâm. Celui-ci lui reproche, dans les

termes les plus cruels, les maux qu’il lui a fait souffrir. Puis Anbar

le prend encore une fois par le bras, le traîne sur la plate-forme, et

tire l’épée pour lui couper la tête. Mahdî le prend à bras le corps;

mais au même instant les glaives des autres Slaves s’abaissent sur lui.

Peu de temps après, son cadavre gisait à l’endroit où il avait fait

jeter, dix-sept mois auparavant, celui d’Ibn-Ascalédja. Porté au trône

par une conspiration, une autre conspiration l’avait privé du trône et

de la vie.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 32 / 38 题