«Le roi Sancho, dit un auteur arabe[121], était vain et orgueilleux».
Cette phrase est sans doute empruntée à un chroniqueur léonais de
l’époque[122], et dans la bouche de ces écrivains elle signifie que
Sancho cherchait à briser la puissance des nobles et aspirait à rétablir
l’autorité absolue que ses ancêtres avaient possédée. De là la haine que
lui portaient les grands. A la haine se joignait le mépris. Sancho avait
perdu les qualités qu’il avait eues autrefois et que ses sujets
appréciaient le plus. Le pauvre prince avait pris un embonpoint
excessif, de sorte qu’il ne pouvait plus monter à cheval et que même en
marchant il devait s’appuyer sur quelqu’un[123]. Il était donc devenu un
objet de risée, et peu à peu l’on se mit à dire qu’il fallait déposer ce
roi ridicule, ce roi manqué. Ferdinand Gonzalez, qui aspirait au titre
de faiseur de rois, et qui avait déjà tenté une fois, mais sans succès,
d’en faire un, fomenta le mécontentement des Léonais et le dirigea[124].
Une conspiration se forma dans l’armée, et un beau jour, dans le
printemps de l’année 958[125], on chassa Sancho du royaume.
Pendant que le roi détrôné s’acheminait tristement vers Pampelune, la
résidence de son oncle Garcia, Ferdinand Gonzalez et les autres grands
se réunirent pour élire un autre roi. Leur choix tomba sur Ordoño,
quatrième du nom. C’était un fils d’Alphonse IV et par conséquent un
cousin germain de Sancho. Rien, excepté sa naissance, ne le recommandait
aux suffrages des électeurs. A une difformité de la taille (il était
bossu[126]) il joignait un caractère obséquieux, vil[127] et méchant, de
sorte que dans la suite on ne l’appela pas autrement
qu’Ordoño-le-Mauvais[128]; mais comme il n’y avait alors aucun autre
adulte dans la famille royale, il fallait bien le choisir, et le comte
de Castille lui fit épouser sa fille Urraque, la veuve d’Ordoño
III[129], qui devint ainsi pour la seconde fois reine de Léon[130].
Au moment même où on lui donnait ainsi un successeur, Sancho racontait à
Pampelune la mésaventure qui lui était arrivée. Sa grand’mère, la
vieille et ambitieuse Tota, qui gouvernait encore la Navarre au nom de
son fils, bien que ce fils fût depuis longtemps d’âge à régner par
lui-même, prit chaudement son parti, et jura de le rétablir à quelque
prix que ce fût. La chose n’était pas aisée cependant, car d’une part
Sancho n’avait dans son ancien royaume aucun ami influent, et de l’autre
la Navarre était trop faible pour attaquer seule Léon et la Castille.
Tota devait donc chercher un allié, et encore un allié très-puissant. En
outre, pour que Sancho fût à même de se soutenir sur son trône, une fois
qu’il l’aurait reconquis, il fallait absolument qu’il cessât d’être un
objet de risée par sa malencontreuse obésité. Cette obésité n’était pas
naturelle; elle provenait d’une disposition maladive, et un médecin
habile pourrait sans doute la faire disparaître; mais à Cordoue
seulement, ville qui était alors le foyer de toutes les lumières, on
pouvait espérer de trouver un tel médecin. Ce fut aussi à Cordoue que
Tota chercha l’allié dont elle avait besoin. Elle résolut de faire
demander au calife un médecin pour guérir son petit-fils, et une armée
pour le rétablir sur son trône. Il en coûtait sans doute à son orgueil
de faire une telle démarche; il lui était pénible d’être obligée
d’implorer l’assistance d’un mécréant avec lequel elle avait été en
guerre pendant plus de trente ans, et qui, il y avait à peine un an,
avait encore fait ravager ses vallées et brûler ses villages[131]; mais
son amour pour son petit-fils, l’ardent désir qu’elle avait de le voir
régner, la rage que lui causait sa honteuse déconfiture, tout cela fut
plus fort que sa légitime répugnance, et elle envoya des ambassadeurs à
Cordoue.
Ces ambassadeurs ayant exposé au calife le motif de leur venue, il leur
répondit qu’il enverrait volontiers un médecin à Sancho, et qu’à
certaines conditions, lesquelles seraient exposées par un de ses
ministres qu’il enverrait à Pampelune, il prêterait l’appui de ses armes
au roi détrôné.
