VIII.

Au fur et à mesure que la puissance d’Ibn-abî-Amir augmentait, Moçhafî

perdait de son crédit. Cet homme avait peu de mérite. Il était d’humble

naissance, mais comme son père, un Berber du pays valencien, avait été

le précepteur de Hacam, ce prince avait de bonne heure reporté sur le

fils l’affection et l’estime qu’il avait eues pour le père. Moçhafî

avait d’ailleurs les talents que Hacam appréciait le plus: il était

homme de lettres et poète. Sa fortune avait été merveilleuse. D’abord

secrétaire intime de Hacam, il était devenu successivement colonel du

deuxième régiment de la _Chorta_, gouverneur de Majorque et premier

secrétaire d’Etat[237]. Mais il n’avait pas su se faire des amis. Il

avait toute la morgue d’un parvenu; son insupportable orgueil blessait

les nobles qui le méprisaient à cause de sa basse extraction. Devenu

premier ministre, il avait semblé d’abord vouloir se corriger de ce

défaut; mais bientôt après il avait repris ses manières hautaines[238].

Sa probité était plus que suspecte. Peu de fonctionnaires, il est vrai,

étaient alors à l’abri d’un tel reproche; aussi lui eût-on pardonné

peut-être ses concussions manifestes, s’il eût consenti à partager ses

dépouilles avec d’autres; mais il gardait tout pour lui, et c’est ce

qu’on ne lui pardonnait pas[239]. On l’accusait en outre de népotisme;

presque tous les postes importants étaient entre les mains de ses fils

et de ses neveux[240]. Quant aux talents requis dans un homme d’Etat,

Moçhafî n’en possédait aucun. Dans toutes les circonstances qui

sortaient du commun des choses, il ne savait jamais que résoudre ou que

faire; d’autres personnes devaient alors penser et agir pour lui, et

ordinairement il s’adressait à Ibn-abî-Amir. Ce dernier se

contenterait-il longtemps du rôle de confident et de conseiller que

Moçhafî lui faisait jouer? Des esprits clairvoyants en doutaient; ils

croyaient s’apercevoir que le moment n’était pas loin où Ibn-abî-Amir

voudrait être premier ministre de nom, comme il l’était de fait.

Ils ne se trompaient pas. Ibn-abî-Amir avait déjà résolu de faire tomber

Moçhafî; il y travaillait activement mais sourdement. Il ne changea

rien à sa conduite envers son collègue; il continua à lui témoigner le

même respect que par le passé; mais en secret il le contrariait en

toutes choses et ne perdait aucune occasion pour appeler l’attention

d’Aurore sur son incapacité et sur les fautes qu’il commettait[241].

Moçhafî ne se doutait de rien; ce n’était pas Ibn-abî-Amir qui lui

inspirait des craintes, il le croyait au contraire son meilleur ami,

mais c’était Ghâlib, le gouverneur de la Frontière inférieure, qui

exerçait sur les troupes une influence illimitée[242]. En effet, Ghâlib

haïssait et méprisait Moçhafî, et il ne s’en cachait pas. Justement fier

des lauriers qu’il avait cueillis sur je ne sais combien de champs de

bataille, il s’indignait de ce qu’un homme de rien et qui n’avait jamais

tiré l’épée fût premier ministre. Il disait hautement que ce poste lui

appartenait. En apparence il obéissait encore à Moçhafî; mais par sa

conduite tout au moins ambiguë il montrait assez que le gouvernement

n’avait pas à compter sur lui. Depuis la mort de Hacam il faisait la

guerre contre les chrétiens avec une mollesse qui formait un bizarre

contraste avec l’énergie bien connue de son caractère. Il ne trahissait

pas encore, il ne s’était pas encore mis en révolte ouverte, il n’avait

pas encore appelé les chrétiens à son aide, mais sa conduite donnait à

penser qu’avant peu il ferait tout cela, et s’il le faisait, la chute du

premier ministre était inévitable. Comment celui-ci aurait-il pu

résister au meilleur général et aux meilleurs soldats de l’empire, qui

seraient secondés par les Léonais et les Castillans? D’ailleurs, au

moindre échec qu’il éprouverait, ses nombreux ennemis saisiraient

l’occasion aux cheveux pour lui faire perdre son poste, ses richesses,

sa tête peut-être.

