XV[411].

Avec un souverain aussi faible que l’était Hichâm II, les Slaves étaient

tout-puissants. Aussi Wâdhih, qui était resté premier ministre,

tenta-t-il de gouverner l’Espagne comme son patron Almanzor l’avait

fait. Malheureusement pour lui, les circonstances étaient bien changées,

et Wâdhih n’était pas Almanzor. Il est vrai qu’au commencement il ne

rencontra pas d’opposition dans la capitale. La tête de Mahdî fut

promenée dans les rues sans qu’un murmure se fît entendre, car personne

ne regrettait ce tyran; mais Wâdhih s’était flatté de l’espoir que les

Berbers reconnaîtraient aussi le monarque auquel il avait rendu la

couronne, et il fut bientôt à même de se convaincre qu’un tel espoir

était chimérique, car lorsqu’il leur eut envoyé la tête de Mahdî en les

priant de se soumettre à Hichâm, leur indignation fut si vive que, si

Solaimân ne se fût pas interposé pour sauver la vie à ceux qui

apportaient ce message, ils les auraient massacrés. Solaimân lui-même

versa des pleurs à la vue de la tête de son parent; il la fit nettoyer

et l’envoya à Obaidallâh, le fils de Mahdî, qui se trouvait à Tolède.

Détrompé sur le compte des Berbers, Wâdhih éprouva, peu de temps après,

qu’il avait des ennemis dans la ville même. Quelques Omaiyades qui ne

voulaient pas de la domination slave et qui croyaient veiller à leurs

propres intérêts en servant ceux de Solaimân, firent savoir secrètement

à ce dernier qu’il devait s’avancer le 12 août jusqu’aux portes de la

capitale, et qu’alors ils la lui livreraient. Solaimân promit de venir;

mais Wâdhih fut informé du complot par Khairân et Anbar. Il fit arrêter

les conspirateurs, et lorsque Solaimân se présenta au jour fixé sous les

murs de la ville, il fut attaqué brusquement et forcé à une retraite

précipitée.

Espérant que cet échec aurait rendu les Berbers plus traitables, Wâdhih

entama de nouveau des négociations avec eux; mais elles demeurèrent sans

résultat, et sur ces entrefaites Solaimân demanda du secours à son

ancien allié, Sancho de Castille, en offrant de lui céder des

forteresses qu’Almanzor avait conquises. On ne sait si c’étaient les

mêmes que celles qu’il lui avait déjà promises auparavant; mais ce qui

est certain, c’est que le comte trouva cette fois le moyen d’agrandir

son territoire sans se donner la peine de faire une expédition en

Andalousie. Comme les forteresses en question ne se trouvaient pas au

pouvoir de Solaimân, mais au pouvoir de Wâdhih, il fit savoir à ce

dernier que, s’il ne les lui cédait pas, il marcherait avec ses

Castillans au secours des Berbers. La chose parut si importante à Wâdhih

qu’il n’osa prendre sur lui la responsabilité ni d’un refus ni d’un

consentement. Il convoqua donc les notables, et, leur ayant communiqué

le message de Sancho, il leur demanda leur opinion. La crainte de voir

les Berbers renforcés par les Castillans fit taire chez les notables le

sentiment de l’honneur national, et ils répondirent qu’à leur avis la

demande devait être accordée. Dans le mois d’août ou de septembre 1010,

Wâdhih conclut donc un traité avec Sancho, et lui fit livrer, au dire

des écrivains arabes, plus de deux cents forteresses, parmi lesquelles

les chroniqueurs chrétiens[412] nomment San-Estevan, Coruña del Conde,

Gormaz et Osma. Un tel exemple était contagieux. Voyant que, pour

obtenir des places fortes, il suffisait de quelques menaces, de quelques

gros mots, un autre comte en fit demander à son tour, en annonçant que,

si on ne les lui donnait pas, il irait se réunir sur-le-champ à

Solaimân. On n’osa les lui refuser. Ainsi l’empire musulman, en proie à

la guerre civile et réduit à l’impuissance la plus complète, s’en allait

par lambeaux. Les Cordouans se félicitaient-ils encore de la chute des

Amirides comme au jour fatal où ils avaient salué avec un enthousiasme

irréfléchi le prompt succès de la révolution? Il est permis d’en douter;

mais quels qu’aient été leurs sentiments à cette époque, ils ne

pouvaient plus retourner sur leurs pas. Dans les circonstances données

ils devaient se résigner à courber la tête devant les ennemis de leur

religion, à subir le maître que les Slaves ou les Berbers voulaient leur

imposer, à être maltraités et pillés tantôt par les uns, tantôt par les

autres, à accepter, en un mot, toutes les conséquences auxquelles

s’exposent les peuples qui, sans marcher vers un but clairement défini,

sans avoir une grande et saine idée politique ou religieuse à réaliser,

se lancent étourdiment dans le tourbillon des révolutions.

