Si le peuple connaissait ou soupçonnait la vérité au sujet du meurtre de
Djafar, il oublia bientôt ce crime pour ne s’occuper que des nouvelles
victoires du ministre. Les affaires du royaume de Léon avaient pris pour
ce dernier une tournure extrêmement favorable. Les désastres qui avaient
frappé Ramire III dans la campagne de 981, lui étaient devenus fatals.
Les grands du royaume ne voulaient plus d’un prince que le malheur
semblait poursuivre[292], et qui d’ailleurs les avait blessés dans leur
orgueil par ses prétentions à l’autorité absolue. Une révolte éclata en
Galice. Les nobles de cette province résolurent de donner le trône à
Bermude, un cousin germain de Ramire, et le 15 octobre 982, ce prince
fut sacré dans l’église de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ramire marcha
aussitôt contre lui, et il se livra une bataille à Portilla de Arenas,
sur les frontières de Léon et de la Galice; mais quoique acharnée, elle
resta indécise[293]. Plus tard, la fortune favorisa de plus en plus les
armes de Bermude II, et vers le mois de mars de l’année 984, il enleva
la ville de Léon à son compétiteur[294]. Pour ne pas succomber tout à
fait, ce dernier, qui avait cherché un refuge dans les environs
d’Astorga, se vit alors obligé d’implorer l’assistance d’Almanzor et de
le reconnaître pour son suzerain[295]. Il mourut peu de temps après (26
juin 984[296]). Sa mère tenta de régner à sa place en s’appuyant sur les
musulmans[297]; mais elle se vit bientôt privée de leur secours. Bermude
avait compris qu’à moins qu’il ne s’abaissât à la démarche que Ramire
avait faite, il aurait bien de la peine à réduire les grands qui
refusaient de le reconnaître. Il s’adressa donc à Almanzor, et les
promesses qu’il lui fit semblent avoir été plus brillantes que celles de
son ennemie, car Almanzor se déclara pour lui et mit une grande armée
musulmane à sa disposition. Grâce à ce secours, Bermude réussit à
soumettre tout le royaume à son autorité; mais aussi ne fut-il dès lors
qu’un lieutenant d’Almanzor, et une grande partie des troupes
musulmanes resta dans son pays, autant pour le surveiller que pour
l’aider[298].
Ayant fait ainsi du royaume de Léon une province tributaire, Almanzor
résolut de tourner ses armes contre la Catalogne. Comme ce pays était un
fief qui relevait du roi de France, les califes l’avaient ménagé
jusque-là, de peur que, s’ils l’attaquaient, ils n’eussent aussi les
Français à combattre. Mais Almanzor ne partageait pas cette crainte; il
savait que la France était en proie à l’anarchie féodale et que les
comtes catalans n’avaient aucun secours à attendre de ce côté-là[299].
Ayant donc rassemblé un grand nombre de troupes, il partit de Cordoue le
5 mai de l’année 985[300], en emmenant avec lui une quarantaine de ses
poètes salariés qui devraient chanter ses victoires[301]. Passant par
Elvira, Baza et Lorca, il arriva à Murcie, où il alla loger chez
Ibn-Khattâb. C’était un simple particulier qui n’avait aucune charge
publique, mais ses propriétés étaient extrêmement considérables, et les
revenus qu’il en tirait étaient énormes. Client des Omaiyades, il était
probablement d’origine visigothe, et peut-être descendait-il de
Théodemir, qui, du temps de la conquête, avait conclu avec les musulmans
une capitulation si avantageuse, que lui et son fils Athanagild
régnaient en princes presque indépendants sur la province de
Murcie[302]. Quoi qu’il en soit, Ibn-Khattâb était généreux autant que
riche. Durant treize jours consécutifs[303], il défraya non-seulement
Almanzor avec sa suite, mais toute l’armée, depuis les vizirs jusqu’au
moindre soldat. Il prit soin que la table du ministre fût toujours
somptueusement servie; jamais il ne lui fit présenter pour la seconde
fois les mets dont il avait déjà goûté, ni la vaisselle qu’il avait déjà
vue, et un jour il poussa la prodigalité jusqu’à lui offrir un bain
apprêté avec de l’eau rose. Si accoutumé qu’il fût au luxe, Almanzor
était cependant stupéfait de celui que déployait son hôte. Aussi ne
tarissait-il pas sur son éloge, et voulant lui donner une preuve de sa
reconnaissance, il le tint quitte d’une partie de l’impôt territorial.
