Malgré les grands services qu’Abdérame III leur avait rendus, la cour de
Léon et celle de Pampelune ne s’affligèrent pas de sa mort; au
contraire, elles crurent y voir le moyen d’éluder les traités et de se
dérober à la protection musulmane, dont elles avaient commencé à se
lasser dès qu’elles n’en avaient plus eu besoin. Et de fait, l’occasion
semblait bonne pour ne pas tenir ce que l’on avait été obligé de
promettre. Le successeur d’Abdérame, Hacam II, passait pour pacifique;
on pensait peut-être qu’il n’insisterait pas trop sur l’exécution d’un
traité conclu par son père, et en tout cas il faudrait voir encore si,
dans la guerre, il serait aussi heureux que ce dernier l’avait été.
Hacam fut bientôt à même de s’apercevoir des intentions de ses voisins.
Sancho, qu’il avait sommé de livrer enfin les forteresses nommées dans
le traité, trouvait toutes sortes de raisons pour remettre cette affaire
à un autre temps[154]. Garcia, qu’il avait fait prier de lui céder son
prisonnier Ferdinand Gonzalez, refusait d’accéder à cette demande[155].
Qui plus est, il rendit la liberté à Ferdinand, après lui avoir fait
promettre de rompre avec son gendre, Ordoño IV. Ferdinand tint sa
promesse. Sur son ordre, Ordoño, qui se trouvait encore à Burgos, fut
séparé violemment de sa femme et de ses deux filles, et transporté sous
bonne escorte sur le territoire musulman[156]. Puis Ferdinand, qui
n’était pas lié par un traité, comme le roi de Navarre et celui de Léon,
recommença les hostilités contre les Arabes[157], de sorte que dès le
mois de février 962, Hacam fut obligé d’écrire à ses généraux et à ses
gouverneurs qu’ils eussent à se tenir prêts pour entrer en
campagne[158].
Sur ces entrefaites, Ordoño-le-Mauvais était arrivé à Medinaceli,
accompagné de vingt seigneurs, les seuls qui lui fussent restés fidèles.
Il avait vu dans cette ville les préparatifs que l’on faisait pour une
expédition, et cette circonstance avait ranimé son espoir dans l’avenir.
De même que son cousin avait recouvré le trône grâce à l’appui
d’Abdérame, il comptait le recouvrer à son tour avec le secours de
Hacam. Aussi témoigna-t-il à Ghâlib, le gouverneur de Medinaceli, son
désir d’aller à Cordoue afin d’y implorer la protection du monarque.
Ghâlib consulta Hacam sur la réponse qu’il avait à donner. Le calife,
qui n’était pas fâché d’avoir un prétendant sous la main, mais qui ne
voulait pas encore s’engager définitivement, lui fit répondre qu’il
pouvait conduire Ordoño à Cordoue, mais qu’il ne devait lui faire aucune
promesse. Ghâlib partit donc pour Cordoue au commencement d’avril,
accompagné d’Ordoño et de sa suite. En route on rencontra un détachement
de cavalerie que Hacam avait envoyé à la rencontre de ses hôtes, et aux
environs de la capitale, on en rencontra un autre, plus nombreux encore.
Ordoño n’épargna rien pour gagner les bonnes grâces des officiers de
l’escorte. Il leur prodigua les flatteries, et quand il fut entré dans
Cordoue, il leur demanda où se trouvait le tombeau d’Abdérame III.
Lorsqu’on le lui eut montré, il ôta respectueusement son bonnet,
s’agenouilla en tournant la tête vers l’endroit indiqué, et récita des
prières pour l’âme de celui qui naguère l’avait chassé du trône.
L’espoir de ressaisir le sceptre lui faisait oublier tout le reste; pour
atteindre ce but, il était bien décidé à ne reculer devant aucune
bassesse.
Après avoir passé deux jours dans un palais superbement meublé, qu’on
lui avait assigné pour sa demeure, Ordoño reçut la permission d’aller à
Zahrâ, où le calife lui donnerait audience. Il revêtit alors une robe et
un manteau de soie blancs (c’était probablement un nouvel hommage qu’il
rendait aux Omaiyades, car le blanc était la couleur de cette maison),
et se coiffa d’un bonnet orné de pierres précieuses. Les principaux
chrétiens de l’Andalousie, tels que Walîd ibn-Khaizorân, le juge des
chrétiens de Cordoue, et Obaidallâh ibn-Câsim, le métropolitain de
Tolède, vinrent le chercher pour le conduire à Zahrâ et l’instruire des
règles de l’étiquette, sur lesquelles la cour était fort chatouilleuse.
