Lors même qu’Abdérame III n’aurait pas eu l’intention de tourner ses
armes contre les Léonais, ceux-ci l’y auraient forcé, car dans l’année
914, leur roi, l’intrépide Ordoño II, commença les hostilités en mettant
à feu et à sang le territoire de Mérida. S’étant emparé de la forteresse
d’Alanje, il passa au fil de l’épée tous les défenseurs de la place, et
réduisit en servitude leurs femmes et leurs enfants. Alors les habitants
de Badajoz s’effrayèrent. Craignant de partager le sort de leurs
voisins, ils rassemblèrent une foule d’objets précieux, et, ayant leur
prince à leur tête, ils allèrent supplier le roi chrétien de vouloir
bien les accepter. Ordoño y consentit; puis, victorieux et regorgeant de
butin, il repassa le Tage et le Duero, et, de retour à Léon, il donna à
la Vierge une preuve de sa reconnaissance en lui fondant une
église[35].
Comme les habitants des districts qu’Ordoño avait pillés n’étaient pas
encore rentrés dans l’obéissance, Abdérame, s’il l’avait voulu, aurait
pu fermer les yeux sur ce qui s’était passé. Mais telle n’était pas sa
manière de voir. Comprenant fort bien qu’il lui fallait conquérir les
cœurs de ses sujets rebelles en leur montrant qu’il était en état de les
défendre, il résolut de punir le roi de Léon. A cet effet il envoya
contre lui, en juillet 916, une armée commandée par Ibn-abî-Abda, le
vieux général de son aïeul. L’expédition d’Ibn-abî-Abda, la première
depuis celle que le soi-disant Mahdî avait entreprise quinze années
auparavant, ne fut à vrai dire qu’une razzia; mais dans cette razzia les
musulmans firent un ample butin[36]. L’année suivante, Abdérame,
vivement sollicité par les habitants des frontières qui se plaignaient
de ce que les Léonais avaient brûlé tous les faubourgs de Talavera (sur
le Tage), donna l’ordre à Ibn-abî-Abda de se mettre encore une fois en
campagne et d’aller assiéger l’importante forteresse de San Estevan (de
Gormaz), que l’on appelait aussi Castro-Moros[37]. L’armée était
nombreuse, et elle se composait en partie de mercenaires africains
qu’Abdérame avait fait venir de Tanger. Aussi l’expédition promettait
d’être heureuse. Etroitement bloquée, la garnison de San Estevan fut
bientôt réduite à l’extrémité, et elle était déjà sur le point de se
rendre, lorsque Ordoño vint à son secours. Il attaqua Ibn-abî-Abda.
Malheureusement pour lui, ce général avait dans son armée, non-seulement
des soldats de Tanger, mais aussi un grand nombre d’habitants des
frontières, et l’on ne pouvait compter ni sur la fidélité ni sur la
bravoure de ces hommes, moitié Berbers, moitié Espagnols, qui jetaient
les hauts cris quand les Léonais venaient les piller, et qui
prétendaient alors que le sultan devait les protéger, mais qui
n’aimaient ni à se défendre eux-mêmes, ni à obéir au monarque. Cette
fois encore ils se laissèrent battre, et leur retraite précipitée jeta
un effroyable désordre dans les rangs de toute l’armée. Voyant que la
bataille était perdue, le brave Ibn-abî-Abda aima mieux mourir à son
poste que de chercher son salut dans la fuite; plusieurs de ses soldats,
qui pensaient comme lui, se rangèrent à ses côtés, et tous succombèrent
sans reculer sous les coups des chrétiens. Au rapport des historiens
arabes, le reste de l’armée parvint à se rallier et arriva en assez bon
ordre sur le territoire musulman; mais les chroniqueurs chrétiens
racontent au contraire que la déroute des musulmans fut si complète que
partout, depuis le Duero jusqu’à Atienza, les collines, les bois et les
champs étaient jonchés de leurs cadavres[38].
Sans se laisser décourager, Abdérame prit aussitôt des mesures pour
réparer ce désastre; mais pendant qu’il faisait des préparatifs pour une
nouvelle campagne qui aurait lieu l’année suivante, les affaires
d’Afrique captivèrent son attention.
