Les vingt-sept premières années du règne d’Abdérame III n’avaient été
qu’une suite de succès; mais la fortune est capricieuse, et le temps des
revers était enfin arrivé.
Un grand changement s’était fait dans le royaume. La noblesse, qui
naguère était tout, n’était plus rien: le pouvoir royal l’avait écrasée.
Abdérame la détestait; il ne comprenait pas qu’un monarque pût laisser
aux grands une certaine influence et un certain pouvoir. «Votre roi est
un prince sage et habile, j’en conviens volontiers, dit-il un jour à
l’ambassadeur qu’Otton Ier lui avait envoyé; cependant il y a dans sa
politique une chose qui ne me plaît pas: c’est qu’au lieu de retenir
dans ses mains l’autorité tout entière, il en laisse une partie à ses
vassaux. Il leur abandonne même ses provinces, croyant se les attacher
par là. C’est une grande faute. La condescendance envers les grands ne
peut avoir d’autre effet que d’alimenter leur orgueil et leur penchant
pour la rébellion[71]».
Le calife à coup sûr ne tomba point dans la faute qu’il reprochait au
roi d’Allemagne, mais il tomba dans une autre non moins grave: il ne
ménagea pas assez la susceptibilité des grands. Gouvernant par lui-même
(depuis 932 il n’avait plus de hâdjib ou premier ministre[72]), il donna
presque tous les emplois à des hommes de basse extraction, à des
affranchis, à des étrangers, à des esclaves, à des hommes enfin qui
dépendaient entièrement de lui et qui dans ses mains étaient des
instruments souples et dociles. Ceux auxquels on donnait le nom de
Slaves, jouissaient surtout de sa confiance; c’est de son règne que date
l’influence de ce corps, qui était destiné à jouer un rôle important
dans l’Espagne arabe et sur lequel nous devons entrer ici dans quelques
détails.
Dans l’origine, le nom de Slaves s’appliquait aux prisonniers que les
peuples germaniques avaient faits dans leurs guerres contre les nations
slaves, et qu’ils vendaient aux Sarrasins d’Espagne[73]; mais par laps
de temps, quand on eut commencé à comprendre sous le nom de Slaves une
foule de peuples qui appartenaient à d’autres races[74], on donna ce
nom à tous les étrangers qui servaient dans le harem ou dans l’armée,
quelle que fût leur origine. D’après le témoignage formel d’un voyageur
arabe du Xe siècle, les Slaves que le calife d’Espagne avait à son
service, étaient des Galiciens, des Francs (des Français et des
Allemands), des Lombards, des Calabrais et des personnes originaires de
la côte septentrionale de la mer Noire[75]. Quelques-uns d’entre eux
avaient été faits prisonniers par les pirates andalous; d’autres avaient
été achetés dans les ports de l’Italie, car les juifs, spéculant sur la
misère des peuples, se faisaient vendre des enfants de l’un et de
l’autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer, où des navires
grecs et vénitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les
Sarrasins. D’autres encore, à savoir les eunuques destinés au service du
harem, arrivaient de France, où il y avait de grandes manufactures
d’eunuques, dirigées par des juifs. Celle de Verdun était
très-renommée[76], et l’on en trouvait d’autres dans le Midi[77].
Comme la plupart de ces captifs étaient encore en bas âge quand ils
arrivaient en Espagne, ils adoptaient facilement la religion, la langue
et les mœurs de leurs maîtres. Plusieurs d’entre eux recevaient une
éducation soignée, de sorte que plus tard ils aimaient à se former des
bibliothèques et à composer des vers. Ces Slaves lettrés étaient même en
si grand nombre, qu’un d’entre eux, un certain Habîb, put consacrer tout
un livre à leurs poésies et à leurs aventures[78].
