V.

Malgré les grands services qu’Abdérame III leur avait rendus, la cour de

Léon et celle de Pampelune ne s’affligèrent pas de sa mort; au

contraire, elles crurent y voir le moyen d’éluder les traités et de se

dérober à la protection musulmane, dont elles avaient commencé à se

lasser dès qu’elles n’en avaient plus eu besoin. Et de fait, l’occasion

semblait bonne pour ne pas tenir ce que l’on avait été obligé de

promettre. Le successeur d’Abdérame, Hacam II, passait pour pacifique;

on pensait peut-être qu’il n’insisterait pas trop sur l’exécution d’un

traité conclu par son père, et en tout cas il faudrait voir encore si,

dans la guerre, il serait aussi heureux que ce dernier l’avait été.

Hacam fut bientôt à même de s’apercevoir des intentions de ses voisins.

Sancho, qu’il avait sommé de livrer enfin les forteresses nommées dans

le traité, trouvait toutes sortes de raisons pour remettre cette affaire

à un autre temps[154]. Garcia, qu’il avait fait prier de lui céder son

prisonnier Ferdinand Gonzalez, refusait d’accéder à cette demande[155].

Qui plus est, il rendit la liberté à Ferdinand, après lui avoir fait

promettre de rompre avec son gendre, Ordoño IV. Ferdinand tint sa

promesse. Sur son ordre, Ordoño, qui se trouvait encore à Burgos, fut

séparé violemment de sa femme et de ses deux filles, et transporté sous

bonne escorte sur le territoire musulman[156]. Puis Ferdinand, qui

n’était pas lié par un traité, comme le roi de Navarre et celui de Léon,

recommença les hostilités contre les Arabes[157], de sorte que dès le

mois de février 962, Hacam fut obligé d’écrire à ses généraux et à ses

gouverneurs qu’ils eussent à se tenir prêts pour entrer en

campagne[158].

Sur ces entrefaites, Ordoño-le-Mauvais était arrivé à Medinaceli,

accompagné de vingt seigneurs, les seuls qui lui fussent restés fidèles.

Il avait vu dans cette ville les préparatifs que l’on faisait pour une

expédition, et cette circonstance avait ranimé son espoir dans l’avenir.

De même que son cousin avait recouvré le trône grâce à l’appui

d’Abdérame, il comptait le recouvrer à son tour avec le secours de

Hacam. Aussi témoigna-t-il à Ghâlib, le gouverneur de Medinaceli, son

désir d’aller à Cordoue afin d’y implorer la protection du monarque.

Ghâlib consulta Hacam sur la réponse qu’il avait à donner. Le calife,

qui n’était pas fâché d’avoir un prétendant sous la main, mais qui ne

voulait pas encore s’engager définitivement, lui fit répondre qu’il

pouvait conduire Ordoño à Cordoue, mais qu’il ne devait lui faire aucune

promesse. Ghâlib partit donc pour Cordoue au commencement d’avril,

accompagné d’Ordoño et de sa suite. En route on rencontra un détachement

de cavalerie que Hacam avait envoyé à la rencontre de ses hôtes, et aux

environs de la capitale, on en rencontra un autre, plus nombreux encore.

Ordoño n’épargna rien pour gagner les bonnes grâces des officiers de

l’escorte. Il leur prodigua les flatteries, et quand il fut entré dans

Cordoue, il leur demanda où se trouvait le tombeau d’Abdérame III.

Lorsqu’on le lui eut montré, il ôta respectueusement son bonnet,

s’agenouilla en tournant la tête vers l’endroit indiqué, et récita des

prières pour l’âme de celui qui naguère l’avait chassé du trône.

L’espoir de ressaisir le sceptre lui faisait oublier tout le reste; pour

atteindre ce but, il était bien décidé à ne reculer devant aucune

bassesse.

Après avoir passé deux jours dans un palais superbement meublé, qu’on

lui avait assigné pour sa demeure, Ordoño reçut la permission d’aller à

Zahrâ, où le calife lui donnerait audience. Il revêtit alors une robe et

un manteau de soie blancs (c’était probablement un nouvel hommage qu’il

rendait aux Omaiyades, car le blanc était la couleur de cette maison),

et se coiffa d’un bonnet orné de pierres précieuses. Les principaux

chrétiens de l’Andalousie, tels que Walîd ibn-Khaizorân, le juge des

chrétiens de Cordoue, et Obaidallâh ibn-Câsim, le métropolitain de

Tolède, vinrent le chercher pour le conduire à Zahrâ et l’instruire des

règles de l’étiquette, sur lesquelles la cour était fort chatouilleuse.

