I.

Ne voulant pas interrompre l’histoire de l’insurrection de l’Andalousie,

nous sommes déjà arrivés, dans le livre précédent, à l’année 932; mais

comme la guerre étrangère va nous occuper à présent, il sera nécessaire

que le lecteur se reporte au commencement du règne d’Abdérame III.

L’insurrection des Espagnols et de l’aristocratie arabe n’était pas

alors le seul péril qui menaçât l’existence de l’Etat: deux puissances

voisines, l’une récente, l’autre déjà ancienne, la mettaient également

en danger: c’étaient le royaume de Léon et le califat africain, qui

venait d’être fondé par une secte chiite, celle des Ismaëliens.

D’accord sur les grands principes, reconnaissant tous que l’imâmat,

c’est-à-dire le commandement temporel et spirituel de tous les

musulmans, appartient à la postérité d’Alî et que l’imâm est impeccable,

les Chiites ou partisans du droit divin formaient cependant plusieurs

sectes, et ce qui les tenait surtout divisés, c’était la question de

savoir lequel parmi les descendants du sixième imâm, Djafar le

Véridique, avait droit à l’imâmat. Ce Djafar avait eu plusieurs fils,

dont l’aîné s’appelait Ismâîl et le second Mousâ, et comme Ismâîl était

mort avant son père, dans l’année 762, la majeure partie des Chiites

avait reconnu Mousâ pour imâm après la mort de Djafar. La minorité, au

contraire, ne voulut pas se soumettre à lui. Disant que Dieu lui-même

avait, par la bouche de Djafar, désigné Ismâîl pour le successeur de ce

dernier, et que l’Etre suprême ne peut pas revenir sur une résolution

une fois prise, ces Ismaëliens, comme on les appelait, ne

reconnaissaient pour imâm qu’Ismâîl et ses descendants. Mais ces

derniers n’avaient pas d’ambition. Découragés par l’insuccès de toutes

les entreprises des Chiites et ne voulant pas partager le sort de leurs

ancêtres presque tous morts prématurément par le fer ou par le poison,

ils se dérobèrent aux dangereux et compromettants hommages de leurs

partisans et allèrent se cacher au fond du Khorâsân et du Candahar[1].

Abandonnée ainsi de ses chefs naturels, la secte des Ismaëliens semblait

destinée à s’éteindre obscurément, lorsqu’un Persan audacieux et habile

vint lui donner une direction et une vie nouvelles.

Dans la patrie de cet homme, l’islamisme avait fait à peu près les mêmes

progrès qu’en Espagne. Il avait reçu dans son giron un nombre assez

considérable de prosélytes, mais il n’avait pas étouffé les autres

religions, et l’ancien culte, le magisme, florissait à côté de lui. Si

les musulmans eussent rigoureusement exécuté la loi de Mahomet, ils

n’auraient laissé aux Guèbres que le choix entre la conversion à

l’islamisme et le glaive. N’ayant point de livre sacré révélé par un

prophète que les musulmans reconnaissaient pour tel, les adorateurs du

feu ne pouvaient prétendre à être tolérés. Mais dans les circonstances

données, la loi de Mahomet était inapplicable. Les Guèbres étaient fort

nombreux; ils étaient attachés de cœur et d’âme à leur religion; ils

repoussaient tout autre culte avec une opiniâtreté inflexible:

fallait-il égorger tous ces braves gens uniquement parce qu’ils

voulaient faire leur salut à leur guise? C’eût été bien cruel, et en

outre, bien dangereux, car de cette manière on aurait provoqué une

insurrection universelle. Moitié par humanité, moitié par politique, les

musulmans passèrent donc par-dessus la loi, et, le principe de la

tolérance une fois admis, ils permirent aux Guèbres d’exercer partout

leur culte en public, de sorte que chaque ville, chaque bourgade même,

avait son pyrée. Qui plus est, le gouvernement protégeait les Guèbres

même contre le clergé musulman: il faisait fouetter des imâms et des

muëzzins qui avaient tenté de changer des temples du feu en mosquées[2].

