VI.

Dans une des premières années du règne de Hacam II, cinq étudiants

dînaient dans un jardin aux environs de Cordoue. Au dessert il régnait

une grande gaîté parmi les convives; un seul, cependant, était

silencieux et rêveur. Ce jeune homme était grand et bien fait;

l’expression de sa physionomie était noble, fière, presque hautaine, et

son attitude annonçait un homme né pour le pouvoir[186].

Sortant enfin de sa rêverie, il s’écria tout à coup:

--N’en doutez pas, un jour je serai le maître de ce pays!

Ses amis se mirent à rire de cette exclamation; mais sans se

déconcerter:

--Que chacun de vous, poursuivit le jeune homme, me dise quel poste il

désire; je le lui donnerai quand je régnerai.

--Eh bien! dit alors un des étudiants, je trouve ces beignets délicieux,

et puisque cela vous est égal, j’aimerais d’être nommé inspecteur du

marché; alors j’aurai toujours des beignets à foison et sans qu’il m’en

coûte rien.

--Moi, dit un autre, je suis très-friand de ces figues qui viennent de

Malaga, mon pays natal. Nommez-moi donc cadi de cette province.

--La vue de tous ces superbes jardins me plaît extrêmement, dit le

troisième; je voudrais donc être nommé préfet de la capitale.

Mais le quatrième gardait le silence, indigné des pensées présomptueuses

de son condisciple.

--A votre tour, lui dit ce dernier; demandez ce que vous voudrez.

Celui auquel il venait d’adresser la parole se leva alors, et, lui

tirant la barbe:

--Lorsque tu gouverneras l’Espagne, dit-il, misérable fanfaron que tu

es, ordonne alors qu’après m’avoir frotté avec du miel, afin que les

mouches et les abeilles viennent me piquer, on me place à rebours sur un

âne, et qu’on me promène à travers les rues de Cordoue.

L’autre lui lança un regard furieux; mais, tâchant de maîtriser sa

colère:

--C’est bien, dit-il, chacun de vous sera traité selon ses souhaits. Un

jour je me souviendrai de tout ce que vous avez dit[187].

Le dîner fini, on se sépara, et l’étudiant aux pensées bizarres et

extravagantes retourna vers la maison d’un de ses parents du côté de sa

mère, où il logeait. Son hôte le conduisit à sa petite chambre qui se

trouvait au dernier étage, et tâcha de lier conversation avec lui; mais

le jeune homme, absorbé par ses réflexions, ne lui répondit que par des

monosyllabes. Voyant qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de lui,

l’autre le quitta en lui souhaitant une bonne nuit. Le lendemain matin,

ne le voyant pas paraître au déjeuner et croyant qu’il dormait encore,

il remonta vers sa chambre pour le réveiller; mais à sa grande surprise

il trouva le lit intact et l’étudiant assis sur le sofa, la tête penchée

sur la poitrine.

--Il paraît que tu ne t’es pas couché cette nuit, lui dit-il.

--Non, c’est vrai, lui répondit l’étudiant.

--Et pourquoi as-tu veillé?

--J’avais une pensée étrange.

--A quoi songeais-tu donc?

--A l’homme que je nommerai cadi lorsque je gouvernerai l’Espagne et que

le cadi que nous avons à présent aura cessé de vivre. J’ai parcouru en

pensée toute l’Espagne et je n’ai trouvé qu’un seul homme qui mérite de

remplir ce poste.

--C’est peut-être Mohammed ibn-as-Salîm[188] que tu as en vue?

--Mon Dieu, oui, c’est lui; voyez comme nous nous rencontrons[189]!

Ce jeune homme, on le voit, avait une idée fixe, idée à laquelle il

rêvait le jour, et qui la nuit l’empêchait de dormir. Qui était-il donc,

lui qui, perdu dans la foule qui encombre une capitale, sentait

fermenter en lui de si grandes espérances, et qui, bien qu’il n’eût

aucune relation avec la cour, s’était mis dans la tête qu’un jour il

serait premier ministre?