Bien qu’il ne fût pas encore en guerre contre les Fatimides, et que
ceux-ci, occupés de la conquête de la Mauritanie, ne lui eussent pas
donné des sujets de plainte, il prévoyait cependant que, cette guerre
terminée, ils tourneraient aussitôt leurs armes contre l’Espagne. Il
regarda donc comme un devoir de secourir la Mauritanie autant que
possible, et de faire en sorte que ce pays restât, pour ainsi dire, le
boulevard de l’Espagne contre les Fatimides. D’un autre côté, il devait
éviter de se mettre trop tôt en guerre ouverte contre cette dynastie,
car tant qu’il n’aurait pas dompté l’insurrection dans son propre empire
et forcé les chrétiens du Nord à implorer la paix, il risquerait trop
s’il s’exposait à une descente des Fatimides sur la côte andalouse. Tout
ce qu’il pouvait faire dans les circonstances données, c’était
d’encourager et d’aider sous main les princes qui avaient la volonté de
se défendre contre les envahisseurs de leur pays.
Déjà dans l’année 917, il eut l’occasion de le faire, alors que le
prince de Nécour[39] fut attaqué par les Fatimides. D’origine arabe, la
famille de ce prince avait régné sur Nécour et son territoire depuis le
temps de la conquête; elle s’était toujours distinguée par son
attachement à la religion, et depuis que deux de ses princesses, faites
prisonnières par les pirates normands, avaient été rachetées par le
sultan Mohammed[40], elle n’avait jamais cessé d’entretenir avec
l’Espagne les relations les plus amicales. Un cadet de cette maison,
qui, en pieux faqui qu’il était, avait fait quatre fois le pèlerinage de
la Mecque, était même venu en Espagne, sous le règne d’Abdallâh, pour y
prendre part à la guerre sainte. Attaqué par Ibn-Hafçoun après son
débarquement, il était arrivé seul dans le camp du sultan, tous les
hommes de son escorte ayant été tués, et à son tour il avait trouvé la
mort en combattant contre Daisam, le chef de la province de Todmîr.
Le prince qui régnait sur Nécour lorsque les Fatimides portèrent leurs
armes dans la Mauritanie, s’appelait Saîd II. Sommé de se soumettre, il
refusa de le faire; mais lui, ou plutôt son poète lauréat, un Espagnol,
eut l’imprudence de joindre l’outrage au refus. Il faut savoir qu’au bas
de sa sommation le calife avait fait écrire quelques vers, dont le sens
était que, si les habitants de Nécour ne voulaient pas se soumettre, il
les exterminerait, mais que, s’ils obéissaient, il ferait régner la
justice dans leur pays. Or le poète lauréat, Ahmas de Tolède, répondit à
ces vers par ceux-ci:
Tu en as menti, j’en jure par le temple de la Mecque! Non, tu ne
sais pas pratiquer la justice, et jamais l’Eternel n’a entendu de
ta bouche une parole sincère ou pieuse. Tu n’es qu’un hypocrite, un
mécréant; prêchant des rustres, tu mutiles la sonna qui doit être
la règle de toutes nos actions. Nous mettons notre ambition dans
les choses nobles et grandes, parmi lesquelles la religion de
Mahomet occupe le premier rang; toi, au contraire, tu mets la
tienne dans des choses basses et viles[41]!
Piqué au vif, le calife Obaidallâh envoya aussitôt à Meççâla, le
gouverneur de Tâhort, l’ordre d’aller attaquer Nécour. N’ayant point de
citadelle qui pût lui offrir un asile, le vieux Saîd II alla à la
rencontre de l’ennemi et l’arrêta pendant trois jours; mais, trahi par
un de ses capitaines, il mourut enfin sur le champ de bataille avec
presque tous les siens (917). Alors Meççâla prit possession de Nécour,
où il passa les hommes au fil de l’épée, après quoi il réduisit leurs
femmes et leurs enfants en servitude.