Il enjoignit d’ailleurs aux magistrats chargés de l’administration de la
province, d’avoir pour lui les plus grands égards, et de se conformer
autant que possible à ses désirs[304].
Après avoir quitté Murcie, Almanzor continua sa marche vers la
Catalogne, et, ayant battu le comte Borrel[305], il arriva le mercredi
1er juillet devant la ville de Barcelone. Le lundi suivant il la prit
d’assaut[306]. La plupart des soldats et des habitants furent passés au
fil de l’épée; les autres furent mis en servitude. La ville même fut
pillée et brûlée[307].
A peine de retour de cette campagne, la vingt-troisième qu’il avait
faite[308], Almanzor, toujours infatigable, toujours avide de conquêtes
nouvelles, tourna son attention du côté de la Mauritanie.
Pendant plusieurs années ce pays avait été au pouvoir de Bologguîn, le
vice-roi de l’Ifrîkia; mais dans les derniers temps du règne de ce
prince, et surtout après sa mort (arrivée en mai 984[309]), le parti
omaiyade avait commencé à relever la tête. Aussi plusieurs villes,
telles que Fez et Sidjilmésa, avaient déjà secoué le joug des Fatimides,
lorsqu’un prince africain, qu’on avait presque oublié, reparut sur la
scène. C’était l’Edriside Ibn-Kennoun. Du temps de Hacam II,
Ibn-Kennoun, comme nous l’avons raconté, avait dû se rendre à Ghâlib,
et, amené à Cordoue, il y était resté jusqu’à ce que Moçhafî l’envoyât à
Tunis, après lui avoir fait prendre l’engagement de ne plus rentrer en
Mauritanie. Mais Ibn-Kennoun n’avait nullement l’intention de tenir sa
promesse. S’étant rendu à la cour du calife fatimide, il avait obsédé ce
prince durant dix ans en le suppliant de le rétablir. Ayant enfin obtenu
des troupes et de l’argent, il était retourné dans son pays natal, et
comme il avait acheté l’appui de plusieurs chefs berbers, il était
maintenant sur la voie d’en devenir le maître. C’est ce qu’Almanzor
voulait empêcher, et il prit à cet effet les mesures nécessaires. Il
envoya en Mauritanie un grand nombre de troupes sous le commandement de
son cousin germain Askelédja[310]. La guerre ne fut pas de longue
durée: trop faible pour résister à ses ennemis, Ibn-Kennoun se rendit,
après avoir obtenu d’Askelédja la promesse que ses jours seraient
respectés et qu’il pourrait habiter Cordoue comme par le passé.
Une telle promesse, faite à un homme très-ambitieux et très-perfide,
était à coup sûr une imprudence, et l’on se demande si Askelédja avait
été autorisé à la faire. Les chroniqueurs arabes nous laissent dans le
doute à cet égard; mais la conduite d’Almanzor nous porte à croire
qu’Askelédja avait outre-passé ses pouvoirs. Le ministre déclara que le
traité était de nulle valeur, et, ayant fait transporter Ibn-Kennoun en
Espagne, il le fit décapiter de nuit sur la route qui mène d’Algéziras à
Cordoue (septembre ou octobre 985).
Bien qu’Ibn-Kennoun eût été un tyran cruel, qui prenait un féroce
plaisir à précipiter ses prisonniers du haut de son Rocher des Aigles,
la manière dont il était mort excita cependant en sa faveur une
sympathie qui semble avoir été assez universelle. Joignez-y qu’il était
un chérif, un descendant du gendre du Prophète. Attenter à la vie d’un
tel homme, c’était un sacrilége aux yeux des masses ignorantes et
superstitieuses. Même les rudes troupiers qui, obéissant à l’ordre
qu’ils avaient reçu, l’avaient mis à mort, en jugeaient ainsi, et une
bourrasque qui était survenue tout d’un coup et qui les avait jetés à
terre, leur avait paru un miracle, un châtiment du ciel. Les uns
disaient donc qu’Almanzor avait commis une action impie, les autres
qu’il avait fait une perfidie puisqu’il aurait dû respecter comme sienne
la parole donnée par son lieutenant. Cela se disait assez haut, malgré
la crainte qu’inspirait le ministre, et le mécontentement se montra
d’une manière si évidente, qu’Almanzor ne pouvait se tromper sur la
disposition des esprits et qu’il commençait à s’en alarmer sérieusement.