Quand les ambassadeurs navarrais l’eurent quitté, Abdérame fit venir le
juif Hasdaï, et, après lui avoir donné ses instructions, il le chargea
de se rendre à la cour de Navarre. Il n’aurait pu faire un meilleur
choix. Hasdaï réunissait en sa personne toutes les qualités requises
pour une telle mission; il parlait fort bien la langue des chrétiens, et
il était à la fois médecin et homme d’Etat; tout le monde vantait son
esprit, ses talents, ses connaissances, sa grande capacité, et récemment
encore un ambassadeur, venu du fond de la Germanie, avait déclaré qu’il
n’avait jamais vu un homme doué de tant de finesse[132].
Arrivé à Pampelune, le juif gagna aussitôt la confiance de Sancho en se
chargeant de son traitement et en lui promettant une prompte guérison.
Il lui dit qu’en retour du service que le calife était prêt à lui
rendre, celui-ci exigeait la cession de dix forteresses. Sancho promit
de les livrer dès qu’il serait rétabli sur son trône. Mais ce n’était
pas tout: Hasdaï était aussi chargé de faire en sorte que Tota vînt à
Cordoue, accompagnée de son fils et de son petit-fils. Le calife, qui
voulait contenter sa vanité et donner à son peuple le spectacle,
jusque-là sans exemple, d’une reine et de deux rois chrétiens qui
viendraient humblement se prosterner à ses pieds pour implorer l’appui
de ses armes, avait particulièrement insisté sur ce point; mais on
pouvait prévoir que la fière Tota s’opposerait vivement à une telle
exigence. En effet, faire un voyage à Cordoue, c’était pour elle une
démarche plus humiliante encore que celle à laquelle elle s’était déjà
abaissée alors qu’elle était entrée en relations amicales avec son vieil
ennemi. Cette partie de la mission de Hasdaï était donc la plus délicate
et la plus épineuse; pour faire une telle proposition, et surtout pour
la faire agréer, il fallait un tact et une habileté tout à fait
extraordinaires. Mais Hasdaï avait la réputation d’être l’homme le plus
adroit de son temps, et il la justifia. L’orgueilleuse Navarraise se
laissa vaincre «par le charme de ses paroles, par la force de sa
sagesse, par la puissance de ses ruses et de ses nombreux artifices,»
pour parler avec un poète juif de l’époque, et, croyant que le
rétablissement de son petit-fils ne pouvait être obtenu qu’à ce prix,
elle fit un grand effort sur elle-même et donna enfin son consentement
au voyage que le juif lui proposait.
L’Espagne musulmane vit alors un étrange spectacle. Suivie d’une foule
de grands et de prêtres, la reine de Navarre s’achemina lentement vers
Cordoue, avec Garcia et le malheureux Sancho, dont la santé ne s’était
pas encore beaucoup améliorée, et qui marchait en s’appuyant sur Hasdaï.
Si ce spectacle était doux pour la vanité nationale des musulmans, il
l’était autant, et plus encore peut-être, pour l’amour-propre des juifs,
car celui à qui on le devait, était un homme de leur religion. Aussi
leurs poètes célébraient-ils son retour l’un à l’envi de l’autre.
«Saluez, ô montagnes, le chef de Juda! chantait l’un d’entre eux. Que
le rire soit sur toutes les bouches! Que les terres arides et les forêts
chantent! Que le désert se réjouisse, qu’il fleurisse et produise des
fruits, car il vient, le chef de l’Académie, il vient avec joie et
chants! Tant qu’il n’était pas là, la ville célèbre, dessinée avec
grâce, était morne et triste; ses pauvres, qui ne voyaient plus son
visage qui brille comme les étoiles, étaient désolés; les superbes
dominaient sur nous; ils nous vendaient et nous achetaient comme si nous
eussions été des esclaves; ils allongeaient leurs langues pour engloutir
nos richesses; ils rugissaient comme des lionceaux, et nous étions tous
épouvantés, car notre défenseur n’était pas là.... Dieu nous l’a donné
pour chef; il l’a placé en faveur chez le roi, qui l’a nommé prince et
qui l’a élevé au-dessus de ses autres dignitaires. Quand il passe,
personne n’ose ouvrir la bouche. Sans flèches et sans épées, par sa
seule éloquence, il a enlevé aux abominables mangeurs de porcs des
forteresses et des cités.»
