Quand Modhaffar fut de retour à Cordoue après la mort de son père, il y
eut une émeute. Le peuple exigea à grands cris que le souverain se
montrât et qu’il gouvernât par lui-même. En vain Hichâm II fit-il dire à
la foule qu’il voulait continuer à mener une vie libre de soucis: elle
persista dans ses demandes et Modhaffar fut obligé de la disperser à
main armée[378]. Depuis lors, cependant, l’ordre ne fut plus troublé. Il
est vrai qu’un petit-fils d’Abdérame III, nommé Hichâm, conspira contre
Modhaffar; mais celui-ci, qui en fut averti à temps, le prévint en le
faisant mettre à mort (décembre 1006)[379]. Il gouverna l’Etat comme
l’avait fait son père. Il remporta plusieurs victoires sur les
chrétiens, et pendant son règne la prospérité du pays croissait
toujours. C’était un âge d’or, disait-on plus tard[380].
Cependant un grand changement s’était accompli. L’ancienne société
arabe, avec ses vertus et ses préjugés, avait disparu. Abdérame III et
Almanzor avaient eu tous les deux pour but l’unité de la nation, et ce
but, ils l’avaient atteint. La vieille noblesse arabe s’était épuisée
dans la lutte qu’elle avait soutenue contre le pouvoir royal; vaincue et
brisée, elle était maintenant appauvrie, ruinée, et les vieux noms
s’éteignaient chaque jour. La noblesse de cour, qui était attachée aux
Omaiyades par les liens de la clientèle, s’était mieux soutenue. Les
Abou-Abda, les Chohaid, les Djahwar et les Fotais[381] étaient encore
des maisons riches et enviées. Mais les hommes les plus puissants
d’alors, c’étaient les généraux berbers et slaves[382] qui devaient leur
fortune à Almanzor. Comme c’étaient des parvenus et des étrangers, ils
inspiraient peu de respect. D’ailleurs on les considérait comme des
barbares, et l’on se plaignait des vexations dont ils se rendaient
coupables. D’un autre côté, les hommes de la classe moyenne s’étaient
enrichis par le commerce et l’industrie. Déjà sous le règne, si troublé
pourtant, du sultan Abdallâh, on avait vu des négociants et des
industriels amasser rapidement de grandes fortunes sans autre capital
que celui que des amis leur avaient prêté[383], et à présent que le pays
jouissait d’une tranquillité parfaite, de telles fortunes s’édifiaient
si facilement et si fréquemment, que l’on ne s’en étonnait plus. Et
cependant cette société, si florissante en apparence, portait en
elle-même le germe de sa destruction. Si la lutte des races avait cessé,
elle allait reparaître sous une autre forme, sous celle de la lutte des
classes. L’ouvrier détestait son patron, le bourgeois portait envie au
noble, et tout le monde s’accordait à maudire les généraux, les généraux
berbers surtout. Au sein d’une inexpérience universelle, il y avait de
vagues aspirations vers les nouveautés. La religion était exposée à de
rudes attaques. Les mesures qu’Almanzor avait prises contre les
philosophes n’avaient pas porté les fruits que le clergé s’en était
promis. Les esprits forts se multipliaient au contraire, et le
scepticisme, qui forme le fond du caractère arabe, revêtait de plus en
plus des formes scientifiques. Les disciples d’Ibn-Masarra, les Masarrîa
comme on les appelait, formaient une secte nombreuse[384]. D’autres
sectes propageaient aussi des doctrines très-hardies. Une d’entre elles
semble être sortie du sein du clergé lui-même. Ses membres avaient du
moins étudié les traditions relatives au Prophète; mais leurs études,
s’il faut en croire un théologien orthodoxe, avaient été superficielles
et elles s’étaient portées de préférence sur des livres apocryphes et
composés par des matérialistes qui avaient l’intention de saper les
fondements de l’islamisme. De là l’étrange idée qu’ils se formaient de
l’univers. La terre, disaient-ils, repose sur un poisson; ce poisson est
soutenu par la corne d’un taureau; ce taureau se trouve sur un rocher
qu’un ange porte sur son cou; au-dessous de cet ange se trouvent les
ténèbres, et au-dessous des ténèbres il y a une eau qui n’a point de
fin. Sous ces formules obscures et bizarres, qui peut-être n’étaient que
des symboles, les théologiens démêlaient cependant une hérésie
très-grave: la secte croyait que l’univers est illimité. Elle enseignait
en outre qu’on peut bien imposer une religion par la fraude ou par la
violence, mais qu’on ne peut pas la prouver par des arguments tirés de
la raison. En même temps, toutefois, elle était hostile aux ouvrages
philosophiques de la Grèce[385], sur lesquels une autre secte
s’appuyait au contraire. Cette dernière se composait de naturalistes.
