Le jour même où Moçhafî avait été destitué et arrêté, Ibn-abî-Amir avait
été promu à la dignité de hâdjib[257]. Dorénavant il partageait donc
l’autorité suprême avec son beau-père, et sa puissance était si grande
qu’il pouvait sembler téméraire de lui résister. On l’osa cependant. Le
parti qui avait voulu donner la couronne à un autre qu’au jeune fils de
Hacam II et dont l’eunuque Djaudhar était l’âme, existait encore, les
vers satiriques que l’on chantait dans les rues de Cordoue en dépit de
la police, ne l’attestaient que trop. Ibn-abî-Amir ne tolérait pas la
moindre allusion à la liaison trop étroite peut-être qui existait entre
lui et la sultane; il fit même mettre à mort une chanteuse à laquelle
son maître, qui voulait la vendre au ministre, avait appris un chant
d’amour sur Aurore[258]; et cependant on fredonnait dans la rue des vers
tels que ceux-ci:
Le monde touche à sa fin; tout va périr, car les choses les plus
détestables se passent. Le calife est à l’école et sa mère est
grosse du fait de ses deux amants[259].
Tant qu’on se bornait à chansonner la cour, le péril n’était pas fort
grand; mais Djaudhar osa aller plus loin. De concert avec le président
du tribunal d’appel, Abdalmélic ibn-Mondhir, il ourdit un complot dont
le but était d’assassiner le jeune calife et de placer sur le trône un
autre petit-fils d’Abdérame III, à savoir Abdérame ibn-Obaidallâh. Une
foule de cadis, de faquis et d’hommes de lettres, parmi lesquels on
remarquait l’ingénieux poète Ramâdî, trempèrent dans cette conspiration.
Ramâdî portait à Ibn-abî-Amir une haine mortelle. Il avait été l’ami de
Moçhafî et il était du petit nombre de ceux qui lui étaient restés
fidèles alors même que la fortune lui eut tourné le dos. Il brûlait
maintenant du désir de le venger, et il avait composé contre
Ibn-abî-Amir des satires virulentes[260].
Les conjurés comptaient sur le succès de leur entreprise, d’autant plus
que le vizir Ziyâd ibn-Aflah, qui remplissait alors le poste de préfet
de la capitale, y connivait. Aussi étaient-ils convenus avec lui du jour
et de l’heure où ils exécuteraient leur dessein. Djaudhar, qui n’était
plus à la cour, mais qui, grâce à l’emploi qu’il avait eu, pouvait
encore facilement approcher du souverain, s’était chargé d’assassiner ce
dernier, et immédiatement après, ses complices proclameraient Abdérame
IV.
Au jour fixé, lorsque le préfet eut quitté le palais califal pour
retourner vers sa demeure qui était située à l’extrémité de la ville, et
qu’en partant il eut emmené tous ses agents avec lui, Djaudhar demanda
et obtint une audience. Arrivé en présence du calife, il tâcha de le
poignarder; mais un certain Ibn-Arous, qui se trouvait dans la salle, se
jeta sur lui avant qu’il eût pu accomplir son projet. Une lutte
s’engagea pendant laquelle Djaudhar eut ses vêtements déchirés; mais
Ibn-Arous ayant appelé les gardes à son secours, ceux-ci arrêtèrent
l’eunuque. Peu de temps après, Ziyâd ibn-Aflah, qui avait entendu dire
que le complot avait échoué, arriva en toute hâte au palais. Ibn-Arous
lui reprocha sa nonchalance, et lui donna assez clairement à entendre
qu’il le croyait complice du crime que Djaudhar avait voulu commettre;
mais le préfet s’excusa de son mieux, protesta de sa fidélité au
monarque, et, voulant démentir par son zèle les soupçons qui pesaient
sur lui, il fit arrêter sur-le-champ les personnes suspectes, en
ordonnant de les conduire, de même que Djaudhar, à la prison de
Zahrâ[261].