Les Slaves avaient toujours été nombreux à la cour ou dans l’armée des
émirs de Cordoue; mais jamais ils ne l’avaient été autant que sous
Abdérame III. Leur nombre s’élevait alors à 3750 selon les uns, à 6087
selon les autres; quelques-uns le portent même à 13750[79]. Peut-être
ces chiffres se rapportent-ils à des époques différentes du règne
d’Abdérame, car il est certain que ce prince augmentait sans cesse le
nombre de ses Slaves. Esclaves eux-mêmes, ils avaient cependant d’autres
esclaves à leur service, et possédaient des terres fort étendues.
Abdérame les investit des fonctions militaires et civiles les plus
importantes, et dans sa haine de l’aristocratie, il força les gens de
haut parage, qui comptaient les héros du Désert parmi leurs ancêtres, à
s’humilier devant ces parvenus qu’ils méprisaient souverainement.
Les nobles étaient donc fort mécontents du calife, lorsque celui-ci
conçut le projet d’entreprendre contre le roi de Léon une expédition
plus importante encore que celles qu’il avait faites auparavant. Il fit
à cet effet des frais immenses, appela cent mille hommes sous les
drapeaux, et comme il se tenait assuré de remporter une victoire
éclatante et décisive, il donna d’avance à l’expédition qu’il allait
entreprendre le nom de _campagne de la puissance suprême_.
Malheureusement pour lui, il nomma un Slave, Nadjda, général en chef de
l’armée. Ce choix mit le comble à l’irritation des officiers arabes. Ils
jurèrent dans leur fureur que le calife expierait par une honteuse
déroute son mépris de la vieille noblesse.
Dans l’année 939, l’armée se mit en campagne en prenant la route de
Simancas. Ramire II et son alliée Tota, la reine régente de Navarre,
vinrent à sa rencontre, et le 5 août le combat s’engagea. Les officiers
arabes se laissèrent battre et se retirèrent; mais il arriva ce que
probablement ils n’avaient pas prévu. Les Léonais se mirent à poursuivre
les musulmans. Arrivés près de la ville d’Alhandega, au sud de
Salamanque, sur les bords du Tormès, ces derniers se rallièrent et
firent face à l’ennemi; mais ils furent complétement battus, et le
calife lui-même échappa à peine aux épées des chrétiens. Après
Alhandega, ce ne fut plus une retraite, ce fut une déroute. Plus
d’ordre, de discipline; on quittait ses rangs, on criait sauve qui peut!
Fantassins et cavaliers avançaient pêle-mêle; les soldats et les
officiers jonchaient le chemin; des régiments entiers disparaissaient.
La complète et éclatante victoire remportée par Ramire eut partout un
grand retentissement. On en parla au fond de l’Allemagne aussi bien que
dans les pays les plus reculés de l’Orient, mais avec des sensations
bien différentes. Ici l’on s’en réjouissait, ailleurs on s’en
affligeait; les uns y voyaient un sûr garant du triomphe de leur foi,
les autres, une cause de sérieuses alarmes.
Le calife lui-même était fort abattu. Son général Nadjda avait été
tué[80]; le vice-roi de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim, qui avait été
fait prisonnier dans la première bataille, celle de Simancas, gémissait
dans un cachot de Léon[81]; son armée était anéantie; lui-même, enfin,
n’avait échappé à la captivité ou à la mort que par miracle, et pendant
sa fuite il n’avait eu autour de lui que quarante-neuf hommes. Tout cela
avait fait une telle impression sur son esprit, que dans la suite il
n’accompagna plus son armée quand elle se mettait en campagne[82].
Heureusement pour le calife, une guerre civile qui éclata parmi les
chrétiens, empêcha Ramire de profiter de l’avantage qu’il avait
remporté.
La Castille aspirait à se séparer du royaume de Léon. Déjà sous le règne
d’Ordoño II, le père de Ramire, elle s’était mise en rébellion ouverte.