L’étude des mathématiques les avait conduits à celle de l’astronomie.
Pour croire à la religion ils demandaient des preuves mathématiques, et
n’en trouvant pas, ils la déclaraient absurde. Ils en méprisaient tous
les commandements; la prière, le jeûne, les aumônes, le pèlerinage, tout
cela n’était à leurs yeux qu’une folie. Les faquis ne manquaient pas de
leur adresser le reproche que les théologiens de tous les temps se sont
plu à adresser à ceux qui se sont écartés des doctrines reçues: ils les
accusaient de n’avoir pour but dans leur vie que celui de s’enrichir,
afin de pouvoir se livrer à des plaisirs de toute sorte, sans respect
pour les lois de la morale[386].
Cependant les sectes qui attaquaient ouvertement l’islamisme n’étaient
pas les plus dangereuses; d’autres, qui voulaient vivre en paix avec lui
et qui ne se recrutaient pas seulement parmi les musulmans, mais aussi
parmi les chrétiens et les juifs, l’étaient bien davantage, car sous le
nom de religion universelle[387], elles prêchaient l’indifférentisme; et
si les religions périssent, ce n’est jamais par des attaques directes,
c’est toujours par l’indifférence, les théologiens musulmans ne
l’ignoraient pas. Les hommes qui avaient adopté ces doctrines
différaient en certains points, et les uns allaient plus loin que les
autres; mais ils avaient tous un suprême dédain pour la dialectique. «Le
monde, disaient-ils, est plein de religions, de sectes, d’écoles
philosophiques, qui se haïssent et s’exècrent. Voyez les chrétiens! Le
Melchite ne peut souffrir le Nestorien, le Nestorien déteste le
Jacobite, et l’un damne l’autre. Parmi les musulmans, le Motazelite
déclare que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont des incrédules;
le non-conformiste considère comme de son devoir de tuer ceux qui
appartiennent à une autre secte, et le Sonnite ne veut avoir rien de
commun ni avec l’un ni avec l’autre. Parmi les juifs, c’est la même
chose. Les philosophes se damnent un peu moins, mais ils n’en sont pas
plus d’accord. Et quand on se demande lequel entre cette infinité de
systèmes philosophiques et théologiques renferme la vérité, il faut dire
que l’un vaut l’autre. Les arguments de chaque champion ont absolument
la même force, la même faiblesse si l’on veut; seulement l’un s’entend
mieux que l’autre à manier les armes de la dialectique. En voulez-vous
la preuve? Rendez-vous alors à ces réunions où disputent des hommes
d’opinions différentes. Qu’y verrez-vous? Que le vainqueur de la veille
est le vaincu du lendemain, et que dans ces savantes assemblées les
armes sont aussi journalières que sur les véritables champs de bataille.
Le fait est que chacun y parle de choses dont il ne sait rien et dont
il ne peut rien savoir.»
