XI.

Régnant de fait depuis vingt ans, Almanzor voulait aussi régner de

droit. Il fallait être bien aveugle pour ne pas s’en apercevoir, car on

le voyait marcher vers son but, lentement, prudemment, à pas mesurés,

mais avec une opiniâtreté qui sautait aux yeux. En 991, il s’était démis

de son titre de hâdjib ou premier ministre en faveur de son fils

Abdalmélic, qui à cette époque comptait à peine dix-huit ans, et il

avait voulu que dorénavant on l’appelât Almanzor tout court[334].

L’année suivante, il avait ordonné d’appliquer aux lettres de

chancellerie son propre sceau, au lieu d’y mettre celui du souverain, et

il avait pris alors le surnom de Mowaiyad, que le calife portait

aussi[335]. Dans l’année 996, il avait déclaré que la qualification de

_saiyid_ (seigneur) ne devait être donnée qu’à lui seul, et en même

temps il avait pris le titre de _melic carîm_ (noble roi)[336].

Il était donc roi, il n’était pas encore calife. Qu’est-ce qui

l’empêchait de le devenir? Assurément ce n’était pas Hichâm II qui lui

inspirait des craintes. Quoique ce prince fût maintenant dans la fleur

de ses jours, il n’avait jamais montré la moindre énergie, la moindre

velléité de se soustraire au joug qu’on lui avait imposé. Les princes du

sang n’étaient pas à craindre non plus: Almanzor avait fait périr les

plus dangereux, il avait exilé ceux qui l’étaient moins, il avait réduit

les autres à un état voisin de la misère[337]. Croyait-il donc que

l’armée s’opposerait à ses desseins? Nullement; composée en majorité de

Berbers, de chrétiens du Nord, de Slaves, de soldats qui avaient été

faits prisonniers dans leur enfance[338], en un mot d’aventuriers de

toute sorte, l’armée était à lui; quoi qu’il fît, elle lui obéirait

aveuglément. Qui craignait-il donc?

Il craignait la nation. Elle ne connaissait pas Hichâm II; dans la

capitale même, bien peu de gens l’avaient entrevu, car quand il sortait

de sa prison dorée pour se rendre à une de ses maisons de campagne (ce

qui arrivait rarement du reste), il était entouré des femmes de son

sérail; comme elles, il était alors entièrement couvert d’un grand

burnous, de sorte qu’on ne pouvait le distinguer des dames, et

d’ailleurs les rues par lesquelles il devait passer étaient toujours

garnies d’une haie de soldats sur l’ordre exprès du ministre[339]. Et

pourtant on l’aimait. N’était-il pas le fils du bon et vertueux Hacam

II, le petit-fils du glorieux Abdérame III, n’était-il pas surtout le

monarque légitime? Cette idée de légitimité était enracinée dans tous

les cœurs, et elle était bien plus vivace encore parmi le peuple que

parmi les nobles. Les nobles, pour la plupart d’origine arabe, se

seraient peut-être laissé convaincre qu’un changement de dynastie était

utile et nécessaire; mais le peuple, qui était d’origine espagnole,

pensait autrement. Comme le sentiment religieux, l’amour de la dynastie

formait partie de son être. Bien qu’Almanzor eût donné au pays une

gloire et une prospérité jusque-là inconnues, le peuple ne lui

pardonnait pas d’avoir fait du calife une espèce de prisonnier d’Etat,

et il était prêt à se soulever en masse si le ministre osait tenter de

s’asseoir sur le trône. C’est ce qu’Almanzor n’ignorait pas; de là sa

prudence, de là son hésitation; mais il croyait que l’opinion publique

se modifierait peu à peu; il se flattait de l’espoir que l’on finirait

par oublier entièrement le calife pour ne penser qu’à lui, et alors le

changement de dynastie pourrait s’accomplir sans secousse.