Le roi annonça alors qu’afin de terminer le différend à l’amiable, il
tiendrait un plaid[83] à Tejiare ou Teliare, sur les bords du Carrion,
rivière qui séparait Léon de la Castille, et il invita les quatre comtes
castillans à y assister. Ils vinrent, mais le roi les fit arrêter et
décapiter. Les Léonais, tout en avouant que cette manière de se faire
justice, était un peu irrégulière, admiraient la sagesse du roi[84];
mais les Castillans en jugeaient autrement. Privés de leurs chefs, ils
étaient pour le moment réduits à l’impuissance; mais ils appelaient de
tous leurs vœux l’heure où ils auraient à leur tête un homme qui fût en
état de les venger des perfides Léonais.
Cette heure si impatiemment attendue allait sonner enfin. La Castille
trouverait un vengeur dans son comte Ferdinand Gonzalez, qui est devenu
l’un des héros favoris des poètes du moyen âge, et dont aujourd’hui
encore les Castillans ne prononcent le nom qu’avec un profond respect.
Tant que les redoutables armées d’Abdérame III brûlaient ses cloîtres,
ses forteresses et jusqu’à sa capitale, Ferdinand, _l’excellent comte_,
comme on l’appelait[85], n’avait pu songer à affranchir sa patrie; mais
à présent que l’on n’avait plus rien à craindre du côté des Arabes, il
crut le moment venu pour remplir la tâche qu’il considérait comme la
sienne. Il déclara la guerre au roi[86]. Le calife en profita pour
réorganiser son armée, et dès le mois de novembre de l’année 940, il fut
en état de faire ravager les frontières de Léon par le gouverneur de
Badajoz[87], Ahmed ibn-Yila[88].
Vers la même époque, la fortune semblait vouloir le dédommager en
Afrique du désastre qui l’avait frappé en Espagne.
Jusque-là Abdérame avait sans doute obtenu de beaux succès en Afrique;
mais la médaille avait eu son revers. De temps en temps ses vassaux
s’étaient laissé battre; les tentatives qu’il avait faites pour mettre
de l’ensemble dans leurs opérations, n’avaient pas toujours été
couronnées du succès; quelquefois, enfin, il n’avait pas été à même de
les empêcher de se combattre entre eux; mais il avait du moins réussi à
occuper les Fatimides en Afrique, il les avait mis hors d’état de
débarquer sur les côtes d’Espagne, et c’était, au bout du compte, tout
ce qu’il voulait. Il semblait maintenant sur le point d’obtenir bien
davantage.
Un ennemi plus redoutable que tous leurs autres adversaires pris
ensemble, avait levé contre les Fatimides l’étendard de la révolte.
C’était Abou-Yézîd, de la tribu berbère d’Iforen. Fils d’un marchand, il
avait fréquenté dans sa jeunesse des docteurs de la secte des
non-conformistes, qui en Afrique comptait encore un nombre immense
d’adhérents. Plus tard, quand la mort de son père l’eut réduit à
l’indigence, il avait gagné son pain en enseignant à lire aux enfants.
De maître d’école, il devint missionnaire à l’instar du fondateur de
l’empire des Fatimides, souleva les Berbers au nom de la vraie religion
et de la liberté, et leur promit un gouvernement républicain aussitôt
qu’ils auraient pris Cairawân, la capitale. Ses succès furent aussi
miraculeux que ceux de ses ennemis l’avaient été quelques années
auparavant. Les armées des Fatimides fondaient comme la neige au
printemps devant cet homme petit, laid, vêtu de bure et monté sur un
âne gris. Les Sonnites, profondément blessés par les blasphèmes et
l’intolérance des Fatimides, accouraient en foule sous ses drapeaux;
même leurs faquis et leurs ermites prenaient les armes pour faire
triompher le chef des non-conformistes. Celui-ci semblait avoir pris à
tâche de justifier l’espoir qu’ils mettaient dans sa tolérance. Lorsque,
dans l’année 944, il fit son entrée dans la capitale, il appela les
bénédictions du ciel sur les deux premiers califes, que les Fatimides
avaient fait maudire, et invita les habitants de la ville à se conformer
au rit de Mâlic, que les Fatimides avaient proscrit. Les Sonnites
respiraient enfin. Ils pouvaient de nouveau faire des processions, avec
des drapeaux et des tambours, jouissance dont ils avaient été privés
pendant bien des années, et Abou-Yézîd, qui, dans ces occasions
solennelles, les conduisait lui-même, leur donna encore une autre preuve
de sa tolérance: il conclut une alliance avec le calife d’Espagne, et,
lui ayant envoyé des ambassadeurs, il le reconnut, sinon pour le chef
temporel, du moins pour le chef spirituel des vastes domaines qu’il
venait de conquérir[89].