Que l’on juge donc quelle fut sa colère quand il apprit qu’Askelédja
était plus indigné que qui que ce fût, et que même devant ses troupes il
avait osé appeler son cousin un perfide. Une telle audace nécessitait
une punition exemplaire. Aussi Almanzor s’empressa-t-il d’envoyer à son
cousin l’ordre de revenir immédiatement en Espagne; puis il le mit en
accusation, et l’ayant fait condamner à cause de malversation et de
haute trahison, il le fit mettre à mort (octobre ou novembre 985)[311].
Alors les clameurs redoublèrent. On s’apitoyait maintenant,
non-seulement sur le sort du malheureux chérif, mais encore sur celui
d’Askelédja, et l’on demandait si Almanzor n’avait pas donné une
nouvelle preuve de sa politique atroce, de son mépris de tous les liens,
même de ceux du sang, en faisant décapiter son propre cousin. Les
parents d’Ibn-Kennoun, trompés dans les espérances qu’ils avaient
conçues alors que ce prince semblait sur le point de conquérir toute la
Mauritanie, fomentaient le mécontentement autant qu’ils pouvaient.
Instruit de leurs menées, Almanzor les frappa tous d’une sentence
d’exil. Ils quittèrent alors l’Espagne et la Mauritanie; mais avant de
partir, l’un d’entre eux, Ibrahim ibn-Edrîs, décocha encore une flèche
contre le ministre en composant un long poème qui eut beaucoup de vogue
et dans lequel se trouvaient ces vers:
L’exil, voilà toujours mon triste sort! Le malheur me poursuit sans
cesse; il est mon créancier; au temps précis de l’échéance du
terme, il se présente devant moi....
Ce que je vois arriver me frappe de stupeur; notre infortune est
immense et il est presque impossible d’y remédier. J’ai peine à en
croire mes yeux, et je suis tenté de dire que je me trompe. Quoi!
la famille d’Omaiya existe encore, et cependant un bossu[312]
gouverne ce vaste empire! Et voilà les soldats qui marchent autour
d’un palanquin dans lequel se trouve un singe roux!... Fils
d’Omaiya, vous qui brilliez naguère comme des étoiles au milieu de
la nuit, comment se fait-il qu’à présent on ne vous voie plus?
Autrefois vous étiez des lions, mais vous avez cessé de l’être, et
voilà pourquoi ce renard s’est rendu maître du pouvoir[313].
Renard ou non--on voit que ce sobriquet, que l’on a déjà rencontré dans
un vers de Moçhafî, lui était resté--, Almanzor était convaincu de la
nécessité de faire quelque chose pour se réhabiliter dans l’opinion. Par
conséquent, il résolut d’agrandir la mosquée qui était trop étroite pour
contenir et les habitants de la capitale et les innombrables soldats
venus de l’Afrique. Il fallait commencer par exproprier les possesseurs
des maisons qui occupaient le terrain sur lequel on voulait bâtir.