Quelques-uns de ces sceptiques acceptaient cependant un petit nombre
d’arguments. Il y en avait qui croyaient à l’existence de Dieu, créateur
de toutes choses, et à la mission de Mahomet; le reste, disaient-ils,
peut être vrai ou ne pas l’être; nous ne voulons ni le nier ni
l’affirmer; nous l’ignorons, voilà tout, mais notre conscience ne nous
permet pas d’accepter des doctrines dont la vérité ne nous a pas été
démontrée. Ceux-là, c’étaient les modérés. D’autres acceptaient
seulement l’existence d’un créateur, et les plus avancés n’avaient
aucune croyance. Ils disaient que l’existence de Dieu, la création du
monde etc., n’avaient pas été prouvées, mais qu’il n’avait pas été
prouvé non plus que Dieu n’existât pas ou que le monde eût existé de
toute éternité. Quelques-uns enseignaient qu’il faut conserver, en
apparence du moins, la religion dans laquelle on est né; d’autres
soutenaient que la religion universelle était la seule chose nécessaire,
et ils entendaient sous ce nom les principes de morale que prêche chaque
religion et que la raison approuve[388].
Les novateurs en matière de religion avaient un grand avantage sur les
novateurs en matière de gouvernement: ils savaient ce qu’ils voulaient.
En politique, au contraire, personne n’avait des idées bien arrêtées.
On était mécontent de ce qui existait, et il semblait que, par le
développement progressif de sa situation, la société était poussée vers
une révolution. Cette révolution, Almanzor l’avait prévue. Un jour qu’il
promenait ses regards sur son superbe palais à Zâhira et sur les
magnifiques jardins qui l’entouraient, il fondit tout à coup en larmes
en s’écriant: «Malheureuse Zâhira! Ah! je voudrais connaître celui qui
te détruira sous peu!» Puis, quand l’ami qui l’accompagnait lui eut
témoigné sa surprise à cause de cette exclamation: «Toi-même, lui
dit-il, tu seras témoin de cette catastrophe. Je le vois déjà saccagé et
ruiné, ce beau palais, je vois le feu de la guerre civile dévorer ma
patrie[389]!» Mais si cette révolution se faisait, quel en serait le but
et par quels moyens s’accomplirait-elle? C’est ce dont personne ne se
rendait compte; mais il y avait du moins une seule chose sur laquelle
tout le monde était d’accord: on voulait que le pouvoir fût arraché à la
famille d’Almanzor. Ce vœu n’a rien qui doive nous surprendre. Les
peuples monarchiques n’aiment pas que le pouvoir soit exercé par un
autre que le monarque. Aussi tous les ministres qui se sont pour ainsi
dire substitués au souverain ont été l’objet d’une haine violente et
implacable, quels que fussent leurs mérites et leurs talents. Cette
considération suffirait à la rigueur pour expliquer l’aversion
qu’inspiraient les Amirides; mais il ne faut pas oublier non plus qu’ils
avaient froissé des sentiments et des affections légitimes. S’ils
s’étaient contentés jusque-là d’exercer le pouvoir au nom d’un prince
omaiyade, ils avaient cependant laissé apercevoir qu’ils visaient plus
haut, qu’ils convoitaient le trône. Cette ambition avait exaspéré contre
eux, non-seulement les princes du sang, qui étaient en grand nombre,
mais encore le clergé qui était fort attaché au principe de la
légitimité, et la nation en général, qui était fort dévouée à la
dynastie ou qui du moins croyait l’être. Joignez-y que la noblesse de
cour désirait la chute des Amirides, parce qu’elle se promettait d’un
changement une augmentation de pouvoir, et que le bas peuple de la
capitale applaudissait d’avance à chaque révolution qui lui permettrait
de piller les riches et d’assouvir la haine qu’il leur portait. Cette
dernière circonstance aurait dû servir, ce semble, à rendre les classes
aisées plus prudentes. Cordoue étant devenue une ville manufacturière et
qui renfermait des milliers d’ouvriers, la moindre émeute pouvait
prendre en un clin d’œil un caractère fort alarmant; une guerre terrible
entre les riches et les pauvres pouvait en résulter. Mais l’inexpérience
était telle, que l’imminence d’un tel péril ne semble avoir frappé
personne. Les classes aisées ne voyaient encore dans les ouvriers que
des auxiliaires, et elles pensaient que tout rentrerait dans l’ordre dès
que les Amirides auraient été écartés.