Les Fatimides semblaient perdus. Tandis que leur calife Câyim, fils et
successeur d’Obaidallâh, était étroitement bloqué dans Mahdia par le
formidable Abou-Yézîd, le calife d’Espagne lui enlevait, au moyen de ses
vassaux africains, presque tout le nord-ouest, et lui suscitait partout
des ennemis. Il conclut une alliance avec le roi d’Italie, Hugues de
Provence, qui avait à venger le désastre de Gênes, ville qu’un amiral
fatimide avait pillée; il en conclut une autre avec l’empereur de
Constantinople, qui brûlait du désir d’enlever la Sicile à Câyim[90].
En un clin d’œil tout changea de face. Enivré de ses triomphes,
Abou-Yézîd eut une bouffée d’orgueil; non content de la réalité du
pouvoir et oubliant à quels moyens il le devait, il voulut aussi en
posséder l’apparence et la vaine pompe: il échangea son manteau de bure
contre une robe de soie, son âne gris contre un superbe cheval. Cette
imprudence le perdit. Blessés dans leurs convictions égalitaires et
républicaines, la plupart de ses partisans l’abandonnèrent, les uns pour
retourner dans leurs demeures, les autres pour passer à l’ennemi. Averti
par l’expérience, Abou-Yézîd renonça aux habitudes de luxe qu’il avait
contractées, et reprit, avec le manteau de bure, sa vie simple et rude
d’autrefois. Mais il était trop tard; le prestige qui l’entourait
naguère, avait disparu. Peut-être eût-il pu compter encore sur les
Sonnites, si, dans un moment de fanatisme farouche, il ne les eût pas
désabusés sur sa feinte tolérance. La veille d’un combat, il avait
ordonné à ses guerriers d’abandonner les soldats de Cairawân, leurs
frères d’armes, à la fureur des soldats fatimides. Cet ordre perfide
n’avait été que trop bien obéi. Dès lors les Sonnites l’avaient pris en
horreur; tyran pour tyran et hérésiarque pour hérésiarque, ils
préféraient le calife fatimide, d’autant plus qu’al-Mançour, qui venait
de succéder à son père, valait un peu mieux que ses prédécesseurs. Forcé
de lever le siége de Mahdia, Abou-Yézîd arriva à Cairawân, où il
n’échappa qu’avec peine à un complot que les habitants avaient ourdi
contre lui. Longtemps traqué par les soldats fatimides, il tomba enfin
entre leurs mains criblé de blessures. Il fut mis dans une cage de fer,
et quand il fut mort (947), sa peau fut empaillée, portée à travers les
rues de Cairawân, et pendue aux remparts de Mahdia, où elle resta
jusqu’à ce que les vents en eussent dispersé les lambeaux[91].
La ruine des non-conformistes fut pour Abdérame III un échec presque
aussi grave que l’avaient été les déroutes de Simancas et d’Alhandega.
Dans l’Ouest, les Fatimides regagnèrent rapidement le terrain qu’ils
avaient perdu, et forcèrent les vassaux d’Abdérame à aller chercher un
asile à la cour de Cordoue.
Dans le Nord, au contraire, tout allait selon les souhaits d’Abdérame,
ce qui revient à dire que le pays était sans cesse en proie à une
violente discorde. La guerre, comme nous l’avons vu, avait éclaté entre
Ramire II et Ferdinand Gonzalez. La fortune avait favorisé le premier.
Ayant surpris son ennemi, il l’avait fait jeter dans un cachot de
Léon[92]; puis il avait donné le comté de Castille, d’abord au Léonais
Assur Fernandez, comte de Monzon[93], ensuite à son propre fils
Sancho[94], et il s’était même approprié les biens allodiaux de
Ferdinand. Il est vrai qu’il ne les garda pas tous pour lui-même.