On instruisit aussitôt le procès des conspirateurs, et le jugement ne se
fit pas attendre. Le président du tribunal d’appel fut déclaré coupable
du crime de haute trahison; mais ses juges n’indiquèrent pas avec
précision la peine qu’il devrait subir; ils déclarèrent seulement qu’il
tombait dans les termes de ce verset du Coran: «Voici quelle sera la
récompense de ceux qui combattent Dieu et son apôtre, et qui emploient
toutes leurs forces à commettre des désordres sur la terre: vous les
mettrez à mort ou vous leur ferez subir le supplice de la croix; vous
leur couperez les mains et les pieds alternés; ils seront chassés de
leur pays.» Dans ce verset, on le voit, l’énonciation des peines est
fort vague; aussi le tribunal laissa-t-il au calife le choix de celle
qu’il fallait appliquer. Dans les circonstances données, c’était donc au
conseil d’Etat de prononcer, et dans cette assemblée, dont il était
membre, Ziyâd ibn-Aflah, qui faisait tous ses efforts pour regagner la
faveur d’Ibn-abî-Amir, opina le premier à appliquer la peine la plus
grave. Son avis prévalut, et Abdalmélic ibn-Mondhir subit le suplice de
la croix. Le prétendant Abdérame fut aussi mis à mort[262]. Quant à
Djaudhar, nous ignorons ce que l’on décida à son égard; mais tout porte
à croire qu’il fut crucifié. Le sort de Ramâdî, quoique nullement
enviable, fut cependant moins dur. Ibn-abî-Amir, qui voulait l’exiler,
se laissa fléchir par les prières des amis du poète; mais tout en lui
permettant de rester à Cordoue, il mit à cette grâce une restriction
cruelle: il fit proclamer par des hérauts que quiconque lui adresserait
la parole serait sévèrement puni. Condamné ainsi à un mutisme perpétuel,
le pauvre poète errait dorénavant _comme un mort_ (c’est l’expression
d’un auteur arabe) au milieu de la foule qui encombrait les rues de la
capitale[263].
Cette conspiration avait prouvé au ministre que ses ennemis les plus
acharnés se trouvaient précisément dans les rangs de ceux qui avaient
étudié à ses côtés les belles-lettres, la théologie et le droit.
Etait-ce un effet de la jalousie? En partie, oui; naguère encore leur
égal et leur condisciple, Ibn-abî-Amir était monté trop haut pour que
les faquis et les hommes de loi ne lui portassent pas envie. Mais ce
n’était pas là le seul, ni même le principal motif de l’aversion qu’il
leur inspirait: ils le haïssaient surtout à cause des principes
religieux qu’ils lui attribuaient. Si l’on en excepte quelques penseurs
hardis et quelques poètes esprits forts, les hommes élevés à l’école des
professeurs de Cordoue étaient très-attachés à l’islamisme. Or
Ibn-abî-Amir passait, à tort ou à raison, pour un musulman assez tiède.
On ne pouvait lui adresser le reproche d’afficher des sentiments
libéraux en matière de foi, il était trop prudent pour le faire; mais on
disait qu’il aimait la philosophie et qu’en secret il cultivait beaucoup
cette science. C’était en ce temps-là une accusation terrible.
Ibn-abî-Amir le sentait. Philosophe ou non, il était avant tout homme
d’Etat, et voulant ôter à ses ennemis l’arme redoutable dont ils se
servaient contre lui, il résolut de montrer, par un acte éclatant
d’orthodoxie, qu’il était bon musulman. Ayant donc fait venir les ulémas
les plus considérés, tels qu’Acîlî, Ibn-Dhacwân et Zobaidî, il les
conduisit dans la grande bibliothèque de Hacam II, où il leur dit
qu’ayant formé le dessein d’anéantir les livres qui traitaient de
philosophie, d’astronomie ou d’autres sciences prohibées par la
religion, il les priait de faire eux-mêmes le triage. Ils se mirent
aussitôt à l’œuvre; puis, quand ils eurent rempli leur tâche, le
ministre fit jeter les livres condamnés dans un grand feu, et, afin de
montrer son zèle pour la foi, il en brûla quelques-uns de ses propres
mains[264].