En passant par les rangs des soldats qui encombraient les abords de
Zahrâ, Ordoño et ses compagnons léonais feignirent d’être frappés et
même terrifiés par cet appareil militaire. Ils baissèrent les yeux et
firent le signe de la croix. Quand on fut arrivé à la première porte du
palais, tous mirent pied à terre, à l’exception d’Ordoño et de ses
Léonais. A la porte dite d’_as-sodda_, ces derniers durent en faire
autant; mais Ordoño et le général Ibn-Tomlos, qui était chargé de
l’introduire auprès du calife, restèrent à cheval jusqu’à ce qu’ils
fussent arrivés près d’un portique où l’on avait placé des siéges pour
Ordoño et ses compagnons, et où Sancho avait aussi attendu le moment
d’être introduit auprès du monarque, alors qu’il était venu implorer son
secours. Quelque temps après, les Léonais reçurent la permission
d’entrer dans la salle d’audience. A la porte Ordoño ôta son bonnet et
son manteau en signe de respect; puis, quand on lui eut dit d’avancer et
qu’il se trouva vis-à-vis du trône sur lequel était le calife entouré
de ses frères, de ses neveux, des vizirs, du cadi et des faquis, il
s’agenouilla à plusieurs reprises, et, faisant quelques pas en avant
après chaque génuflexion, il arriva enfin tout près du calife. Celui-ci
lui donna sa main à baiser, après quoi Ordoño retourna en arrière, mais
en prenant soin de ne pas tourner le dos au calife, pour aller s’asseoir
sur un sofa de brocart qui lui était destiné et qui se trouvait à quinze
pieds du trône. Les seigneurs léonais s’approchèrent alors du calife en
observant le même cérémonial, et, lui ayant baisé la main, ils allèrent
se ranger derrière leur maître, auprès duquel se tenait aussi Walîd
ibn-Khaizorân, qui, dans l’entretien qui allait avoir lieu, devait
servir d’interprète.
Le calife garda quelques instants le silence pour laisser à l’ex-roi le
temps de se remettre de l’émotion que la vue de cette auguste assemblée
ne pouvait avoir manqué d’exciter dans son esprit. Puis il lui parla en
ces termes: «Réjouissez-vous d’être venu ici et espérez beaucoup de
notre bonté, car nous avons l’intention de vous accorder encore plus de
faveurs que vous n’osiez l’attendre.»
Quand le sens de ces gracieuses paroles eut été expliqué à Ordoño par
l’interprète, la joie éclata sur son visage. Il se leva, et, ayant baisé
le tapis qui couvrait les marches du trône: «Je suis, dit-il, l’esclave
du commandeur des croyants! Je me fie à sa magnanimité, je cherche mon
appui dans sa haute vertu, je lui donne plein pouvoir sur moi-même et
sur mes hommes. J’irai partout où il m’ordonnera d’aller, je le servirai
sincèrement et loyalement.--Nous vous croyons digne de nos bontés, lui
répondit le calife; vous serez content quand vous verrez jusqu’à quel
point nous vous préférons à tous vos coreligionnaires; vous vous
applaudirez d’avoir eu l’idée de chercher un asile auprès de nous, et de
vous être abrité sous l’ombre de notre puissance.» Quand le calife eut
parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla de nouveau, et, ayant appelé la
bénédiction du ciel sur le monarque, il exposa sa requête en ces termes:
«Naguère mon cousin Sancho est venu demander du secours contre moi au
feu calife. Il a obtenu sa demande; il a été secouru comme on ne l’est
que par les plus grands souverains de l’univers. Moi aussi, je viens
demander du secours, mais il y a toutefois entre mon cousin et moi une
grande différence. S’il est venu ici, c’est qu’il y a été contraint par
la nécessité; ses sujets blâmaient sa conduite et le haïssaient; ils
m’avaient élu à sa place sans que j’eusse ambitionné cet honneur, Dieu
m’en est témoin! Je l’avais détrôné et chassé du royaume. A force de
supplications il a obtenu du feu calife une armée qui l’a rétabli; mais
il n’a pas su se montrer reconnaissant pour ce service; il n’a rempli ni
envers son bienfaiteur, ni envers vous, ô commandeur des croyants, mon
seigneur, ce à quoi il s’était obligé. Moi au contraire, j’ai quitté
mon royaume de mon plein gré, et je suis venu auprès du commandeur des