Bien lui en prit d’avoir ajourné son grand projet! Il fut bientôt à même

de se convaincre que sa haute position ne tenait qu’à un fil. En dépit

de toutes ses conquêtes et de toute sa gloire, une femme réussit presque

à le renverser.

Cette femme, c’était Aurore.

Elle l’avait aimé; mais l’âge des sentiments tendres étant passé pour

elle comme pour lui, ils s’étaient brouillés, et comme cela arrive

souvent, l’amour avait fait place dans leurs cœurs, non pas à

l’indifférence, mais à la haine. Et Aurore ne faisait rien à demi:

dévouée dans son amour, elle était implacable dans son ressentiment.

Elle avait résolu de faire tomber Almanzor, et pour y parvenir, elle

mettait en émoi tout le sérail, hommes et femmes. Elle parla à son fils,

lui dit que l’honneur lui commandait de se montrer homme et de briser

enfin le joug qu’un ministre tyrannique avait osé lui imposer. Elle

accomplit un véritable miracle: elle inspira au plus faible des hommes

une apparence de volonté et d’énergie. Almanzor l’éprouva bientôt. Le

calife le traita d’abord avec froideur, puis il s’enhardit jusqu’à lui

faire des reproches. Voulant conjurer l’orage, le ministre éloigna du

sérail plusieurs personnes dangereuses; mais comme il ne pouvait en

faire sortir celle qui était l’âme du complot, cette mesure ne servit

qu’à irriter son ennemie encore davantage. Et la Navarraise était

infatigable; elle montra qu’elle aussi avait une volonté de fer, tout

comme son ancien amant. Ses émissaires disaient partout que le calife

voulait enfin être libre et régner par lui-même, et que, pour se

débarrasser de son geôlier, il comptait sur la loyauté de son bon

peuple. Ils passaient même le Détroit, ces émissaires de la sultane, et

au moment même où des attroupements séditieux se formaient à Cordoue, le

vice-roi de la Mauritanie, Zîrî ibn-Atîa, leva l’étendard de la révolte,

en déclarant qu’il ne pouvait souffrir plus longtemps que le souverain

légitime fût tenu captif par un ministre trop puissant.

Zîrî était le seul homme qu’Almanzor craignît encore, ou plutôt le seul

qu’il eût craint de sa vie, car d’ordinaire il méprisait trop ses

ennemis pour les craindre. A demi barbare, ce chef avait conservé, dans

ses déserts africains, la vigueur, la spontanéité et l’orgueil de race

qui semblaient n’appartenir qu’à un autre âge, et malgré qu’il en eût,

Almanzor avait subi l’ascendant de cet esprit à la fois impétueux,

pénétrant et caustique. Quelques années auparavant, il avait reçu de lui

une visite, et à cette occasion il lui avait prodigué les marques de son

estime: il lui avait conféré le titre de vizir avec le traitement

attaché à cette dignité, il avait fait inscrire tous les gens de sa

suite sur le registre de la solde au bureau militaire, enfin il ne

l’avait laissé partir qu’après l’avoir amplement dédommagé de ses frais

de voyage et de ses cadeaux. Mais rien de tout cela n’avait touché

Zîrî. De retour sur le rivage africain, il avait porté la main à sa tête

en s’écriant: «A présent seulement je sais que tu m’appartiens encore!»

Puis, un de ses gens l’ayant appelé _seigneur vizir_: «Seigneur vizir?

s’était-il écrié; va-t-en au diable avec ton seigneur vizir! _Emir_,

_fils d’émir_, voilà mon titre! Ah! qu’il a été avare pour moi, cet

Ibn-abî-Amir! Au lieu de me donner de bonnes espèces sonnantes, il m’a

affublé d’un titre qui me dégrade! Vive Dieu! il ne serait pas où il est

maintenant, si en Espagne il y avait autre chose que des lâches ou des

imbéciles! Grâce au ciel, me voilà de retour, et le proverbe qui dit

qu’il vaut mieux entendre parler du diable que de le voir, ne ment

pas[340].» Ces propos, qui auraient coûté la tête à tout autre, étant

venus à l’oreille d’Almanzor, celui-ci avait feint de ne pas y faire

attention, et plus tard il avait même nommé Zîrî vice-roi de toute la

Mauritanie. Il le redoutait, il le haïssait peut-être, mais il le

croyait sincère et loyal. L’événement montra qu’il l’avait mal jugé.