C’était une mesure qui, pour ne pas être odieuse, demandait beaucoup de
tact et de délicatesse; mais Almanzor avait dans ces sortes de choses un
savoir-faire admirable. Faisant venir un à un chaque propriétaire en sa
présence (ce qui était déjà un grand honneur): «Mon ami, lui disait-il,
comme j’ai formé le projet d’agrandir la mosquée, ce saint endroit où
nous adressons nos prières au ciel, je voudrais acheter ta maison dans
l’intérêt de la communauté musulmane et aux frais du trésor, lequel est
bien rempli grâce aux richesses que j’ai enlevées aux mécréants. Dis-moi
donc à combien tu l’évalues; ne te gêne pas, dis hardiment ce que tu en
veux!» Puis, quand son interlocuteur avait nommé une somme qu’il croyait
bien exorbitante: «Mais c’est trop peu, s’écriait le ministre; vraiment,
tu es d’une discrétion exagérée! Tiens, je te donne une fois autant.» Et
non-seulement il le payait rubis sur l’ongle, mais encore faisait-il
acheter pour lui une autre demeure. Il se trouva néanmoins une dame qui
refusa longtemps de céder la sienne. Elle avait dans son jardin un beau
palmier auquel elle tenait fort, et quand elle consentit enfin à se
dessaisir de son immeuble, elle y mit la condition qu’on lui en
achèterait un autre qui eût aussi un palmier dans son jardin. C’était
difficile à trouver; mais le ministre, quand on l’informa de la demande
de la dame, s’écria aussitôt: «Eh bien! nous lui achèterons ce qu’elle
désire, dussions-nous vider à cet effet tous les coffres de l’Etat!»
Après bien des recherches inutiles, on trouva enfin une maison telle
qu’on la désirait, et on l’acheta à un prix excessif.
Tant de générosité porta ses fruits. Quelques griefs que l’on eût contre
le ministre, on ne pouvait nier qu’il ne fît les choses noblement et
grandement, et d’un autre côté, les personnes dévotes étaient forcées
d’avouer que l’agrandissement de la mosquée était une œuvre fort
méritoire. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque, les travaux
ayant commencé, on vit déblayer le terrain par une foule de prisonniers
chrétiens qui avaient des fers aux pieds. On se dit alors qu’après tout
l’islamisme n’avait pas encore brillé d’un tel éclat, et que jamais les
mécréants n’avaient été humiliés à un tel point. Et puis l’on vit
Almanzor lui-même, le maître tout-puissant, le plus grand général du
siècle, manier, pour plaire à l’Eternel, la pioche, la truelle ou la
scie, comme s’il eût été un simple ouvrier! Devant un tel spectacle,
toutes les haines devenaient muettes[314].
Pendant qu’on travaillait encore à l’agrandissement de la mosquée, la
guerre contre Léon recommença. Les troupes musulmanes qui étaient
restées dans ce royaume, s’y conduisaient comme dans un pays conquis, et
quand Bermude II s’en plaignait à Almanzor, il ne recevait de lui que
des réponses hautaines et dédaigneuses. Il perdit patience enfin, et,
prenant une résolution hardie, il chassa les musulmans[315]. Almanzor
fut donc forcé de lui faire sentir encore une fois la supériorité de ses
armes, et au fond du cœur il n’était pas fâché de cette nouvelle guerre,
car maintenant les habitants de la capitale, au lieu de parler de choses
qui, à son avis, ne les regardaient pas, pourraient de nouveau
s’entretenir de ses batailles, de ses victoires, de ses conquêtes. Et
il prit soin de fournir matière à leur conversation. S’étant emparé de
Coïmbre en juin 987, il ruina cette ville à un tel point, que pendant
sept ans elle resta déserte[316]. L’année suivante il passa le Duero, et
alors l’armée musulmane se répandit comme un torrent dans le royaume de
Léon, en tuant ou en détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage.
Villes, châteaux, cloîtres, églises, villages, hameaux, rien ne fut
épargné[317]. Bermude s’était jeté dans Zamora[318], probablement parce
qu’il croyait que cette ville serait attaquée la première; mais Almanzor
la laissa de côté et marcha droit sur Léon. Une fois déjà il avait été
sur le point de prendre cette ville; mais grâce à sa bonne citadelle,
ses grosses tours, ses quatre portes de marbre, et ses murailles
romaines, qui avaient plus de vingt pieds d’épaisseur, elle était
très-forte, et elle résista longtemps aux efforts des ennemis. A la fin
ces derniers réussirent à ouvrir une brèche près de la porte
occidentale, au moment où le commandant de la garnison, Gonsalve
Gonzalez, un comte galicien, était alité par suite d’une grave maladie.