Moçhafî avait assez de perspicacité pour ne pas s’aveugler sur le péril

qui le menaçait, et dans son angoisse il demanda conseil à ses vizirs et

surtout à Ibn-abî-Amir. On lui répondit qu’il devait se concilier

l’amitié de Ghâlib à quelque prix que ce fût. Il y consentit, et alors

Ibn-abî-Amir s’offrit pour médiateur. La campagne qui allait s’ouvrir,

disait-il, lui fournirait l’occasion de s’aboucher avec le gouverneur de

la Frontière inférieure, et ce cas échéant, il se faisait fort d’amener

la réconciliation que Moçhafî désirait.

Telles étaient ses paroles, mais il méditait un tout autre projet. Dans

l’espoir d’arriver à un but éclatant, les voies tortueuses ne

répugnaient pas à son ambition, et au lieu de tâcher de rapprocher les

deux rivaux, il songeait au contraire au moyen de les brouiller encore

davantage. Il agit en conséquence. Assurant toujours Moçhafî de son

entier dévoûment à ses intérêts, il vantait à Aurore les grands talents

de Ghâlib; il lui répétait à chaque instant qu’on ne pouvait se passer

des services de ce général, et qu’il fallait se l’attacher en lui

donnant un plus haut titre que ceux qu’il avait déjà. Ses menées

portèrent leur fruit. Grâce à l’influence d’Aurore, Ghâlib fut promu à

la dignité de Dhou-’l-vizâratain (chef de l’administration militaire et

civile) et de généralissime de toute l’armée de la Frontière; mais

Moçhafî ne s’était pas opposé à cette mesure, il y avait concouru au

contraire, car Ibn-abî-Amir lui avait dit que ce serait un premier pas

vers une réconciliation.

Le 23 mai, un mois seulement après son retour à Cordoue, Ibn-abî-Amir,

qui venait d’être nommé généralissime de l’armée de la capitale,

entreprit sa seconde expédition. A Madrid il eut une entrevue avec

Ghâlib. Il se montra envers lui plein d’égards et de déférence, et gagna

son cœur en lui disant qu’il considérait Moçhafî comme tout à fait

indigne du poste élevé qu’il occupait. Bientôt une alliance étroite

s’établit entre les deux généraux, qui résolurent de travailler de

concert à la chute de Moçhafî. Puis, ayant franchi la frontière, ils

prirent la forteresse de Mola[243], où ils firent beaucoup de butin et

de prisonniers. La campagne finie, ils prirent congé l’un de l’autre;

mais au moment où ils allaient se séparer, Ghâlib dit encore à son

nouvel ami: «Cette expédition a été couronnée d’un plein succès; elle

vous procurera une grande renommée, et la cour s’en réjouira tant

qu’elle ne songera pas à scruter vos intentions ultérieures. Profitez de

cette circonstance; ne quittez pas le palais avant d’avoir été nommé

préfet de la capitale à la place du fils de Moçhafî.» Ibn-abî-Amir ayant

promis de se souvenir de ce conseil, il reprit la route de Cordoue,

tandis que Ghâlib retournait dans son gouvernement.