Quand la reine et les deux rois furent enfin arrivés à Cordoue, le
calife leur donna, dans son palais à Zahrâ, une de ces pompeuses
audiences[133] qui imposaient aux étrangers et qui étaient bien propres
à leur donner une haute idée de sa puissance et de sa richesse. C’était
sans doute un moment bien doux pour Abdérame que celui où il voyait à
ses pieds le fils de son terrible ennemi Ramire II, le fils de
l’illustre vainqueur de Simancas et d’Alhandega, et la reine aussi
courageuse que fière, qui dans ces batailles mémorables avait commandé
elle-même ses troupes victorieuses; mais quels que fussent ses
sentiments intimes, il n’en laissa rien paraître au dehors, et il reçut
ses hôtes avec une courtoisie exquise. Sancho lui répéta ce qu’il avait
déjà déclaré à Hasdaï, à savoir qu’il céderait les dix forteresses que
le calife exigeait, et l’on résolut que, tandis que l’armée arabe
attaquerait le royaume de Léon, les Navarrais feraient une invasion en
Castille, afin d’attirer les forces de Ferdinand Gonzalez de ce
côté-là[134].
Cependant Abdérame n’avait pas perdu de vue l’Afrique. Il avait au
contraire poussé ses armements avec une grande activité, et dans l’année
même où la reine de Navarre arriva à Cordoue, une nombreuse armée,
commandée par Ahmed ibn-Yila, s’embarqua sur soixante-dix navires. Cette
expédition fut heureuse, car les Andalous incendièrent Mersâ-al-kharez,
et dévastèrent les environs de Sousa ainsi que ceux de Tabarca[135].
Quelque temps après, l’armée musulmane marcha contre le royaume de Léon.
Sancho l’accompagnait. Grâce aux remèdes de Hasdaï, il avait été
débarrassé de son trop d’embonpoint, et il était maintenant aussi leste
et aussi agile qu’il l’avait été auparavant[136]. Zamora fut prise
d’abord[137], et déjà dans le mois d’avril de l’année 959, l’autorité de
Sancho était reconnue dans une grande partie du royaume[138]. La
capitale, toutefois, tenait encore pour Ordoño IV; mais ce prince ayant
pris la fuite pour aller chercher un refuge dans les Asturies[139], elle
se rendit à Sancho dans la seconde moitié de l’année 960[140]. Ayant
ainsi recouvré son royaume, Sancho envoya une ambassade au calife pour
le remercier du secours qu’il lui avait prêté, et il écrivit en même
temps à tous ses voisins pour leur annoncer son rétablissement sur le
trône. Dans ces lettres il blâmait dans les termes les plus énergiques
la déloyauté du comte de Castille[141]. Peut-être ce dernier lui
inspirait-il encore des craintes; mais s’il en était ainsi, elles se
dissipèrent bientôt. D’après ce qui avait été convenu, les Navarrais
avaient envahi la Castille, et dans cette même année 960, ils livrèrent
au comte une bataille dans laquelle ils eurent le bonheur de le faire
prisonnier[142]. Dès lors la cause d’Ordoño était perdue. Haï et méprisé
par tout le monde, il n’avait pu se soutenir jusque-là que par
l’influence de Ferdinand, dont il était la créature. Les Asturiens le
chassèrent maintenant de leur province, et se soumirent à Sancho. Ordoño
alla chercher un asile à Burgos[143], et nous verrons plus tard ce qu’il
devint.
Au moment où ces événements se passaient dans le Nord, le calife, qui
avait eu l’imprudence de s’exposer au vent âpre du mois de mars, était
déjà malade, et l’on craignait pour sa vie. Cette fois, cependant, les
médecins réussirent encore à conjurer le péril, et au commencement de
juillet Abdérame avait recouvré la santé au point qu’il put donner
audience aux dignitaires les plus haut placés. Mais sa guérison n’était
qu’apparente. Il éprouva une rechute de sa maladie, et le 16 octobre de
l’année 961[144], il rendit le dernier soupir à l’âge de soixante-dix
ans, dont quarante-neuf de règne.