La chute des Amirides était donc le vœu presque universel au moment où
Modhaffar mourut à la fleur de l’âge (octobre 1008). Son frère Abdérame
lui succéda. Les prêtres haïssaient ce jeune homme. A leurs yeux sa
naissance était déjà une tache ineffaçable, car sa mère était la fille
d’un Sancho, soit du comte de Castille, soit du roi de Navarre[390];
aussi ne l’appelait-on pas autrement que Sanchol[391], _le petit
Sancho_, et c’est sous ce sobriquet qu’il est connu dans l’histoire. Sa
conduite était peu propre à faire oublier sa naissance. Aimant
passionnément les plaisirs, il ne se faisait point scrupule de boire du
vin en public, et l’on se racontait avec une profonde indignation qu’un
jour qu’il entendait le muezzin crier du haut d’un minaret: «Accourez à
la prière!» il avait dit: «S’il criait: Accourez à la coupe, il ferait
bien mieux[392].» On l’accusait d’ailleurs d’avoir empoisonné son frère
Modhaffar, et l’on racontait à ce sujet qu’ayant coupé une pomme avec un
couteau dont un côté était enduit de poison, il avait mangé une moitié
après avoir donné l’autre à son frère[393].
Ces inculpations étaient peut-être plus ou moins hasardées; mais ce qui
est certain, c’est que Sanchol ne possédait pas les talents et
l’habilité d’Almanzor ou de Modhaffar. Et néanmoins il osa faire ce que
ni l’un ni l’autre n’avaient osé. Régnant de fait, ils avaient cependant
laissé à un Omaiyade le titre de monarque; ils n’avaient pas été
califes, malgré l’ardente envie qu’ils avaient de l’être. Sanchol conçut
le projet téméraire de le devenir en se faisant déclarer héritier
présomptif du trône. Il parla de ce dessein à quelques hommes influents,
parmi lesquels le cadi Ibn-Dhacwân et le secrétaire d’Etat Ibn-Bord
étaient les principaux, et quand il se fut assuré de leur concours, il
adressa sa demande à Hichâm II. Malgré sa nullité, le calife semble
avoir reculé un instant devant une démarche aussi grave, d’autant plus
que, d’après l’opinion générale, Mahomet avait dit que le pouvoir
n’appartenait qu’à la race maäddite. Il consulta quelques théologiens;
mais ceux auxquels il s’adressa obéissaient à l’impulsion d’Ibn-Dhacwân.
Aussi lui conseillèrent-ils de consentir à la demande de Sanchol, et
pour vaincre ses scrupules, ils lui citèrent les paroles du Prophète qui
avait dit: «Le jour dernier n’arrivera pas avant qu’un homme de la race
de Cahtân tienne le sceptre[394].» Le calife se laissa persuader, et un
mois après la mort de son frère, Sanchol fut déclaré héritier du trône
en vertu d’une ordonnance qui avait été rédigée par Ibn-Bord[395].
Cette ordonnance porta le mécontentement des Cordouans à son comble.
Tout le monde se mit à répéter ces vers qu’un poète venait de composer:
«Ibn-Dhacwân et Ibn-Bord ont blessé la religion d’une manière inouïe.
Ils se sont révoltés contre le Dieu de vérité, puisqu’ils ont déclaré le
petit-fils de Sancho héritier du trône[396].» On se racontait avec une
grande satisfaction qu’en passant devant le palais de Zâhira un saint
homme s’était écrié: «O palais, toi qui t’es enrichi des dépouilles de
bien des maisons, Dieu veuille que bientôt chaque maison s’enrichisse
des tiennes[397]!» En un mot, la haine et le mauvais vouloir éclataient
partout. Cependant la révolte à main armée ne se montra pas encore; pour
le moment le peuple se laissait encore intimider et contenir par la
présence de l’armée. Mais elle allait partir. Trompé par la tranquillité
apparente qui régnait dans la ville, Sanchol avait annoncé qu’il allait
faire une campagne contre le royaume de Léon, et le vendredi 14 janvier
de l’année 1009, il quitta la capitale à la tête de ses troupes. Il
avait eu l’idée de se coiffer d’un turban, coiffure qui en Espagne
n’était portée que par les hommes de loi et les théologiens, et il avait
ordonné à ses soldats d’en faire de même. Les Cordouans virent dans ce
caprice un nouvel outrage contre la religion et ses ministres.