Voulant se rendre populaire, il en donna quelques-uns aux chevaliers et
aux ecclésiastiques les plus influents de la province[95]. Cependant il
n’atteignit pas son but. Tout en profitant de la libéralité du roi, les
Castillans restèrent attachés de cœur et d’âme à leur ancien comte.
Celui que le roi leur avait donné, n’était à leurs yeux qu’un intrus.
Dans les actes de vente, de donation etc., où l’on notait, après la
date, le nom du roi et celui du comte, ils nommaient quelquefois le
comte que le roi leur avait imposé; mais ils le faisaient seulement
quand ils ne pouvaient agir autrement, c’est-à-dire quand l’autorité
avait l’œil sur eux; ordinairement ils nommaient Ferdinand Gonzalez[96].
Ils montrèrent encore d’une autre façon l’amour qu’ils lui avaient voué.
Ayant fait une statue à son image, ils rendirent l’hommage à ce bloc de
pierre[97]. Puis, quand ils commencèrent à s’impatienter de la longue
captivité[98] de Ferdinand, ils prirent une résolution hardie; mais ici
il faut laisser parler une belle et ancienne romance[99]:
Tous ont juré d’une seule voix de ne point retourner en Castille
sans le comte, leur seigneur.
Son image de pierre, ils l’ont placée sur un char, bien résolus à
ne point retourner à moins qu’il ne retourne avec eux.
Ils ont juré en élevant la main, que quiconque quitterait les rangs
serait tenu pour traître.
L’hommage rendu, ils placèrent la bannière du comte à côté de la
statue, et tous, depuis les jeunes gens jusqu’aux vieillards, ont
baisé la main à l’image.
Ils ont laissé déserts Burgos et les endroits d’alentour; il n’y
reste que des femmes et de petits enfants.
Intimidé par l’approche des Castillans, le roi céda enfin. Il rendit la
liberté à Ferdinand, mais il ne le fit qu’après lui avoir imposé des
conditions bien humiliantes et bien dures: Ferdinand avait été forcé de
jurer fidélité et obéissance; il avait dû renoncer à tous ses biens et
s’engager à donner sa fille Urraque en mariage à Ordoño, le fils aîné du
roi[100]. A ce prix il fut libre; mais il était naturel que dorénavant
il ne voulût plus prêter l’appui de son bras à un roi qui lui avait fait
signer un tel traité. Les Castillans, qui n’avaient pas réussi à faire
réintégrer dans la possession du comté celui qu’ils continuaient à
appeler leur seigneur, n’étaient pas mieux disposés. Ramire II avait
donc perdu l’appui de son plus vaillant capitaine et la coopération de
ses plus braves sujets. De là son impuissance. Il laissa les musulmans
faire une razzia en 944, et deux autres en 947[101]; il ne les empêcha
pas de rebâtir et de fortifier la ville de Medinaceli, qui devint dès
lors le boulevard de l’empire arabe contre la Castille[102]. Le
vainqueur de Simancas et d’Alhandega se tenait tout au plus sur la
défensive. Ce ne fut que dans l’année 950 qu’il envahit de nouveau le
territoire musulman, et alors il remporta une victoire près de
Talavera[103]; mais ce fut son dernier triomphe: dans le mois de janvier
de l’année suivante[104] il avait déjà cessé de vivre.
Après sa mort, une guerre de succession éclata. Marié deux fois, Ramire
avait eu de sa première femme, une Galicienne, un fils nommé Ordoño, et
de sa seconde, Urraque, la sœur de Garcia de Navarre, un autre fils
nommé Sancho[105]. En sa qualité d’aîné, Ordoño prétendait naturellement
au trône; mais Sancho, qui comptait avec raison sur l’appui des
Navarrais, y prétendait également, et il tâcha d’attirer dans son parti
Ferdinand Gonzalez et les Castillans. Dans les circonstances données, le
choix entre les deux compétiteurs n’était pas difficile pour Ferdinand.