Avertis par leur père, trois fils de Saîd avaient eu le temps de
s’embarquer et de faire voile vers Malaga. Dès qu’ils furent arrivés
dans ce port, Abdérame III donna les ordres nécessaires afin qu’on leur
fît un accueil des plus honorables. En même temps il leur fit dire que
s’ils voulaient venir à Cordoue, il serait charmé de les y recevoir,
mais qu’il ne voulait les contrarier en rien et que par conséquent ils
pouvaient demeurer à Malaga si tel était leur désir. Les princes lui
répondirent qu’ils aimaient mieux rester aussi près que possible du
théâtre des événements, parce qu’ils espéraient retourner bientôt dans
leur patrie. Cette espérance n’était pas trompeuse. Ayant repris la
route de Tâhort après avoir passé six mois à Nécour, Meççâla avait
confié le commandement de cette dernière ville à un officier ketâmien,
nommé Dhaloul. Celui-ci fut abandonné de la plupart de ses soldats, et
alors les princes, que leurs partisans tenaient au courant de tout ce
qui se passait, équipèrent des vaisseaux et partirent pour Nécour, après
avoir arrêté entre eux que la couronne appartiendrait à celui qui y
arriverait le premier. Çâlih, le plus jeune des trois, devança ses
frères. Les Berbers de la côte le reçurent avec enthousiasme, et,
l’ayant proclamé émir, ils marchèrent contre Nécour, où ils massacrèrent
Dhaloul et ses soldats. Maître du pays, le prince, Çâlih III, s’empressa
d’écrire à Abdérame III pour le remercier de son accueil et pour lui
annoncer sa victoire. En même temps il fit proclamer la souveraineté de
ce monarque dans toute l’étendue de ses Etats, et de son côté Abdérame
lui envoya des tentes, des bannières et des armes[42].
Si les affaires de Nécour eussent pu faire oublier à Abdérame qu’il
avait encore à venger la déroute de son armée et la mort de l’intrépide
Ibn-abî-Abda, dont Ordoño avait fait clouer la tête à la muraille de San
Estevan, côte à côte d’une hure de sanglier[43], les chrétiens auraient
pris soin de le rappeler à son devoir, car dans le printemps de l’année
918, Ordoño II et son allié, Sancho de Navarre, ravagèrent les environs
de Najera et de Tudèle, après quoi Sancho prit le faubourg de Valtierra
et brûla la grande mosquée de cette forteresse[44]. Abdérame confia
maintenant le commandement de son armée au hâdjib Bedr, et il envoya aux
habitants des frontières l’ordre de rejoindre les drapeaux, en les
excitant à profiter de cette occasion pour laver la honte dont ils
s’étaient couverts l’année précédente. Le 7 juillet on partit de
Cordoue, et quand on fut arrivé sur le territoire léonais, on attaqua
hardiment l’armée ennemie qui s’était retranchée dans les montagnes.
Deux fois, le 13 et le 15 août, on se livra bataille près d’un endroit
qui s’appelait Mutonia[45], et deux fois les musulmans remportèrent une
victoire éclatante. Les Léonais, comme leurs propres chroniqueurs
l’attestent, durent se consoler en disant avec David que les armes sont
journalières[46].
Abdérame avait ainsi réparé la honte de sa défaite; mais ne croyant pas
encore les Léonais suffisamment humiliés, et brûlant d’ailleurs du désir
d’avoir sa part des lauriers que ses généraux cueillaient dans la guerre
contre les infidèles, il prit lui-même le commandement de son armée au
commencement de juin 920. Une ruse le rendit maître d’Osma. Le seigneur
qui commandait dans cette place lui avait fait les promesses les plus
brillantes pour le cas où il voudrait le laisser en repos et porter ses
armes d’un autre côté. Abdérame profita de la lâcheté de cet homme.
Feignant de prêter l’oreille à ses ouvertures, il se porta vers l’Ebre
par la route de Medinaceli; mais prenant tout à coup à gauche et
s’acheminant vers le Duero, il envoya en avant un corps de cavalerie
avec l’ordre de piller et de ravager les environs d’Osma. Surprise de
l’apparition soudaine de l’ennemi, la garnison d’Osma se hâta d’aller
chercher un refuge dans les bois et dans les montagnes, de sorte que les
musulmans entrèrent dans la forteresse sans coup férir. L’ayant brûlée,
ils allèrent attaquer San Estevan de Gormaz. Là aussi ils ne trouvèrent
point de résistance, la garnison ayant pris la fuite à leur approche.
La forteresse fut détruite, de même que le château d’Alcubilla qui se
trouvait dans son voisinage. Cela fait, les musulmans marchèrent contre
Clunia, ville fort ancienne et dont il ne reste aujourd’hui que des
ruines, mais importante alors. Il semblait que les Léonais se fussent
donné le mot pour ne résister nulle part, car les musulmans trouvèrent
Clunia entièrement abandonnée. Ils y détruisirent une grande partie des
maisons et des églises.