Après avoir franchi la frontière, Sanchol tenta en vain de forcer
Alphonse V à descendre des montagnes où il s’était retranché. Puis, la
neige ayant rendu les chemins impraticables, il fut obligé à la
retraite[398]; mais à peine arrivé à Tolède, il apprit qu’une révolution
avait éclaté dans la capitale.
Un prince de la maison d’Omaiya, nommé Mohammed, s’était mis à la tête
du mouvement. Fils de ce Hichâm que Modhaffar avait fait décapiter, et
par conséquent arrière-petit-fils d’Abdérame III, il s’était tenu caché
à Cordoue pour échapper au sort qui avait frappé son père, et à cette
époque il avait fait connaissance avec plusieurs hommes du peuple. Grâce
à l’or qu’il ne ménageait pas, grâce aussi à l’appui que lui prêtait un
faqui fanatique, nommé Hasan ibn-Yahyâ, et au concours de plusieurs
Omaiyades, il forma bientôt une bande de quatre cents hommes résolus et
intrépides. La rumeur d’une conspiration parvint bien aux oreilles de
l’Amiride Ibn-Ascalédja, auquel Sanchol avait confié le gouvernement de
Cordoue pendant son absence, mais ce bruit était si vague
qu’Ibn-Ascalédja, encore qu’il fît visiter plusieurs maisons suspectes,
ne découvrit rien. Ayant donc fixé au mardi, 15 février, l’exécution de
son projet, Mohammed choisit parmi ses hommes trente des plus
déterminés, auxquels il ordonna de cacher des armes sous leurs habits et
de se rendre vers le soir à la terrasse qui se trouvait près du palais
califal. «Je viendrai vous rejoindre une heure avant le coucher de
soleil, ajouta-t-il, mais gardez-vous de rien entreprendre avant que je
vous en donne le signal.»
Ces trente hommes s’étant rendus à leur poste, où ils n’éveillèrent
aucun soupçon, car la terrasse du palais, qui avait vue sur la chaussée
et sur la rivière, était une promenade fort fréquentée, Mohammed fit
prendre les armes à ses autres partisans en leur enjoignant de se tenir
prêts. Puis il monta sur sa mule, et, arrivé sur la terrasse, il donna à
ses trente hommes le signal de se précipiter sur le poste qui gardait
l’entrée du palais. Attaqués à l’improviste, ces soldats furent aussitôt
désarmés, et alors Mohammed courut vers l’appartement d’Ibn-Ascalédja,
qui causait et buvait en ce moment avec deux jeunes filles de son harem.
Avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de
vivre.
Peu d’instants après, les autres conjurés, que leur chef avait fait
avertir, se mirent à parcourir les rues en criant: Aux armes, aux armes!
