Avec un souverain aussi faible que l’était Hichâm II, les Slaves étaient
tout-puissants. Aussi Wâdhih, qui était resté premier ministre,
tenta-t-il de gouverner l’Espagne comme son patron Almanzor l’avait
fait. Malheureusement pour lui, les circonstances étaient bien changées,
et Wâdhih n’était pas Almanzor. Il est vrai qu’au commencement il ne
rencontra pas d’opposition dans la capitale. La tête de Mahdî fut
promenée dans les rues sans qu’un murmure se fît entendre, car personne
ne regrettait ce tyran; mais Wâdhih s’était flatté de l’espoir que les
Berbers reconnaîtraient aussi le monarque auquel il avait rendu la
couronne, et il fut bientôt à même de se convaincre qu’un tel espoir
était chimérique, car lorsqu’il leur eut envoyé la tête de Mahdî en les
priant de se soumettre à Hichâm, leur indignation fut si vive que, si
Solaimân ne se fût pas interposé pour sauver la vie à ceux qui
apportaient ce message, ils les auraient massacrés. Solaimân lui-même
versa des pleurs à la vue de la tête de son parent; il la fit nettoyer
et l’envoya à Obaidallâh, le fils de Mahdî, qui se trouvait à Tolède.
Détrompé sur le compte des Berbers, Wâdhih éprouva, peu de temps après,
qu’il avait des ennemis dans la ville même. Quelques Omaiyades qui ne
voulaient pas de la domination slave et qui croyaient veiller à leurs
propres intérêts en servant ceux de Solaimân, firent savoir secrètement
à ce dernier qu’il devait s’avancer le 12 août jusqu’aux portes de la
capitale, et qu’alors ils la lui livreraient. Solaimân promit de venir;
mais Wâdhih fut informé du complot par Khairân et Anbar. Il fit arrêter
les conspirateurs, et lorsque Solaimân se présenta au jour fixé sous les
murs de la ville, il fut attaqué brusquement et forcé à une retraite
précipitée.
Espérant que cet échec aurait rendu les Berbers plus traitables, Wâdhih
entama de nouveau des négociations avec eux; mais elles demeurèrent sans
résultat, et sur ces entrefaites Solaimân demanda du secours à son
ancien allié, Sancho de Castille, en offrant de lui céder des
forteresses qu’Almanzor avait conquises. On ne sait si c’étaient les
mêmes que celles qu’il lui avait déjà promises auparavant; mais ce qui
est certain, c’est que le comte trouva cette fois le moyen d’agrandir
son territoire sans se donner la peine de faire une expédition en
Andalousie. Comme les forteresses en question ne se trouvaient pas au
pouvoir de Solaimân, mais au pouvoir de Wâdhih, il fit savoir à ce
dernier que, s’il ne les lui cédait pas, il marcherait avec ses
Castillans au secours des Berbers. La chose parut si importante à Wâdhih
qu’il n’osa prendre sur lui la responsabilité ni d’un refus ni d’un
consentement. Il convoqua donc les notables, et, leur ayant communiqué
le message de Sancho, il leur demanda leur opinion. La crainte de voir
les Berbers renforcés par les Castillans fit taire chez les notables le
sentiment de l’honneur national, et ils répondirent qu’à leur avis la
demande devait être accordée. Dans le mois d’août ou de septembre 1010,
Wâdhih conclut donc un traité avec Sancho, et lui fit livrer, au dire
des écrivains arabes, plus de deux cents forteresses, parmi lesquelles
les chroniqueurs chrétiens[412] nomment San-Estevan, Coruña del Conde,
Gormaz et Osma. Un tel exemple était contagieux. Voyant que, pour
obtenir des places fortes, il suffisait de quelques menaces, de quelques
gros mots, un autre comte en fit demander à son tour, en annonçant que,
si on ne les lui donnait pas, il irait se réunir sur-le-champ à
Solaimân. On n’osa les lui refuser. Ainsi l’empire musulman, en proie à
la guerre civile et réduit à l’impuissance la plus complète, s’en allait
par lambeaux. Les Cordouans se félicitaient-ils encore de la chute des
Amirides comme au jour fatal où ils avaient salué avec un enthousiasme
irréfléchi le prompt succès de la révolution? Il est permis d’en douter;
mais quels qu’aient été leurs sentiments à cette époque, ils ne
pouvaient plus retourner sur leurs pas. Dans les circonstances données
ils devaient se résigner à courber la tête devant les ennemis de leur
religion, à subir le maître que les Slaves ou les Berbers voulaient leur
imposer, à être maltraités et pillés tantôt par les uns, tantôt par les
autres, à accepter, en un mot, toutes les conséquences auxquelles
s’exposent les peuples qui, sans marcher vers un but clairement défini,
sans avoir une grande et saine idée politique ou religieuse à réaliser,
se lancent étourdiment dans le tourbillon des révolutions.