croyants pour mettre à sa disposition ma personne, mes hommes et mes
forteresses. J’avais donc raison de dire qu’entre mon cousin et moi il y
a une grande différence, et j’ose ajouter que j’ai fait preuve de bien
plus de confiance et de générosité.--Nous avons entendu votre discours
et nous avons saisi votre pensée, dit alors le calife. Vous verrez
bientôt de quelle manière nous vous récompenserons de vos bonnes
intentions. Vous recevrez de nous une fois autant de bienfaits que votre
compétiteur en a reçu de notre père d’heureuse mémoire, et quoique votre
adversaire ait le mérite d’avoir imploré le premier notre protection, ce
n’est pas une raison pour que nous vous estimions moins ou que nous
refusions de vous donner ce que nous lui avons donné auparavant. Nous
vous ferons reconduire dans votre pays, nous vous remplirons de joie,
nous affermirons les bases de votre pouvoir royal, nous vous ferons
régner sur tous ceux qui voudront vous reconnaître pour leur roi, et
nous vous ferons remettre un traité que vous pourrez garder et dans
lequel nous fixerons les limites de votre royaume et celles du royaume
de votre cousin. En outre nous empêcherons ce dernier d’inquiéter le
territoire qu’il aura été obligé de vous céder. En un mot, les bienfaits
que vous recevrez de nous surpasseront toutes vos espérances. Dieu sait
que ce que nous disons, nous le pensons!»
Quand le calife eut parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla encore une
fois, et, s’étant répandu en remercîments, il se leva et quitta la salle
à reculons. Arrivé dans une autre salle, il dit aux eunuques qui
l’avaient suivi, qu’il était ébloui et stupéfait du majestueux spectacle
dont il avait été témoin, et, apercevant un siége sur lequel le calife
avait la coutume de s’asseoir, il s’agenouilla devant ce meuble. Ensuite
on le conduisit vers Djafar, le hâdjib ou premier ministre. Du plus loin
qu’il vit ce dignitaire, il lui fit une profonde révérence; il voulut
aussi lui baiser la main, mais le hâdjib l’en empêcha, le serra contre
sa poitrine, et l’ayant fait asseoir à ses côtés, il l’assura qu’il
pouvait être certain que le calife tiendrait les promesses qu’il avait
faites. Puis il lui fit donner les vêtements d’honneur que le calife lui
avait destinés. Ses compagnons en reçurent aussi, chacun selon son rang,
et, ayant salué le hâdjib avec le plus profond respect, ils retournèrent
avec leur roi vers le portique, où Ordoño trouva un cheval superbe et
richement harnaché, qui sortait des écuries du calife. Il l’enfourcha,
et, le cœur plein d’espoir, il retourna avec ses Léonais et le général
Ibn-Tomlos au palais qui lui servait de demeure[159].
Peu de temps après, on lui remit un traité à signer, en vertu duquel il
s’engageait à vivre toujours en paix avec le calife, à lui livrer son
fils Garcia en otage, et à ne point s’allier avec Ferdinand Gonzalez. Il
le signa, et alors Hacam mit à sa disposition un corps d’armée commandé
par Ghâlib[160]. En outre il lui donna pour conseillers Walîd[161], le
juge des chrétiens de Cordoue, Açbagh ibn-Abdallâh ibn-Nabîl,
l’évêque[162] de cette ville, et Obaidallâh[163] ibn-Câsim, le
métropolitain de Tolède, après avoir ordonné à ces personnages, auxquels
Garcia devait être remis, de faire tous leurs efforts pour ramener les
Léonais sous l’obéissance d’Ordoño[164].
On avait fait grand bruit de tous ces préparatifs, parce qu’on espérait
que Sancho se laisserait intimider. Ce calcul n’était point trompeur.
Sancho sentait que sa position était encore précaire et mal assurée. La
Galice refusait obstinément de le reconnaître[165], et il était à
prévoir que si Ordoño revenait avec une armée musulmane, il pourrait
compter sur l’appui de cette province. Quant aux autres provinces du
royaume, qui avaient subi Sancho, mais qui ne l’aimaient point, tout
portait à croire qu’elles le chasseraient pour la seconde fois plutôt
que de s’exposer à une invasion. Sancho prit donc bien vite son parti.