Le succès dépassa leurs espérances. Le peuple qui, pour se soulever,
n’attendait qu’une occasion, un signal, les suivit en poussant des cris
d’allégresse, et, attirés par le bruit, les campagnards des environs
vinrent aussi se joindre à la foule. On se porta vers la prison dorée de
Hichâm II, et l’on fit des brèches dans deux endroits du mur. Le
malheureux monarque espérait encore qu’on viendrait le secourir. Les
hauts dignitaires étaient à Zâhira, où ils pouvaient disposer de
quelques régiments slaves et autres; mais en recevant la nouvelle qu’une
émeute avait éclaté, ils avaient cru d’abord qu’Ibn-Ascalédja la
dompterait facilement, et plus tard, quand ils apprirent que la chose
était bien plus grave qu’ils ne l’avaient soupçonné, ils furent
paralysés par la frayeur. Tout le monde semblait avoir perdu la tête, et
l’on ne fit rien pour délivrer le monarque. Ce dernier, qui craignait à
chaque instant de voir le palais envahi par la foule, prit enfin le
parti d’envoyer un messager à Mohammed pour lui dire que, s’il voulait
lui laisser la vie, il abdiquerait en sa faveur. «Quoi! répondit
Mohammed à ce messager, le calife pense-t-il donc que j’aie pris les
armes pour le tuer? Non, je les ai prises parce que j’ai vu avec douleur
qu’il voulait ôter le pouvoir à notre famille. Il est libre de faire ce
qui lui plaît; mais s’il veut me céder la couronne de son plein gré, je
lui en serai fort reconnaissant, et dans ce cas il pourra exiger de moi
tout ce qu’il voudra.» Puis il fit venir des théologiens et quelques
notables, auxquels il ordonna de dresser un acte d’abdication, et cet
acte ayant été signé par Hichâm, il passa le reste de la nuit dans le
palais. Le lendemain matin il nomma un de ses parents premier ministre,
confia à un autre Omaiyade le gouvernement de la capitale, et les
chargea d’inscrire sur le registre de l’armée tous ceux qui le
désireraient. L’enthousiasme fut si grand et si universel que tout le
monde accourut pour se faire soldat; hommes du peuple, riches
négociants, cultivateurs des environs, imâms des mosquées, pieux
ermites, chacun s’empressait à devancer les autres, chacun voulait
verser son sang pour défendre la dynastie légitime contre le libertin
qui avait voulu usurper le trône.
Mohammed ordonna ensuite à son premier ministre d’aller s’emparer de
Zâhira. Les dignitaires qui s’y trouvaient ne songeaient pas même à se
défendre; ils se hâtèrent de se soumettre et de demander grâce au
nouveau calife. Celui-ci leur accorda leur demande, mais seulement après
leur avoir reproché durement leur connivence aux projets ambitieux de
Sanchol.
C’est ainsi que s’écroula, en moins de vingt-quatre heures, le pouvoir
des Amirides. Personne ne s’était attendu à un succès aussi prompt.
L’allégresse était universelle à Cordoue; elle était vive surtout dans
les rangs inférieurs de la société. Le peuple, qui va toujours vite dans
sa joie comme dans sa colère, voyait s’ouvrir tout un avenir de bonheur;
mais si les hommes de la classe moyenne avaient pressenti les vastes et
douloureuses conséquences de cette révolution, ils se seraient bien
gardés d’y prendre part, et ils auraient pensé, selon toute apparence,
que le despotisme éclairé des Amirides, qui avait donné au pays une
prospérité enviable et la gloire militaire, valait mieux que l’anarchie
et le régime arbitraire de la soldatesque qui allaient peser sur eux.
Déjà en ce moment, les excès qui accompagnent à l’ordinaire une
révolution faite par le peuple, ne firent pas défaut. Mohammed, qui
pouvait commander des pillages, n’avait pas encore assez d’autorité pour
les défendre. Prévoyant ce qui allait arriver, il avait donné l’ordre de
transporter à Cordoue les trésors et les objets précieux qui se
trouvaient à Zâhira; mais les pillards étaient déjà à l’œuvre. Ils
enlevèrent du palais jusqu’aux portes et aux boiseries, et beaucoup
d’hôtels qui appartenaient aux créatures d’Almanzor et de sa famille,
furent pillés aussi. Durant quatre jours, Mohammed ne put ou n’osa rien
faire contre ces brigands. Il réussit enfin à réprimer leur audace, et
les richesses amassées à Zâhira étaient si considérables que, sans
compter ce que le peuple en avait emporté, on y trouva un million et
demi de pièces d’or et deux millions cent mille pièces d’argent. Quelque
temps après, on découvrit encore des cachettes où gisaient deux cent
mille pièces d’or. Quand le palais se trouva entièrement vide, on y mit
le feu, et bientôt cette magnifique résidence ne fut plus qu’un monceau
de ruines.