Cédant aux sollicitations des musulmans de Tudèle, Abdérame résolut
alors de tourner ses armes contre Sancho de Navarre. Marchant lentement
afin de ne pas trop fatiguer ses troupes, il employa cinq jours pour se
porter de Clunia à Tudèle; puis, ayant mis un corps de cavalerie sous
les ordres de Mohammed ibn-Lope, le gouverneur de Tudèle, il lui
enjoignit d’aller attaquer la forteresse de Carcar, que Sancho avait
fait bâtir pour contenir les habitants de Tudèle et les vexer. Les
musulmans la trouvèrent abandonnée, de même que Calahorra, d’où Sancho
lui-même s’était précipitamment enfui pour aller se jeter dans Arnedo;
mais quand ils eurent passé l’Ebre, Sancho vint attaquer leur
avant-garde. Le combat s’étant engagé, les musulmans montrèrent qu’ils
pouvaient faire autre chose encore que de prendre, de piller et de
brûler des forteresses sans défenseurs: ils mirent l’ennemi en pleine
déroute et le forcèrent d’aller chercher un refuge dans les montagnes.
L’avant-garde avait suffi pour obtenir ce beau succès; Abdérame, qui se
tenait au centre, ignorait même qu’elle eût été aux prises avec
l’ennemi; les têtes coupées qu’on lui présenta, le lui apprirent.
Battu et hors d’état de résister seul aux musulmans, Sancho demanda et
obtint la coopération d’Ordoño. Les deux rois résolurent alors
d’attaquer, soit l’avant-garde, soit l’arrière-garde des ennemis, selon
que les circonstances le leur permettraient. En attendant, les
chrétiens, qui ne quittaient pas les montagnes, se tenaient sur les
flancs des colonnes musulmanes qui traversaient les défilés et les
vallons. Voulant effrayer leurs adversaires, ils poussaient de temps en
temps de grands cris, et profitant de l’avantage que leur donnait le
terrain, ils en massacraient parfois quelques-uns. L’armée musulmane se
trouvait évidemment dans une situation dangereuse; elle avait affaire à
des montagnards agiles et intrépides, qui se souvenaient fort bien du
désastre que leurs ancêtres avaient causé à la grande armée de
Charlemagne dans la vallée de Roncevaux, et qui guettaient l’occasion
pour traiter celle d’Abdérame de la même manière. Le sultan ne
s’aveuglait pas sur le péril qui le menaçait, et quand il fut arrivé
dans la vallée qui, à cause des joncs qui la couvraient, s’appelait
Junquera[47], il donna l’ordre de faire halte et de dresser les tentes.
Alors les chrétiens commirent une faute immense: au lieu de rester sur
les montagnes, ils descendirent dans la plaine et acceptèrent
audacieusement le combat que les musulmans leur offraient. Ils payèrent
leur témérité d’une terrible défaite. Les musulmans les poursuivirent
jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit les dérobât à leurs regards, et
firent prisonniers plusieurs de leurs chefs, parmi lesquels se
trouvaient deux évêques, Hermogius de Tuy et Dulcidius de Salamanque,
qui, selon l’usage de cette époque, avaient endossé le harnais de
guerre.
Cependant plus de mille chrétiens avaient trouvé un asile dans la
forteresse de Muez. Abdérame la cerna, la prit et fit couper la tête à
tous les défenseurs de la place.
Détruisant les forteresses et ne trouvant nulle part de la résistance,
les musulmans parcoururent la Navarre en vainqueurs, et ils pouvaient se
vanter d’avoir tout brûlé dans un espace de dix milles carrés. Le butin
qu’ils firent, surtout en vivres, était prodigieux: dans leur camp le
blé se vendait presque pour rien, et ne pouvant emporter toutes les
provisions dont ils s’étaient emparés, ils furent obligés d’en brûler
une grande partie.
Victorieux et couvert de gloire, Abdérame commença sa retraite le 8
septembre. Arrivé à Atienza, il prit congé des soldats des frontières,
qui s’étaient fort bien conduits dans la bataille de Val de Junquera,
et auxquels il distribua des présents. Puis il s’achemina vers Cordoue,
où il arriva le 24 septembre, après une absence de trois mois[48].