Pour le moment ce ne furent pas eux, toutefois, qui souffrirent le plus
de la férocité des Berbers. Après avoir assiégé Cordoue pendant un mois
et demi, ceux-ci s’étaient portés contre Zahrâ, dont ils se rendirent
maîtres après un siége de trois jours seulement, grâce à la trahison
d’un officier qui leur livra une des portes de la ville (4 novembre
1010). La boucherie commença aussitôt, et si les Cordouans eussent
encore été dans l’incertitude au sujet du sort que les Berbers leur
réservaient, les choses qui se passèrent à Zahrâ les auraient renseignés
à cet égard. Les soldats de la garnison furent égorgés presque tous. Les
habitants avaient cherché un refuge dans la mosquée; mais la sainteté de
ce lieu n’imposa pas aux Berbers. Hommes, femmes, enfants, tous furent
massacrés pêle-mêle. Après avoir pillé la ville, on l’incendia, et alors
cette résidence, l’une des plus magnifiques de l’Europe, devint ce que
Zâhira, naguère sa rivale en beauté, était déjà, à savoir un monceau de
décombres.
Pendant tout l’hiver une partie de l’armée africaine pilla les environs
de Cordoue et empêcha que les vivres entrassent dans la ville.
Dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, les habitants des campagnes y
affluaient en foule, et leur nombre dépassa bientôt celui des habitants;
mais comme les denrées étaient montées à un prix excessif, il était
impossible de les nourrir et la plupart d’entre eux moururent de faim.
Le gouvernement lui-même était à bout de ressources; pour se procurer un
peu d’argent, Wâdhih fut obligé de vendre la plus grande partie de la
bibliothèque de Hacam II[413]. En même temps d’autres bandes
parcouraient les provinces. Les plus grandes cités tombèrent entre leurs
mains, et d’ordinaire les habitants subirent le sort qui avait frappé
ceux de Zahrâ. L’Espagne présentait partout le spectacle le plus
douloureux. Les villages étaient déserts, et l’on pouvait parcourir
pendant des jours entiers les routes naguère les plus fréquentées sans
rencontrer âme vivante.
Dans l’été de 1011, la détresse de l’Espagne en général et spécialement
de Cordoue, ne fit qu’augmenter. Cette malheureuse ville, que la peste
ravageait[414], semblait prendre plaisir à aggraver ses maux par la
discorde. Les soldats attribuaient à Wâdhih les calamités qui les
frappaient, et le général slave Ibn-abî-Wadâa, l’ennemi personnel du
ministre, fomentait leur mécontentement. Outragé en public et sentant
que sa position était insoutenable, Wâdhih chargea un certain Ibn-Becr
d’aller faire des propositions de paix à Solaimân. Cette démarche excita
la plus vive indignation. Lorsqu’Ibn-Becr, qui avait eu un entretien
avec l’anti-calife, fut de retour et qu’il se présenta dans la salle du
conseil, les soldats se précipitèrent sur lui sans lui laisser le temps
de communiquer la réponse qu’il avait reçue, et le massacrèrent en
présence du calife et de Wâdhih. Ce dernier résolut alors d’aller
chercher un refuge auprès des Berbers; mais Ibn-abî-Wadâa, qui avait
vent de ce projet, l’empêcha de l’exécuter. Ayant réuni ses soldats, il
pénétra avec eux dans le palais du ministre. «Misérable, lui cria-t-il,
tu as gaspillé l’argent dont nous avions tant besoin! Tu as voulu nous
trahir et nous livrer aux Berbers!» Puis il le frappa de son épée; ses
soldats en firent autant, et peu d’instants après ils promenaient sa
tête à travers les rues et pillaient les demeures de ses partisans,
tandis que son cadavre gisait là où gisaient ceux de Mahdî et
d’Ibn-Ascalédja (16 octobre 1011).
Il se passa encore une année et demie avant que les ennemis vinssent
épargner aux Slaves et aux Cordouans la peine de s’entr’égorger. Dans
cet intervalle Ibn-abî-Wadâa gouverna la ville d’une main ferme et avec
une sévérité inexorable. Le clergé le secondait activement; il
proclamait que la guerre contre les Berbers était une guerre sainte.