C’était à coup sûr un acte de vandalisme, Ibn-abî-Amir était trop
éclairé pour ne pas en juger ainsi lui-même, mais il n’en produisit pas
moins un excellent effet parmi les ulémas et le bas peuple, d’autant
plus que le ministre se montra depuis lors l’ennemi des philosophes[265]
et le soutien de la religion. Il entourait les ulémas d’égards et
d’hommages, les comblait de faveurs[266], et écoutait leurs pieuses
exhortations, si longues qu’elles fussent parfois, avec une attention et
une patience tout à fait édifiantes[267]. Il fit plus encore: il se mit
à copier le Coran de ses propres mains, et désormais, quand il se
mettait en voyage, il prenait toujours cette copie avec lui[268].
S’étant créé ainsi une réputation d’orthodoxie, réputation que bientôt
on n’osa plus contester, tant elle était bien établie, il tourna son
attention sur le calife, qui, à mesure qu’il avançait en âge, devenait
plus à craindre pour lui.
Selon le témoignage de son précepteur Zobaidî, Hichâm II avait annoncé
dans son enfance les dispositions les plus heureuses; tout ce qu’on lui
enseignait, il l’apprenait avec une étonnante facilité, et il avait le
jugement plus solide que la plupart des enfants de son âge[269]. Mais
quand tout jeune encore il fut monté sur le trône, sa mère et
Ibn-abî-Amir s’appliquèrent à étouffer systématiquement ses facultés.
Nous n’oserions affirmer qu’ils lui aient fait goûter prématurément les
jouissances du harem, car, bien que la circonstance que Hichâm n’eut
jamais d’enfants donne un certain degré de vraisemblance à une telle
supposition, elle ne s’appuie cependant sur aucun témoignage; mais ce
qui est certain, c’est qu’ils s’efforcèrent d’obscurcir son intelligence
en le surchargeant d’exercices de dévotion, et qu’ils tâchèrent de lui
persuader que, s’il régnait par lui-même, les affaires le distrairaient
de la contemplation des choses divines et l’empêcheraient de travailler
à son salut. Jusqu’à un certain point, ils avaient réussi en leur
dessein: Hichâm faisait des bonnes œuvres, il lisait assidument le
Coran, il priait, il jeûnait[270]; cependant son intelligence n’était
pas encore assez matée pour qu’Ibn-abî-Amir fût tout à fait rassuré sur
son compte, et ce qu’il redoutait surtout, c’est que tôt ou tard une
autre personne ne s’emparât de l’esprit du jeune monarque et ne lui
ouvrît les yeux sur sa véritable situation. Tant que les affaires
d’Etat se traiteraient dans le palais califal, un tel péril était à
craindre; pendant les allées et venues de tant de généraux et
d’employés, un simple hasard pouvait mettre le calife en rapport avec un
d’entre eux, et pour peu que cet individu fût ambitieux et adroit, il
pourrait faire tomber le ministre en un clin d’œil. Un tel danger, il
fallait le rendre impossible. Ibn-abî-Amir résolut donc que les affaires
d’Etat se traiteraient ailleurs, et à cet effet il fit bâtir, à l’est de
Cordoue[271], sur le Guadalquivir, une nouvelle ville avec un grand
palais pour lui-même et d’autres palais pour les hauts dignitaires. En
deux années cette ville, qui reçut le nom de Zâhira, fut achevée, et
alors le ministre y fit transporter les bureaux du gouvernement. Zâhira
reçut bientôt dans son enceinte une population fort nombreuse. Les
hautes classes de la société quittèrent Cordoue ou Zahrâ pour se
rapprocher de la source d’où découlaient toutes les faveurs; les
marchands y affluèrent aussi, et en peu de temps l’étendue de Zâhira
devint telle, que ses faubourgs touchaient ceux de Cordoue.
