Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux
principaux eunuques, Fâyic et Djaudhar. Eux exceptés, tout le monde
ignorait encore qu’il avait cessé de vivre. Ils résolurent de tenir sa
mort secrète, et se consultèrent sur le parti à prendre.
Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l’un portait le titre de
maître de la garde-robe, l’autre celui de grand fauconnier, étaient des
grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient à leur service une
foule de serviteurs armés qu’ils payaient, et qui n’étaient ni eunuques
ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille
eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en même temps fort
riches, car ils possédaient de grosses terres et des palais. Ce corps,
qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de
priviléges énormes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les
Cordouans de toutes les manières, et le calife, malgré son amour pour la
justice, avait toujours fermé les yeux sur leurs délits et même sur
leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont
ils se rendaient coupables, il avait répondu invariablement: «Ces hommes
sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m’est
impossible de les réprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que
si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de
leur devoir, ils n’auront pas à se plaindre d’eux.» Un tel excès de
bonté avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considéraient
comme le corps le plus puissant de l’Etat, et leurs chefs, Fâyic et
Djaudhar, s’imaginaient que le choix du nouveau calife dépendait d’eux
seuls.
Or, ni l’un ni l’autre ne voulaient de Hichâm. Si cet enfant montait sur
le trône, le ministre Moçhafî, qu’ils n’aimaient pas, régnerait de fait,
et leur influence serait à peu près nulle. La nation, il est vrai, avait
déjà prêté serment à Hichâm; mais les deux eunuques appréciaient un
serment politique à sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de
ceux qui avaient juré, l’avaient fait à contre-cœur. Ils n’ignoraient
pas non plus que l’opinion publique repoussait l’idée d’une régence, et
que bien peu de gens aimeraient à voir monter sur le trône un chef
temporel et spirituel qui n’avait pas encore atteint sa douzième année.
D’un autre côté, ils espéraient regagner facilement une popularité fort
compromise, si, répondant au vœu général, ils donnaient la couronne à
un prince d’un âge plus mûr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait
son élévation, leur serait attaché par les liens de la reconnaissance,
et qu’ils pouvaient se flatter de l’espoir de gouverner l’Etat sous son
nom.
Ils résolurent donc bien vite d’écarter Hichâm. Ils tombèrent aussi
d’accord de donner la couronne à son oncle Moghîra, qui comptait alors
vingt-sept ans, à la condition toutefois que celui-ci nommerait son
neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l’air de mettre
tout à fait de côté les dernières volontés de leur ancien maître.
Ces points arrêtés: «Il faut maintenant faire venir Moçhafî, dit
Djaudhar; nous lui couperons la tête, après quoi nous pourrons exécuter
nos projets.» Mais l’idée de ce meurtre fit frémir Fâyic, qui, moins
prévoyant que son collègue, était en revanche plus humain. «Bon Dieu!
s’écria-t-il; comment, mon frère[228], vous voulez tuer le secrétaire de
notre maître sans qu’il ait fait rien qui mérite la mort? Gardons-nous
de commencer par répandre un sang innocent! A mon avis Moçhafî n’est pas
dangereux, et je crois qu’il n’entravera pas nos projets.» Djaudhar ne
fut pas de cette opinion; mais comme Fâyic était son supérieur, il fut
obligé de lui céder. On résolut donc de gagner Moçhafî par la douceur,
et on le fit venir au palais.
Quand il y fut arrivé, les deux eunuques l’informèrent de la mort du
calife, et, lui ayant communiqué le projet qu’ils avaient formé, ils lui
demandèrent son concours.
Le plan des eunuques répugnait extrêmement au ministre; mais comme il
les connaissait et qu’il savait ce dont ils étaient capables, il feignit
de l’approuver. «Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur
que l’on puisse former. Exécutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons
de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de
l’assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour
empêcher une révolte. Quant à moi, ma conduite est toute tracée: je
garderai la porte du palais et j’attendrai vos ordres.»