En passant par les rangs des soldats qui encombraient les abords de

Zahrâ, Ordoño et ses compagnons léonais feignirent d’être frappés et

même terrifiés par cet appareil militaire. Ils baissèrent les yeux et

firent le signe de la croix. Quand on fut arrivé à la première porte du

palais, tous mirent pied à terre, à l’exception d’Ordoño et de ses

Léonais. A la porte dite d’_as-sodda_, ces derniers durent en faire

autant; mais Ordoño et le général Ibn-Tomlos, qui était chargé de

l’introduire auprès du calife, restèrent à cheval jusqu’à ce qu’ils

fussent arrivés près d’un portique où l’on avait placé des siéges pour

Ordoño et ses compagnons, et où Sancho avait aussi attendu le moment

d’être introduit auprès du monarque, alors qu’il était venu implorer son

secours. Quelque temps après, les Léonais reçurent la permission

d’entrer dans la salle d’audience. A la porte Ordoño ôta son bonnet et

son manteau en signe de respect; puis, quand on lui eut dit d’avancer et

qu’il se trouva vis-à-vis du trône sur lequel était le calife entouré

de ses frères, de ses neveux, des vizirs, du cadi et des faquis, il

s’agenouilla à plusieurs reprises, et, faisant quelques pas en avant

après chaque génuflexion, il arriva enfin tout près du calife. Celui-ci

lui donna sa main à baiser, après quoi Ordoño retourna en arrière, mais

en prenant soin de ne pas tourner le dos au calife, pour aller s’asseoir

sur un sofa de brocart qui lui était destiné et qui se trouvait à quinze

pieds du trône. Les seigneurs léonais s’approchèrent alors du calife en

observant le même cérémonial, et, lui ayant baisé la main, ils allèrent

se ranger derrière leur maître, auprès duquel se tenait aussi Walîd

ibn-Khaizorân, qui, dans l’entretien qui allait avoir lieu, devait

servir d’interprète.

Le calife garda quelques instants le silence pour laisser à l’ex-roi le

temps de se remettre de l’émotion que la vue de cette auguste assemblée

ne pouvait avoir manqué d’exciter dans son esprit. Puis il lui parla en

ces termes: «Réjouissez-vous d’être venu ici et espérez beaucoup de

notre bonté, car nous avons l’intention de vous accorder encore plus de

faveurs que vous n’osiez l’attendre.»

Quand le sens de ces gracieuses paroles eut été expliqué à Ordoño par

l’interprète, la joie éclata sur son visage. Il se leva, et, ayant baisé

le tapis qui couvrait les marches du trône: «Je suis, dit-il, l’esclave

du commandeur des croyants! Je me fie à sa magnanimité, je cherche mon

appui dans sa haute vertu, je lui donne plein pouvoir sur moi-même et

sur mes hommes. J’irai partout où il m’ordonnera d’aller, je le servirai

sincèrement et loyalement.--Nous vous croyons digne de nos bontés, lui

répondit le calife; vous serez content quand vous verrez jusqu’à quel

point nous vous préférons à tous vos coreligionnaires; vous vous

applaudirez d’avoir eu l’idée de chercher un asile auprès de nous, et de

vous être abrité sous l’ombre de notre puissance.» Quand le calife eut

parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla de nouveau, et, ayant appelé la

bénédiction du ciel sur le monarque, il exposa sa requête en ces termes:

«Naguère mon cousin Sancho est venu demander du secours contre moi au

feu calife. Il a obtenu sa demande; il a été secouru comme on ne l’est

que par les plus grands souverains de l’univers. Moi aussi, je viens

demander du secours, mais il y a toutefois entre mon cousin et moi une

grande différence. S’il est venu ici, c’est qu’il y a été contraint par

la nécessité; ses sujets blâmaient sa conduite et le haïssaient; ils

m’avaient élu à sa place sans que j’eusse ambitionné cet honneur, Dieu

m’en est témoin! Je l’avais détrôné et chassé du royaume. A force de

supplications il a obtenu du feu calife une armée qui l’a rétabli; mais

il n’a pas su se montrer reconnaissant pour ce service; il n’a rempli ni

envers son bienfaiteur, ni envers vous, ô commandeur des croyants, mon

seigneur, ce à quoi il s’était obligé. Moi au contraire, j’ai quitté

mon royaume de mon plein gré, et je suis venu auprès du commandeur des

croyants pour mettre à sa disposition ma personne, mes hommes et mes

forteresses. J’avais donc raison de dire qu’entre mon cousin et moi il y

a une grande différence, et j’ose ajouter que j’ai fait preuve de bien

plus de confiance et de générosité.--Nous avons entendu votre discours

et nous avons saisi votre pensée, dit alors le calife. Vous verrez

bientôt de quelle manière nous vous récompenserons de vos bonnes

intentions. Vous recevrez de nous une fois autant de bienfaits que votre

compétiteur en a reçu de notre père d’heureuse mémoire, et quoique votre

adversaire ait le mérite d’avoir imploré le premier notre protection, ce

n’est pas une raison pour que nous vous estimions moins ou que nous

refusions de vous donner ce que nous lui avons donné auparavant. Nous

vous ferons reconduire dans votre pays, nous vous remplirons de joie,

nous affermirons les bases de votre pouvoir royal, nous vous ferons

régner sur tous ceux qui voudront vous reconnaître pour leur roi, et

nous vous ferons remettre un traité que vous pourrez garder et dans

lequel nous fixerons les limites de votre royaume et celles du royaume

de votre cousin. En outre nous empêcherons ce dernier d’inquiéter le

territoire qu’il aura été obligé de vous céder. En un mot, les bienfaits

que vous recevrez de nous surpasseront toutes vos espérances. Dieu sait

que ce que nous disons, nous le pensons!»

Quand le calife eut parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla encore une

fois, et, s’étant répandu en remercîments, il se leva et quitta la salle

à reculons. Arrivé dans une autre salle, il dit aux eunuques qui

l’avaient suivi, qu’il était ébloui et stupéfait du majestueux spectacle

dont il avait été témoin, et, apercevant un siége sur lequel le calife

avait la coutume de s’asseoir, il s’agenouilla devant ce meuble. Ensuite

on le conduisit vers Djafar, le hâdjib ou premier ministre. Du plus loin

qu’il vit ce dignitaire, il lui fit une profonde révérence; il voulut

aussi lui baiser la main, mais le hâdjib l’en empêcha, le serra contre

sa poitrine, et l’ayant fait asseoir à ses côtés, il l’assura qu’il

pouvait être certain que le calife tiendrait les promesses qu’il avait

faites. Puis il lui fit donner les vêtements d’honneur que le calife lui

avait destinés. Ses compagnons en reçurent aussi, chacun selon son rang,

et, ayant salué le hâdjib avec le plus profond respect, ils retournèrent

avec leur roi vers le portique, où Ordoño trouva un cheval superbe et

richement harnaché, qui sortait des écuries du calife. Il l’enfourcha,

et, le cœur plein d’espoir, il retourna avec ses Léonais et le général

Ibn-Tomlos au palais qui lui servait de demeure[159].

Peu de temps après, on lui remit un traité à signer, en vertu duquel il

s’engageait à vivre toujours en paix avec le calife, à lui livrer son

fils Garcia en otage, et à ne point s’allier avec Ferdinand Gonzalez. Il

le signa, et alors Hacam mit à sa disposition un corps d’armée commandé

par Ghâlib[160]. En outre il lui donna pour conseillers Walîd[161], le

juge des chrétiens de Cordoue, Açbagh ibn-Abdallâh ibn-Nabîl,

l’évêque[162] de cette ville, et Obaidallâh[163] ibn-Câsim, le

métropolitain de Tolède, après avoir ordonné à ces personnages, auxquels

Garcia devait être remis, de faire tous leurs efforts pour ramener les

Léonais sous l’obéissance d’Ordoño[164].

On avait fait grand bruit de tous ces préparatifs, parce qu’on espérait

que Sancho se laisserait intimider. Ce calcul n’était point trompeur.

Sancho sentait que sa position était encore précaire et mal assurée. La

Galice refusait obstinément de le reconnaître[165], et il était à

prévoir que si Ordoño revenait avec une armée musulmane, il pourrait

compter sur l’appui de cette province. Quant aux autres provinces du

royaume, qui avaient subi Sancho, mais qui ne l’aimaient point, tout

portait à croire qu’elles le chasseraient pour la seconde fois plutôt

que de s’exposer à une invasion. Sancho prit donc bien vite son parti.