Sous une écorce rude et franche Zîrî cachait beaucoup de ruse et

d’ambition. Il se laissa aisément tenter par l’argent qu’Aurore lui

promettait, par le rôle chevaleresque qu’elle lui destinait. Il

affranchirait son souverain du joug d’Almanzor, sauf peut-être à lui

imposer le sien.

Il fallait commencer par le payer, Aurore ne l’ignorait pas, et grâce à

sa finesse de femme, elle savait comment s’y prendre pour se procurer de

l’argent et pour le faire parvenir à son allié. Le trésor renfermait

près de six millions en or et il se trouvait dans le palais califal.

Elle y prit quatre-vingt mille pièces d’or, qu’elle mit dans une

centaine de cruches; puis elle versa dessus du miel, de l’absinthe et

d’autres liqueurs de ménage, et, ayant mis une étiquette à chaque

cruche, elle chargea quelques Slaves de les porter hors de la ville à un

endroit qu’elle nomma. Sa ruse lui réussit. Le préfet n’eut point de

soupçons et laissa passer les Slaves avec leur fardeau. Aussi l’argent

était-il déjà en route pour la Mauritanie, lorsqu’Almanzor fut informé,

d’une manière ou d’une autre, de ce qui s’était passé. Il en fut fort

alarmé. Peut-être l’eût-il été moins s’il eût eu la certitude qu’Aurore

avait soustrait l’argent de son chef, mais tout le portait à croire

qu’elle y avait été autorisée par le calife, et s’il en était ainsi, la

conjoncture était en effet bien difficile. Cependant il fallait prendre

un parti. Almanzor prit celui d’assembler les vizirs, les membres de la

magistrature, les ulémas et d’autres personnages marquants de la cour et

de la ville. Ayant informé cette assemblée que les dames du sérail se

permettaient de s’approprier les fonds de la caisse publique sans que

le calife, entièrement livré à des exercices de dévotion, les en

empêchât, il demanda l’autorisation de transporter le trésor en un lieu

plus sûr. Il l’obtint; mais il n’en fut pas plus avancé pour cela, car

lorsque ses employés se présentèrent au palais pour transférer la

caisse, Aurore s’y opposa en déclarant que le calife avait défendu d’y

toucher.

Que faire maintenant? Employer la violence? Mais il faudrait l’employer

contre le souverain lui-même, et si Almanzor osait aller jusque-là, la

capitale se soulèverait en un clin d’œil; elle était prête, elle

n’attendait qu’un signal. La situation était donc bien périlleuse,

cependant elle n’était pas désespérée; pour l’être, il eût fallu d’abord

que Zîrî fût déjà en Espagne avec son armée, ensuite que le calife fût

un homme capable de persister dans une résolution hardie. Or Zîrî était

encore en Afrique, et le calife était un esprit sans consistance.

Almanzor ne perdit donc pas le courage. Risquant le tout pour le tout,

il se ménagea, à l’insu d’Aurore, une entrevue avec le monarque. Il

parla, et grâce à cet ascendant que les esprits supérieurs ont sur les

âmes faibles, il se retrouva roi après quelques minutes d’entretien. Le

calife avoua qu’il n’était pas capable de gouverner par lui-même, et il

autorisa le ministre à transporter le trésor. Mais le ministre voulait

plus encore. Il dit que, pour ôter tout prétexte aux malintentionnés,

il lui fallait une déclaration écrite, une déclaration solennelle. Le

calife lui promit de signer tout ce qu’il voudrait, et alors Almanzor

fit dresser sur-le-champ un acte en vertu duquel Hichâm lui abandonnait

la conduite des affaires comme par le passé. Le calife y mit sa

signature en présence de plusieurs notables qui y mirent aussi la leur

en qualité de témoins (février ou mars 997), et Almanzor prit soin de

donner à cette pièce importante la plus grande publicité.