Dorénavant il était facile de surveiller le calife et de l’exclure de
toute participation aux affaires; cependant le ministre ne négligea rien
pour rendre son isolement aussi complet que possible. Non content de
l’entourer de gardes et d’espions, il fit d’ailleurs environner le
palais califal d’une muraille et d’un fossé, et si quelqu’un osait en
approcher, il le punissait de la façon la plus sévère. Hichâm était
réellement prisonnier: il ne lui était pas permis de sortir de son
palais, il ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement sans
que le ministre en fût instruit aussitôt, et il n’apprenait des affaires
d’Etat que ce que celui-ci voulait bien lui en dire. Tant qu’il eut
encore quelques ménagements à garder, Ibn-abî-Amir prétendit que le
jeune monarque lui avait abandonné la conduite des affaires afin de
pouvoir se livrer tout entier à ses exercices spirituels; mais plus
tard, quand il se crut sûr de son fait, il ne se soucia plus de lui et
défendit même de prononcer son nom[272].
A toutes ces mesures Ibn-abî-Amir voulut en joindre une autre, non moins
importante: il résolut de réorganiser l’armée.
Deux motifs l’y poussaient, l’un patriotique, l’autre entièrement
personnel: il voulait faire de l’Espagne l’un des premiers Etats de
l’Europe et se débarrasser de son collègue Ghâlib. Or l’armée telle
qu’elle était, c’est-à-dire composée en majorité d’Arabes d’Espagne, ne
semblait propre ni à l’un ni à l’autre de ces deux projets.
L’organisation militaire[273] était sans doute défectueuse. Elle
laissait trop de pouvoir aux chefs des _djond_, et elle mettait trop peu
de soldats à la disposition du souverain. Il est vrai que celui-ci
pouvait disposer, non-seulement des troupes tirées des _djond_, mais
encore de celles des frontières, qui semblent avoir été les meilleures;
toutefois la coutume voulait que celles-ci ne fussent appelées aux armes
qu’en cas de besoin; elles ne faisaient pas partie de l’armée
permanente[274]. Quant à cette dernière, elle était peu nombreuse. On
n’y comptait que cinq mille cavaliers, quoique la cavalerie fût alors
l’arme la plus considérée et celle dont dépendait le sort des batailles.
D’ailleurs, ces troupes laissaient à désirer. Le voyageur Ibn-Haucal
atteste du moins que les cavaliers andalous avaient mauvaise grâce,
puisque, n’osant ou ne pouvant se servir de leurs étriers, ils
laissaient pendre et flotter les jambes; et il ajoute qu’en général
l’armée espagnole devait la plupart de ses victoires, non pas à la
bravoure, mais à la ruse. Il est vrai que le témoignage de ce voyageur
est un peu suspect. Comme il désirait que son souverain, le calife
fatimide, entreprît la conquête de la Péninsule, il a peut-être parlé
avec trop de dénigrement des troupes de ce pays; cependant il y a sans
doute quelque chose de vrai dans ses assertions, et il est
incontestable que les Arabes, amollis par le luxe et par un beau climat,
avaient perdu peu à peu leur esprit martial. Ibn-abî-Amir ne pouvait
donc espérer de faire avec une telle armée des conquêtes brillantes.
D’ailleurs, il n’avait point de confiance en elle au cas où il voudrait
la faire combattre contre Ghâlib, et cependant il prévoyait qu’une lutte
entre lui et son collègue était inévitable. Ghâlib, il est vrai, lui
avait été fort utile alors qu’il s’agissait de faire tomber Moçhafî;
mais maintenant il ne pouvait plus lui servir à rien, et qui pis est, il
l’incommodait. Ghâlib n’approuvait pas toujours les mesures qu’il
jugeait convenable de prendre, et il le contrariait surtout au sujet de
la réclusion du calife. Client d’Abdérame III et ardent royaliste, il
s’affligeait et s’indignait en voyant que le petit-fils de son patron
était gardé et enfermé comme un captif, comme un criminel. Ibn-abî-Amir,
qui n’aimait pas la contradiction, était donc bien décidé à se
débarrasser de son beau-père; mais comment y parvenir? Ghâlib n’était
pas un homme comme Moçhafî, un homme que l’on pût renverser par une
intrigue de cour: c’était un général illustre, et s’il déclarait qu’il
voulait soustraire le souverain à la tyrannie de son ministre, il aurait
pour lui presque toute l’armée, dont il était l’idole. Ibn-abî-Amir ne
se faisait pas illusion à cet égard; il sentait que pour atteindre son
but, il lui fallait d’autres troupes, des troupes qui fussent attachées
à lui seul. En d’autres termes, il avait besoin de soldats étrangers. La
Mauritanie et l’Espagne chrétienne les lui fournirent.