Abdérame avait le droit de se flatter de l’espoir que cette glorieuse
campagne ôterait pour longtemps aux chrétiens le désir de faire des
incursions sur le territoire musulman; mais il avait affaire à des
ennemis qui ne se laissaient pas aisément décourager. Dès l’année
921[49], Ordoño fit de nouveau une razzia, et s’il fallait en croire un
chroniqueur chrétien, qui exagère peut-être les succès remportés alors
par ses compatriotes, le roi de Léon se serait même avancé jusqu’à une
journée de Cordoue[50]. Deux années après, Ordoño prit Najera[51],
tandis que son allié, Sancho de Navarre, se rendait maître de Viguera,
ce dont il était si orgueilleux qu’il s’écria avec le prophète: «Je les
ai dispersés, je les ai forcés d’aller chercher un refuge dans des
royaumes lointains et inconnus[52].»
La prise de Viguera causa une grande consternation dans l’Espagne
musulmane, car on y racontait que tous les défenseurs de la place, parmi
lesquels il y en avait qui appartenaient aux plus illustres familles,
avaient été massacrés[53]; et lors même qu’Abdérame ne l’aurait pas
désiré, il aurait été contraint par l’opinion publique à tirer vengeance
de ce désastre. Mais il n’avait pas besoin d’une telle impulsion.
Exaspéré et furieux, il ne voulut pas même attendre le retour de la
saison où les campagnes commençaient d’ordinaire, et dès le mois d’avril
de l’année 924, il quitta Cordoue à la tête de son armée, «afin d’aller
venger Dieu et la religion sur la race impure des mécréants,» comme
s’exprime un chroniqueur arabe. Le 10 juillet il arriva sur le
territoire navarrais; mais la terreur qu’inspirait son nom était si
grande, que les ennemis abandonnaient partout leurs forteresses à son
approche. Il passa donc par Carcar, Peralta, Falces et Carcastillo, en
pillant et brûlant tout ce qui se trouvait sur son passage; puis il
s’enfonça dans l’intérieur du pays en se dirigeant vers la capitale.
Sancho tenta bien de l’arrêter dans les défilés; mais chaque fois qu’il
l’essaya, il fut repoussé avec perte, et Abdérame arriva sans encombre à
Pampelune, dont les habitants n’avaient pas osé l’attendre. Il fit
détruire une foule des maisons de la ville, de même que la cathédrale
qui attirait chaque année de nombreux pèlerins. Puis il ordonna de
démolir une autre église, que Sancho avait fait bâtir à grands frais sur
une montagne du voisinage et pour laquelle il avait une grande
vénération. Aussi fit-il des efforts inouïs pour la sauver, mais il n’y
réussit pas. Plus tard il ne fut pas plus heureux. Ayant reçu des
renforts de la Castille, il attaqua deux fois l’armée musulmane qui
avait repris sa marche, et deux fois il fut repoussé avec perte. Les
musulmans au contraire perdirent très-peu de soldats dans cette
glorieuse campagne, qu’ils appelèrent celle de Pampelune[54].
Le roi de Navarre, naguère si orgueilleux, était maintenant humilié et
réduit pour longtemps à l’impuissance. Du côté de Léon, Abdérame n’avait
non plus rien à craindre pour le moment. Le brave Ordoño II était déjà
mort avant le commencement de la campagne de Pampelune[55]. Son frère
Froïla II, qui lui succéda, ne régna qu’une année, pendant laquelle il
n’entreprit rien contre les musulmans si ce n’est qu’il fournit quelques
renforts à Sancho de Navarre. Après sa mort (925), Sancho et Alphonse,
fils d’Ordoño II, se disputèrent la couronne. Soutenu par Sancho de
Navarre, dont il avait épousé la fille, Alphonse, quatrième du nom,
l’emporta. Mais Sancho ne se laissa pas décourager. Ayant rassemblé de
nouveau une armée et s’étant fait couronner à Saint-Jacques-de-Compostelle,
il vint assiéger Léon, prit cette ville et enleva le trône à son frère (926).
Plus tard, en 928, Alphonse reconquit la capitale avec le secours des
Navarrais; mais Sancho sut se maintenir en possession de la Galice[56].