Il s’appelait Abou-Amir Mohammed. Sa famille, celle des Beni-Abî-Amir,

qui appartenait à la tribu yéménite de Moâfir, était noble, mais non

illustre. Son septième aïeul, Abdalmélic, un des rares Arabes qui se

trouvaient dans l’armée berbère avec laquelle Târic débarqua en Espagne,

s’était distingué en commandant la division qui prit Carteya, la

première ville espagnole qui tombât au pouvoir des musulmans[190]. Pour

prix de ses services, il avait reçu le château de Torrox, situé sur le

Guadiaro, dans la province d’Algéziras, avec les terres qui en

dépendaient. Ses descendants, toutefois, n’habitaient ce manoir qu’à de

rares intervalles. D’ordinaire ils allaient dans leur jeunesse à

Cordoue, pour y chercher un emploi à la cour ou dans la magistrature.

C’est ce que firent, par exemple, Abou-Amir Mohammed ibn-al-Walîd,

l’arrière-petit-fils d’Abdalmélic, et son fils Amir. Ce dernier, qui

remplit plusieurs postes, était le favori du sultan Mohammed, au point

que ce dernier fit placer son nom sur les monnaies et sur les drapeaux.

Abdallâh, le père de notre étudiant, était un théologien-jurisconsulte

distingué et fort pieux, qui fit le pèlerinage de la Mecque[191]. De

tout temps, d’ailleurs, cette famille avait pu aspirer à des alliances

honorables: le grand-père de Mohammed avait épousé la fille du renégat

Yahyâ, fils d’Isaäc le chrétien, qui, après avoir été médecin d’Abdérame

III, avait été nommé vizir et gouverneur de Badajoz[192]; sa propre mère

était Boraiha, la fille du magistrat Ibn-Bartâl, de la tribu de

Temîm[193]. Mais bien qu’ancienne et respectable, la famille des

Beni-Abî-Amir n’appartenait pas à la haute noblesse; c’était, s’il nous

est permis de nous servir de ce terme, une bonne noblesse de robe, mais

non pas une noblesse d’épée. Aucun Amiride, si l’on en excepte

Abdalmélic, le compagnon de Târic, n’avait suivi la carrière des armes,

alors la plus noble de toutes[194]; tous avaient été des magistrats ou

des employés de la cour. Mohammed avait aussi été destiné à la

judicature, et un beau jour il avait dit adieu aux tourelles lézardées

du manoir héréditaire pour aller étudier dans la capitale, où il suivait

maintenant les cours d’Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite, d’Abou-Alî

Câlî et d’Ibn-al-Coutîa[195]. Quant à son caractère, c’était un jeune

homme rempli de cœur et d’intelligence, mais d’une nature exaltée, d’une

imagination ardente, d’un tempérament de feu, et dominé par une passion

unique, mais d’une violence singulière. Les livres qu’il lisait de

préférence, c’étaient les vieilles chroniques de sa nation[196], et ce

qui le captivait surtout dans ces pages poudreuses, c’étaient les

aventures de ceux qui, partis souvent de bien plus bas que lui,

s’étaient élevés successivement aux premières dignités de l’Etat. Ces

hommes, il les prenait pour modèles, et comme il ne cachait nullement

ses pensées ambitieuses, ses camarades le regardaient parfois comme un

cerveau détraqué. Il ne l’était pas cependant. Il est vrai qu’une seule

idée semblait absorber toutes les facultés de son intelligence; mais ce

n’était pas là une espèce d’aliénation mentale, c’était la divination du

génie. Doué de grands talents, fécond en ressources, ferme et audacieux

quand il fallait l’être, souple, prudent et adroit quand les

circonstances l’exigeaient, peu scrupuleux d’ailleurs sur les moyens qui

pouvaient le conduire à un but éclatant, il pouvait, sans présomption,

prétendre à tout. Nul n’avait au même degré l’énergie, l’action lente,

continue de l’idée fixe; le but une fois marqué, sa volonté se dressait,

se roidissait et poussait droit.

