VII.

Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux

principaux eunuques, Fâyic et Djaudhar. Eux exceptés, tout le monde

ignorait encore qu’il avait cessé de vivre. Ils résolurent de tenir sa

mort secrète, et se consultèrent sur le parti à prendre.

Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l’un portait le titre de

maître de la garde-robe, l’autre celui de grand fauconnier, étaient des

grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient à leur service une

foule de serviteurs armés qu’ils payaient, et qui n’étaient ni eunuques

ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille

eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en même temps fort

riches, car ils possédaient de grosses terres et des palais. Ce corps,

qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de

priviléges énormes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les

Cordouans de toutes les manières, et le calife, malgré son amour pour la

justice, avait toujours fermé les yeux sur leurs délits et même sur

leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont

ils se rendaient coupables, il avait répondu invariablement: «Ces hommes

sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m’est

impossible de les réprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que

si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de

leur devoir, ils n’auront pas à se plaindre d’eux.» Un tel excès de

bonté avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considéraient

comme le corps le plus puissant de l’Etat, et leurs chefs, Fâyic et

Djaudhar, s’imaginaient que le choix du nouveau calife dépendait d’eux

seuls.

Or, ni l’un ni l’autre ne voulaient de Hichâm. Si cet enfant montait sur

le trône, le ministre Moçhafî, qu’ils n’aimaient pas, régnerait de fait,

et leur influence serait à peu près nulle. La nation, il est vrai, avait

déjà prêté serment à Hichâm; mais les deux eunuques appréciaient un

serment politique à sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de

ceux qui avaient juré, l’avaient fait à contre-cœur. Ils n’ignoraient

pas non plus que l’opinion publique repoussait l’idée d’une régence, et

que bien peu de gens aimeraient à voir monter sur le trône un chef

temporel et spirituel qui n’avait pas encore atteint sa douzième année.

D’un autre côté, ils espéraient regagner facilement une popularité fort

compromise, si, répondant au vœu général, ils donnaient la couronne à

un prince d’un âge plus mûr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait

son élévation, leur serait attaché par les liens de la reconnaissance,

et qu’ils pouvaient se flatter de l’espoir de gouverner l’Etat sous son

nom.

Ils résolurent donc bien vite d’écarter Hichâm. Ils tombèrent aussi

d’accord de donner la couronne à son oncle Moghîra, qui comptait alors

vingt-sept ans, à la condition toutefois que celui-ci nommerait son

neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l’air de mettre

tout à fait de côté les dernières volontés de leur ancien maître.

Ces points arrêtés: «Il faut maintenant faire venir Moçhafî, dit

Djaudhar; nous lui couperons la tête, après quoi nous pourrons exécuter

nos projets.» Mais l’idée de ce meurtre fit frémir Fâyic, qui, moins

prévoyant que son collègue, était en revanche plus humain. «Bon Dieu!

s’écria-t-il; comment, mon frère[228], vous voulez tuer le secrétaire de

notre maître sans qu’il ait fait rien qui mérite la mort? Gardons-nous

de commencer par répandre un sang innocent! A mon avis Moçhafî n’est pas

dangereux, et je crois qu’il n’entravera pas nos projets.» Djaudhar ne

fut pas de cette opinion; mais comme Fâyic était son supérieur, il fut

obligé de lui céder. On résolut donc de gagner Moçhafî par la douceur,

et on le fit venir au palais.

Quand il y fut arrivé, les deux eunuques l’informèrent de la mort du

calife, et, lui ayant communiqué le projet qu’ils avaient formé, ils lui

demandèrent son concours.

Le plan des eunuques répugnait extrêmement au ministre; mais comme il

les connaissait et qu’il savait ce dont ils étaient capables, il feignit

de l’approuver. «Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur

que l’on puisse former. Exécutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons

de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de

l’assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour

empêcher une révolte. Quant à moi, ma conduite est toute tracée: je

garderai la porte du palais et j’attendrai vos ordres.»