Mais si le gouvernement était tolérant pour les sectateurs avoués de

l’ancien culte, qui, en citoyens paisibles qu’ils étaient, ne

troublaient point le repos de l’Etat, il ne l’était pas et ne pouvait

l’être pour les faux musulmans, les soi-disant convertis, qui, au fond

du cœur, étaient encore païens et qui tâchaient de miner sourdement

l’islamisme en y entant leurs propres doctrines. En Perse comme en

Espagne les conversions apparentes et dont l’intérêt mondain était le

véritable mobile, avaient été nombreuses, et les faux musulmans étaient

en général les hommes les plus remuants et les plus ambitieux de la

société. Repoussés par l’aristocratie arabe, qui se montrait partout

fort exclusive, ils rêvaient la résurrection d’une nationalité et d’un

empire persans[3]. Le gouvernement sévissait contre eux avec une rigueur

impitoyable; pour les contenir et les punir, le calife Mahdî créa même

un tribunal d’inquisition qui continua d’exister jusque vers la fin du

règne de Hâroun ar-Rachîd[4]. Comme d’ordinaire, la persécution

engendra la révolte. Bâbec, le chef de la secte des _khorramîa_ ou

_libertins_, comme les appelaient leurs ennemis, se souleva dans

l’Adherbaidjân. Pendant vingt ans (817-837), cet Ibn-Hafçoun de la Perse

tint en échec les nombreuses armées des califes, et ceux-ci ne

parvinrent à s’emparer de sa personne qu’après avoir sacrifié deux cent

cinquante mille soldats. Mais ce qui était bien plus difficile encore

que de dompter les révoltes à main armée, c’était de découvrir et de

déraciner les sociétés secrètes que la persécution avait fait naître et

qui propageaient dans l’ombre, soit les anciennes doctrines persanes,

soit des idées philosophiques bien plus dangereuses encore, car en

Orient le choc de plusieurs religions avait eu pour résultat qu’une

foule de gens les répudiaient et les méprisaient toutes. «Tous ces

prétendus devoirs religieux, disait-on, sont bons tout au plus pour le

peuple, mais ne sont nullement obligatoires pour les hommes bien élevés.

Tous les prophètes n’étaient que des imposteurs qui visaient à obtenir

la prééminence sur les autres hommes[5].»

C’est du sein de ces sociétés secrètes que sortit, au commencement du

IXe siècle, le rénovateur de la secte des Ismaëliens. Il s’appelait

Abdallâh ibn-Maimoun. Issu d’une famille persane qui avait professé les

doctrines des sectateurs de Bardesane, lesquels admettaient deux dieux,

dont l’un a créé la lumière et l’autre les ténèbres, et fils d’un

oculiste esprit fort, qui, pour échapper aux griffes de l’inquisition

dont soixante-dix de ses amis venaient de tomber les victimes, avait

cherché un asile à Jérusalem où il enseignait en secret les sciences

occultes tout en affectant la piété et un grand zèle pour les

prétentions des Chiites, Abdallâh ibn-Maimoun devint, sous la direction

de son père, non-seulement un prestigiateur habile et un savant

oculiste, mais encore un grand connaisseur de tous les systèmes

théologiques et philosophiques. A l’aide de ses prestiges, il essaya

d’abord de se faire regarder comme prophète; mais cette tentative

n’ayant pas réussi, il conçut peu à peu un projet plus vaste.

Relier dans un même faisceau les vaincus et les conquérants; réunir dans

une même société secrète, dans laquelle il y aurait plusieurs degrés

d’initiation, les libres penseurs, qui ne voyaient dans la religion

qu’un frein pour le peuple, et les bigots de toutes les sectes; se

servir des croyants pour faire régner les incrédules, et des conquérants

pour bouleverser l’empire qu’ils avaient fondé; se former enfin un parti

nombreux, compact et rompu à l’obéissance, qui, le moment venu,

donnerait le trône, sinon à lui-même, du moins à ses descendants, telle

fut l’idée dominante d’Abdallâh ibn-Maimoun, idée bizarre et audacieuse,

mais qu’il réalisa avec un tact étonnant, une adresse incomparable et

une connaissance profonde du cœur humain.