Jusque-là il s’était peu occupé de la Mauritanie. Par le séjour qu’il y
avait fait en qualité de cadi suprême, il s’était convaincu que la
possession de ces contrées lointaines et pauvres était pour l’Espagne
plus onéreuse qu’utile, et, se conformant en ceci à la politique suivie
par Moçhafî, il s’était borné à entretenir la garnison de Ceuta au
complet. Quant au reste du pays, il en avait confié l’administration aux
princes indigènes, en prenant soin toutefois de se les attacher par des
largesses de tout genre[275]. Au point de vue espagnol, cette politique
était sans doute bonne et sensée, mais pour la Mauritanie elle eut des
suites funestes. Voyant ce pays abandonné à ses propres forces,
Bologguîn, le vice-roi de l’Ifrîkia, l’envahit dans l’année 979[276]. Il
remporta victoire sur victoire, et, chassant devant lui les princes qui
reconnaissaient le calife omaiyade pour leur suzerain, il les
contraignit à aller chercher un refuge derrière les remparts de Ceuta.
Mais les triomphes de Bologguîn, loin de faire obstacle aux desseins
d’Ibn-abî-Amir, les favorisaient au contraire. Les Berbers, accumulés
dans Ceuta, s’y trouvaient fort à l’étroit, et comme le vainqueur leur
avait enlevé presque tout ce qu’ils possédaient, ils ne savaient comment
faire pour subsister. C’était pour le ministre espagnol une excellente
occasion pour se procurer d’un seul coup un grand nombre d’excellents
cavaliers; aussi ne la laissa-t-il pas échapper. Il écrivit aux Berbers
pour leur dire que s’ils voulaient venir servir en Espagne, ils
pouvaient être certains de ne manquer de rien et de recevoir une haute
paye. Ils répondirent en foule à son appel. Un prince du Zâb,
Djafar[277], que ses exploits avaient depuis longtemps rendu célèbre, se
laissa gagner aussi par les brillantes promesses du ministre, et arriva
en Espagne avec un corps de six cents cavaliers. Les Berbers n’eurent
qu’à se louer de la résolution qu’ils avaient prise. Rien n’égalait la
générosité d’Ibn-abî-Amir à leur égard. «Au moment où ces Africains
arrivaient en Espagne, dit un historien arabe, leurs vêtements tombaient
en lambeaux, et chacun d’eux ne possédait qu’une méchante haridelle;
mais bientôt après, on les vit caracoler dans les rues revêtus des plus
précieuses étoffes et montés sur les plus beaux coursiers, tandis qu’ils
habitaient des palais dont ils n’avaient jamais vu les pareils, même
dans leurs rêves[278].» Ils étaient très-avides; mais s’ils ne se
lassaient pas de demander, Ibn-abî-Amir ne se lassait pas non plus de
donner, et il était fort sensible à la reconnaissance qu’ils lui en
témoignaient. Les protégeant envers et contre tous, il ne souffrait pas
qu’on les offensât, ni même qu’on se moquât du jargon qu’ils parlaient
lorsque parfois ils essayaient de s’exprimer en arabe, car ordinairement
ils parlaient leur langue maternelle à laquelle les Arabes ne
comprenaient pas un mot[279]. Un jour qu’il passait ses soldats en
revue, un officier berber, nommé Wânzemâr, s’approcha de lui, et,
écorchant l’arabe d’une terrible manière: «Ah, seigneur! lui dit-il,
donnez-moi une demeure, je vous en prie, car je suis obligé de coucher à
la belle étoile.--Comment, Wânzemâr, lui répondit le ministre, n’as-tu
donc plus la grande maison que je t’ai donnée?--Vous m’en avez chassé,
seigneur, vous m’en avez chassé par les bontés dont vous m’avez comblé.