Ayant réussi de cette manière à inspirer aux eunuques une fausse
sécurité, Moçhafî convoqua ses amis, à savoir son neveu Hichâm,
Ibn-abî-Amir, Ziyâd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Câsim
ibn-Mohammed (le fils du général Ibn-Tomlos qui avait péri en Afrique en
combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il
fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du
régiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des
Béni-Birzél. Puis, tous ses partisans étant réunis, il les instruisit
de la mort du calife et du projet des eunuques; après quoi il continua
en ces termes: «Si Hichâm monte sur le trône, nous n’aurons rien à
redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si
Moghîra l’emporte, nous perdrons nos postes et peut-être la vie, car ce
prince nous hait.»
Toute l’assemblée fut de son avis, et on lui conseilla de faire échouer
le projet des eunuques en faisant tuer Moghîra avant que celui-ci eût
été instruit de la mort de son frère. Moçhafî approuva ce projet; mais
quand il demanda qui se chargerait de l’exécuter, il ne reçut point de
réponse. Personne ne voulait se souiller d’un tel assassinat.
Ibn-abî-Amir prit alors la parole. «Je crains, dit-il, que nos affaires
ne tournent à mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu’il
commande, il faut le faire, et puisque personne d’entre vous ne veut se
charger de cette entreprise, je m’en charge, moi, pourvu toutefois que
notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.»
Ces paroles excitèrent une surprise générale. On ne s’attendait pas à
voir un fonctionnaire civil se présenter pour accomplir un meurtre que
des guerriers accoutumés à la vue du sang et du carnage n’osaient pas
commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui
dit: «Vous avez raison, après tout, de vous charger de l’exécution de
ce projet. Comme vous avez l’honneur d’être admis dans l’intimité du
calife Hichâm et que vous jouissez aussi de l’estime de plusieurs autres
membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien
que vous une tâche aussi délicate.»
Ibn-abî-Amir monta donc à cheval, et, accompagné du général Bedr (un
client d’Abdérame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons
espagnols, il se rendit vers le palais de Moghîra. Quand il y fut
arrivé, il posta les gardes du corps à la porte, fit cerner le palais
par les autres troupes, et, pénétrant seul dans la salle où se trouvait
le prince, il lui dit que le calife n’était plus et que Hichâm lui avait
succédé. «Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez
mécontent d’un tel arrangement, et ils m’ont envoyé auprès de vous pour
vous demander ce que vous en pensez.»
Le prince pâlit à ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce
qu’elles signifiaient, et, voyant déjà le glaive suspendu sur sa tête,
il dit d’une voix tremblante: «La mort de mon frère m’afflige plus que
je ne puis vous le dire; mais j’apprends avec satisfaction que mon neveu
lui a succédé. Que son règne soit long et heureux! Quant à ceux qui vous
ont envoyé vers moi, dites-leur que je leur obéirai en toutes choses et
que je tiendrai le serment que j’ai déjà prêté à Hichâm. Exigez de moi
toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous êtes venu pour
autre chose encore, je vous supplie d’avoir pitié de moi. Ah! je vous en
conjure par l’Eternel, épargnez mes jours et réfléchissez mûrement à ce
que vous allez faire!»
Ibn-abî-Amir eut pitié de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner
par son air candide, il crut à la sincérité de ses protestations. Il
n’avait pas reculé devant l’idée d’un meurtre qu’il jugeait nécessaire
au bien de l’Etat et à ses propres intérêts, mais il ne voulait pas
souiller ses mains du sang d’un homme qu’il ne croyait pas à craindre.
Il écrivit donc à Moçhafî pour lui dire qu’il avait trouvé le prince
dans les meilleures dispositions, qu’il n’y avait rien à redouter de sa
part, et que par conséquent il demandait l’autorisation de lui laisser
la vie. Il chargea un soldat d’aller porter ce billet au ministre.
Bientôt après, ce soldat revint avec la réponse de Moçhafî. Elle était
conçue en ces termes: «Tu gâtes tout par tes scrupules, et je commence à
croire que tu nous as trompés. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un
autre à ta place.»