Ayant réussi de cette manière à inspirer aux eunuques une fausse

sécurité, Moçhafî convoqua ses amis, à savoir son neveu Hichâm,

Ibn-abî-Amir, Ziyâd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Câsim

ibn-Mohammed (le fils du général Ibn-Tomlos qui avait péri en Afrique en

combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il

fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du

régiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des

Béni-Birzél. Puis, tous ses partisans étant réunis, il les instruisit

de la mort du calife et du projet des eunuques; après quoi il continua

en ces termes: «Si Hichâm monte sur le trône, nous n’aurons rien à

redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si

Moghîra l’emporte, nous perdrons nos postes et peut-être la vie, car ce

prince nous hait.»

Toute l’assemblée fut de son avis, et on lui conseilla de faire échouer

le projet des eunuques en faisant tuer Moghîra avant que celui-ci eût

été instruit de la mort de son frère. Moçhafî approuva ce projet; mais

quand il demanda qui se chargerait de l’exécuter, il ne reçut point de

réponse. Personne ne voulait se souiller d’un tel assassinat.

Ibn-abî-Amir prit alors la parole. «Je crains, dit-il, que nos affaires

ne tournent à mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu’il

commande, il faut le faire, et puisque personne d’entre vous ne veut se

charger de cette entreprise, je m’en charge, moi, pourvu toutefois que

notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.»

Ces paroles excitèrent une surprise générale. On ne s’attendait pas à

voir un fonctionnaire civil se présenter pour accomplir un meurtre que

des guerriers accoutumés à la vue du sang et du carnage n’osaient pas

commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui

dit: «Vous avez raison, après tout, de vous charger de l’exécution de

ce projet. Comme vous avez l’honneur d’être admis dans l’intimité du

calife Hichâm et que vous jouissez aussi de l’estime de plusieurs autres

membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien

que vous une tâche aussi délicate.»

Ibn-abî-Amir monta donc à cheval, et, accompagné du général Bedr (un

client d’Abdérame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons

espagnols, il se rendit vers le palais de Moghîra. Quand il y fut

arrivé, il posta les gardes du corps à la porte, fit cerner le palais

par les autres troupes, et, pénétrant seul dans la salle où se trouvait

le prince, il lui dit que le calife n’était plus et que Hichâm lui avait

succédé. «Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez

mécontent d’un tel arrangement, et ils m’ont envoyé auprès de vous pour

vous demander ce que vous en pensez.»

Le prince pâlit à ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce

qu’elles signifiaient, et, voyant déjà le glaive suspendu sur sa tête,

il dit d’une voix tremblante: «La mort de mon frère m’afflige plus que

je ne puis vous le dire; mais j’apprends avec satisfaction que mon neveu

lui a succédé. Que son règne soit long et heureux! Quant à ceux qui vous

ont envoyé vers moi, dites-leur que je leur obéirai en toutes choses et

que je tiendrai le serment que j’ai déjà prêté à Hichâm. Exigez de moi

toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous êtes venu pour

autre chose encore, je vous supplie d’avoir pitié de moi. Ah! je vous en

conjure par l’Eternel, épargnez mes jours et réfléchissez mûrement à ce

que vous allez faire!»

Ibn-abî-Amir eut pitié de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner

par son air candide, il crut à la sincérité de ses protestations. Il

n’avait pas reculé devant l’idée d’un meurtre qu’il jugeait nécessaire

au bien de l’Etat et à ses propres intérêts, mais il ne voulait pas

souiller ses mains du sang d’un homme qu’il ne croyait pas à craindre.

Il écrivit donc à Moçhafî pour lui dire qu’il avait trouvé le prince

dans les meilleures dispositions, qu’il n’y avait rien à redouter de sa

part, et que par conséquent il demandait l’autorisation de lui laisser

la vie. Il chargea un soldat d’aller porter ce billet au ministre.

Bientôt après, ce soldat revint avec la réponse de Moçhafî. Elle était

conçue en ces termes: «Tu gâtes tout par tes scrupules, et je commence à

croire que tu nous as trompés. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un

autre à ta place.»