Abdérame ne se mêla point de cette longue guerre civile. Laissant les
chrétiens s’entr’égorger puisque tel était leur bon plaisir, il profita
du répit qu’ils lui donnaient pour écraser presque partout
l’insurrection dans ses propres Etats, et maintenant qu’il touchait au
but de ses souhaits, il fut d’avis qu’il lui convenait de prendre un
autre titre. Les Omaiyades d’Espagne s’étaient contentés jusque-là de
celui de sultan, d’émir ou de fils des califes. Croyant que le nom de
calife n’appartenait qu’au souverain qui avait les deux villes saintes,
la Mecque et Médine, en son pouvoir[57], ils l’avaient laissé aux
Abbâsides, tout en les considérant toujours comme leurs ennemis. Mais à
présent que les Abbâsides étaient tenus en tutelle par leurs maires du
palais, les émirs al-oméra, et que leur pouvoir ne s’étendait plus que
sur Bagdad et son territoire, les gouverneurs des provinces s’étant
rendus indépendants, il n’y avait plus de raison qui pût empêcher les
Omaiyades de prendre une qualification dont ils avaient besoin pour
imposer du respect à leurs sujets et surtout aux peuplades africaines.
Abdérame ordonna donc, dans l’année 929, qu’à partir du vendredi 16
janvier, on lui donnât dans les prières et dans les actes publics les
titres de calife, de commandeur des croyants et de défenseur de la foi
(_an-nâcir lidîni’llâh_)[58].
En même temps il porta toute son attention sur l’Afrique. Il entama une
négociation avec Mohammed ibn-Khazer, le chef de la tribu berbère de
Maghrâwa, qui avait déjà mis en fuite les troupes des Fatimides et tué
leur général Meççâla de sa propre main. L’alliance contractée, Mohammed
ibn-Khazer expulsa les Fatimides du Maghrib central, (c’est-à-dire des
provinces actuelles d’Alger et d’Oran), et fit reconnaître dans cette
contrée la souveraineté du monarque espagnol. Ce dernier réussit aussi à
détacher du parti des Fatimides le vaillant chef des Micnésa,
Ibn-abî-’l-Afia, qui jusque-là avait été leur plus solide appui, et
comme il sentait le besoin d’avoir une forteresse sur la côte d’Afrique,
il se fit céder Ceuta (931).
Les chrétiens du Nord semblaient avoir pris à tâche de laisser au calife
tout le loisir nécessaire, afin qu’il pût se vouer tout entier aux
affaires africaines. Leur première guerre civile étant terminée par la
mort de Sancho, arrivée en 929, ils en commencèrent une autre en 931.
Dans cette année, Alphonse IV, plongé dans la désolation par la mort de
sa femme[59], abdiqua la couronne en faveur de son frère Ramire,
deuxième du nom, et prit le froc dans le cloître de Sahagun; mais
bientôt après, s’apercevant qu’il n’était pas fait pour la monotonie de
la vie monastique, il quitta son cloître et se fit proclamer roi à
Simancas. Ce fut, aux yeux des prêtres, un énorme scandale; aussi
menacèrent-ils Alphonse des tourments de l’enfer s’il ne reprenait pas
l’habit monacal. Il le fit enfin; mais d’un caractère faible et
variable, il s’en repentit aussitôt et jeta pour la seconde fois le froc
aux orties. Profitant de l’absence de Ramire II, qui était allé secourir
Tolède[60], investie alors par les troupes du calife, il se présenta
devant Léon et se rendit maître de cette ville. Ramire revint en toute
hâte, assiégea Léon à son tour, et s’en empara; puis, voulant mettre son
frère hors d’état de lui disputer dorénavant la couronne, il lui fit
crever les yeux, ainsi qu’à ses trois cousins germains, les fils de
Froïla II, qui avaient pris part à cette révolte (932)[61].
Pour Abdérame tout changea de face alors. Le temps où il n’avait pas à
se préoccuper du royaume de Léon était passé. Belliqueux autant que
brave, Ramire nourrissait contre les musulmans une haine farouche et
implacable. Son premier soin fut de secourir Tolède, cette fière
république, qui, seule dans toute l’Espagne musulmane, bravait encore
les armes du calife, et qui avait été jusque-là l’alliée fidèle et le
bouclier du royaume de Léon. Il se mit donc en campagne, et comme Madrid
se trouvait sur sa route, il attaqua cette cité et la prit[62].