Le péril était extrême; aussi le comte, tout malade qu’il était, se fit
revêtir sur-le-champ de son armure et transporter en litière vers la
brèche. Par sa présence et par ses paroles il releva le courage abattu
de ses soldats, et pendant trois jours ceux-ci réussirent encore à
repousser l’ennemi; mais le quatrième jour les musulmans pénétrèrent
dans la ville par la porte méridionale. Alors commença une boucherie
horrible. Le comte lui-même, dont l’héroïsme aurait dû inspirer du
respect, fut tué dans sa litière. Après avoir massacré, on se mit à
détruire. On ne laissa pas une pierre sur l’autre. Les portes, les
tours, les murailles, la citadelle, les maisons, tout fut démoli de fond
en comble. On ne laissa debout qu’une seule tour qui se trouvait près de
la porte septentrionale et qui avait à peu près la même hauteur que les
autres. Almanzor avait ordonné de l’épargner; il voulait qu’elle montrât
aux générations futures combien elle avait été forte, cette ville qu’il
avait fait disparaître de la face de la terre[319].
Les musulmans rétrogradèrent ensuite vers Zamora, et après avoir brûlé
les superbes couvents de Saint-Pierre-d’Eslonça et de Sahagun qui se
trouvaient sur leur route[320], ils vinrent mettre le siége devant
cette ville. Bermude se montra moins courageux que son lieutenant à
Léon. Il s’échappa furtivement, et, lui parti, les habitants rendirent
la place à Almanzor, qui la fit piller. Presque tous les comtes le
reconnurent alors pour leur souverain, et Bermude ne conserva que les
districts voisins de la mer[321].
De retour à Zâhira après cette campagne glorieuse, Almanzor eut bientôt
à s’occuper de choses très-graves: il découvrit que les grands
conspiraient contre lui et que son propre fils Abdallâh, un jeune homme
de vingt-deux ans, se trouvait parmi les conjurés.
Brave et brillant cavalier, Abdallâh n’était cependant pas aimé de son
père. Celui-ci avait des raisons pour croire que ce fils n’était pas le
sien; mais c’est ce que le jeune homme ignorait, et comme il se voyait
toujours préférer son frère Abdalmélic, qui comptait six ans de moins
que lui et auquel il se croyait bien supérieur en talents et en
bravoure, il avait déjà conçu contre son père un mécontentement
très-vif, lorsqu’il arriva à Saragosse, la résidence du vice-roi de la
Frontière supérieure, Abdérame ibn-Motarrif le Todjîbide. L’air de cette
cour lui devint fatal. Son hôte était le chef d’une illustre famille
dans laquelle la vice-royauté de cette province avait été héréditaire
pendant tout un siècle, et comme Almanzor avait renversé successivement
les hommes les plus puissants de l’empire, il craignait avec raison
qu’étant le dernier des nobles qui restait debout, il ne tombât bientôt,
à son tour, victime de l’ambition du ministre. Il avait donc l’intention
de le prévenir, et il n’attendait, pour se soulever, qu’une occasion
favorable. Il crut l’avoir trouvée maintenant; le jeune Abdallâh lui
parut un instrument fort propre à réaliser ses projets. Il fomenta son
mécontentement, et lui inspira peu à peu l’idée de se révolter contre
son père. Ils résolurent donc de prendre les armes dès que les
circonstances le leur permettraient, et ils convinrent entre eux que,
s’ils sortaient vainqueurs de la lutte, ils partageraient l’Espagne, de
sorte qu’Abdallâh régnerait sur le Midi et Abdérame sur le Nord.
Plusieurs fonctionnaires haut placés, tant dans l’armée que dans le
pouvoir civil, entrèrent dans cette conjuration, et entre autres le
prince du sang Abdallâh Pierre-sèche, qui était alors gouverneur de
Tolède. C’était un complot formidable, mais dont les ramifications
s’étendaient trop loin pour qu’il pût rester longtemps caché à l’œil
vigilant du premier ministre. Des bruits vagues d’abord, mais qui
prirent peu à peu de la consistance, en parvinrent à ses oreilles, et il
prit aussitôt des mesures efficaces pour déjouer les projets de ses
ennemis. Ayant rappelé son fils auprès de lui, il lui inspira une fausse
confiance en le comblant d’égards et de témoignages d’affection. Il fit
venir aussi Abdallâh Pierre-sèche et lui ôta le gouvernement de Tolède;
mais il le fit sous un prétexte fort plausible et d’une manière
courtoise, de sorte que d’abord ce prince ne se doutait de rien. Peu de
temps après, cependant, Almanzor le priva de son titre de vizir et lui
défendit de quitter son hôtel.