Sur ces entrefaites deux actes officiels avaient été communiqués, après
le service du vendredi (18 février), au peuple rassemblé dans la
mosquée. Le premier contenait l’énumération des forfaits de Sanchol et
l’ordre de le maudire dans les prières publiques; en vertu du second,
plusieurs impôts récemment établis furent abolis. Huit jours après,
Mohammed annonça au peuple qu’il avait pris le surnom par lequel nous le
désignerons dorénavant, celui de Mahdî[399], et quand il fut descendu de
la chaire, on lut un appel à la guerre contre Sanchol. Cette dernière
proclamation eut un effet prodigieux. L’enthousiasme de la capitale
s’était communiqué aux provinces, de sorte qu’en peu de temps Mahdî se
vit à la tête d’une armée fort nombreuse; mais comme c’était le peuple
qui avait fait la révolution et qu’il ne voulait pas se laisser
commander par les anciens généraux qui avaient appartenu tous au parti
de la cour, cette armée eut pour officiers supérieurs des hommes du
peuple ou de la classe moyenne, des médecins, des tisserands, des
bouchers, des selliers. Pour la première fois l’Espagne musulmane était
démocratisée; le pouvoir avait échappé, non-seulement aux Amirides, mais
aux nobles en général.
Cependant Sanchol, quand il eut reçu à Tolède la nouvelle de
l’insurrection de la capitale, s’était porté sur Calatrava. Il avait
l’intention de dompter la révolte par la force; mais pendant sa marche
plusieurs de ses soldats l’abandonnèrent, et quand il voulut que ceux
qui lui restaient lui prêtassent serment de fidélité, ils s’y refusèrent
en disant qu’ayant déjà juré, ils ne voulaient pas le faire une seconde
fois. Telle fut même la réponse des Berbers, que les Amirides avaient
cependant gorgés d’or et sur lesquels Sanchol croyait pouvoir compter.
Il ignorait que la reconnaissance et le dévoûment n’étaient pas au
nombre de leurs vertus. Considérant la cause de leurs bienfaiteurs comme
perdue, ils ne songeaient qu’à conserver leurs richesses par une prompte
soumission au nouveau calife, et ils ne prenaient pas même la peine de
cacher leur intention, car lorsque Sanchol eut appelé Mohammed ibn-Yilâ,
un de leurs généraux, et qu’il lui eut demandé son opinion sur les
dispositions des soldais à son égard, cet homme lui répondit:
--Je ne vous tromperai ni sur mes propres sentiments ni sur ceux de
l’armée. Je vous dirai donc franchement que personne ne se battra pour
vous.
--Comment, personne? lui demanda Sanchol, qui, bien que déjà désabusé
sur la fidélité d’une partie de ses troupes, ne s’attendait pas
toutefois à un tel aveu; et de quelle manière pourrai-je me convaincre
que votre opinion est fondée?
--Faites prendre aux gens de votre maison la route de Tolède et annoncez
que vous allez les suivre; vous verrez alors s’il y a des soldats qui
vous accompagnent.
--Vous avez raison peut-être, dit tristement Sanchol, et il n’osa se
risquer à faire l’épreuve que le Berber lui proposait.
Au milieu de la défection générale, un seul ami sincère et dévoué lui
restait: c’était un de ses alliés léonais, le comte de Carrion, de la
famille des Gomez[400].
--Venez avec moi, lui dit ce gentilhomme; mon château vous offrira un
asile, et s’il le faut, je verserai jusqu’à la dernière goutte de mon
sang pour vous défendre.
--Je vous remercie de votre offre, mon excellent ami, lui répliqua
Sanchol, mais je ne puis l’accepter. Il me faut aller à Cordoue, où mes
amis m’attendent, où ils se lèveront comme un seul homme pour soutenir
ma cause dès qu’ils me sauront dans leur voisinage. J’espère d’ailleurs,
j’en suis même certain, qu’au moment où j’arriverai, beaucoup de ceux
qui semblent tenir à présent pour Mohammed, quitteront cet homme pour
venir se joindre à moi.