Pourtant ses débuts ne furent pas brillants. Ses études achevées, il fut

obligé, pour gagner sa vie, d’ouvrir un bureau près de la porte du

palais et d’y écrire des requêtes pour ceux qui avaient à demander

quelque chose au calife[197]. Dans la suite il obtint un emploi

subalterne dans le tribunal de Cordoue; mais il ne sut pas se concilier

les bonnes grâces de son chef, le cadi. Celui qui remplissait alors ce

poste était cependant cet Ibn-as-Salîm[198] que Mohammed estimait tant,

et non sans raison, car c’était un homme fort savant, fort honorable, un

des meilleurs cadis qu’il y ait eu à Cordoue[199]; mais c’était en même

temps un esprit froid et positif, qui avait une antipathie innée pour

ceux dont le caractère ne ressemblait pas au sien. Les idées bizarres de

son jeune employé et ses distractions habituelles le choquaient au plus

haut degré; il ne demandait pas mieux que d’être débarrassé de lui, et

par un singulier hasard, l’aversion que le cadi avait contre Mohammed

procura à ce dernier ce qu’il souhaitait le plus, à savoir un emploi à

la cour. Le cadi s’était plaint de lui au vizir Moçhafî, en le priant de

donner un autre emploi à ce jeune homme. Moçhafî lui avait promis d’y

songer, et peu de temps après, lorsque Hacam II chercha un intendant

capable d’administrer les biens de son fils aîné Abdérame, qui comptait

alors cinq ans[200], il lui recommanda Mohammed ibn-abî-Amir. Cependant

le choix de cet intendant ne dépendait pas du calife seul; il dépendait

surtout de la sultane favorite Aurore[201], une Basque de naissance, qui

exerçait un grand empire sur l’esprit de son époux. Plusieurs personnes

lui furent présentées; mais Ibn-abî-Amir la charma par sa bonne mine et

la courtoisie de ses manières. Il fut préféré à tous ses compétiteurs,

et le samedi 23 février de l’année 967, il fut nommé intendant des

biens d’Abdérame, avec un traitement de quinze pièces d’or par mois. Il

comptait alors vingt-six ans.

Il ne négligea rien pour s’insinuer encore davantage dans la faveur

d’Aurore, et il y réussit si parfaitement qu’elle le nomma aussi

intendant de ses propres biens, et que sept mois après son entrée à la

cour, il fut nommé inspecteur de la monnaie[202]. Grâce à ce dernier

poste, il avait toujours des sommes très-considérables à sa disposition,

et il en profita pour se faire des amis parmi les grands. Chaque fois

qu’un d’entre eux était à bout de ressources (ce qui, au train qu’ils

menaient, ne pouvait manquer de leur arriver souvent), il le trouvait

prêt à lui venir en aide. On raconte, par exemple, que Mohammed

ibn-Aflah, un client du calife et un employé de la cour[203], qui

s’était fort endetté par les énormes dépenses qu’il avait faites à

l’occasion du mariage de sa fille, lui apporta, dans l’hôtel de la

monnaie, une bride enrichie de pierreries, en le priant de lui prêter

quelque argent sur cet objet, qui, disait-il, était la seule chose de

valeur qui lui restât. A peine eut-il fini de parler qu’Ibn-abî-Amir

enjoignit à un de ses employés de peser la bride et de donner à

Ibn-Aflah le poids de cet objet en pièces d’argent. Stupéfait d’une

telle générosité (car le fer et le cuir de la bride étaient fort

lourds), Ibn-Aflah eut peine à en croire ses oreilles quand il entendit

l’inspecteur donner cet ordre; mais il fut forcé de se rendre à

l’évidence, car peu d’instants après on le pria de soulever sa robe,

dans laquelle on versa un véritable torrent de pièces d’argent, de sorte

qu’il ne fut pas seulement en état de payer ses dettes, mais qu’il lui

resta encore une somme considérable. Aussi avait-il plus tard la coutume

de dire: «J’aime Ibn-abî-Amir de toute mon âme, et dût-il m’ordonner de

me révolter contre mon souverain, je n’hésiterais pas à lui obéir[204].»

C’est de cette manière qu’Ibn-abî-Amir se créa un parti dévoué à ses

intérêts; mais ce qu’il considérait comme son premier devoir, c’était de

satisfaire tous les caprices de la sultane et de la combler de présents

tels qu’elle n’en avait jamais reçu. Ses inventions étaient souvent

ingénieuses. Une fois, par exemple, il fit fabriquer à grands frais un

petit palais d’argent, et quand ce superbe joujou fut achevé, il le fit

porter par ses esclaves au palais califal, au grand étonnement des

habitants de la capitale, qui n’avaient jamais vu un travail

d’orfèvrerie aussi magnifique. C’était un cadeau pour Aurore. Elle ne se

lassa pas de l’admirer, et dans la suite elle ne négligea aucune

occasion pour vanter le mérite de son protégé et pour avancer sa

fortune[205]. L’intimité qui régnait entre elle et lui devint même

telle, qu’elle donna à jaser aux médisants. Les autres dames du harem

recevaient aussi des cadeaux d’Ibn-abî-Amir. Elles s’extasiaient toutes

sur sa générosité, la suavité de son langage et la suprême distinction

de ses manières. Le vieux calife n’y comprenait rien. «Je ne conçois

pas, dit-il un jour à un de ses plus intimes amis, quels moyens ce jeune

homme emploie pour régner sur les cœurs des dames de mon harem. Je leur

donne tout ce qu’elles peuvent désirer; mais aucun présent ne leur plaît

à moins qu’il ne vienne de lui. Je ne sais si je dois voir seulement en

lui un serviteur d’une rare intelligence, ou bien un grand magicien.