Dès lors une révolte dans la capitale n’était plus à craindre. Comment

pouvait-on prétendre à délivrer un captif qui ne voulait pas de la

liberté? Cependant le ministre comprit qu’il fallait faire quelque chose

pour contenter le peuple. Comme on avait crié sans cesse qu’on voulait

voir le monarque, il résolut de le montrer. Il le fit donc monter à

cheval, et alors Hichâm se mit à parcourir les rues, le sceptre à la

main et coiffé du haut bonnet que les califes seuls avaient le droit de

porter. Almanzor l’accompagnait ainsi que toute la cour. La foule

amassée sur son passage était compacte et innombrable, mais l’ordre ne

fut pas troublé un seul instant et aucun cri séditieux ne se fit

entendre[341].

Aurore s’avoua vaincue. Humiliée, épuisée, brisée, elle alla chercher

dans la dévotion l’oubli du passé et un dédommagement pour la perte de

ses espérances[342].

Restait Zîrî. Celui-ci était devenu bien moins redoutable depuis qu’il

ne pouvait plus compter sur l’appui du calife ni sur les subsides

d’Aurore. Aussi Almanzor ne garda-t-il aucun ménagement avec lui. Il le

mit hors la loi, et chargea son affranchi Wâdhih d’aller le combattre à

la tête d’une excellente armée qu’il mit à sa disposition[343].

On eût pu croire qu’Almanzor ne commencerait aucune autre guerre avant

que celle de la Mauritanie fut terminée. Il n’en fut pas ainsi. Le

ministre avait déjà concerté avec les comtes léonais, ses vassaux, une

grande expédition contre Bermude, qui, comptant un peu trop sur la

diversion que la révolte de Zîrî ferait en sa faveur, avait osé refuser

le tribut, et quoique les circonstances fussent changées, il ne renonça

pas à ce projet. Peut-être voulait-il montrer à Zîrî, à Bermude, à tous

ses ennemis déclarés ou couverts, qu’il était assez puissant pour

entreprendre deux guerres à la fois; et si telle était son intention, il

n’avait pas trop présumé de ses forces, car le destin a voulu que la

campagne qu’il allait faire, celle de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit

devenue la plus célèbre de toutes celles qu’il a faites pendant sa

longue carrière de conquérant.

A l’exception de la ville éternelle, il n’y avait pas dans toute

l’Europe un lieu aussi renommé par sa sainteté que Santiago en Galice.