--Prince, reprit le comte, ne vous abandonnez pas à de folles et
chimériques espérances. Croyez-moi, tout est perdu, et de même que votre
armée se déclarera contre vous, de même vous ne trouverez à Cordoue
personne qui vous vienne en aide.
--C’est ce que nous verrons, répliqua l’Amiride; mais j’ai résolu
d’aller à Cordoue et j’irai.
--Je n’approuve pas votre dessein, lui dit alors le comte, et je me
tiens persuadé que vous vous laissez tromper par une illusion qui vous
deviendra fatale; mais quoi qu’il arrive, je ne vous quitterai pas.
Ayant donné l’ordre de continuer la marche vers la capitale, Sanchol
arriva à un gîte qui s’appelait Manzil-Hânî. Il s’y arrêta; mais les
Berbers, profitant de l’obscurité de la nuit, désertèrent en masse, et
le lendemain matin il ne vit autour de lui que les serviteurs de sa
maison et les soldats du comte. Ce dernier le supplia encore une fois
d’accepter l’offre qu’il lui avait faite; mais ce fut inutile; le jeune
homme courait follement à sa perte. «J’ai déjà envoyé le cadi à Cordoue,
dit-il; il demandera ma grâce, et je suis certain qu’il l’obtiendra.»
Le soir du jeudi 4 mars, il arriva au couvent de Chauch. Des cavaliers
que Mahdî avait envoyés à sa rencontre, vinrent l’y trouver le
lendemain. «Que me voulez-vous? leur dit Sanchol; laissez-moi en repos,
car je me suis soumis au nouveau gouvernement.--Dans ce cas, lui
répondit le commandant de l’escadron, vous devez nous suivre à Cordoue.»
Sanchol dut obéir à cet ordre, malgré qu’il en eût, et quand on se fut
remis en chemin, on rencontra dans l’après-midi le premier ministre de
Mahdî, qui était accompagné d’un détachement plus considérable. On fit
halte, et tandis qu’on envoyait à Cordoue le harem de Sanchol qui se
composait de soixante-dix femmes, on l’amena devant le ministre. Sanchol
baisa plusieurs fois la terre devant cet Omaiyade; mais on lui cria:
«Baise aussi le sabot de son cheval!» Il le fit, tandis que le comte de
Carrion regardait en silence la profonde humiliation de celui devant
lequel un grand empire avait tremblé naguère. Puis, quand on l’eut placé
sur un cheval autre que le sien: «Qu’on lui arrache son bonnet!» cria le
ministre, et cet ordre ayant été exécuté, on se remit en route.
Au coucher du soleil, quand on fut arrivé à l’étape, les soldats
reçurent l’ordre de lier les mains et les pieds à Sanchol. Pendant
qu’ils s’acquittaient avec rudesse de cette tâche: «Vous me blessez,
leur dit-il; accordez-moi un instant de répit et laissez ma main
libre.» Ayant obtenu sa demande, il tira en un clin d’œil un poignard de
sa bottine; mais les soldats le lui arrachèrent avant qu’il eût eu le
temps de se frapper. «Je t’épargnerai cette peine,» cria le ministre,
et, le jetant par terre, il le massacra, après quoi il lui coupa la
tête. Le comte fut aussi mis à mort.
Le lendemain, quand les cavaliers furent entrés dans Cordoue, ils
présentèrent au calife les restes de Sanchol. Ayant fait embaumer le
cadavre, Mahdî le fit fouler aux pieds par son cheval; puis il le fit
clouer à une croix, revêtu d’une tunique et d’un pantalon, près d’une
porte du palais et à côté de la tête qui était au bout d’une pique.
Auprès de ces restes hideux se tenait un homme qui criait sans
interruption: «Voici Sanchol le Bienheureux[401]! Que Dieu le maudisse
et qu’il me maudisse moi-même!» C’était le commandant de la garde de
Sanchol, qui n’avait obtenu sa grâce qu’à la condition qu’il expierait
de cette manière la fidélité qu’il avait montrée à son maître[402].