Les moyens qu’il employa étaient calculés avec une fourberie diabolique.

En apparence il était Ismaëlien. Cette secte semblait condamnée à

s’éteindre faute d’un chef: il lui inspira une nouvelle vie en lui en

promettant un. «Jamais, disait-il, le monde n’a été et ne sera privé

d’un imâm. Quiconque est imâm, son père et son aïeul l’ont été avant

lui, et ainsi de suite, en remontant jusqu’à Adam; le fils de l’imâm est

aussi imâm, et son petit-fils, et ainsi de suite, jusqu’à la fin des

siècles. Il n’est pas possible que l’imâm meure, sinon après qu’il lui

sera né un fils, qui sera imâm après lui. Mais l’imâm n’est pas toujours

visible. Quelquefois il se manifeste, et d’autres fois il reste caché,

comme le jour et la nuit, qui se suivent l’un l’autre. Dans une époque

où l’imâm se manifeste, sa doctrine reste cachée. Lorsque, au contraire,

il demeure caché, sa doctrine est révélée, et ses missionnaires se

montrent au milieu des mortels[6].» A l’appui de cette doctrine,

Abdallâh citait des passages du Coran. Elle lui servait à tenir en éveil

les espérances des Ismaëliens, qui acceptèrent l’idée que l’imâm se

cachait, mais qu’il paraîtrait bientôt pour faire régner l’ordre et la

justice sur la terre. Dans sa pensée intime, toutefois, Abdallâh

méprisait cette secte, et son prétendu attachement à la famille d’Alî

n’était qu’un moyen de réaliser ses projets. Persan au fond du cœur, il

comprenait Alî, ses descendants et les Arabes en général dans le même

anathème. Il sentait fort bien (et en ceci il ne se trompait pas) que si

un Alide eût réussi à fonder un empire en Perse, comme les Persans

l’auraient voulu, ceux-ci n’y auraient rien gagné, et il recommandait à

ses affidés de tuer sans pitié tous les descendants d’Alî qui

tomberaient en leur pouvoir[7]. Aussi n’était-ce pas parmi les Chiites

qu’il cherchait ses véritables soutiens, mais parmi les Guèbres, les

Manichéens, les païens de Harrân et les partisans de la philosophie

grecque[8]; à ceux-là seulement on pouvait se fier, à ceux-là seulement

on pouvait dire peu à peu le dernier mot du mystère, en leur révélant

que les imâms, les religions et la morale n’étaient qu’une imposture,

une farce. Les autres hommes, _les ânes_ comme disait Abdallâh,

n’étaient pas capables de comprendre de telles doctrines. Cependant,

pour arriver au but qu’il se proposait, il ne dédaignait nullement leur

concours; il le briguait au contraire, mais en prenant soin de n’initier

les âmes croyantes et timides qu’aux premiers degrés de la secte. Ses

missionnaires, auxquels il avait inculqué que leur premier devoir était

de dissimuler leurs véritables sentiments et de s’accommoder aux idées

de ceux à qui ils s’adressaient, se présentaient sous mille formes

diverses, et parlaient, pour ainsi dire, à chacun dans une langue

différente. Ils captivaient la masse ignorante et grossière par des

tours de prestigiateur qu’ils faisaient passer pour des miracles, ou par

des discours énigmatiques qui excitaient la curiosité. Vis-à-vis des

dévots, ils se paraient du masque de la vertu et de la dévotion.