Dès le mois de mai, il envoya à Cordoue des comtes et des évêques, qui

devaient dire en son nom au calife qu’il était prêt à exécuter toutes

les clauses du traité[166]. Dès lors Hacam, qui avait obtenu ce qu’il

voulait, ne songea plus à remplir les promesses qu’il avait faites à

Ordoño, de sorte que ce malheureux prétendant s’était abaissé en pure

perte aux plus honteuses flatteries. Il ne semble pas avoir survécu

longtemps à la perte de ses espérances; l’histoire, du moins, ne parle

plus de lui; elle dit seulement qu’il mourut à Cordoue[167], et tout

porte à croire qu’avant la fin de l’année 962 il avait déjà cessé de

vivre.

Sa mort dissipa les craintes que Sancho avait conçues. Comptant sur

l’appui de ses alliés, le comte de Castille, le roi de Navarre et les

comtes catalans Borrel et Miron, il prit de nouveau un ton plus hardi,

et ne remplit pas mieux qu’auparavant les clauses du traité[168].

Hacam se vit donc obligé de déclarer la guerre aux chrétiens. Il tourna

d’abord ses armes contre la Castille, prit San Estevan de Gormaz (963),

et força Ferdinand Gonzalez à demander la paix[169]; mais elle fut

rompue presque aussitôt que conclue. Ensuite Ghâlib gagna la bataille

d’Atienza. Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le gouverneur de Saragosse,

battit Garcia, et ce roi perdit en outre la ville importante de

Calahorra, que Hacam fit entourer de fortifications nouvelles[170], en

même temps qu’il faisait rebâtir en Castille la forteresse ruinée de

Gormaz. En un mot, quoiqu’il n’aimât pas la guerre et qu’il la fît

contre son gré, il la fit si bien qu’il força ses ennemis à demander la

paix. Sancho de Léon la sollicita en 966[171]. Les comtes Borrel et

Miron, qui avaient aussi subi plusieurs échecs, suivirent son exemple,

et s’engagèrent à démanteler celles de leurs forteresses qui étaient les

plus rapprochées des frontières musulmanes. Garcia de Navarre envoya

aussi des comtes et des évêques à Cordoue, et un puissant comte

galicien, Rodrigue Velasquez, fit demander la paix par sa mère, que

Hacam reçut avec les plus grands égards et à laquelle il fit de

superbes cadeaux[172].

La paix que le calife avait conclue avec presque tous ses voisins, fut

durable. Hacam était trop pacifique pour la rompre, et quant aux

chrétiens, ils furent bientôt après plongés dans une telle anarchie,

qu’ils ne purent pas songer à tourner de nouveau leurs armes contre les

musulmans. Pendant qu’il négociait encore avec le calife, Sancho avait

attaqué la Galice qui jusque-là lui avait toujours été rebelle, et il

avait réussi à soumettre tout le pays au nord du Duero, lorsque le comte

Gonzalve, qui avait réuni contre lui une grande armée au sud de ce

fleuve, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu; mais le perfide

Gonzalve fit servir au roi un fruit empoisonné auquel celui-ci n’eut pas

plutôt goûté qu’il se sentit défaillir. L’effet du poison le saisit au

cœur, mais sans le tuer à l’heure même. Moitié par gestes, moitié par

des paroles entrecoupées, Sancho exprima le désir d’être sur-le-champ

ramené à Léon; mais le troisième jour il mourut en chemin[173].

Son fils Ramire, troisième du nom, qui ne comptait encore que cinq ans,

lui succéda sous la tutelle de sa tante Elvire, une religieuse du

couvent de San Salvador de Léon; mais les grands du royaume, qui ne

voulaient pas obéir à une femme et à un enfant, se hâtèrent de se

déclarer indépendants[174]. L’Etat se trouva donc morcelé entre une

foule de petits princes; il était réduit à une impuissance complète. Une

armée de huit mille Danois, qui avaient servi d’abord sous Richard

Ier de Normandie et que ce duc avait envoyés en Espagne alors qu’il

n’avait plus besoin d’eux, ravagèrent impunément la Galice durant trois

ans[175]. La régente Elvire ne pouvait donc songer à renouveler la

guerre contre les Arabes[176].

Les razzias contre la Castille continuèrent encore quelque temps[177];

mais en 970, la mort de Ferdinand Gonzalez procura au calife la paix

avec ce comté. Dès lors il put se livrer tout entier à son goût pour les

lettres et au développement de la prospérité du pays.