Cependant il ne réussit pas à sauver Tolède. Une partie de l’armée qui
assiégeait cette ville étant allée à sa rencontre, il fut obligé de
rebrousser chemin et d’abandonner Tolède à son sort[63]. Ayant ainsi
perdu sa dernière espérance, la ville, comme nous l’avons vu dans le
livre précédent, ne tarda pas à se rendre. L’année suivante (933),
Ramire fut plus heureux. Informé par Ferdinand Gonzalez, le comte de
Castille, que l’armée musulmane menaçait Osma, il alla à la rencontre de
l’ennemi et le mit en déroute[64]. Abdérame prit sa revanche en 934. Il
aurait voulu que les plaines autour d’Osma, qui naguère avaient été
témoins d’une défaite, fussent maintenant témoins d’une victoire; mais
il essaya en vain de faire sortir Ramire de la forteresse; le roi de
Léon jugea prudent de ne point accepter la bataille que les musulmans
lui offraient. Ayant alors laissé devant Osma un corps chargé de
l’investir, Abdérame continua sa marche vers le nord. En route, mainte
cruauté fut commise, surtout par les régiments africains, qui, en pays
ennemi, ne respectaient rien. Près de Burgos, ils massacrèrent tous les
moines de Saint-Pierre-de-Cardègne, au nombre de deux cents[65]. Burgos,
la capitale de la Castille, fut détruite. Un grand nombre de forteresses
eurent le même sort[66].
Quelque temps après, toutefois, les affaires prirent dans le Nord un
aspect fort menaçant. Une ligue formidable s’y forma contre le calife,
et le gouverneur de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim le Todjîbite, en
était le plus ardent promoteur.
Les Beni-Hâchim, qui habitaient l’Aragon depuis le temps de la conquête,
avaient rendu d’utiles services au sultan Mohammed à l’époque où les
Beni-Casî étaient encore tout-puissants dans cette province, et depuis
plus de quarante ans la dignité de gouverneur ou de vice-roi de la
Frontière supérieure était héréditaire dans leur famille. Elle était à
peu près la seule à laquelle Abdérame III, qui avait enlevé toute
influence à la noblesse arabe, eût laissé son éclat et sa haute
position. Toutefois, Mohammed ibn-Hâchim n’était pas content du calife,
et soit qu’il eût à cœur de venger les injures de sa caste, soit qu’il
ne vît dans la bienveillance d’Abdérame à son égard qu’un calcul dicté
par la peur, soit enfin qu’il rêvât un trône pour lui et ses enfants, il
s’était mis à négocier avec le roi de Léon, et lui avait promis que,
s’il voulait l’aider contre le calife, il le reconnaîtrait pour son
suzerain. Ramire avait prêté l’oreille à ses ouvertures, et pendant la
campagne de 934, Mohammed s’était mis en rébellion ouverte en refusant
de se joindre à l’armée musulmane. Trois années plus tard, il reconnut
la suzeraineté de Ramire. Quelques-uns de ses généraux refusèrent de le
suivre sur la route de la trahison et rompirent avec lui; mais alors
Ramire arriva avec ses troupes dans la province, assiégea et prit les
forteresses qui tenaient encore pour le calife, et les livra à Mohammed.
Cela fait, Ramire et Mohammed conclurent une alliance avec la Navarre,
où régnait alors Garcia, sous la tutelle de sa mère Tota, la veuve de
Sancho-le-Grand.
Ainsi tout le Nord était ligué contre le calife. Le danger, qui semblait
conjuré naguère, renaissait. Le calife y fit face avec son énergie
habituelle.
S’étant mis à la tête de son armée dans l’année 957, il marcha d’abord
contre Calatayud, où commandait Motarrif, un parent de Mohammed, et dont
la garnison se composait en partie de chrétiens de l’Alava, envoyés par
Ramire. Motarrif fut tué dans la première escarmouche. Son frère Hacam
lui succéda dans le commandement; mais ayant été obligé d’évacuer la
ville et de se retirer dans la citadelle, il se mit à traiter, et, ayant
stipulé une amnistie pour lui et pour ses soldats musulmans, il livra la
citadelle au calife. Les Alavais, qui n’étaient pas compris dans la
capitulation, furent passés au fil de l’épée[67].
Après ce premier succès, Abdérame s’empara d’une trentaine de châteaux;
puis il tourna ses armes tantôt contre la Navarre, tantôt contre
Saragosse. Il fit assiéger cette ville par un prince du sang, le général
en chef de la cavalerie Ahmed ibn-Ishâc, auquel il venait de conférer le
titre de gouverneur de la Frontière supérieure; mais ce général ne tarda
pas à lui donner de graves sujets de plainte.