Vous m’avez fait cadeau d’un si grand nombre de terres, que toutes mes
chambres sont en ce moment remplies de blé et qu’il n’y a plus de place
pour moi. Peut-être me direz-vous que, si mon blé m’embarrasse, je n’ai
qu’à le jeter par les fenêtres; mais veuillez vous rappeler, seigneur,
que je suis un Berber, c’est-à-dire un homme qui naguère encore était
obligé de supporter la misère et qui maintefois a été sur le point de
mourir de faim. Un tel homme, vous le concevez, y regarde à deux fois
avant qu’il jette son blé par les fenêtres.--Je ne dirai pas que tu sois
un brillant orateur, répliqua le ministre en souriant, et cependant ton
langage me semble plus disert et plus touchant que les discours les
mieux tournés de mes savants académiciens.» Puis, s’adressant aux
Andalous qui l’entouraient et qui avaient étouffé de rire tant que le
Berber parlait: «Voilà, leur dit-il, la vraie manière de montrer sa
reconnaissance, voilà le moyen d’obtenir des faveurs nouvelles! Cet
homme dont vous riez vaut mieux que vous, mes beaux parleurs: il
n’oublie pas les bienfaits qu’il a reçus, il ne prétend pas qu’on ne lui
ait pas donné assez, comme vous le faites toujours.» Et il fit donner
aussitôt à Wânzemâr un superbe hôtel[280].
L’Espagne chrétienne le pourvut aussi d’excellents soldats. Pauvres,
avides et mauvais patriotes, les Léonais, les Castillans et les
Navarrais se laissèrent facilement séduire par la haute paye que l’Arabe
leur offrait, et une fois qu’ils avaient pris du service sous son
drapeau, sa bienveillance, sa générosité et l’esprit de justice qui
présidait à ses décisions envers eux le leur rendaient cher, d’autant
plus que dans leur patrie ils n’étaient pas habitués à tant d’équité.
Ibn-abî-Amir avait pour eux des attentions infinies. Dans son armée le
dimanche était un jour de repos pour tous les soldats, quelle que fût
leur religion, et s’il s’élevait quelque contestation entre un chrétien
et un musulman, il favorisait toujours le chrétien[281]. Il n’est donc
pas étonnant que les chrétiens lui fussent aussi attachés que les
Berbers. Les uns et les autres étaient, pour ainsi dire, sa propriété.
Ils avaient renié, oublié leur patrie, et l’Andalousie n’était pas
devenue pour eux une patrie nouvelle; ils en comprenaient à peine la
langue. Leur patrie, à eux, c’était le camp, et quoique payés par le
trésor public, ils n’étaient pas au service de l’Etat, mais à celui
d’Ibn-abî-Amir. C’est à lui qu’ils devaient leur fortune, c’est de lui
qu’ils dépendaient, et ils se laissaient employer par lui contre qui que
ce fût.
En même temps qu’il donnait ainsi aux étrangers la prépondérance dans
l’armée, l’habile ministre changea l’organisation des troupes
espagnoles, qui jadis avait fait leur force vis-à-vis du gouvernement.
Depuis un temps immémorial, les tribus, avec leurs divisions et
subdivisions, formaient autant de régiments, de compagnies et
d’escouades. Ibn-abî-Amir abolit cet usage; il fit incorporer les Arabes
dans les différents régiments, sans avoir égard à la tribu à laquelle
ils appartenaient[282]. Un siècle auparavant, quand les Arabes étaient
encore animés de l’esprit de corps, une telle mesure, qui impliquait un
changement radical dans la loi du recrutement et qui ôtait à la noblesse
les derniers débris de son pouvoir, aurait sans doute provoqué de
violents murmures, et peut-être aurait-elle été le motif d’un
soulèvement général; à présent elle s’exécuta sans obstacle, tant les
temps étaient changés. L’ancienne division en tribus n’existait plus
qu’à l’état de souvenir. Une foule d’Arabes ignoraient à quelle tribu
ils appartenaient, et il régnait à cet égard une confusion qui faisait
le désespoir des généalogistes. Hacam II, qui admirait et qui aimait le
passé qu’il connaissait si bien, avait tâché, il est vrai, de faire
renaître cette réminiscence d’un autre âge; il avait fait examiner les
généalogies par des savants, et il avait voulu que chaque Arabe reprît
sa place dans sa tribu[283]; mais ses efforts, contraires à la saine
politique, avaient échoué contre l’esprit du siècle, car il y avait
partout, sauf de rares exceptions, tendance à l’unité, à la fusion des
races. En portant le dernier coup à l’ancienne division en tribus,
Ibn-abî-Amir ne fit qu’achever le travail d’assimilation qu’Abdérame III
avait entrepris et que le sentiment national approuvait.