Mystiques avec les mystiques, ils leur expliquaient le sens intérieur

des choses extérieures, les allégories, et le sens allégorique des

allégories elles-mêmes. Exploitant les calamités de l’époque et les

vagues espérances d’un avenir meilleur que nourrissaient toutes les

sectes, ils promettaient aux musulmans l’arrivée prochaine du Mahdî

annoncé par Mahomet, aux juifs celle du Messie, aux chrétiens celle du

Paraclet. Ils s’adressaient même aux Arabes orthodoxes ou sonnites, les

plus difficiles à gagner parce que leur religion était la religion

dominante, mais dont ils avaient besoin pour se mettre à l’abri des

soupçons et des poursuites de l’autorité, et des richesses desquels ils

voulaient se servir. On flattait d’abord l’orgueil national de l’Arabe

en lui disant que tous les biens de la terre appartenaient à sa nation,

les Persans n’étant nés que pour l’esclavage, et l’on tâchait de gagner

sa confiance en faisant parade d’un profond mépris pour l’argent et

d’une grande piété; puis, cette confiance une fois obtenue, on le

brisait à force de le surcharger de prières jusqu’à ce qu’il devînt

_perinde ac cadaver_; après quoi on lui persuadait aisément qu’il devait

soutenir la secte par des dons pécuniaires et lui laisser par son

testament tout ce qu’il possédait[9].

Ainsi une foule de gens de diverses croyances travaillaient ensemble à

une œuvre dont le but n’était connu que d’un fort petit nombre. Cette

œuvre avançait, mais lentement. Abdallâh savait que lui-même n’en

verrait pas l’accomplissement[10]; mais il recommanda à son fils Ahmed,

qui lui succéda comme grand-maître, de la continuer. Sous Ahmed et ses

successeurs, la secte se propagea rapidement, et ce qui y contribua

surtout, c’est qu’un grand nombre d’individus de l’autre branche des

Chiites se joignirent à elle. Cette branche, comme nous l’avons dit,

reconnaissait pour imâms les descendants de Mousâ, le second fils de

Djafar le Véridique; mais lorsque le douzième, Mohammed, eut disparu, à

l’âge de douze ans, dans un souterrain où il était entré avec sa mère

(879), et que ses partisans, les Duodécimains comme on les appelait, se

furent lassés d’attendre sa réapparition, ils se laissèrent facilement

enrôler parmi les Ismaëliens, qui possédaient sur eux l’avantage d’avoir

un chef vivant et prêt à se faire connaître, dès que les circonstances

le lui permettraient.

En 884, un missionnaire ismaëlien, Ibn-Hauchab, qui auparavant avait été

Duodécimain, commença à prêcher ouvertement dans le Yémen. Il se rendit

maître de Canâ, et envoya des missionnaires dans presque toutes les

provinces de l’empire. Deux d’entre eux allèrent _labourer_, selon

l’expression des Chiites, le pays des Ketâmiens, dans la province

actuelle de Constantine, et quand ils furent morts, Ibn-Hauchab les

remplaça par un de ses disciples, nommé Abou-Abdallâh.