Ordoño, il est vrai, était son gendre; mais comment l’était-il devenu?
Par une odieuse contrainte. Sa sympathie pour Ordoño ne pouvait donc pas
être bien vive. Tout, au contraire, l’attirait vers Sancho, les liens du
sang aussi bien que son intérêt. Sancho était son neveu[106]; il avait
pour lui Tota de Navarre, la belle-mère de Ferdinand, et si ce dernier
eût pu hésiter encore, les offres brillantes de Sancho auraient vaincu
son indécision, car ce prince promettait de lui rendre ses biens
confisqués et le comté de Castille. Ferdinand se déclara donc pour lui,
appela ses hommes aux armes, et, accompagné de Sancho et d’une armée
navarraise, il marcha contre la ville de Léon, afin d’arracher la
couronne à Ordoño III[107].
«L’Eternel, dit un chroniqueur arabe[108], avait fait naître cette
guerre civile afin de donner aux musulmans l’occasion de remporter des
victoires.» En effet, pendant que les chrétiens s’entr’égorgeaient sous
les murs de Léon, les généraux d’Abdérame triomphaient sur tous les
points de la frontière. Chaque messager qui arrivait du Nord apportait à
Cordoue la nouvelle d’une heureuse razzia ou d’une belle victoire. Le
calife pouvait faire montrer au peuple une foule de cloches, de croix,
de têtes coupées; une fois, dans l’année 955, ces dernières étaient au
nombre de cinq mille, et l’on disait qu’une fois autant de
Castillans--car c’étaient eux qui avaient été battus--avaient péri dans
la bataille qui s’était livrée[109]. Il est vrai que Ferdinand Gonzalez
remporta une victoire près de San Estevan de Gormaz[110]; il est vrai
aussi qu’Ordoño III, quand il eut enfin repoussé son frère et qu’il eut
forcé les Galiciens, qui s’étaient révoltés aussi, à le reconnaître, usa
de représailles en pillant Lisbonne[111]; mais c’était une faible
compensation pour le mal que les musulmans avaient fait aux chrétiens,
et Ordoño, qui craignait de nouvelles révoltes, désirait vivement la
paix. L’année 955, il envoya un ambassadeur à Cordoue pour la
demander[112]. Abdérame, qui la désirait aussi parce qu’il avait
l’intention de tourner ses armes d’un autre côté, prêta l’oreille aux
ouvertures d’Ordoño, et dans l’année suivante, il envoya à Léon, en
qualité d’ambassadeurs, Mohammed ibn-Hosain et le savant juif Hasdaï
ibn-Chabrout, le directeur général des douanes. Les négociations ne
furent pas longues. Ordoño ayant déclaré qu’il était prêt à faire des
concessions (il promettait probablement de livrer ou du moins de raser
certaines forteresses), on arrêta les bases d’un traité, après quoi les
ambassadeurs retournèrent à Cordoue pour le faire ratifier par le
calife. Quoique le traité fût honorable et avantageux, Abdérame crut
qu’il ne l’était pas assez; mais comme il ne pouvait plus guère compter
sur le lendemain (il était presque septuagénaire), il pensa que
l’affaire regardait plutôt son fils que lui-même. Il le consulta donc et
s’en remit à sa décision. Hacam, qui était pacifique, déclara qu’à son
avis le traité devait être ratifié, et alors le calife le signa[113].
Peu de temps après, il en conclut un autre avec Ferdinand Gonzalez[114],
de sorte que les musulmans n’avaient plus en Espagne d’autres ennemis
que les Navarrais.