Pendant qu’il se préparait ainsi à la guerre, Ibn-abî-Amir semblait
encore vivre en bonne intelligence avec son beau-père. Mais celui-ci
avait trop de pénétration pour se tromper sur le but des grands
changements que son gendre opérait dans l’armée, et il était bien décidé
à rompre avec lui. Or, un jour qu’ils se trouvaient ensemble sur la tour
d’un château de la frontière, il se mit à l’accabler de reproches.
Ibn-abî-Amir lui répondit avec non moins de vivacité, et leur
altercation prit un tel caractère d’amertume, que Ghâlib s’écria dans sa
fureur: «Chien que tu es! En t’arrogeant l’autorité suprême, tu prépares
la chute de la dynastie!» Puis, tirant son épée, il se précipita sur lui
en écumant de rage. Quelques officiers tâchèrent de le retenir; ils n’y
réussirent qu’à moitié; Ghâlib blessa Ibn-abî-Amir, et dans sa frayeur
celui-ci se jeta du haut de la tour. Heureusement pour lui, il put
s’accrocher pendant sa chute à quelque chose de saillant, et c’est ce
qui le sauva.
Après une telle scène la guerre était inévitable; aussi ne tarda-t-elle
pas à éclater. Ghâlib se déclara le champion des droits du calife; une
partie des troupes se rangea sous son drapeau, et il obtint d’ailleurs
du secours des Léonais. On se livra plusieurs combats dans lesquels
quelques-uns des personnages les plus marquants de la cour perdirent la
vie. La dernière fois qu’on en fut venu aux mains, l’armée
d’Ibn-abî-Amir était sur le point d’être mise en déroute, lorsque
Ghâlib, qui chargeait à la tête de sa cavalerie, eut le malheur de
heurter de la tête contre l’arçon de sa selle. Grièvement blessé, il
tomba aussitôt de cheval, et ne le voyant plus, ses soldats et ses
alliés chrétiens prirent la fuite, de sorte qu’Ibn-abî-Amir remporta une
éclatante victoire. Parmi les cadavres on trouva celui de Ghâlib
(981)[284].
Mais Ibn-abî-Amir ne se contenta pas de ce succès, si grand qu’il fût.
Il voulait à la fois punir les Léonais de l’appui qu’ils avaient prêté à
son rival, et montrer à ses compatriotes que, s’il avait créé une armée
superbe, il l’avait fait non-seulement dans son propre intérêt, mais
encore dans celui du pays. Il envahit donc le royaume de Léon, et lui
fit éprouver un châtiment terrible. Son avant-garde, commandée par un
prince du sang nommé Abdallâh, mais plus connu sous le sobriquet de
_Pierre Sèche_[285], prit et saccagea Zamora (juillet 981). Il est vrai
que les musulmans ne purent contraindre la citadelle à se rendre; mais
ils s’en vengèrent en mettant à feu et à sang tout le pays d’alentour.
Ils passèrent quatre mille chrétiens au fil de l’épée, firent un nombre
égal de prisonniers, et dans un seul district ils détruisirent un
millier de villages ou de hameaux, presque tous bien peuplés et remplis
de cloîtres et d’églises. Ramire III, qui à cette époque comptait à
peine vingt ans, conclut alors une alliance avec Garcia Fernandez, comte
de Castille, et avec le roi de Navarre. Les trois princes marchèrent
ensemble contre Ibn-abî-Amir, et lui livrèrent bataille à la Rueda, au
sud-ouest de Simancas; mais ils furent battus, et l’importante
forteresse de Simancas tomba au pouvoir des musulmans. Ils n’y firent
que peu de prisonniers; la plupart des habitants et des soldats furent
égorgés[286]. Puis Ibn-Amir, quoique la saison fût déjà bien avancée,
marcha contre la ville de Léon. Ramire alla à sa rencontre et tâcha de
l’arrêter. La fortune sembla vouloir favoriser son audace: il repoussa
les ennemis et les contraignit à se retirer dans leur camp. C’est là que
se trouvait Ibn-abî-Amir. Assis sur une espèce de trône assez élevé, il
observait la bataille et donnait ses ordres. La fuite de ses soldats le
fit frémir de dépit et de rage, et, sautant à bas de son siége, il ôta
son casque d’or et s’assit par terre. Ses soldats savaient ce que cela
signifiait. Leur général en agissait ainsi quand il voulait leur
témoigner son mécontentement, quand il jugeait qu’ils se battaient mal.