Toujours est-il que je ne suis pas sans inquiétude pour l’argent public

qui se trouve entre ses mains[206].»

En effet, le jeune inspecteur courait de grands dangers de ce côté-là.

Il avait été fort généreux envers ses amis, mais il l’avait été aux

dépens du trésor, et comme sa fortune rapide n’avait pas manqué de faire

des envieux, ses ennemis l’accusèrent un jour de malversation auprès du

calife. Il fut sommé de se rendre sans retard au palais afin de montrer

ses comptes et l’argent qui lui avait été confié. Il promit de venir;

mais il se hâta d’aller trouver le vizir Ibn-Hodair, son ami, et, lui

ayant exposé franchement la difficile et périlleuse situation dans

laquelle il se trouvait, il le pria de lui prêter l’argent qu’il lui

fallait pour combler son déficit. Ibn-Hodair lui donna à l’instant même

la somme demandée. Alors Ibn-abî-Amir se rendit auprès du calife, et,

lui montrant ses comptes ainsi que l’argent qui devait se trouver entre

ses mains, il confondit ses accusateurs. Croyant le faire tomber en

disgrâce, ceux-ci lui avaient au contraire préparé un éclatant triomphe.

Le calife les traita de calomniateurs, et se répandit en éloges sur la

capacité et la probité de l’inspecteur de la monnaie[207]. Il le combla

de dignités nouvelles. Au commencement de décembre de l’année 968, il

lui donna le poste de curateur aux successions vacantes, et, onze mois

plus tard, celui de cadi de Séville et de Niébla; puis, le jeune

Abdérame étant venu à mourir, il le nomma intendant des biens de Hichâm,

qui était désormais l’héritier présomptif du trône (juillet 970). Ce

n’était pas tout encore. En février 972, Ibn-abî-Amir fut nommé

commandant du deuxième régiment du corps qui portait le nom de _Chorta_

et qui était chargé d’exercer la police dans la capitale[208]. A l’âge

de trente et un ans, il cumulait donc cinq ou six postes importants et

fort lucratifs[209]. Aussi vivait-il dans un luxe grandiose et presque

princier. Le palais qu’il avait fait bâtir à Roçâfa était d’une

incomparable magnificence. Une armée de secrétaires et d’autres

employés, choisis dans les rangs les plus élevés de la société, y

mettait la vie et le mouvement. On y tenait table ouverte. La porte

était sans cesse encombrée de solliciteurs. Au reste Ibn-abî-Amir

saisissait chaque occasion qui pouvait servir à le rendre populaire, et

il y réussissait complétement. Tout le monde vantait sa complaisance, sa

courtoisie, sa générosité, la noblesse de son caractère; il n’y avait à

ce sujet qu’une seule opinion[210].

L’étudiant de Torrox était donc déjà parvenu à une haute fortune, mais

il voulait monter plus haut encore, et ce qu’il jugeait surtout

nécessaire pour atteindre ce but, c’était de se faire des amis parmi les

généraux. Les affaires de la Mauritanie lui en fournirent les moyens.

Dans ce pays la guerre entre les partisans des Fatimides et ceux des

Omaiyades n’avait pas discontinué un seul instant, mais elle avait pris

un autre caractère. Abdérame III avait combattu les Fatimides pour

préserver sa patrie d’une invasion étrangère. A l’époque dont nous

parlons, ce péril n’existait plus. Les Fatimides avaient tourné leurs

armes contre l’Egypte. Dans l’année 969, ils avaient conquis ce pays, et

trois années plus tard leur calife Moïzz avait quitté Mançourîa, la

capitale de son empire, pour aller fixer sa résidence sur les bords du

Nil, après avoir confié la vice-royauté de l’Ifrikia et de la Mauritanie

au prince Cinhédjite Abou-’l-Fotouh Yousof ibn-Zîrî. Dès lors l’Espagne

n’avait plus rien à craindre des prétendus descendants d’Alî, et comme

les possessions africaines lui coûtaient bien plus qu’elles ne lui

rapportaient, Hacam aurait peut-être agi sagement de les abandonner.