A vrai dire l’honneur de la campagne revenait à Ghâlib. C’est lui qui

avait tout dirigé, tout ordonné, et Ibn-abî-Amir, qui n’en était encore

qu’à son apprentissage en fait d’expéditions militaires, s’était bien

gardé de contredire en quoi que ce fût ce général expérimenté et vieilli

dans le métier des armes. Mais Ghâlib lui-même, qui voulait pousser son

jeune allié, présenta les choses sous un tout autre jour. Il s’empressa

d’écrire au calife qu’Ibn-abî-Amir avait fait des merveilles; que

c’était à lui seul qu’on était redevable des succès obtenus, et qu’il

avait droit à une récompense éclatante. Cette lettre, que la cour avait

déjà reçue avant le retour d’Ibn-abî-Amir, l’avait disposée en sa

faveur. Aussi obtint-il sans trop de peine d’être nommé préfet de la

capitale en remplacement du fils de Moçhafî. Comment pouvait-on refuser

quelque chose à un général qui revenait vainqueur pour la seconde fois,

et dont le plus grand guerrier de l’époque vantait les talents et la

bravoure? Et puis, l’on faisait bon marché du fils de Moçhafî, qui ne

devait son élévation qu’au crédit de son père, et qui, loin de la

justifier par sa conduite, s’en était montré tout à fait indigne[244].

En effet, son avidité était telle que, pour peu qu’on lui donnât de

l’argent, il fermait volontiers les yeux sur toutes choses, même sur les

crimes les plus abominables. On disait avec raison qu’il n’y avait plus

de police à Cordoue, que les brigands de haut et de bas étage pouvaient

tout oser, qu’il fallait veiller toute la nuit pour ne pas être

dépouillé ou massacré dans sa demeure, en un mot, que les habitants

d’une ville frontière couraient moins de périls que les habitants de la

résidence du calife.

Muni de son diplôme de préfet et vêtu de la pelisse d’honneur dont on

l’avait gratifié, Ibn-abî-Amir se rendit sur-le-champ à l’hôtel de la

préfecture. Mohammed-Moçhafî y siégeait entouré de toute la pompe qui

appartenait à son rang. Son successeur lui montra l’ordre du calife et

lui dit qu’il pouvait se retirer. Il obéit en soupirant.

A peine installé dans son nouvel emploi, Ibn-abî-Amir prit les mesures

les plus énergiques pour rétablir la sécurité dans la capitale. Il

annonça aux agents de police qu’il avait la ferme intention de sévir

contre tous les malfaiteurs sans acception de personnes, et il les

menaça des peines les plus sévères s’ils se laissaient corrompre.

Intimidés par sa fermeté et sachant d’ailleurs qu’il exerçait sur eux la

surveillance la plus active, les agents firent désormais leur devoir. On

s’en aperçut bientôt dans la capitale. Les vols et les meurtres

devenaient de plus en plus rares; l’ordre et la sécurité renaissaient;

les honnêtes gens pouvaient dormir tranquilles, la police était là et

veillait. Au reste, le préfet montra par un éclatant exemple qu’il avait

parlé sérieusement alors qu’il avait dit qu’il n’épargnerait personne.

Son propre fils ayant commis un forfait et étant tombé entre les mains

de la police, il lui fit donner tant de coups de courroie que le jeune

homme expira peu de temps après le châtiment qu’il avait subi.

Cependant Moçhafî avait enfin ouvert les yeux. La destitution de son

fils, résolue en son absence et à son insu, ne lui permettait plus de

douter de la duplicité d’Ibn-abî-Amir. Mais que pouvait-il contre lui?

Son rival était déjà beaucoup plus puissant. Il s’appuyait sur la

sultane, dont on le disait l’amant, et sur les grandes familles qui,

attachées aux Omaiyades par les liens de la clientèle, se transmettaient

de père en fils les emplois de la cour, et qui aimaient beaucoup mieux

voir à la tête des affaires un homme de bonne maison, tel

qu’Ibn-abî-Amir, qu’un parvenu qui les avait blessés par un orgueil

ridicule et que rien ne justifiait[245]. Il pouvait compter d’ailleurs

sur l’armée, qui s’attachait de plus en plus à lui, et sur la population

de la capitale, qui lui était profondément reconnaissante à cause de la

sécurité qu’il lui avait rendue. Qu’est-ce que Moçhafî pouvait opposer à

tout cela? Rien, si ce n’était l’appui de quelques individus isolés qui

lui devaient leur fortune, mais sur la gratitude desquels il n’y avait

pas beaucoup à compter. Dans cette lutte de la médiocrité contre le

génie, les forces étaient par trop inégales. Moçhafî le comprit; il

sentit qu’il ne lui restait qu’un seul moyen de salut, et il résolut de

gagner Ghâlib, n’importe à quel prix.