Ibn-abî-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrêt de mort;
puis, ne voulant pas être témoin de l’acte horrible qui allait
s’accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d’y entrer.
Sachant ce qu’ils avaient à faire, ceux-ci étranglèrent le prince, et,
ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux
domestiques que le prince s’était pendu alors qu’ils voulaient le forcer
d’aller rendre hommage à son neveu. Bientôt après, ils reçurent
d’Ibn-abî-Amir l’ordre d’enterrer le cadavre dans la salle et d’en murer
les portes.
Sa tâche accomplie, Ibn-abî-Amir retourna auprès du ministre, et lui dit
que ses ordres avaient été exécutés. Moçhafî le remercia avec effusion,
et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir à ses côtés.
Fâyic et Djaudhar ne tardèrent pas à apprendre que Moçhafî les avait
trompés et qu’il avait déjoué leur projet. L’un et l’autre, mais
Djaudhar surtout, étaient furieux. «Vous voyez maintenant, dit-il à son
collègue, que j’avais raison lorsque je soutenais qu’avant tout il
fallait nous débarrasser de Moçhafî; mais vous n’avez pas voulu me
croire.» Cependant ils furent obligés de faire bonne mine à mauvais jeu,
et, étant venus trouver Moçhafî, ils lui firent leurs excuses en disant
qu’ils avaient été mal inspirés et que son plan valait beaucoup mieux
que le leur. Le ministre, qui les haïssait autant qu’il était haï par
eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer à les punir, fit
semblant d’agréer leurs explications, de sorte qu’en apparence du moins,
la paix était rétablie entre eux et lui[229].
Dans la matinée du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue
reçurent l’ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivés, ils
trouvèrent le jeune calife dans la salle du trône. Près de lui se tenait
Moçhafî, qui avait Fâyic à sa droite et Djaudhar à sa gauche. Les autres
dignitaires étaient aussi à leurs places. Le cadi Ibn-as-Salîm fit
d’abord prêter le serment par les oncles et les cousins du monarque,
puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux
Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-abî-Amir fut
chargé de le faire prêter par le reste de l’assemblée. La chose n’était
pas aisée, car il y avait des réfractaires; mais grâce à son éloquence
et à son talent de persuasion, Ibn-abî-Amir réussit à la mener à bonne
fin, de sorte qu’il y eut à peine deux ou trois personnes qui
persistèrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d’accord pour
louer le tact et l’habileté dont l’inspecteur de la monnaie avait fait
preuve à cette occasion[230].
Jusque-là tout avait réussi à Moçhafî et ses partisans, et l’avenir
semblait sans nuages. Le peuple, à en juger par son attitude calme et
résignée, s’était accoutumé à l’idée d’une régence, qui naguère lui
inspirait tant d’aversion et d’effroi. Mais ces apparences étaient
trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les
grands seigneurs avides et ambitieux qui s’étaient emparés du pouvoir,
et qui avaient inauguré leur règne par le meurtre de l’infortuné
Moghîra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le
mécontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il
devint tel que d’un instant à l’autre il pouvait se changer en révolte.
Ibn-abî-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des
esprits, conseilla alors à Moçhafî d’intimider le peuple par une
promenade militaire, de réveiller chez lui l’amour qu’il avait toujours
eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le
contenter par l’abolition de quelque impôt. Le ministre ayant approuvé
ces propositions, on résolut que le calife se montrerait au peuple le
samedi 7 octobre. Dans la matinée de ce jour, Moçhafî, qui jusque-là
n’avait porté que le titre de vizir, fut nommé, ou plutôt se nomma
lui-même, hâdjib ou premier ministre, tandis qu’Ibn-abî-Amir,
conformément à la volonté expresse d’Aurore[231], fut promu à la dignité
de vizir, à la charge de gouverner l’Etat conjointement avec Moçhafî.