Pour le moment ce ne furent pas eux, toutefois, qui souffrirent le plus

de la férocité des Berbers. Après avoir assiégé Cordoue pendant un mois

et demi, ceux-ci s’étaient portés contre Zahrâ, dont ils se rendirent

maîtres après un siége de trois jours seulement, grâce à la trahison

d’un officier qui leur livra une des portes de la ville (4 novembre

1010). La boucherie commença aussitôt, et si les Cordouans eussent

encore été dans l’incertitude au sujet du sort que les Berbers leur

réservaient, les choses qui se passèrent à Zahrâ les auraient renseignés

à cet égard. Les soldats de la garnison furent égorgés presque tous. Les

habitants avaient cherché un refuge dans la mosquée; mais la sainteté de

ce lieu n’imposa pas aux Berbers. Hommes, femmes, enfants, tous furent

massacrés pêle-mêle. Après avoir pillé la ville, on l’incendia, et alors

cette résidence, l’une des plus magnifiques de l’Europe, devint ce que

Zâhira, naguère sa rivale en beauté, était déjà, à savoir un monceau de

décombres.

Pendant tout l’hiver une partie de l’armée africaine pilla les environs

de Cordoue et empêcha que les vivres entrassent dans la ville.

Dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, les habitants des campagnes y

affluaient en foule, et leur nombre dépassa bientôt celui des habitants;

mais comme les denrées étaient montées à un prix excessif, il était

impossible de les nourrir et la plupart d’entre eux moururent de faim.

Le gouvernement lui-même était à bout de ressources; pour se procurer un

peu d’argent, Wâdhih fut obligé de vendre la plus grande partie de la

bibliothèque de Hacam II[413]. En même temps d’autres bandes

parcouraient les provinces. Les plus grandes cités tombèrent entre leurs

mains, et d’ordinaire les habitants subirent le sort qui avait frappé

ceux de Zahrâ. L’Espagne présentait partout le spectacle le plus

douloureux. Les villages étaient déserts, et l’on pouvait parcourir

pendant des jours entiers les routes naguère les plus fréquentées sans

rencontrer âme vivante.

Dans l’été de 1011, la détresse de l’Espagne en général et spécialement

de Cordoue, ne fit qu’augmenter. Cette malheureuse ville, que la peste

ravageait[414], semblait prendre plaisir à aggraver ses maux par la

discorde. Les soldats attribuaient à Wâdhih les calamités qui les

frappaient, et le général slave Ibn-abî-Wadâa, l’ennemi personnel du

ministre, fomentait leur mécontentement. Outragé en public et sentant

que sa position était insoutenable, Wâdhih chargea un certain Ibn-Becr

d’aller faire des propositions de paix à Solaimân. Cette démarche excita

la plus vive indignation. Lorsqu’Ibn-Becr, qui avait eu un entretien

avec l’anti-calife, fut de retour et qu’il se présenta dans la salle du

conseil, les soldats se précipitèrent sur lui sans lui laisser le temps

de communiquer la réponse qu’il avait reçue, et le massacrèrent en

présence du calife et de Wâdhih. Ce dernier résolut alors d’aller

chercher un refuge auprès des Berbers; mais Ibn-abî-Wadâa, qui avait

vent de ce projet, l’empêcha de l’exécuter. Ayant réuni ses soldats, il

pénétra avec eux dans le palais du ministre. «Misérable, lui cria-t-il,

tu as gaspillé l’argent dont nous avions tant besoin! Tu as voulu nous

trahir et nous livrer aux Berbers!» Puis il le frappa de son épée; ses

soldats en firent autant, et peu d’instants après ils promenaient sa

tête à travers les rues et pillaient les demeures de ses partisans,

tandis que son cadavre gisait là où gisaient ceux de Mahdî et

d’Ibn-Ascalédja (16 octobre 1011).

Il se passa encore une année et demie avant que les ennemis vinssent

épargner aux Slaves et aux Cordouans la peine de s’entr’égorger. Dans

cet intervalle Ibn-abî-Wadâa gouverna la ville d’une main ferme et avec

une sévérité inexorable. Le clergé le secondait activement; il

proclamait que la guerre contre les Berbers était une guerre sainte.