Ayant ainsi réduit deux des principaux conspirateurs à l’impuissance de
lui nuire, le ministre se mit en campagne pour aller combattre les
Castillans, après avoir envoyé aux généraux de la Frontière l’ordre de
venir le joindre. Abdérame obéit, de même que les autres généraux. Alors
Almanzor excita sous main les soldats de Saragosse à former des plaintes
contre lui. Ils le firent, et quand ils eurent accusé Abdérame d’avoir
retenu leur solde pour se l’approprier, Almanzor le destitua (8 juin
989). Cependant, comme il ne voulait pas se brouiller avec toute la
famille des Beni-Hâchim, il nomma au gouvernement de la Frontière
supérieure le fils d’Abdérame, Yahyâ-Simédja. Peu de jours après, il fit
arrêter Abdérame, mais sans laisser apercevoir qu’il avait connaissance
du complot; il ordonna seulement qu’on procédât à une enquête sur la
manière dont Abdérame avait employé les sommes qui lui avaient été
confiées pour payer les troupes.
Quelque temps après, Abdallâh rejoignit l’armée sur l’ordre qu’il en
avait reçu. Almanzor tâcha de regagner son affection à force de bontés,
mais tous ses efforts échouèrent. Abdallâh avait résolu de rompre
définitivement avec son père, et pendant le siége de San Estevan de
Gormaz, il quitta le camp en secret, accompagné seulement de six de ses
pages, pour aller chercher un asile auprès de Garcia Fernandez, le comte
de Castille. Ce dernier lui promit sa protection, et malgré les menaces
d’Almanzor, il tint sa parole pendant plus d’un an. Mais dans cet
intervalle il éprouva revers sur revers; il fut défait en rase campagne;
en août 989 il perdit Osma, ville dans laquelle Almanzor mit une
garnison musulmane; en octobre Alcoba lui fut enlevée aussi[322], et à
la fin il se vit forcé d’implorer la paix et de livrer Abdallâh.
Une escorte castillane conduisit le rebelle au camp de son père. Il
était monté sur un mulet magnifiquement équipé, dont le comte lui avait
fait cadeau, et comme il se tenait convaincu que son père lui
pardonnerait, il n’était nullement inquiet sur son sort. En route il
rencontra un détachement musulman commandé par Sad. Après lui avoir
baisé la main, cet officier lui dit qu’il n’avait rien à craindre,
attendu que son père considérait ce qu’il avait fait comme une
étourderie qui pouvait être pardonnée à un jeune homme. Il tint ce
langage tant que les Castillans étaient là; mais quand ceux-ci se furent
éloignés et que la cavalcade fut arrivée sur les bords du Duero, Sad
demeura en arrière, et alors les soldats signifièrent à Abdallâh qu’il
devait mettre pied à terre et se préparer à la mort. Si inattendues
qu’elles fussent, ces paroles n’émurent pas le vaillant Amiride. Il
sauta lestement à bas de son mulet, et conservant un visage serein, il
présenta sans sourciller la tête au coup mortel (9 septembre 990).
Avant lui, son complice Abdérame avait déjà cessé de vivre. Condamné à
cause de malversation, il avait été décapité à Zâhira. Quant à Abdallâh
Pierre-sèche, il avait réussi à s’évader et il s’était mis sous la
protection de Bermude[323].
Cependant Almanzor ne se contenta pas d’avoir déjoué ce complot. Il
n’avait pas pardonné au comte de Castille l’appui que celui-ci avait
accordé à Abdallâh, et, usant de représailles, il excita Sancho, le fils
du comte, à se révolter à son tour contre son père. Soutenu par la
plupart des grands, Sancho prit les armes dans l’année 994[324], et
alors Almanzor, qui s’était aussi déclaré pour lui, s’empara des
forteresses de San Estevan et de Clunia. Mais il avait hâte de terminer
cette guerre. Son entourage, habitué à penser comme lui ou du moins à en
faire semblant, partageait son impatience, et le meilleur moyen de lui
plaire, c’était de lui dire que selon toute apparence Garcia
succomberait bientôt. Or, le poète Çâid lui présenta un jour un cerf
attaché par une corde, et lui récita un poème, assez médiocre du reste,
dans lequel se trouvaient ces vers:
Votre esclave que vous avez arraché à la misère et comblé de
bienfaits, vous amène ce cerf. Je l’ai nommé Garcia, et je vous
l’amène avec une corde au cou, en espérant que mon pronostic sera
véritable.