Aussi la vue de sa tête nue produisit sur eux un effet extraordinaire:
honteux de leur échec, ils se dirent qu’il fallait le réparer à tout
prix, et, poussant des cris sauvages, ils se jetèrent sur l’ennemi avec
tant d’impétuosité qu’ils lui firent tourner le dos; puis, le
poursuivant l’épée dans les reins, ils entrèrent avec lui dans les
portes de Léon, et ils auraient pris la ville, si une bourrasque qui
survint tout à coup, mêlée de neige et de grêle, ne les eût obligés à
suspendre le combat[287].
Quand Ibn-abî-Amir fut de retour à Cordoue (car l’approche de l’hiver
l’avait forcé à la retraite), il prit un de ces surnoms qui jusque-là
n’avaient été portés que par les califes, et ce surnom, par lequel nous
devrons le désigner désormais, était celui d’Almanzor[288]. Il voulut
aussi qu’on lui rendît tous les honneurs auxquels la royauté seule
donnait des droits. Il exigea, par exemple, que quiconque venait en sa
présence, sans en excepter les vizirs et les princes du sang, lui baisât
la main, comme on le faisait au monarque. On lui obéit, et le désir de
lui plaire était si grand, que l’on baisait aussi la main à ses enfants,
même à ceux qui sortaient à peine du berceau[289].
Il semblait tout-puissant et l’on eût dit qu’il n’avait plus de rival.
Lui-même, cependant, n’en jugeait pas ainsi. A son avis il y avait
encore un homme qui, s’il n’était pas alors dangereux, pouvait le
devenir, et cet homme était le général Djafar, le prince du Zâb. Djafar
lui avait rendu de grands services dans la guerre contre Ghâlib; mais
par le double éclat de sa naissance et de sa renommée, il avait excité
la jalousie du ministre et de la noblesse de cour[290]. Almanzor prit
donc à son égard une résolution qui jette sur sa gloire une tache
indélébile. Ayant donné des ordres secrets aux deux Todjîbides
Abou-’l-Ahwaç Man et Abdérame ibn-Motarrif, il invita Djafar à un
festin. Djafar accepta l’invitation. La fête fut magnifique, et grâce
aux vins généreux elle était déjà fort gaie, lorsque l’échanson présenta
une nouvelle coupe au ministre. «Donne-la, dit alors ce dernier, à celui
que j’honore le plus.» L’échanson demeura tout interdit, ne sachant
lequel parmi tous ces nobles convives son maître voulait désigner.
«Maudit échanson, s’écria alors Almanzor, donne-la au vizir Djafar!»
Flatté de ce témoignage d’estime, Djafar se leva aussitôt, et prenant la
coupe, il la vida tout d’un trait jusqu’à la dernière goutte; puis,
oubliant toute étiquette, il se mit à danser. Les autres convives se
laissèrent gagner par sa folle gaîté, et suivirent son exemple.
La fête se prolongea bien avant dans la nuit, et quand on se sépara,
Djafar était complétement ivre. Il retournait vers sa demeure accompagné
seulement de quelques pages, lorsque tout à coup il se vit assailli par
les soldats des deux Todjîbides, et avant qu’il eût eu le temps de se
défendre, il avait déjà cessé de vivre (22 janvier 983).
Sa tête et sa main droite furent envoyées en secret à Almanzor, qui
feignit de ne pas connaître les auteurs de cet assassinat, et qui en
témoigna une profonde tristesse[291].