Mais en le faisant, il aurait cru manquer à l’honneur, et au lieu de

renoncer à ces domaines, il tâchait au contraire d’en reculer les

frontières. Il faisait donc une guerre de conquête contre les princes de

la dynastie d’Edris, qui tenaient pour les Fatimides.

Hasan ibn-Kennoun, qui régnait sur Tanger, Arzilla et d’autres places du

littoral, était de ce nombre. Il s’était déclaré tantôt pour les

Omaiyades, tantôt pour les Fatimides, selon que les uns ou les autres

étaient les plus puissants; cependant il avait plus de penchant pour les

derniers, qui lui paraissaient moins à craindre que les Omaiyades dont

les possessions touchaient aux siennes. Aussi s’était-il déclaré le

premier de tous pour Abou-’l-Fotouh, lorsque ce vice-roi fut venu dans

la Mauritanie, qu’il parcourut en vainqueur. Hacam lui gardait rancune

à cause de sa défection, et après le départ d’Abou’l-Fotouh, il ordonna

au général Ibn-Tomlos[211] d’aller punir Ibn-Kennoun et le réduire à

l’obéissance. Au commencement du mois d’août de l’année 972, Ibn-Tomlos

s’embarqua donc avec une nombreuse armée, et, ayant tiré à soi une

grande partie de la garnison de Ceuta, il marcha contre Tanger.

Ibn-Kennoun, qui se trouvait dans cette ville, alla à sa rencontre; mais

il essuya une déroute si complète, qu’il ne put pas même songer à

rentrer dans Tanger. Abandonnée ainsi à elle même, cette ville se vit

bientôt forcée de capituler avec l’amiral omaiyade qui bloquait son

port, et de son côté, l’armée de terre s’empara de Deloul et d’Arzilla.

Jusque-là les troupes omaiyades avaient été victorieuses; mais la

fortune changea pour elles. Ayant appelé de nouvelles levées sous ses

drapeaux, Ibn-Kennoun reprit l’offensive et marcha sur Tanger. Il battit

Ibn-Tomlos qui était allé à sa rencontre et qui trouva la mort sur le

champ de bataille. Alors tous les autres princes édrisides levèrent

l’étendard de la révolte, et les officiers de Hacam, qui s’étaient

retirés dans Tanger, lui écrivirent que, s’ils ne recevaient pas sans

retard des renforts, c’en était fait de la domination omaiyade en

Mauritanie.

Sentant la gravité du péril, Hacam résolut aussitôt d’envoyer en Afrique

ses meilleures troupes et son meilleur général, le vaillant Ghâlib.

L’ayant fait venir à Cordoue: «Pars, Ghâlib, lui dit-il; prends soin de

ne revenir ici que comme vainqueur, et sache que tu ne pourras te faire

pardonner une défaite qu’en mourant sur le champ de bataille. N’épargne

pas l’argent; répands-le à pleines mains entre les partisans des

rebelles. Détrône tous les Edrisides et envoie-les en Espagne.»

Ghâlib traversa le Détroit avec l’élite des troupes espagnoles. Il

débarqua à Caçr-Maçmouda, entre Ceuta et Tanger, et se porta aussitôt en

avant. Ibn-Kennoun tenta de l’arrêter; cependant il n’y eut pas de

bataille proprement dite, mais seulement des escarmouches qui durèrent

plusieurs jours, et pendant lesquelles Ghâlib tâcha de corrompre les

chefs de l’armée ennemie. Il y réussit. Séduits par l’or qu’on leur

offrait, ainsi que par les superbes vêtements et les épées ornées de

pierreries que l’on faisait briller à leurs yeux, les officiers

d’Ibn-Kennoun passèrent presque tous sous le drapeau omaiyade.

L’Edriside n’eut d’autre parti à prendre que de se jeter dans une

forteresse qui se trouvait sur la crête d’une montagne, non loin de

Ceuta, et qui portait le nom fort bien choisi de _Rocher des

aigles_[212].

Le calife reçut avec beaucoup de joie la nouvelle de ce premier succès;

mais quand il apprit combien d’argent Ghâlib avait dépensé pour acheter

les chefs berbers, il trouva que ce général avait pris un peu trop à la

lettre la recommandation qu’il lui avait faite. En effet, soit qu’on

gaspillât en Mauritanie les trésors de l’Etat, soit qu’on les volât, les

dépenses que l’on portait au compte du calife passaient toute mesure.