Quelquefois ceux du dedans remportaient des avantages. Dans le mois de
mai 1012, un illustre guerrier berber tomba entre leurs mains. C’était
Hobâsa, un neveu de Zâwî. Frappant à droite et à gauche, il s’était jeté
au plus fort de la mêlée, lorsque la sangle de sa selle se lâcha, et au
moment où il se penchait pour la reboucler, un Slave chrétien le démonta
par un vigoureux coup de lance. D’autres Slaves l’achevèrent. Son frère
Habbous tâcha encore de disputer son cadavre aux ennemis; mais après un
combat acharné, il fut repoussé. Les Slaves portèrent en triomphe la
tête de Hobâsa au palais, et abandonnèrent son corps aux insultes de la
populace, laquelle, après l’avoir mutilé et traîné par les rues, le
livra aux flammes. Les Berbers étaient furieux. «Nous vengerons notre
capitaine, criaient-ils, et même quand nous aurons versé le sang de tous
les Cordouans, il n’aura pas encore été vengé assez[415].» Ils
redoublèrent donc d’efforts; mais le désespoir avait donné aux Cordouans
des forces surhumaines, et Ibn-abî-Wadâa fit une sortie si vigoureuse
qu’il força les ennemis à lever le siége. Il sut aussi les repousser de
Séville; mais il ne put les empêcher de prendre Calatrava, et bientôt
après ils revinrent devant les murs de la capitale. Malgré la résistance
désespérée des Cordouans, ils réussirent à combler le fossé, ce qui les
mit à même de s’emparer de la partie orientale de la ville. Une fois
encore la fortune semblait vouloir favoriser les Cordouans, car ils
contraignirent leurs ennemis à évacuer le quartier dont ils s’étaient
rendus maîtres; mais ce fut leur dernier triomphe. Le dimanche 19 avril
1013, les Berbers entrèrent dans la ville par la porte du faubourg de
Secunda, qu’un officier, qui s’était vendu à eux, leur livra.
Cordoue paya sa longue résistance d’un torrent de sang. Les Slaves
s’étant retirés dès qu’il n’y eut plus d’espoir, les Berbers se mirent à
parcourir les rues en poussant des cris féroces. Ici ils pillaient, là
ils violaient, partout ils massacraient. Les hommes les plus inoffensifs
tombaient victimes de leur aveugle fureur. Ici c’était le vieux Saîd
ibn-Mondhir, qui avait été prieur de la mosquée principale du temps de
Hacam II, et qui était renommé par sa vertu et sa dévotion[416]; là
c’était l’infortuné Merwân, de la noble famille des Beni-Hodair, qui
avait perdu la raison par suite d’un amour malheureux[417]. Ailleurs
gisait le corps du savant Ibn-al-Faradhî, l’auteur d’un précieux
dictionnaire biographique et qui avait été cadi de Valence sous le règne
de Mahdî. Le vœu qu’il avait fait dans un moment d’enthousiasme
religieux s’était accompli: il avait obtenu la palme du martyre[418].
Les victimes furent si nombreuses qu’on n’a pas même essayé de les
compter. Bientôt l’incendie vint éclairer de ses sinistres lueurs ces
scènes horribles. Les plus beaux palais devinrent la proie des flammes.
«J’ai appris enfin, écrivit plus tard Ibn-Hazm[419], ce qu’est devenu
mon superbe palais dans le Bilât-Moghîth. Un homme qui venait de Cordoue
me l’a raconté. Il m’a dit qu’il n’en reste que des ruines. Je sais
aussi, hélas! ce que sont devenues mes femmes: les unes sont dans la
tombe, les autres mènent une vie errante dans des contrées lointaines.»
Le deuxième jour après la prise de la ville, Solaimân alla prendre
possession du palais califal. Tous les Cordouans qui, par un hasard
quelconque, avaient échappé aux sabres des Berbers, vinrent se ranger
sur son passage. Troublés et navrés jusqu’au fond de l’âme par les
horribles spectacles qu’ils avaient eus sous les yeux, ils s’évertuaient
néanmoins pour crier: Vive le calife! Solaimân sut apprécier à sa juste
valeur cet enthousiasme factice. «Ils me souhaitent une longue vie,
dit-il en se servant des paroles d’un ancien poète, mais ils me
tueraient s’ils m’avaient en leur pouvoir[420].»
Arrivé au palais, il fit venir Hichâm II.
--Traître, lui dit-il, n’avais-tu pas abdiqué en ma faveur et ne
m’avais-tu pas promis de ne plus prétendre au trône? Pourquoi donc as-tu
violé ta parole?
--Hélas! lui répondit le pauvre homme en joignant les mains, vous savez
que je n’ai pas de volonté, moi; je fais ce que l’on m’ordonne. Mais
épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que
j’abdique et que je vous nomme mon successeur.
Quant aux Berbers, ils s’établirent d’abord à Secunda; mais trois mois
après, tous les habitants de Cordoue, à l’exception de ceux qui
demeuraient dans le faubourg oriental et dans le quartier qui s’appelait
la cité, furent frappés d’une sentence d’exil, et leurs biens furent
confisqués au profit des vainqueurs, qui occupèrent alors les maisons
qui avaient échappé à l’incendie[421].