Il lui écrivit donc; il lui fit les promesses les plus brillantes, les

plus propres à le séduire, et, pour sceller leur alliance, il lui

demanda la main de sa fille Asmâ pour son propre fils Othmân. Le général

se laissa éblouir. Oubliant sa haine, il répondit au ministre qu’il

acceptait ses offres et qu’il consentait au mariage proposé. Moçhafî se

hâta de le prendre au mot, et le contrat de mariage était déjà dressé et

signé, lorsqu’Ibn-abî-Amir eut vent de ces menées qui contrariaient tous

ses projets. Sans perdre un instant, il fit jouer, pour faire échouer

les plans de son collègue, tous les ressorts qu’il pouvait mettre en

mouvement. A sa demande les personnages les plus influents de la cour

écrivirent à Ghâlib; il lui écrivit lui-même pour lui dire que Moçhafî

lui tendait un piége, pour lui rappeler tous les griefs qu’il avait

contre ce ministre, pour le conjurer de rester fidèle aux promesses

qu’il lui avait faites pendant la dernière campagne. Quant au mariage

projeté, il disait que si Ghâlib désirait pour sa fille une alliance

honorable, il ne devait pas la donner au fils d’un parvenu, mais à lui,

Ibn-abî-Amir.

Ghâlib se laissa persuader qu’il avait eu tort. Il fit savoir à Moçhafî

que le mariage dont il avait été question ne pouvait pas avoir lieu, et

dans le mois d’août ou de septembre un nouveau contrat fut dressé et

signé en vertu duquel Asmâ deviendrait l’épouse d’Ibn-abî-Amir.

Peu de temps après, le 18 septembre, ce dernier se mit de nouveau en

campagne. Il prit le chemin de Tolède, et, ayant réuni ses forces à

celles de son futur beau-père, il enleva aux chrétiens deux châteaux

ainsi que les faubourgs de Salamanque. Après son retour il reçut le

titre de Dhou-’l-vizâratain avec un traitement de quatre-vingts pièces

d’or par mois. Le hâdjib lui-même ne touchait pas davantage.

Cependant le temps fixé pour son mariage approchait, et le calife, ou

plutôt sa mère, laquelle, si elle était réellement l’amante

d’Ibn-abî-Amir, n’était pas jalouse du moins, envoya à Ghâlib

l’invitation de venir à Cordoue avec sa fille. Quand il y fut arrivé,

il fut comblé d’honneurs. On lui donna le titre de hâdjib, et comme il

était Dhou-’l-vizâratain et que Moçhafî ne l’était pas, il était

dorénavant le premier dignitaire de l’empire. Aussi occupait-il la

première place dans les séances solennelles, et alors il avait Moçhafî à

sa droite et Ibn-abî-Amir à sa gauche[246].

Le mariage de ce dernier et d’Asmâ fut célébré le jour de l’an, fête

chrétienne, mais à laquelle les musulmans prenaient part aussi. Le

calife s’étant chargé de tous les frais, les festins furent d’une

incomparable magnificence, et les Cordouans ne se rappelaient pas

d’avoir jamais vu un cortége aussi superbe que celui qui entourait Asmâ

au moment où elle sortait du palais califal pour se rendre à celui de

son fiancé.

Ajoutons que ce mariage, bien que l’intérêt en eût été le motif, fut

cependant heureux. Asmâ joignait un esprit fort cultivé à une beauté

attrayante; elle sut captiver le cœur de son époux, et celui-ci lui

donna toujours la préférence sur ses autres femmes.