Voulant mettre un terme à ces prodigalités ou à ces brigandages, Hacam

résolut d’envoyer en Mauritanie, en qualité de contrôleur général des

finances, un homme d’une probité éprouvée. Son choix tomba sur

Ibn-abî-Amir. Il le nomma cadi suprême[213] de la Mauritanie, en lui

enjoignant de surveiller toutes les actions des généraux et

particulièrement leurs opérations financières. En même temps il fit

parvenir à ses officiers militaires et civils l’ordre de ne rien

entreprendre sans avoir consulté préalablement Ibn-abî-Amir et de s’être

assurés qu’il approuvait leurs plans.

Pour la première fois de sa vie, Ibn-abî-Amir se trouva ainsi mis en

rapport avec l’armée et ses chefs. C’était justement ce qu’il désirait;

mais il aurait préféré sans doute que la chose eût eu lieu dans d’autres

circonstances et à d’autres conditions. La tâche qu’il avait à remplir

était extrêmement difficile et délicate. Son propre intérêt lui

commandait de s’attacher les généraux, et cependant il avait été envoyé

dans le camp pour exercer sur eux une surveillance toujours plus ou

moins odieuse. Grâce à la rare adresse dont lui seul possédait le

secret, il sut toutefois se tirer d’affaire et concilier son intérêt

avec son devoir. Il s’acquitta de sa mission à l’entière satisfaction du

calife; mais il le fit avec tant de ménagements pour les officiers, que

ceux-ci, au lieu de le prendre en haine, comme on aurait pu le craindre,

ne tarissaient pas sur son éloge. En même temps il forma des liaisons

avec les princes africains et les chefs des tribus berbères, liaisons

qui dans la suite lui furent fort utiles. Il s’accoutuma aussi à la vie

des camps, et il gagna l’affection des soldats auxquels un instinct

secret disait peut-être qu’il y avait dans ce cadi l’étoffe d’un

guerrier.

Cependant Ghâlib, après avoir soumis tous les autres Edrisides, était

allé assiéger Ibn-Kennoun dans son Rocher des aigles, et comme ce

château était, sinon inexpugnable, du moins fort difficile à prendre, le

calife avait envoyé en Mauritanie des troupes nouvelles, tirées des

garnisons qui couvraient les frontières septentrionales de l’empire, et

commandées par le vizir Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le vice-roi de la

Frontière supérieure. Ce renfort étant arrivé en octobre 973, le siége

fut poussé avec tant de vigueur qu’Ibn-Kennoun fut obligé de capituler

(vers la fin de février 974). Il demanda et obtint que lui, sa famille

et ses soldats auraient la vie sauve, et qu’on leur laisserait leurs

biens; mais il dut consentir à livrer sa forteresse et s’engager à se

rendre à Cordoue.

La Mauritanie pacifiée, Ghâlib repassa le Détroit, accompagné de tous

les princes édrisides. Le calife et les notables de Cordoue allèrent

au-devant du vainqueur, et l’entrée triomphale de Ghâlib fut une des

plus belles dont la capitale des Omaiyades eût jamais été témoin (21

septembre 974). Au reste, le calife se montra fort généreux envers les

vaincus et surtout envers Ibn-Kennoun. Il lui prodigua des cadeaux de

toute sorte, et comme ses soldats, qui étaient au nombre de sept cents,

étaient renommés par leur bravoure, il les prit à son service et fit

inscrire leurs noms sur les rôles de l’armée[214].