Jamais un prince aussi savant n’avait encore régné en Espagne, et

quoique tous ses prédécesseurs eussent été des esprits cultivés, qui

aimaient à enrichir leurs bibliothèques, aucun d’entre eux n’avait

cependant recherché avec tant de passion les livres précieux et rares.

Au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie, il avait des agents chargés

de copier ou d’acheter pour lui, à quelque prix que ce fût, les livres

anciens et modernes. Son palais en était rempli; c’était un atelier où

l’on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de

sa bibliothèque formait à lui seul quarante-quatre cahiers, dont chacun

avait vingt feuilles selon les uns, cinquante selon les autres, et

encore n’y trouvait-on que les titres des livres et non pas une

description. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes

montait jusqu’à quatre cent mille. Et tous ces volumes, Hacam les avait

lus; qui plus est, il en avait annoté la plupart. Il écrivait d’ailleurs

au commencement ou à la fin de chaque livre le nom, le surnom, le nom

patronymique de l’auteur, sa famille, sa tribu, l’année de sa naissance

et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Ces

notices étaient précieuses. Hacam connaissait mieux que personne

l’histoire littéraire; aussi ses notes ont toujours fait autorité parmi

les savants andalous. Les livres composés en Perse et en Syrie lui

étaient souvent connus avant que personne les eût lus en Orient. Sachant

qu’un savant de l’Irâc, Abou-’l-Faradj Isfahânî, s’occupait à rassembler

des renseignements sur les poètes et les chanteurs arabes, il lui envoya

mille pièces d’or en le priant de lui faire parvenir un exemplaire de

son ouvrage dès qu’il l’aurait terminé. Plein de reconnaissance,

Abou-’l-Faradj se hâta de satisfaire à ce désir. Avant de publier son

magnifique recueil, qui aujourd’hui encore fait l’admiration des

savants, il en envoya au calife d’Espagne un exemplaire soigné,

accompagné d’un poème en son honneur et d’un ouvrage sur la généalogie

des Omaiyades. Un nouveau présent l’en récompensa[178]. En général, la

libéralité de Hacam envers les savants espagnols et étrangers ne

connaissait point de bornes; aussi affluaient-ils à sa cour. Le monarque

les encourageait et les protégeait tous, même les philosophes, qui

purent enfin se livrer à leurs études sans avoir à craindre d’être

massacrés par les bigots[179].

Toutes les branches de l’enseignement devaient fleurir sous un prince

aussi éclairé. Les écoles primaires étaient déjà bonnes et nombreuses.

En Andalousie presque tout le monde savait lire et écrire, tandis que

dans l’Europe chrétienne les personnes les plus haut placées, à moins

qu’elles n’appartinssent au clergé, ne le savaient pas. La grammaire et

la rhétorique étaient aussi enseignées dans les écoles[180]. Hacam,

toutefois, fut d’avis que l’instruction n’était pas encore assez

répandue, et dans sa bienveillante sollicitude pour les classes pauvres,

il fonda dans la capitale vingt-sept écoles où les enfants de parents

sans fortune recevraient une éducation gratuite, les maîtres étant payés

par lui[181]. Quant à l’université de Cordoue, elle était alors une des

plus renommées du monde. Dans la mosquée principale (car c’est là que se

donnaient les leçons[182]), Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite traitait

les traditions relatives à Mahomet[183]. Abou-Alî Câlî, de Bagdad, y

dictait un grand et beau recueil qui contenait une immense quantité de

renseignements curieux sur les anciens Arabes, leurs proverbes, leur

langue et leur poésie; recueil qu’il publia plus tard sous le titre

d’_Amâlî_ ou _Dictées_[184]. La grammaire était enseignée par

Ibn-al-Coutîa, qui, au jugement d’Abou-Alî Câlî, était le plus savant

grammairien de l’Espagne. D’autres sciences avaient des représentants

non moins illustres. Aussi les étudiants qui fréquentaient les cours se

comptaient-ils par milliers. La plupart d’entre eux étudiaient ce qu’on

appelait le _fikh_, c’est-à-dire la théologie et le droit, car cette

science menait alors aux postes les plus lucratifs[185].

C’est du sein de cette jeunesse universitaire que sortit un homme dont

la renommée remplira bientôt, non-seulement l’Espagne, mais le monde

entier, et que nous devons à présent faire connaître à nos lecteurs.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 23 / 38 题