Quant à Moçhafî, depuis que Ghâlib avait repoussé son alliance, il se

sentait perdu. Le vide se faisait autour de lui. Ses créatures le

quittaient pour aller encenser son rival. Autrefois, quand il se rendait

au palais, on se disputait l’honneur de l’accompagner; maintenant il y

allait seul. Son pouvoir était nul. Les mesures les plus importantes se

prenaient à son insu. L’infortuné vieillard voyait approcher l’orage, et

il l’attendait avec une morne résignation. L’affreuse catastrophe arriva

plus tôt encore qu’il ne l’avait cru. Le lundi 26 mars de l’année

978[247], lui, ainsi que ses fils et ses neveux, furent destitués de

toutes leurs fonctions et dignités. L’ordre fut donné de les arrêter et

de mettre leurs biens sous le séquestre, jusqu’à ce qu’ils eussent été

reconnus innocents du crime de malversation dont on les accusait[248].

Bien qu’un tel événement ne put le surprendre, Moçhafî en fut cependant

profondément ému. Sa conscience n’était pas tranquille. Mainte injustice

qu’il avait commise pendant sa longue carrière lui revenait à l’esprit

et l’oppressait. Quand il prit congé de sa famille: «Vous ne me reverrez

pas vivant, dit-il; la terrible prière a été exaucée; depuis quarante

ans j’attends ce moment!» Interrogé sur le sens de ces paroles

énigmatiques: «Quand Abdérame régnait encore, dit-il, je fus chargé

d’informer contre un accusé et de le juger. Je le trouvai innocent; mais

j’avais mes raisons pour dire qu’il ne l’était pas, de sorte qu’il dut

subir une peine infamante, qu’il perdit ses biens et qu’il resta

longtemps en prison. Or une nuit que je dormais j’entendis une voix qui

me criait: «Rends la liberté à cet homme! Sa prière a été exaucée, et un

jour le sort qui l’a frappé te frappera aussi.» Je m’éveillai en sursaut

et plein de frayeur. Je fis venir cet homme et je le priai de me

pardonner. Il refusa de le faire. Alors je le conjurai de me dire au

moins s’il avait adressé à l’Eternel une prière qui me concernait.--Oui,

me répondit-il; j’ai prié Dieu de te faire mourir dans un cachot aussi

étroit que celui où tu m’as fait gémir si longtemps.--Je me repentis

alors de mon injustice et je rendis la liberté à celui qui en avait été

la victime. Mais le remords venait trop tard[249]!»

Les accusés furent conduits à Zahrâ, où se trouvait la prison d’Etat. Le

général Hichâm-Moçhafî, un neveu du ministre, qui avait blessé

Ibn-abî-Amir en s’attribuant l’honneur des succès remportés dans la

dernière campagne, fut la première victime du ressentiment de cet homme

puissant. A peine arrivé dans la prison, il fut mis à mort[250].

Le conseil d’Etat fut chargé d’instruire le procès de Moçhafî. Il dura

fort longtemps. Les preuves ne manquaient pas pour établir que pendant

son ministère Moçhafî s’était rendu coupable de malversation; par

conséquent ses biens furent confisqués en partie, et son magnifique

palais dans le quartier de Roçâfa fut vendu au plus offrant. Mais des

accusations nouvelles surgissaient sans cesse contre lui, et les vizirs,

qui voulaient par là plaire à Ibn-abî-Amir, les accueillaient avec

empressement. Condamné ainsi à différentes reprises et pour plusieurs

forfaits, Moçhafî fut dépouillé peu à peu de tout ce qu’il possédait, et

cependant les vizirs, qui croyaient qu’il avait encore quelque chose

qu’on pût lui extorquer, continuaient à le vexer et à l’accabler

d’outrages[251]. La dernière fois qu’il fut assigné à comparaître

par-devant ses juges, il était tellement affaibli par l’âge, la

captivité et le chagrin, qu’il avait de la peine à faire le long trajet

de Zahrâ à l’hôtel du vizirat, et cependant son impitoyable gardien ne

cessait de lui répéter d’un ton bourru qu’il lui fallait presser le pas

et ne pas faire attendre le conseil. «Doucement, mon fils, lui dit alors

le vieillard; tu veux que je meure et tu obtiendras ton désir. Ah! je

voudrais pouvoir acheter la mort, mais Dieu y a mis un prix excessif!»