Et pourtant sa réputation n’était pas ancienne; elle ne datait que du

temps de Charlemagne. Vers ce temps là, dit-on, plusieurs pieuses

personnes informèrent Théodemir, l’évêque d’Iria (aujourd’hui el

Padron), qu’elles avaient aperçu pendant la nuit des lumières étranges

dans un bosquet, et qu’elles y avaient aussi entendu une musique

délicieuse et qui n’avait rien d’humain. Croyant aussitôt à un miracle,

l’évêque se prépara à le constater en jeûnant et en priant pendant trois

jours; puis, s’étant rendu au bosquet, il y découvrit un tombeau de

marbre. Inspiré par la sagesse divine, il déclara que c’était celui de

l’apôtre saint Jacques, fils de Zébédée, qui, d’après la tradition,

avait prêché l’Evangile en Espagne, et il ajouta que lorsque cet apôtre

eut été décapité à Jérusalem sur l’ordre d’Hérode, ses disciples avaient

apporté son corps en Galice, où ils l’ensevelirent. Dans un autre temps,

de telles assertions auraient peut-être été contestées; mais à cette

époque de foi naïve, personne n’avait la hardiesse d’élever des doutes

irrespectueux quand le clergé parlait, et supposé même qu’il y eût eu

des incrédules, l’autorité du pape Léon III, qui déclara solennellement

que le tombeau en question était celui de saint Jacques, aurait coupé

court à toutes les objections. L’opinion de Théodemir fut donc acceptée,

et tout le monde en Galice se réjouit de ce que le pays possédait les

restes d’un apôtre. Alphonse II voulut que l’évêque d’Iria résidât

dorénavant à l’endroit où le tombeau avait été découvert, et au-dessus

de ce tombeau il fit construire une église. Plus tard, Alphonse III en

fit bâtir une autre, plus grande et plus belle, qui, par les nombreux

miracles qui s’y opéraient, acquit bientôt une grande renommée, de sorte

que vers la fin du Xe siècle Saint-Jacques-de-Compostelle était un

pèlerinage très-fameux et où l’on arrivait de tous côtés, de France,

d’Italie et d’Allemagne, comme des pays les plus reculés de

l’Orient[344].

En Andalousie aussi, tout le monde connaissait Saint-Jacques et sa

superbe église, qui, pour nous servir de l’expression d’un auteur arabe,

était pour les chrétiens ce que la Caba de la Mecque était pour les

musulmans; mais on ne connaissait ce saint lieu que de réputation; pour

l’avoir vu, il fallait avoir été captif chez les Galiciens, car aucun

prince arabe n’avait encore eu l’idée de pénétrer avec une armée dans

ce pays lointain et de difficile abord. Ce que personne n’avait tenté,

Almanzor avait résolu de le faire; il voulait montrer que ce qui était

impossible pour d’autres ne l’était pas pour lui, et il avait l’ambition

de détruire le sanctuaire le plus révéré des ennemis de l’islamisme, le

sanctuaire de l’apôtre qui, selon la croyance des Léonais, avait

maintefois combattu dans leurs rangs.

Le samedi 3 juillet de l’année 997, il partit donc de Cordoue à la tête

de la cavalerie. Il se porta d’abord sur Coria, puis sur Viseu[345], où

il fut rejoint par un grand nombre de comtes soumis à son autorité, puis

sur Porto, où l’attendait une flotte qui était sortie du port de

Caçr-Abî-Dânis (aujourd’hui Alcacer do Sal, en Portugal). Sur cette

flotte se trouvait l’infanterie, à laquelle le ministre avait voulu

épargner une longue marche, et elle était chargée d’armes et

d’approvisionnements. Les vaisseaux, rangés l’un à côté de l’autre,

servirent en outre de pont à l’armée pour passer le Duero.

Comme le pays entre cette rivière et le Minho appartenait aux comtes

alliés[346], les musulmans purent le traverser sans avoir à vaincre

d’autres obstacles que ceux que le terrain leur opposait. Parmi ceux-ci

il y avait une montagne fort élevée et d’un accès très-difficile; mais

Almanzor fit frayer un chemin par les mineurs[347].

Après avoir passé le Minho, on se trouva en pays ennemi. Dès lors il

fallait se tenir sur ses gardes, d’autant plus que les Léonais qui se

trouvaient dans l’armée ne semblaient pas trop bien disposés. Leur

conscience, si longtemps assoupie, s’était réveillée tout d’un coup à la

pensée qu’ils allaient commettre un horrible sacrilége, et peut-être

auraient-ils réussi à faire échouer l’expédition, si Almanzor, qui avait

eu vent de leurs projets, ne les eût déjoués alors qu’il en était encore

temps. Voici ce qu’on raconte à ce sujet:

La nuit était froide et pluvieuse, lorsqu’Almanzor fit venir un cavalier

musulman qui avait sa confiance. «Il faut, lui dit-il, que tu te rendes

sur-le-champ au défilé de Taliares[348]. Fais-y faction, et amène-moi le

premier individu que tu apercevras.» Le cavalier se mit aussitôt en

route; mais arrivé au défilé, il y attendit toute la nuit, en

maudissant le mauvais temps, sans qu’il vît apparaître âme vivante, et

l’aurore pointait déjà lorsqu’enfin il vit arriver, du côté du camp, un

vieillard monté sur un âne. C’était apparemment un bûcheron, car il

était muni des outils qui appartiennent à ce métier. Le cavalier lui

demanda où il allait. «Je m’en vais abattre du bois dans la forêt,» lui

répondit l’autre. Le soldat ne savait que faire. Etait-ce là l’homme

qu’il fallait amener au général? C’était peu probable; qu’est-ce que le

général pourrait vouloir à ce pauvre vieillard qui semblait avoir bien

de la peine à gagner sa vie? Aussi le cavalier le laissa-t-il passer son

chemin; mais l’instant d’après il se ravisa. Almanzor avait donné des

ordres très-précis, et il était dangereux de lui désobéir. Le soldat fit

donc sentir l’éperon à sa monture, et ayant rejoint le vieillard: «Il

faut, lui dit-il, que je te conduise vers mon seigneur

Almanzor.--Qu’est-ce qu’Almanzor pourrait avoir à dire à un homme tel

que moi? lui répliqua l’autre. Laissez-moi gagner mon pain, je vous en

supplie.--Non, lui répondit le cavalier, tu m’accompagneras, que tu le

veuilles ou non.» L’autre fut forcé de lui obéir, et ils reprirent

ensemble la route du camp.

Le ministre, qui ne s’était pas couché, ne témoigna aucune surprise à la

vue du vieillard, et, s’adressant à ses serviteurs slaves: «Fouillez cet

homme!» leur dit-il. Les Slaves exécutèrent cet ordre, mais sans

trouver rien qui pût paraître suspect. «Fouillez alors la couverture de

son âne!» continua Almanzor. Et cette fois ses soupçons ne portaient pas

à faux, car on découvrit dans cette couverture une lettre que des

Léonais de l’armée musulmane avaient écrite à leurs compatriotes et dans

laquelle ils leur donnaient avis qu’un certain côté du camp était mal

gardé, de sorte qu’il pourrait être attaqué avec succès. Ayant appris

par ce message les noms des traîtres, Almanzor leur fit sur-le-champ

couper la tête, ainsi qu’au soi-disant bûcheron qui leur avait servi

d’intermédiaire[349]. Cette mesure énergique porta ses fruits. Intimidés

par la sévérité du général, les autres Léonais ne se hasardèrent pas à

entretenir des intelligences avec l’ennemi.

L’armée s’étant remise en marche, elle se répandit comme un torrent dans

les plaines. Le cloître des saints Cosme et Damien[350] fut pillé, la

forteresse de San Payo fut prise d’assaut. Comme un grand nombre

d’habitants du pays s’étaient réfugiés sur la plus grande des deux îles,

ou plutôt des deux rochers peu élevés, qui se trouvent dans la baie de

Vigo, les musulmans, qui avaient découvert un gué, passèrent dans cette

île et dépouillèrent ceux qui s’y trouvaient de tout ce qu’ils avaient

emporté. Ils franchirent ensuite l’Ulla, pillèrent et détruisirent Iria

(El Padron), qui était un fameux pèlerinage de même que Saint-Jacques-de

Compostelle, et le 11 août ils arrivèrent enfin à cette dernière ville.

Ils la trouvèrent vide d’habitants, tout le monde ayant pris la fuite à

l’approche de l’ennemi. Seul un vieux moine était resté auprès du

tombeau de l’apôtre. «Que fais-tu là?» lui demanda Almanzor. «J’adresse

des prières à saint Jacques,» répondit le vieillard. «Prie tant que tu

voudras,» dit alors le ministre, et il défendit de lui faire du mal.