Parmi les princes omaiyades qui ont régné en Espagne, la première place
appartient incontestablement à Abdérame III. Ce qu’il avait fait tenait
du prodige. Il avait trouvé l’empire livré à l’anarchie et à la guerre
civile, déchiré par les factions, morcelé entre une foule de seigneurs
de race différente, exposé aux razzias continuelles des chrétiens du
Nord, et à la veille d’être englouti, soit par les Léonais, soit par les
Africains. En dépit d’obstacles sans nombre, il avait sauvé l’Andalousie
et d’elle-même et de la domination étrangère. Il l’avait fait renaître
plus grande et plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Il lui avait
procuré l’ordre et la prospérité au dedans, la considération et le
respect au dehors. Le trésor public, qu’il avait trouvé dans un état
déplorable, était dans une situation excellente. Un tiers des revenus de
l’empire, qui s’élevaient chaque année à six millions deux cent quarante
cinq mille pièces d’or, suffisait aux dépenses ordinaires; un autre
tiers était mis en réserve, et Abdérame consacrait le reste à ses
bâtiments[145]. On calculait que dans l’année 951, il avait dans ses
coffres la somme énorme de vingt millions de pièces d’or; aussi un
voyageur, qui se connaissait en finances, assure-t-il qu’Abdérame et le
Hamdânide qui régnait alors sur la Mésopotamie étaient les princes les
plus riches de ce temps-là[146]. L’état du pays était en harmonie avec
la situation prospère du trésor public. L’agriculture, l’industrie, le
commerce, les arts, les sciences, tout florissait. L’étranger admirait
partout des champs bien cultivés et ce système hydraulique, coordonné
avec une science profonde, qui rendait fertiles les terres en apparence
les plus ingrates. Il était frappé de l’ordre parfait qui, grâce à une
police vigilante, régnait même dans les districts les moins
accessibles[147]. Il s’étonnait du bas prix des denrées (les fruits les
plus délicieux se vendaient presque pour rien), de la propreté des
vêtements, et surtout du bien-être universel qui permettait à presque
tout le monde d’aller à mulet au lieu d’aller à pied[148]. Des
industries nombreuses et diverses enrichissaient Cordoue, Almérie et
d’autres villes. Le commerce avait acquis un tel développement, qu’au
rapport du directeur général des douanes, les droits d’entrée et de
sortie formaient la partie la plus considérable des revenus de
l’Etat[149]. Cordoue, avec son demi-million d’habitants, ses trois mille
mosquées, ses superbes palais, ses cent treize mille maisons, ses trois
cents maisons de bain et ses vingt-huit faubourgs[150], ne le cédait en
étendue et en splendeur qu’à Bagdad, ville à laquelle ses habitants
aimaient à la comparer. Elle était renommée jusqu’au fond de la
Germanie: la religieuse saxonne Hroswitha, qui se rendit célèbre dans la
dernière moitié du Xe siècle par ses poèmes et ses drames latins,
l’appelait l’ornement du monde[151]. La rivale qu’Abdérame lui avait
donnée, n’était pas moins admirable. Une de ses concubines lui ayant
légué une grande fortune, le monarque avait voulu se servir de cet
argent pour racheter des prisonniers de guerre; mais ses employés ayant
parcouru les royaumes de Léon et de Navarre sans rencontrer un seul
prisonnier, sa favorite Zahrâ lui avait dit: «Employez cet argent pour
bâtir une ville et donnez-lui mon nom.» Cette idée avait souri au
calife, qui, comme presque tous les grands princes, aimait à bâtir, et
au mois de novembre de l’année 936, il avait fait jeter, à une lieue au
nord de Cordoue, les fondements d’une ville qui porterait le nom de
Zahrâ. Rien n’avait été épargné pour la rendre aussi magnifique que
possible. Pendant vingt-cinq ans, dix mille ouvriers, qui disposaient de
quinze cents bêtes de somme, avaient été occupés à la bâtir, et
cependant elle n’était pas encore achevée à l’époque de la mort de son
fondateur. Une prime de quatre cents dirhems, que le calife avait
promise à quiconque viendrait s’y établir, y avait attiré une foule
d’habitants. Le palais califal, où toutes les merveilles de l’Orient et
de l’Occident étaient réunies, était d’une énorme grandeur, à preuve que
dans le harem il y avait six mille femmes[152].
La puissance d’Abdérame était formidable. Une superbe marine lui
permettait de disputer aux Fatimides l’empire de la Méditerranée, et lui
garantissait la possession de Ceuta, cette clé de la Mauritanie. Une
armée nombreuse et bien disciplinée, la plus belle du monde
peut-être[153], lui donnait la prépondérance sur les chrétiens du Nord.
Les plus fiers souverains briguaient son alliance. L’empereur de
Constantinople, les rois d’Allemagne, d’Italie et de France lui
envoyaient des ambassadeurs.
C’étaient à coup sur de beaux résultats; mais ce qui excite l’étonnement
et l’admiration quand on étudie ce règne glorieux, c’est moins l’œuvre
que l’ouvrier; c’est la puissance de cette intelligence universelle à
qui rien n’échappait, et qui se montrait non moins admirable dans les
plus petits détails que dans les plus sublimes conceptions. Cet homme
fin et sagace, qui centralise, qui fonde l’unité de la nation et celle
du pouvoir, qui par ses alliances établit une sorte d’équilibre
politique, qui dans sa large tolérance appelle dans ses conseils des
hommes d’une autre religion, est plutôt un roi des temps modernes qu’un
calife du moyen âge.