Puis il improvisa ces vers:

Ne te fie jamais à la fortune, car elle est variable! Naguère

encore les lions me craignaient, et maintenant je tremble à la vue

d’un renard. Ah! quelle honte pour un homme de cœur que d’être

obligé d’implorer la clémence d’un scélérat!

Quand il fut arrivé devant ses juges, il s’assit dans un coin de la

salle sans saluer personne, ce que voyant: «Ton éducation a-t-elle donc

été si mauvaise, lui cria le vizir Ibn-Djâbir, un complaisant

d’Ibn-abî-Amir, que tu ignores même les lois les plus simples de la

politesse?» Moçhafî garda le silence; mais comme Ibn-Djâbir continuait à

lui lancer des injures: «Toi-même, dit-il enfin, tu manques aux égards

que tu me dois; tu paies mes bienfaits d’ingratitude, et tu oses encore

me dire que je manque aux lois de la politesse?» Un peu déconcerté par

ces paroles, mais recouvrant aussitôt son audace: «Tu mens! lui cria

Ibn-Djâbir; je te devrais des bienfaits, moi? Bien au contraire,» et il

se mit à énumérer les griefs qu’il avait contre lui. Quand il eut fini:

«Ce n’est pas pour ces choses-là que je te demande de la reconnaissance,

lui répliqua Moçhafî; mais il n’en est pas moins vrai que lorsque tu

t’étais approprié des sommes qui t’avaient été confiées et que le feu

calife (Dieu aie son âme!) voulait te faire couper la main droite, j’ai

demandé et obtenu ta grâce.» Ibn-Djâbir nia le fait et jura que c’était

une calomnie infâme. «Je conjure tous ceux qui savent quelque chose

là-dessus, s’écria alors le vieillard dans son indignation, de déclarer

si j’ai dit vrai ou non. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites,

lui répliqua le vizir Ibn-Iyâch; cependant, dans les circonstances où

vous êtes, vous auriez mieux fait de ne pas rappeler cette vieille

histoire.--Vous avez raison peut-être, lui répondit Moçhafî; mais cet

homme m’a fait perdre patience, et j’ai dû dire ce que j’avais sur le

cœur.»

Un autre vizir, Ibn-Djahwar, avait écouté cette discussion avec une

répugnance croissante. Quoiqu’il n’aimât pas Moçhafî et qu’il eût même

concouru à sa chute, il savait cependant qu’on doit des égards même à

ses ennemis, et surtout à ses ennemis vaincus. Prenant maintenant la

parole, il dit à Ibn-Djâbir d’un ton d’autorité que justifiaient de

longs services et un nom aussi ancien et presque aussi illustre que

celui de la dynastie elle-même: «Ne savez-vous donc pas, Ibn-Djâbir, que

celui qui a eu le malheur d’encourir la disgrâce du monarque ne doit pas

saluer les grands dignitaires de l’Etat? La raison en est évidente, car

si ces dignitaires lui rendent son salut, ils manquent à leur devoir

envers le sultan, et s’ils ne le lui rendent pas, ils manquent à leur

devoir envers l’Eternel. Un homme qui est tombé en disgrâce ne doit donc

pas saluer, Moçhafî sait cela.»

Tout honteux de la leçon qu’il venait de recevoir, Ibn-Djâbir garda le

silence, tandis qu’un faible rayon de joie brilla dans les yeux presque

éteints du malheureux vieillard.

On procéda ensuite à l’interrogatoire. Comme on produisait contre

Moçhafî de nouvelles charges afin de lui extorquer encore une fois de

l’argent: «Je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré, s’écria-t-il,

que je ne possède plus rien! Dussé-je être coupé par morceaux, je ne

pourrais vous donner un seul dirhem!» On le crut, et on donna l’ordre de

le reconduire à la prison[252].