Si Abdérame avait été cette fois plus traitable qu’à l’ordinaire, c’est
qu’il voulait tourner ses armes contre les Fatimides. La puissance de
ces princes croissait de jour en jour. Brûlant du désir de se venger des
souverains d’Europe, qui s’étaient déjà réjouis de leur perte, tant ils
la croyaient certaine, ils avaient fait d’abord éprouver le poids de
leur vengeance à l’empereur de Constantinople en faisant ravager la
Calabre[115]. Alors ç’avait été le tour d’Abdérame. En 955, lorsque,
selon toute apparence, Moïzz, le quatrième calife fatimide, méditait
déjà une descente en Espagne, il arriva qu’un très-grand navire,
qu’Abdérame avait envoyé avec des marchandises à Alexandrie, rencontra
en mer un vaisseau qui venait de Sicile et sur lequel se trouvait un
courrier que le gouverneur de cette île avait expédié à son souverain
Moïzz. Cette dernière circonstance ne semble pas avoir été inconnue au
capitaine du vaisseau andalous. Il se peut même qu’Abdérame ait
soupçonné que les dépêches dont le courrier était porteur, contenaient
un plan d’attaque contre l’Espagne, et qu’il ait donné au capitaine
l’ordre de les intercepter. Quoi qu’il en soit, le capitaine attaqua le
vaisseau sicilien, le prit, le pilla et s’empara des dépêches.
Moïzz usa aussitôt de représailles. Sur son ordre, le gouverneur de la
Sicile se porta avec une flotte vers Almérie, et prit ou brûla les
navires qui se trouvaient dans ce port. Il s’empara aussi de celui qui
avait fourni un spécieux prétexte pour cette expédition, et qui était
justement de retour d’Alexandrie, d’où il avait rapporté des chanteuses
pour le calife et de précieuses marchandises. Puis les troupes du
gouverneur débarquèrent pour piller les environs d’Almérie, après quoi
elles se remirent en mer[116].
Abdérame répondit d’une manière énergique à cette attaque. Il ordonna
d’abord de maudire chaque jour les Fatimides dans les prières
publiques[117]; puis il chargea son amiral Ghâlib d’aller piller les
côtes de l’Ifrikia. Cette expédition, toutefois, n’eut pas tout le
succès que le calife s’en était promis. Les Andalous remportèrent bien
quelques avantages, mais à la fin ils furent repoussés par les troupes
qui gardaient la province, et forcés de se rembarquer.
Voilà où Abdérame en était de la guerre qu’il soutenait contre les
Fatimides, au moment où les négociations avec le roi de Léon étaient en
train. Voulant tourner toutes les forces et toutes les ressources de
l’empire contre l’Afrique, il devait naturellement désirer la paix avec
les chrétiens du Nord, et c’est pour cette raison qu’il ne s’était pas
montré trop difficile sur les conditions auxquelles elle se faisait.
Maintenant qu’elle avait été conclue, il concentra toutes ses pensées
sur l’Afrique. Une grande expédition se préparait. Les ouvriers dans les
chantiers n’avaient plus un moment de repos, de tous côtés des troupes
se dirigeaient vers les ports de mer, et l’on enrôlait des milliers de
matelots, lorsque la mort d’Ordoño III, qui arriva dans le printemps de
l’année 957[118], vint entraver tout à coup les projets du calife.
Nous avons vu plus haut qu’Ordoño n’avait obtenu la paix qu’en faisant
des concessions, parmi lesquelles la remise ou la démolition de
certaines forteresses tenait, à n’en point douter, la première place. Or
Sancho, l’ancien compétiteur de son frère, auquel il succéda maintenant
sans obstacle, refusa d’exécuter cette clause du traité. Abdérame se vit
donc contraint d’employer contre le royaume de Léon les forces qu’il
avait voulu envoyer en Afrique, et il donna des ordres dans ce sens au
brave Ahmed ibn-Yila, le gouverneur de Tolède[119]. Ce général se mit en
campagne, et dans le mois de juillet, il remporta une grande victoire
sur le roi de Léon[120]. Ce triomphe était sans doute une consolation
pour le calife, qui n’avait nullement désiré cette nouvelle guerre, et
qui même, si l’honneur le lui eût permis, l’aurait volontiers évitée. Il
en aurait bientôt une autre, plus douce encore: il verrait ses ennemis à
ses pieds.