Almanzor plaça une garde auprès du tombeau, de sorte qu’il fut à l’abri

de la fureur des soldats; mais au reste toute la ville fut détruite, les

murailles et les maisons aussi bien que l’église, laquelle, dit un

auteur arabe, «fut rasée au point qu’on n’aurait pas soupçonné qu’elle

avait existé la veille.» Le pays d’alentour fut dévasté par des troupes

légères qui poussèrent jusqu’à San Cosme de Mayanca (près de La Coruña).

Ayant passé une semaine à Saint-Jacques, Almanzor ordonna la retraite en

se dirigeant vers Lamego[351]. Arrivé dans cette ville, il prit congé

des comtes, ses alliés, après leur avoir donné de beaux présents qui

consistaient surtout en étoffes précieuses. Ce fut aussi de Lamego qu’il

adressa à la cour une relation détaillée de sa campagne; relation dont

les auteurs arabes nous ont conservé la substance, peut-être même les

propres paroles[352]. Il fit ensuite son entrée dans Cordoue, accompagné

d’une foule de prisonniers chrétiens qui portaient sur leurs épaules les

portes de la ville de Saint-Jacques et les cloches de son église. Les

portes furent placées dans le toit de la mosquée qui n’était pas encore

achevée[353]. Quant aux cloches, elles furent suspendues dans le même

édifice pour y servir de lampes[354]. Qui eût dit alors que le jour

viendrait où un roi chrétien les ferait reporter en Galice sur les

épaules des captifs musulmans?

En Mauritanie les armes d’Almanzor avaient été moins heureuses. Wâdhih,

il est vrai, avait d’abord remporté quelques avantages: s’étant emparé

d’Arzilla et de Nécour, il avait réussi à surprendre de nuit le camp de

Zîrî et à lui tuer beaucoup de monde; mais bientôt après, la fortune lui

avait tourné le dos, et, battu à son tour, il avait été forcé de

chercher un refuge dans Tanger. C’est de là qu’il écrivit au ministre

pour lui demander du secours. Il ne tarda pas à en recevoir. Dès qu’il

eut reçu la lettre de son lieutenant, Almanzor envoya à un grand nombre

de corps l’ordre de se diriger sur Algéziras, et, afin de hâter leur

embarquement, il se rendit en personne à ce port. Puis son fils

Abdalmélic-Modhaffar, auquel il avait confié le commandement de

l’expédition, passa le Détroit avec une excellente armée. Il débarqua à

Ceuta, et la nouvelle de son arrivée produisit un excellent effet, car

la plupart des princes berbers qui jusque-là avaient soutenu Zîrî,

s’empressèrent de venir se ranger sous ses drapeaux. Ayant opéré sa

jonction avec Wâdhih, il se mit en marche, et bientôt il découvrit

l’armée de Zîrî qui venait à sa rencontre. La bataille eut lieu dans le

mois d’octobre de l’année 998. Elle dura depuis le lever du soleil

jusqu’à son coucher, et elle fut extrêmement acharnée. Il y eut un

moment où les soldats de Modhaffar commençaient à craindre une défaite;

mais en ce moment même Zîrî fut blessé trois fois par un de ses nègres

dont il avait tué le frère, et qui partit aussitôt à bride abattue pour

annoncer cette nouvelle à Modhaffar. Comme l’étendard de Zîrî était

encore debout, le prince traita d’abord le transfuge de menteur; mais

ayant appris la vérité du fait, il chargea sur l’ennemi et le mit en

pleine déroute.

Dès lors la puissance de Zîrî était anéantie. Ses Etats rentrèrent tous

au pouvoir des Andalous, et peu de temps après, dans l’année 1001, il

mourut par suite des blessures que le nègre lui avait portées et qui

s’étaient rouvertes[355].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 29 / 38 题