Ibn-abî-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrêt de mort;

puis, ne voulant pas être témoin de l’acte horrible qui allait

s’accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d’y entrer.

Sachant ce qu’ils avaient à faire, ceux-ci étranglèrent le prince, et,

ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux

domestiques que le prince s’était pendu alors qu’ils voulaient le forcer

d’aller rendre hommage à son neveu. Bientôt après, ils reçurent

d’Ibn-abî-Amir l’ordre d’enterrer le cadavre dans la salle et d’en murer

les portes.

Sa tâche accomplie, Ibn-abî-Amir retourna auprès du ministre, et lui dit

que ses ordres avaient été exécutés. Moçhafî le remercia avec effusion,

et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir à ses côtés.

Fâyic et Djaudhar ne tardèrent pas à apprendre que Moçhafî les avait

trompés et qu’il avait déjoué leur projet. L’un et l’autre, mais

Djaudhar surtout, étaient furieux. «Vous voyez maintenant, dit-il à son

collègue, que j’avais raison lorsque je soutenais qu’avant tout il

fallait nous débarrasser de Moçhafî; mais vous n’avez pas voulu me

croire.» Cependant ils furent obligés de faire bonne mine à mauvais jeu,

et, étant venus trouver Moçhafî, ils lui firent leurs excuses en disant

qu’ils avaient été mal inspirés et que son plan valait beaucoup mieux

que le leur. Le ministre, qui les haïssait autant qu’il était haï par

eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer à les punir, fit

semblant d’agréer leurs explications, de sorte qu’en apparence du moins,

la paix était rétablie entre eux et lui[229].

Dans la matinée du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue

reçurent l’ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivés, ils

trouvèrent le jeune calife dans la salle du trône. Près de lui se tenait

Moçhafî, qui avait Fâyic à sa droite et Djaudhar à sa gauche. Les autres

dignitaires étaient aussi à leurs places. Le cadi Ibn-as-Salîm fit

d’abord prêter le serment par les oncles et les cousins du monarque,

puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux

Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-abî-Amir fut

chargé de le faire prêter par le reste de l’assemblée. La chose n’était

pas aisée, car il y avait des réfractaires; mais grâce à son éloquence

et à son talent de persuasion, Ibn-abî-Amir réussit à la mener à bonne

fin, de sorte qu’il y eut à peine deux ou trois personnes qui

persistèrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d’accord pour

louer le tact et l’habileté dont l’inspecteur de la monnaie avait fait

preuve à cette occasion[230].

Jusque-là tout avait réussi à Moçhafî et ses partisans, et l’avenir

semblait sans nuages. Le peuple, à en juger par son attitude calme et

résignée, s’était accoutumé à l’idée d’une régence, qui naguère lui

inspirait tant d’aversion et d’effroi. Mais ces apparences étaient

trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les

grands seigneurs avides et ambitieux qui s’étaient emparés du pouvoir,

et qui avaient inauguré leur règne par le meurtre de l’infortuné

Moghîra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le

mécontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il

devint tel que d’un instant à l’autre il pouvait se changer en révolte.

Ibn-abî-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des

esprits, conseilla alors à Moçhafî d’intimider le peuple par une

promenade militaire, de réveiller chez lui l’amour qu’il avait toujours

eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le

contenter par l’abolition de quelque impôt. Le ministre ayant approuvé

ces propositions, on résolut que le calife se montrerait au peuple le

samedi 7 octobre. Dans la matinée de ce jour, Moçhafî, qui jusque-là

n’avait porté que le titre de vizir, fut nommé, ou plutôt se nomma

lui-même, hâdjib ou premier ministre, tandis qu’Ibn-abî-Amir,

conformément à la volonté expresse d’Aurore[231], fut promu à la dignité

de vizir, à la charge de gouverner l’Etat conjointement avec Moçhafî.