Bien qu’ils eussent longtemps mené à Séville une vie obscure et pauvre,
qu’ils eussent fait des mésalliances, et qu’il n’y eût entre eux et lui
qu’une parenté fort éloignée, Abdérame n’avait pas rougi cependant de
reconnaître les Beni-Ishâc comme des membres de sa famille et il les
avait comblés de faveurs. Toutefois, ils n’étaient pas contents de leur
position. Leur ambition ne connaissait pas de bornes; Ahmed, alors le
chef de sa famille, ne prétendait à rien moins qu’à être nommé héritier
présomptif de la couronne, et maintenant qu’il conduisait le siége de
Saragosse avec une mollesse et une lenteur dont le calife s’indignait et
s’irritait, il eut l’audace de lui écrire pour lui présenter sa demande.
Le calife fut blessé à un tel point de cette insolence, que dans sa
colère il lui répondit en ces termes:
«Ne voulant faire que ce qui te fût agréable, nous t’avons traité
jusqu’ici avec une bienveillance extrême; mais nous sommes convaincu à
présent qu’il est impossible de changer ton caractère. Ce qui te
convient, c’est la pauvreté, car n’ayant pas connu auparavant la
richesse, elle t’a rempli d’un insupportable orgueil. Ton père
n’était-il pas un des moindres cavaliers d’Ibn-Haddjâdj, et est-ce que
tu as oublié qu’à Séville tu n’étais toi-même qu’un marchand d’ânes?
Nous avons pris ta famille sous notre protection dès qu’elle l’eut
implorée; nous l’avons secourue, nous l’avons rendue riche et puissante,
nous avons conféré à feu ton père la dignité de vizir[68], à toi-même
celle de général de toute notre cavalerie et de gouverneur de la plus
grande de nos provinces frontières. Et cependant tu as méprisé nos
ordres, tu as négligé de prendre à cœur nos intérêts, et pour combler la
mesure, tu nous demandes maintenant que nous te nommions notre héritier.
Quels mérites, quels titres de noblesse peux-tu faire valoir? Ah! c’est
bien à toi et à ta famille qu’on peut appliquer ces vers bien connus:
Vous êtes des hommes de rien, vous autres, et le lin ne doit pas se
comparer à la soie! Si vous êtes Coraichites, comme vous l’assurez,
prenez alors vos femmes dans cette illustre tribu; mais si au
contraire vous n’êtes que des Coptes, vos prétentions sont d’un
parfait ridicule.
«Ta mère n’était-elle pas la sorcière Hamdouna? Ton père n’était-il pas
un simple soldat? Ton aïeul n’était-il pas portier dans la maison de
Hauthara ibn-Abbâs? Ne faisait-il pas du cordage et de la natte sous le
portique de ce seigneur?... Que Dieu te maudisse, toi et ceux qui nous
ont tendu un piége en nous conseillant de te prendre à notre service!
Infâme, lépreux, fils d’un chien et d’une chienne, viens t’humilier à
nos pieds!»
Ayant donc été déposé de la manière la plus infamante, Ahmed, secondé
par son frère Omaiya, se mit à comploter. Le calife découvrit leurs
intrigues et les exila. Alors Omaiya s’empara de Santarem, y leva
l’étendard de la révolte, et se mit en relation avec le roi de Léon,
auquel il rendit d’utiles services en lui indiquant les endroits où
l’empire musulman pouvait être attaqué avec succès; mais un jour qu’il
était sorti de la ville, un de ses officiers y rétablit l’autorité du
souverain. Omaiya se rendit alors auprès de Ramire. Son frère continuait
à intriguer et à conspirer avec une infatigable ardeur. Il avait formé
le projet de livrer l’Espagne aux Fatimides et il s’était mis en
relation avec cette cour. Abdérame le déjoua. Il le fit arrêter,
condamner comme chiite, et exécuter[69].
Sur ces entrefaites, le calife triomphait dans le Nord. Assiégé dans
Saragosse, Mohammed capitula, et comme c’était, après le monarque,
l’homme le plus puissant et le plus considéré de l’Etat, Abdérame jugea
prudent de lui pardonner et de lui laisser son poste. De son côté, la
reine Tota, après avoir essuyé revers sur revers, vint demander grâce au
calife et le reconnut comme suzerain de la Navarre[70], de sorte qu’à
l’exception du royaume de Léon et d’une partie de la Catalogne, toute
l’Espagne s’était humiliée devant Abdérame.