Dès le mois de mai, il envoya à Cordoue des comtes et des évêques, qui
devaient dire en son nom au calife qu’il était prêt à exécuter toutes
les clauses du traité[166]. Dès lors Hacam, qui avait obtenu ce qu’il
voulait, ne songea plus à remplir les promesses qu’il avait faites à
Ordoño, de sorte que ce malheureux prétendant s’était abaissé en pure
perte aux plus honteuses flatteries. Il ne semble pas avoir survécu
longtemps à la perte de ses espérances; l’histoire, du moins, ne parle
plus de lui; elle dit seulement qu’il mourut à Cordoue[167], et tout
porte à croire qu’avant la fin de l’année 962 il avait déjà cessé de
vivre.
Sa mort dissipa les craintes que Sancho avait conçues. Comptant sur
l’appui de ses alliés, le comte de Castille, le roi de Navarre et les
comtes catalans Borrel et Miron, il prit de nouveau un ton plus hardi,
et ne remplit pas mieux qu’auparavant les clauses du traité[168].
Hacam se vit donc obligé de déclarer la guerre aux chrétiens. Il tourna
d’abord ses armes contre la Castille, prit San Estevan de Gormaz (963),
et força Ferdinand Gonzalez à demander la paix[169]; mais elle fut
rompue presque aussitôt que conclue. Ensuite Ghâlib gagna la bataille
d’Atienza. Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le gouverneur de Saragosse,
battit Garcia, et ce roi perdit en outre la ville importante de
Calahorra, que Hacam fit entourer de fortifications nouvelles[170], en
même temps qu’il faisait rebâtir en Castille la forteresse ruinée de
Gormaz. En un mot, quoiqu’il n’aimât pas la guerre et qu’il la fît
contre son gré, il la fit si bien qu’il força ses ennemis à demander la
paix. Sancho de Léon la sollicita en 966[171]. Les comtes Borrel et
Miron, qui avaient aussi subi plusieurs échecs, suivirent son exemple,
et s’engagèrent à démanteler celles de leurs forteresses qui étaient les
plus rapprochées des frontières musulmanes. Garcia de Navarre envoya
aussi des comtes et des évêques à Cordoue, et un puissant comte
galicien, Rodrigue Velasquez, fit demander la paix par sa mère, que
Hacam reçut avec les plus grands égards et à laquelle il fit de
superbes cadeaux[172].
La paix que le calife avait conclue avec presque tous ses voisins, fut
durable. Hacam était trop pacifique pour la rompre, et quant aux
chrétiens, ils furent bientôt après plongés dans une telle anarchie,
qu’ils ne purent pas songer à tourner de nouveau leurs armes contre les
musulmans. Pendant qu’il négociait encore avec le calife, Sancho avait
attaqué la Galice qui jusque-là lui avait toujours été rebelle, et il
avait réussi à soumettre tout le pays au nord du Duero, lorsque le comte
Gonzalve, qui avait réuni contre lui une grande armée au sud de ce
fleuve, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu; mais le perfide
Gonzalve fit servir au roi un fruit empoisonné auquel celui-ci n’eut pas
plutôt goûté qu’il se sentit défaillir. L’effet du poison le saisit au
cœur, mais sans le tuer à l’heure même. Moitié par gestes, moitié par
des paroles entrecoupées, Sancho exprima le désir d’être sur-le-champ
ramené à Léon; mais le troisième jour il mourut en chemin[173].
Son fils Ramire, troisième du nom, qui ne comptait encore que cinq ans,
lui succéda sous la tutelle de sa tante Elvire, une religieuse du
couvent de San Salvador de Léon; mais les grands du royaume, qui ne
voulaient pas obéir à une femme et à un enfant, se hâtèrent de se
déclarer indépendants[174]. L’Etat se trouva donc morcelé entre une
foule de petits princes; il était réduit à une impuissance complète. Une
armée de huit mille Danois, qui avaient servi d’abord sous Richard
Ier de Normandie et que ce duc avait envoyés en Espagne alors qu’il
n’avait plus besoin d’eux, ravagèrent impunément la Galice durant trois
ans[175]. La régente Elvire ne pouvait donc songer à renouveler la
guerre contre les Arabes[176].
Les razzias contre la Castille continuèrent encore quelque temps[177];
mais en 970, la mort de Ferdinand Gonzalez procura au calife la paix
avec ce comté. Dès lors il put se livrer tout entier à son goût pour les
lettres et au développement de la prospérité du pays.