L’entrée de Ghâlib dans la capitale avait été le dernier beau jour dans

la vie du calife. Peu de temps après, vers le mois de décembre, il eut

une grave attaque d’apoplexie[215]. Sentant lui-même que sa fin

approchait, il ne s’occupa plus que de bonnes œuvres. Il affranchit une

centaine de ses esclaves, réduisit d’un sixième les contributions

royales dans les provinces espagnoles de l’empire, et ordonna que le

loyer des boutiques des selliers de Cordoue, lesquelles lui

appartenaient, fût remis régulièrement et à perpétuité aux maîtres

chargés de l’instruction des enfants pauvres[216]. Quant aux affaires

d’Etat, dont il ne pouvait plus s’occuper qu’à de rares intervalles, il

en abandonna la direction au vizir Moçhafî[217], et l’on fut bientôt à

même de s’apercevoir qu’une autre main tenait le gouvernail. Plus

économe que son maître, Moçhafî trouva que l’administration des

provinces africaines et l’entretien des princes édrisides coûtaient trop

à l’Etat. Par conséquent, après avoir fait prendre à ces derniers

l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie, il les fit partir pour

Tunis, d’où ils se rendirent à Alexandrie[218], et, ayant rappelé en

Espagne le vizir Yahyâ ibn-Mohammed le Todjîbide, qui depuis le départ

de Ghâlib avait été vice-roi des possessions africaines, il confia le

gouvernement de ces dernières aux deux princes indigènes Djafar et

Yahyâ, fils d’Alî ibn-Hamdoun[219]. Cette dernière mesure lui était

dictée non-seulement par une sage économie, mais aussi par la crainte

que lui inspiraient les chrétiens du Nord. Enhardis par la maladie du

calife et par l’absence de ses meilleures troupes, ceux-ci avaient

recommencé les hostilités dans le printemps de l’année 975, et, aidés

par Abou-’l-Ahwaç Man, de la famille des Todjîbides de Saragosse, ils

avaient mis le siége devant plusieurs forteresses musulmanes[220].

Moçhafî jugea avec raison que dans ces circonstances il devait avant

tout pourvoir à la défense du pays, et quand le brave Yahyâ ibn-Mohammed

fut de retour, il se hâta de le nommer de nouveau vice-roi de la

Frontière supérieure[221].

Quant au calife, une seule pensée l’occupait entièrement pendant les

derniers mois de sa vie: celle d’assurer le trône à son fils encore

enfant. Avant son avénement au trône, il n’avait pas vu se réaliser son

vœu le plus cher, celui d’être père, et comme il était déjà assez avancé

en âge, il désespérait presque de le devenir, lorsque, dans l’année 962,

Aurore lui donna un fils qui reçut le nom d’Abdérame. Trois années plus

tard, elle lui en donna un autre, Hichâm. La joie que la naissance de

ces deux enfants causa au calife fut immense, et c’est de cette époque

que datait l’influence presque illimitée qu’Aurore exerçait sur l’esprit

de son époux[222]. Mais sa joie fut bientôt troublée. Son fils aîné,

l’espoir de sa vieillesse, mourut en bas âge. Il ne lui restait

maintenant que Hichâm, et il se demandait avec anxiété si ses sujets, au

lieu de reconnaître cet enfant pour leur souverain, ne donneraient pas

plutôt la couronne à un de ses oncles. Cette inquiétude était assez

naturelle. Jamais encore un roi mineur ne s’était assis sur le trône de

Cordoue, et l’idée d’une régence répugnait extrêmement aux Arabes.

Pourtant Hacam n’aurait voulu pour rien au monde qu’un autre que son

fils lui succédât, et d’ailleurs une vieille prophétie disait que la

dynastie omaiyade tomberait aussitôt que la succession sortirait de la

ligne directe[223].

Pour assurer le trône à son fils, le calife ne voyait d’autre moyen que

de lui faire prêter serment le plus tôt possible. Par conséquent, il

convoqua les grands du royaume à une séance solennelle qui aurait lieu

le 5 février 976. Au jour fixé il annonça son intention à l’assemblée,

en invitant tous ceux qui en faisaient partie à signer un acte par

lequel Hichâm était déclaré héritier du trône. Personne n’osa refuser sa

signature, et alors le calife chargea Ibn-abî-Amir et le secrétaire

d’Etat Maisour, un affranchi d’Aurore[224], de faire faire plusieurs

copies de cet acte, de les envoyer dans les provinces espagnoles et

africaines, et d’inviter, non-seulement les notables, mais encore les

hommes du peuple, à y apposer leurs signatures[225]. Cet ordre fut

exécuté sur-le-champ, et comme on craignait trop le calife pour oser lui

désobéir, les signatures ne firent défaut nulle part. En outre, le nom

de Hichâm fut prononcé désormais dans les prières publiques, et quand

Hacam mourut (1er octobre 976[226]), il emporta dans la tombe la

ferme conviction que son fils lui succéderait, et qu’au besoin Moçhafî

et Ibn-abî-Amir, lequel venait d’être nommé majordome[227], sauraient

faire respecter par les Andalous le serment qu’ils avaient prêté.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 24 / 38 题