Ensuite Hichâm II parcourut à cheval les rues de la capitale, entouré
d’un nombre immense de soldats et accompagné d’Ibn-abî-Amir. En même
temps on publia un décret en vertu duquel l’impôt sur l’huile, l’un des
plus odieux et qui pesait principalement sur les classes inférieures,
fut aboli. Ces mesures, la dernière surtout, produisirent l’effet qu’on
s’en était promis, et comme Ibn-abî-Amir prit soin de faire dire par ses
amis que c’était lui qui avait conseillé l’abolition de l’impôt sur
l’huile, le peuple des rues, celui qui fait les émeutes, le proclama un
véritable ami des pauvres[232].
Les eunuques, toutefois, continuaient à ourdir des complots, et Moçhafî
fut informé par ses espions que des personnes fort suspectes et qui
semblaient servir d’intermédiaires entre les eunuques et leurs amis du
dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de
rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette
porte, de manière qu’on ne pouvait plus entrer dans le palais que par
celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-abî-Amir de faire tous ses
efforts pour enlever à Fâyic et Djaudhar leurs serviteurs armés qui
n’étaient ni eunuques ni esclaves. Ibn-abî-Amir le lui promit, et à
force d’argent et de promesses il y réussit si bien, que cinq cents
hommes quittèrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il
pouvait compter en outre sur l’appui du régiment africain des
Beni-Birzél, sa puissance était bien plus grande que celle de ses
adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mécontent de ce qui se
passait, il offrit sa démission comme grand fauconnier et demanda la
permission de quitter le palais califal. Ce n’était qu’une ruse. Croyant
qu’on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assuré que sa
demande lui serait refusée, et qu’alors il aurait l’occasion de dicter à
ses adversaires les conditions auxquelles il consentait à rester à son
poste. Son espoir fut trompé. Contre son attente, sa démission fut
acceptée. Ses partisans en furent exaspérés outre mesure; ils se
répandirent en invectives et en menaces contre Moçhafî et contre
Ibn-abî-Amir. Un de leurs chefs, Dorrî, le majordome en second, se
signala surtout par la violence de ses discours. Alors Moçhafî chargea
Ibn-abî-Amir de chercher un moyen quelconque pour le débarrasser de cet
homme. Ce moyen n’était pas difficile à trouver. Dorrî était seigneur de
Baéza, et les habitants de ce district avaient fort à souffrir de la
tyrannie et de la rapacité des intendants de leur maître. Ibn-abî-Amir
profita de cette circonstance. Il fit dire secrètement aux habitants de
Baéza que s’ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et
ses employés, ils pouvaient être assurés que le gouvernement leur
donnerait raison. Ils ne manquèrent pas de le faire, et Dorrî fut sommé
par un ordre du calife de se rendre à l’hôtel du vizirat afin d’y être
confronté avec ses sujets. Il obéit; mais arrivé à l’hôtel et voyant
qu’on y avait déployé un grand appareil militaire, il craignit pour sa
vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-abî-Amir l’en empêcha en le
saisissant au collet. Une lutte s’ensuivit, pendant laquelle Dorrî tira
son adversaire par la barbe. Alors Ibn-abî-Amir appela les soldats à son
secours. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas; elles respectaient
trop Dorrî pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzél, qui
ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hâte,
arrêtèrent Dorrî, et se mirent à le maltraiter. Un coup de plat de sabre
lui enleva ses facultés intellectuelles. On le porta aussitôt à sa
demeure, où on l’acheva pendant la nuit.
Sentant que par ce meurtre ils s’étaient brouillés irréparablement avec
les Slaves, les deux ministres prirent à l’instant même une mesure
décisive. Fâyic et ses amis reçurent l’ordre, de la part du calife, de
quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procès à cause
de malversation, et ils furent condamnés à des amendes fort
considérables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d’état de
nuire désormais aux ministres. A l’égard de Fâyic, que l’on jugeait le
plus dangereux de tous, l’on montra encore plus de rigueur. Il fut exilé
dans une des îles Baléares, où il mourut quelque temps après. Quant aux
eunuques qui s’étaient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et
l’un d’entre eux, Socr, fut nommé chef du palais et des gardes du
corps.
Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intérêt,
les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient
aux Slaves dont ils avaient eu tant à souffrir, était immense, et ils se
réjouirent fort de leur ruine[233].
D’un autre côté, toutefois, le gouvernement excitait de violents
murmures par son inaction vis-à-vis des chrétiens du Nord. Ces derniers,
qui, comme nous l’avons dit, avaient recommencé les hostilités à
l’époque où Hacam II était tombé malade, devenaient de plus en plus
audacieux et poussaient même des expéditions hardies jusqu’aux portes de
Cordoue. Moçhafî ne manquait, pour les repousser, ni d’argent ni de
troupes; mais ne comprenant rien à la guerre, il ne faisait presque rien
pour la défense du pays. La sultane Aurore s’alarmait avec raison et des
progrès des chrétiens et du mécontentement des Andalous qui en était la
suite. Elle communiqua ses craintes à Ibn-abî-Amir, qui de son côté
s’indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l’incapacité de son
collègue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s’il réussissait
à obtenir de l’argent et le commandement de l’armée, il était certain de
battre l’ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement à
son collègue que s’il persistait dans son inaction, le pouvoir lui
échapperait sous peu, et qu’il était non-seulement de son devoir, mais
encore de son intérêt, de prendre sans retard des mesures énergiques.
Moçhafî, qui sentait qu’il avait raison, rassembla alors les vizirs et
leur proposa d’envoyer une armée contre les chrétiens. Cette
proposition, combattue par quelques-uns, fut approuvée par la majorité;
il s’agissait seulement de savoir qui commanderait l’armée, et la
responsabilité dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs
qu’aucun d’entre eux ne voulait la prendre sur lui. «Je me charge de
commander les troupes, dit alors Ibn-abî-Amir, mais à la condition que
j’aurai la liberté de les choisir moi-même, et qu’on me donnera un
subside de cent mille pièces d’or.» Cette somme parut exorbitante à un
vizir et il le dit. «Eh bien! s’écria alors Ibn-abî-Amir, prenez-en deux
cent mille, vous, et mettez-vous à la tête de l’armée si vous l’osez!»
L’autre ne l’osa pas, et l’on résolut de confier le commandement à
Ibn-abî-Amir et de lui donner l’argent qu’il demandait.
Ayant choisi pour l’accompagner les meilleures troupes de l’empire, le
vizir se mit en campagne vers la fin du mois de février de l’année 977.
Il franchit la frontière et mit le siége devant la forteresse de los
Baños, une de celles que Ramire II avait fait rebâtir après sa glorieuse
victoire de Simancas[235]. S’étant rendu maître du faubourg, il fit un
ample butin, et vers le milieu d’avril il retourna à Cordoue avec un
grand nombre de prisonniers.
Le résultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa
cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les
circonstances données, était assez naturel. Pour la première fois depuis
le commencement de la guerre, l’armée musulmane avait repris l’offensive
et donné une leçon à l’ennemi, leçon dont celui-ci se souvint si bien
que dans la suite il ne s’avisa plus de venir troubler le sommeil des
Cordouans. C’était beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment
ils ne demandaient rien de plus; mais s’ils s’exagéraient peut-être les
succès obtenus, il est impossible de méconnaître la grande importance
que cette campagne avait eue pour Ibn-abî-Amir lui-même. Voulant gagner
l’affection de l’armée, qui peut-être avait encore une certaine défiance
pour cet ex-cadi transformé en général, il lui avait prodigué l’or qu’il
avait reçu à titre de subside, et pendant toute la durée de la campagne
il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement réussi.
Officiers et soldats s’extasiaient sur l’affabilité du vizir, sur sa
libéralité et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dorénavant il
pouvait compter sur leur dévoûment; pourvu qu’il continuât à récompenser
largement leurs services, ils étaient à lui de corps et d’âme[236].