Jamais un prince aussi savant n’avait encore régné en Espagne, et
quoique tous ses prédécesseurs eussent été des esprits cultivés, qui
aimaient à enrichir leurs bibliothèques, aucun d’entre eux n’avait
cependant recherché avec tant de passion les livres précieux et rares.
Au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie, il avait des agents chargés
de copier ou d’acheter pour lui, à quelque prix que ce fût, les livres
anciens et modernes. Son palais en était rempli; c’était un atelier où
l’on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de
sa bibliothèque formait à lui seul quarante-quatre cahiers, dont chacun
avait vingt feuilles selon les uns, cinquante selon les autres, et
encore n’y trouvait-on que les titres des livres et non pas une
description. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes
montait jusqu’à quatre cent mille. Et tous ces volumes, Hacam les avait
lus; qui plus est, il en avait annoté la plupart. Il écrivait d’ailleurs
au commencement ou à la fin de chaque livre le nom, le surnom, le nom
patronymique de l’auteur, sa famille, sa tribu, l’année de sa naissance
et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Ces
notices étaient précieuses. Hacam connaissait mieux que personne
l’histoire littéraire; aussi ses notes ont toujours fait autorité parmi
les savants andalous. Les livres composés en Perse et en Syrie lui
étaient souvent connus avant que personne les eût lus en Orient. Sachant
qu’un savant de l’Irâc, Abou-’l-Faradj Isfahânî, s’occupait à rassembler
des renseignements sur les poètes et les chanteurs arabes, il lui envoya
mille pièces d’or en le priant de lui faire parvenir un exemplaire de
son ouvrage dès qu’il l’aurait terminé. Plein de reconnaissance,
Abou-’l-Faradj se hâta de satisfaire à ce désir. Avant de publier son
magnifique recueil, qui aujourd’hui encore fait l’admiration des
savants, il en envoya au calife d’Espagne un exemplaire soigné,
accompagné d’un poème en son honneur et d’un ouvrage sur la généalogie
des Omaiyades. Un nouveau présent l’en récompensa[178]. En général, la
libéralité de Hacam envers les savants espagnols et étrangers ne
connaissait point de bornes; aussi affluaient-ils à sa cour. Le monarque
les encourageait et les protégeait tous, même les philosophes, qui
purent enfin se livrer à leurs études sans avoir à craindre d’être
massacrés par les bigots[179].
Toutes les branches de l’enseignement devaient fleurir sous un prince
aussi éclairé. Les écoles primaires étaient déjà bonnes et nombreuses.
En Andalousie presque tout le monde savait lire et écrire, tandis que
dans l’Europe chrétienne les personnes les plus haut placées, à moins
qu’elles n’appartinssent au clergé, ne le savaient pas. La grammaire et
la rhétorique étaient aussi enseignées dans les écoles[180]. Hacam,
toutefois, fut d’avis que l’instruction n’était pas encore assez
répandue, et dans sa bienveillante sollicitude pour les classes pauvres,
il fonda dans la capitale vingt-sept écoles où les enfants de parents
sans fortune recevraient une éducation gratuite, les maîtres étant payés
par lui[181]. Quant à l’université de Cordoue, elle était alors une des
plus renommées du monde. Dans la mosquée principale (car c’est là que se
donnaient les leçons[182]), Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite traitait
les traditions relatives à Mahomet[183]. Abou-Alî Câlî, de Bagdad, y
dictait un grand et beau recueil qui contenait une immense quantité de
renseignements curieux sur les anciens Arabes, leurs proverbes, leur
langue et leur poésie; recueil qu’il publia plus tard sous le titre
d’_Amâlî_ ou _Dictées_[184]. La grammaire était enseignée par
Ibn-al-Coutîa, qui, au jugement d’Abou-Alî Câlî, était le plus savant
grammairien de l’Espagne. D’autres sciences avaient des représentants
non moins illustres. Aussi les étudiants qui fréquentaient les cours se
comptaient-ils par milliers. La plupart d’entre eux étudiaient ce qu’on
appelait le _fikh_, c’est-à-dire la théologie et le droit, car cette
science menait alors aux postes les plus lucratifs[185].
C’est du sein de cette jeunesse universitaire que sortit un homme dont
la renommée remplira bientôt, non-seulement l’Espagne, mais le monde
entier, et que nous devons à présent faire connaître à nos lecteurs.