A partir de cette époque, il fut tour à tour libre et prisonnier, mais

toujours malheureux. Ibn-abî-Amir semblait prendre un barbare plaisir à

le tourmenter, et l’on s’explique difficilement la haine implacable

qu’il avait vouée à cet homme médiocre et qui n’était plus en état de

lui nuire. Tout ce que l’on peut conjecturer à ce sujet, c’est qu’il ne

pouvait lui pardonner le crime inutile qu’il l’avait forcé de commettre

alors qu’il lui avait ordonné de tuer Moghîra. Quoi qu’il en soit, il le

traînait à sa suite partout où il allait, sans même lui fournir de quoi

pourvoir à ses besoins. Un secrétaire du ministre racontait que pendant

une campagne il vit une nuit Moçhafî à côté de la tente de son maître,

tandis que son fils Othmân lui donnait à boire, faute de mieux, un

mauvais mélange d’eau et de farine[253]. Le chagrin et le désespoir le

minaient et le rongeaient, et il exhalait sa douleur dans des poèmes

aussi harmonieux que touchants. Mais quoiqu’il eût dit un jour à son

gardien qu’il désirait la mort, il se cramponnait à la vie avec une

ténacité singulière, et de même qu’il avait manqué de perspicacité et

d’énergie alors qu’il était encore au pouvoir, il manquait de dignité

dans son malheur. Pour fléchir _le renard_, il s’abaissait aux demandes

les plus humiliantes. Une fois il le supplia de lui confier l’éducation

de ses enfants. Ibn-abî-Amir, qui ne concevait pas que l’on pût perdre

jusqu’à ce point le respect de soi-même, ne vit qu’une ruse dans cette

prière. «Il veut flétrir ma réputation et me faire passer pour un

nigaud, dit-il. Bien des gens m’ont vu jadis à la porte de son palais,

et pour le leur rappeler, il veut qu’on le voie à présent dans la cour

du mien[254].»

Pendant cinq ans Moçhafî traîna ainsi une triste et pénible existence.

Comme il semblait s’obstiner, en dépit de son grand âge et des nombreux

dégoûts dont on l’abreuvait, à ne pas mourir, on lui ôta enfin la vie,

soit en l’étranglant, soit en l’empoisonnant, car les auteurs arabes ne

sont pas d’accord là-dessus[255]. Quand il eut appris que son ancien

rival avait cessé de vivre, Ibn-abî-Amir chargea deux de ses employés de

prendre soin de l’inhumation. L’un d’eux, le secrétaire Mohammed

ibn-Ismâîl, raconte ainsi la scène dont il avait été témoin: «Je trouvai

que le cadavre ne présentait aucune trace de violence. Il était couvert

seulement d’un vieux manteau qui appartenait à un porte-clefs. Un laveur

que mon collègue, Mohammed ibn-Maslama, avait fait venir, lava le corps

(je n’exagère rien) sur le battant d’une vieille porte qui avait été

arrachée de ses gonds. Ensuite nous portâmes le brancard au tombeau,

accompagnés seulement de l’imâm de la mosquée que nous avions chargé de

réciter les prières des morts. Aucun passant n’osa jeter les yeux sur le

cadavre. C’était pour moi une frappante leçon. Que l’on se figure que

dans le temps où Moçhafî était encore tout-puissant, j’avais à lui

remettre une requête destinée à lui seul. Je m’étais placé sur son

passage; mais son cortége était si nombreux et les rues étaient

d’ailleurs tellement encombrées de gens qui désiraient le voir et le

saluer, qu’il me fut impossible, quelques efforts que je fisse, de

m’approcher de lui, et que je fus obligé de confier ma requête à un de

ses secrétaires qui chevauchaient à côté de l’escorte et qui étaient

chargés de recevoir les écrits de ce genre. Au retour je comparais cette

scène à celle dont je venais d’être témoin, et, réfléchissant à

l’inconstance de la fortune, je sentais quelque chose qui m’oppressait

et qui m’empêchait de respirer[256].»

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 26 / 38 题