Quelquefois ceux du dedans remportaient des avantages. Dans le mois de

mai 1012, un illustre guerrier berber tomba entre leurs mains. C’était

Hobâsa, un neveu de Zâwî. Frappant à droite et à gauche, il s’était jeté

au plus fort de la mêlée, lorsque la sangle de sa selle se lâcha, et au

moment où il se penchait pour la reboucler, un Slave chrétien le démonta

par un vigoureux coup de lance. D’autres Slaves l’achevèrent. Son frère

Habbous tâcha encore de disputer son cadavre aux ennemis; mais après un

combat acharné, il fut repoussé. Les Slaves portèrent en triomphe la

tête de Hobâsa au palais, et abandonnèrent son corps aux insultes de la

populace, laquelle, après l’avoir mutilé et traîné par les rues, le

livra aux flammes. Les Berbers étaient furieux. «Nous vengerons notre

capitaine, criaient-ils, et même quand nous aurons versé le sang de tous

les Cordouans, il n’aura pas encore été vengé assez[415].» Ils

redoublèrent donc d’efforts; mais le désespoir avait donné aux Cordouans

des forces surhumaines, et Ibn-abî-Wadâa fit une sortie si vigoureuse

qu’il força les ennemis à lever le siége. Il sut aussi les repousser de

Séville; mais il ne put les empêcher de prendre Calatrava, et bientôt

après ils revinrent devant les murs de la capitale. Malgré la résistance

désespérée des Cordouans, ils réussirent à combler le fossé, ce qui les

mit à même de s’emparer de la partie orientale de la ville. Une fois

encore la fortune semblait vouloir favoriser les Cordouans, car ils

contraignirent leurs ennemis à évacuer le quartier dont ils s’étaient

rendus maîtres; mais ce fut leur dernier triomphe. Le dimanche 19 avril

1013, les Berbers entrèrent dans la ville par la porte du faubourg de

Secunda, qu’un officier, qui s’était vendu à eux, leur livra.

Cordoue paya sa longue résistance d’un torrent de sang. Les Slaves

s’étant retirés dès qu’il n’y eut plus d’espoir, les Berbers se mirent à

parcourir les rues en poussant des cris féroces. Ici ils pillaient, là

ils violaient, partout ils massacraient. Les hommes les plus inoffensifs

tombaient victimes de leur aveugle fureur. Ici c’était le vieux Saîd

ibn-Mondhir, qui avait été prieur de la mosquée principale du temps de

Hacam II, et qui était renommé par sa vertu et sa dévotion[416]; là

c’était l’infortuné Merwân, de la noble famille des Beni-Hodair, qui

avait perdu la raison par suite d’un amour malheureux[417]. Ailleurs

gisait le corps du savant Ibn-al-Faradhî, l’auteur d’un précieux

dictionnaire biographique et qui avait été cadi de Valence sous le règne

de Mahdî. Le vœu qu’il avait fait dans un moment d’enthousiasme

religieux s’était accompli: il avait obtenu la palme du martyre[418].

Les victimes furent si nombreuses qu’on n’a pas même essayé de les

compter. Bientôt l’incendie vint éclairer de ses sinistres lueurs ces

scènes horribles. Les plus beaux palais devinrent la proie des flammes.

«J’ai appris enfin, écrivit plus tard Ibn-Hazm[419], ce qu’est devenu

mon superbe palais dans le Bilât-Moghîth. Un homme qui venait de Cordoue

me l’a raconté. Il m’a dit qu’il n’en reste que des ruines. Je sais

aussi, hélas! ce que sont devenues mes femmes: les unes sont dans la

tombe, les autres mènent une vie errante dans des contrées lointaines.»

Le deuxième jour après la prise de la ville, Solaimân alla prendre

possession du palais califal. Tous les Cordouans qui, par un hasard

quelconque, avaient échappé aux sabres des Berbers, vinrent se ranger

sur son passage. Troublés et navrés jusqu’au fond de l’âme par les

horribles spectacles qu’ils avaient eus sous les yeux, ils s’évertuaient

néanmoins pour crier: Vive le calife! Solaimân sut apprécier à sa juste

valeur cet enthousiasme factice. «Ils me souhaitent une longue vie,

dit-il en se servant des paroles d’un ancien poète, mais ils me

tueraient s’ils m’avaient en leur pouvoir[420].»

Arrivé au palais, il fit venir Hichâm II.

--Traître, lui dit-il, n’avais-tu pas abdiqué en ma faveur et ne

m’avais-tu pas promis de ne plus prétendre au trône? Pourquoi donc as-tu

violé ta parole?

--Hélas! lui répondit le pauvre homme en joignant les mains, vous savez

que je n’ai pas de volonté, moi; je fais ce que l’on m’ordonne. Mais

épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que

j’abdique et que je vous nomme mon successeur.

Quant aux Berbers, ils s’établirent d’abord à Secunda; mais trois mois

après, tous les habitants de Cordoue, à l’exception de ceux qui

demeuraient dans le faubourg oriental et dans le quartier qui s’appelait

la cité, furent frappés d’une sentence d’exil, et leurs biens furent

confisqués au profit des vainqueurs, qui occupèrent alors les maisons

qui avaient échappé à l’incendie[421].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 33 / 38 题