Ensuite Hichâm II parcourut à cheval les rues de la capitale, entouré

d’un nombre immense de soldats et accompagné d’Ibn-abî-Amir. En même

temps on publia un décret en vertu duquel l’impôt sur l’huile, l’un des

plus odieux et qui pesait principalement sur les classes inférieures,

fut aboli. Ces mesures, la dernière surtout, produisirent l’effet qu’on

s’en était promis, et comme Ibn-abî-Amir prit soin de faire dire par ses

amis que c’était lui qui avait conseillé l’abolition de l’impôt sur

l’huile, le peuple des rues, celui qui fait les émeutes, le proclama un

véritable ami des pauvres[232].

Les eunuques, toutefois, continuaient à ourdir des complots, et Moçhafî

fut informé par ses espions que des personnes fort suspectes et qui

semblaient servir d’intermédiaires entre les eunuques et leurs amis du

dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de

rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette

porte, de manière qu’on ne pouvait plus entrer dans le palais que par

celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-abî-Amir de faire tous ses

efforts pour enlever à Fâyic et Djaudhar leurs serviteurs armés qui

n’étaient ni eunuques ni esclaves. Ibn-abî-Amir le lui promit, et à

force d’argent et de promesses il y réussit si bien, que cinq cents

hommes quittèrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il

pouvait compter en outre sur l’appui du régiment africain des

Beni-Birzél, sa puissance était bien plus grande que celle de ses

adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mécontent de ce qui se

passait, il offrit sa démission comme grand fauconnier et demanda la

permission de quitter le palais califal. Ce n’était qu’une ruse. Croyant

qu’on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assuré que sa

demande lui serait refusée, et qu’alors il aurait l’occasion de dicter à

ses adversaires les conditions auxquelles il consentait à rester à son

poste. Son espoir fut trompé. Contre son attente, sa démission fut

acceptée. Ses partisans en furent exaspérés outre mesure; ils se

répandirent en invectives et en menaces contre Moçhafî et contre

Ibn-abî-Amir. Un de leurs chefs, Dorrî, le majordome en second, se

signala surtout par la violence de ses discours. Alors Moçhafî chargea

Ibn-abî-Amir de chercher un moyen quelconque pour le débarrasser de cet

homme. Ce moyen n’était pas difficile à trouver. Dorrî était seigneur de

Baéza, et les habitants de ce district avaient fort à souffrir de la

tyrannie et de la rapacité des intendants de leur maître. Ibn-abî-Amir

profita de cette circonstance. Il fit dire secrètement aux habitants de

Baéza que s’ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et

ses employés, ils pouvaient être assurés que le gouvernement leur

donnerait raison. Ils ne manquèrent pas de le faire, et Dorrî fut sommé

par un ordre du calife de se rendre à l’hôtel du vizirat afin d’y être

confronté avec ses sujets. Il obéit; mais arrivé à l’hôtel et voyant

qu’on y avait déployé un grand appareil militaire, il craignit pour sa

vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-abî-Amir l’en empêcha en le

saisissant au collet. Une lutte s’ensuivit, pendant laquelle Dorrî tira

son adversaire par la barbe. Alors Ibn-abî-Amir appela les soldats à son

secours. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas; elles respectaient

trop Dorrî pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzél, qui

ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hâte,

arrêtèrent Dorrî, et se mirent à le maltraiter. Un coup de plat de sabre

lui enleva ses facultés intellectuelles. On le porta aussitôt à sa

demeure, où on l’acheva pendant la nuit.

Sentant que par ce meurtre ils s’étaient brouillés irréparablement avec

les Slaves, les deux ministres prirent à l’instant même une mesure

décisive. Fâyic et ses amis reçurent l’ordre, de la part du calife, de

quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procès à cause

de malversation, et ils furent condamnés à des amendes fort

considérables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d’état de

nuire désormais aux ministres. A l’égard de Fâyic, que l’on jugeait le

plus dangereux de tous, l’on montra encore plus de rigueur. Il fut exilé

dans une des îles Baléares, où il mourut quelque temps après. Quant aux

eunuques qui s’étaient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et

l’un d’entre eux, Socr, fut nommé chef du palais et des gardes du

corps.

Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intérêt,

les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient

aux Slaves dont ils avaient eu tant à souffrir, était immense, et ils se

réjouirent fort de leur ruine[233].

D’un autre côté, toutefois, le gouvernement excitait de violents

murmures par son inaction vis-à-vis des chrétiens du Nord. Ces derniers,

qui, comme nous l’avons dit, avaient recommencé les hostilités à

l’époque où Hacam II était tombé malade, devenaient de plus en plus

audacieux et poussaient même des expéditions hardies jusqu’aux portes de

Cordoue. Moçhafî ne manquait, pour les repousser, ni d’argent ni de

troupes; mais ne comprenant rien à la guerre, il ne faisait presque rien

pour la défense du pays. La sultane Aurore s’alarmait avec raison et des

progrès des chrétiens et du mécontentement des Andalous qui en était la

suite. Elle communiqua ses craintes à Ibn-abî-Amir, qui de son côté

s’indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l’incapacité de son

collègue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s’il réussissait

à obtenir de l’argent et le commandement de l’armée, il était certain de

battre l’ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement à

son collègue que s’il persistait dans son inaction, le pouvoir lui

échapperait sous peu, et qu’il était non-seulement de son devoir, mais

encore de son intérêt, de prendre sans retard des mesures énergiques.

Moçhafî, qui sentait qu’il avait raison, rassembla alors les vizirs et

leur proposa d’envoyer une armée contre les chrétiens. Cette

proposition, combattue par quelques-uns, fut approuvée par la majorité;

il s’agissait seulement de savoir qui commanderait l’armée, et la

responsabilité dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs

qu’aucun d’entre eux ne voulait la prendre sur lui. «Je me charge de

commander les troupes, dit alors Ibn-abî-Amir, mais à la condition que

j’aurai la liberté de les choisir moi-même, et qu’on me donnera un

subside de cent mille pièces d’or.» Cette somme parut exorbitante à un

vizir et il le dit. «Eh bien! s’écria alors Ibn-abî-Amir, prenez-en deux

cent mille, vous, et mettez-vous à la tête de l’armée si vous l’osez!»

L’autre ne l’osa pas, et l’on résolut de confier le commandement à

Ibn-abî-Amir et de lui donner l’argent qu’il demandait.

Ayant choisi pour l’accompagner les meilleures troupes de l’empire, le

vizir se mit en campagne vers la fin du mois de février de l’année 977.

Il franchit la frontière et mit le siége devant la forteresse de los

Baños, une de celles que Ramire II avait fait rebâtir après sa glorieuse

victoire de Simancas[235]. S’étant rendu maître du faubourg, il fit un

ample butin, et vers le milieu d’avril il retourna à Cordoue avec un

grand nombre de prisonniers.

Le résultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa

cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les

circonstances données, était assez naturel. Pour la première fois depuis

le commencement de la guerre, l’armée musulmane avait repris l’offensive

et donné une leçon à l’ennemi, leçon dont celui-ci se souvint si bien

que dans la suite il ne s’avisa plus de venir troubler le sommeil des

Cordouans. C’était beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment

ils ne demandaient rien de plus; mais s’ils s’exagéraient peut-être les

succès obtenus, il est impossible de méconnaître la grande importance

que cette campagne avait eue pour Ibn-abî-Amir lui-même. Voulant gagner

l’affection de l’armée, qui peut-être avait encore une certaine défiance

pour cet ex-cadi transformé en général, il lui avait prodigué l’or qu’il

avait reçu à titre de subside, et pendant toute la durée de la campagne

il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement réussi.

Officiers et soldats s’extasiaient sur l’affabilité du vizir, sur sa

libéralité et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dorénavant il

pouvait compter sur leur dévoûment; pourvu qu’il continuât à récompenser

largement leurs services, ils étaient à lui de corps et d’âme[236].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 25 / 38 题