Par un singulier hasard, il l’était: blessé par un coup de lance, Garcia
avait été fait prisonnier entre Alcocer et Langa, sur les bords du
Duero, le jour même où le poète avait présenté le cerf à son maître
(lundi 25 mai 995). Cinq jours après, le comte expira des suites de sa
blessure, et depuis lors l’autorité de Sancho ne fut plus contestée;
mais il fut obligé de payer aux musulmans un tribut annuel[325].
Dans l’automne de cette même année, Almanzor marcha contre Bermude,
afin de le punir d’avoir donné asile à un autre conspirateur. Ce roi se
trouvait dans une position déplorable. Il avait perdu jusqu’à l’ombre de
l’autorité. Les seigneurs s’appropriaient ses terres, ses serfs, ses
troupeaux; ils les divisaient entre eux par la voie du sort, et quand il
les redemandait, ils se moquaient de lui. De simples gentilshommes, à
qui il avait donné un château à garder, se révoltaient[326]. Parfois on
le faisait passer pour mort[327], et en vérité, il importait peu qu’il
le fût ou qu’il ne le fût pas. Il avait donc été bien hardi lorsqu’il
avait osé braver Almanzor. Que pouvait-il contre ce puissant capitaine?
Rien absolument; aussi se repentit-il bientôt de son imprudence. Ayant
perdu Astorga[328], dont il avait fait sa capitale après la destruction
de Léon, mais qu’il avait prudemment abandonnée à l’approche de
l’ennemi, il prit le parti le plus sage: il implora la paix. Il l’obtint
à condition qu’il livrerait Abdallâh Pierre-sèche et qu’il payerait un
tribut annuel[329].
Après avoir enlevé leur capitale aux Gomez, les comtes de Carrion[330],
qui, à ce qu’il semble, avaient méconnu son autorité, Almanzor se
retira, traînant à sa suite le malheureux Abdallâh qui lui avait été
remis dans le mois de novembre[331]. Comme il était à prévoir, il punit
cruellement ce prince. L’ayant fait placer, chargé de fers, sur un
chameau, il ordonna de le promener ignominieusement par les rues de la
capitale, tandis qu’un héraut, qui marchait devant lui, criait: «Voici
Abdallâh, fils d’Abdalazîz, qui a quitté les musulmans pour faire cause
commune avec les ennemis de la religion!» Quand il entendit ces paroles
pour la première fois, le prince en fut si indigné qu’il s’écria: «Tu
mens! Dis plutôt: voici un homme qui, mû par la crainte, s’est enfui; il
a ambitionné l’empire, mais ce n’est point un polythéiste, ce n’est
point un apostat[332]!» Il n’avait pas de force morale, cependant; il
n’avait pas compris qu’avant de conspirer il faut s’armer de courage.
Jeté en prison et craignant d’être bientôt conduit sur l’échafaud, il
montra une lâcheté indigne de sa haute naissance et qui formait un
singulier contraste avec la fermeté dont son complice, le fils
d’Almanzor, avait fait preuve. Dans les vers qu’il envoyait souvent au
ministre, il avouait qu’il avait été mal inspiré lorsqu’il avait pris la
fuite; il cherchait à apaiser son courroux à force de flatteries; il le
nommait le plus généreux des hommes. «Jamais, disait-il, un malheureux
n’a imploré en vain ta pitié; tes bontés et tes bienfaits sont
innombrables comme les gouttes de la pluie.» Cette bassesse ne lui
servit de rien. Almanzor épargna sa vie parce qu’il le méprisait trop
pour le faire mourir; mais il le laissa en prison, et Abdallâh ne
recouvra la liberté qu’après la mort du ministre[333].