Actif, hardi, éloquent, plein de finesse et de ruse, sachant d’ailleurs

s’accommoder à l’esprit borné des Berbers, Abou-Abdallâh était

parfaitement propre à la tâche qu’il allait remplir, bien que tout porte

à croire qu’il ne connaissait que les degrés inférieurs de la secte, car

même les missionnaires ignoraient parfois son véritable but[11]. Il se

mit d’abord à enseigner les enfants des Ketâmiens et s’appliqua à gagner

la confiance de ses hôtes; puis, quand il se crut sûr de son fait, il

jeta le masque, se déclara Chiite et précurseur du Mahdî, et promit aux

Ketâmiens les biens de ce monde et de l’autre s’ils voulaient prendre

les armes pour la sainte cause. Séduits par les discours mystiques du

missionnaire, et plus encore peut-être par l’appât du pillage, les

Ketâmiens se laissèrent aisément persuader; et comme leur tribu était

alors la plus nombreuse et la plus puissante de toutes, celle d’ailleurs

qui avait su le mieux conserver son antique indépendance et son esprit

martial, leurs succès furent extrêmement rapides. Après avoir enlevé

toutes ses villes au dernier prince de la dynastie des Aghlabides,

laquelle avait régné pendant plus d’un siècle, ils le forcèrent de

s’enfuir de sa résidence avec tant de précipitation qu’il n’eut pas même

le temps d’emmener sa maîtresse. Alors Abou-Abdallâh porta le Mahdî sur

le trône (909). C’était le grand-maître de la secte, Saîd, un descendant

d’Abdallâh l’oculiste, mais qui se donnait pour un descendant d’Alî et

qui se faisait appeler Obaidallâh. Devenu calife, ce fondateur de la

dynastie des Fatimides cacha soigneusement ses véritables principes.

Peut-être eût-il mis plus de franchise dans ses procédés, si un autre

pays, la Perse par exemple, eût été le théâtre de son triomphe; mais

comme il devait le trône à une horde à demi barbare et qui ne comprenait

rien à des spéculations philosophiques, force lui fut, non-seulement de

dissimuler lui-même, mais encore de contenir les membres avancés de la

secte, qui compromettaient son avenir par des hardiesses

intempestives[12]. Aussi le vrai caractère de la secte ne se montra-t-il

au grand jour qu’au commencement du XIe siècle, alors que le pouvoir

des Fatimides était établi si solidement qu’ils n’avaient plus rien à

craindre, et que, grâce à leurs nombreuses armées et leurs immenses

richesses, ils pouvaient faire bon marché même des prétendus droits de

leur naissance[13]. Dans l’origine, au contraire, les Ismaëliens ne se

distinguèrent des autres sectes musulmanes que par leur intolérance et

leur cruauté. De pieux et savants faquis furent fouettés, mutilés ou

crucifiés, parce qu’ils avaient parlé avec respect des trois premiers

califes[14], oublié une formule chiite, ou prononcé un fetfa selon le

code de Mâlic. On exigeait des convertis une soumission à toute épreuve.

Sous peine d’être égorgé comme un mécréant, le mari devait souffrir

qu’on déshonorât sa femme en sa présence, après quoi il était obligé de

se laisser souffleter et cracher au visage. Obaidallâh, il faut le dire

à son honneur, tâchait parfois de réprimer la rage brutale de ses

soldats, mais rarement il y réussissait. Ses sectaires, qui ne voulaient

pas, disaient-ils, d’un Dieu invisible, le déifiaient volontiers,

conformément aux idées des Persans, qui enseignaient l’incarnation de la

Divinité dans la personne du monarque; mais c’était à la condition qu’il

leur permettrait de faire tout ce qu’ils voudraient. Rien n’égale les

horreurs que ces barbares commirent dans les villes conquises. A Barca,

leur général fit couper en morceaux et rôtir quelques habitants de la

ville; puis il en força d’autres à manger de cette chair; enfin, il fit

jeter ces derniers dans le feu. Plongés dans une stupeur muette et ne

croyant plus à une providence réglant les destinées humaines, les

malheureux Africains ne mettaient leurs espérances qu’au delà de la

tombe. «Puisque Dieu tolère tout cela, dit un pamphlétaire de

l’époque[15], il est clair qu’à ses yeux ce bas monde est trop

méprisable pour qu’il daigne s’en occuper! Mais le jour dernier arrivera

et alors Dieu jugera!»

Par leurs prétentions à la monarchie universelle, les Fatimides étaient

dangereux pour tous les Etats musulmans, mais ils l’étaient surtout pour

l’Espagne. De bonne heure ils avaient jeté leur dévolu sur ce riche et

beau pays. A peine en possession des Etats des Aghlabides, Obaidallâh

avait déjà entamé une négociation avec Ibn-Hafçoun, et ce dernier

l’avait reconnu pour son souverain. Cette singulière alliance n’avait

abouti à rien; mais les Fatimides ne s’étaient pas laissé rebuter. Leurs

espions parcouraient la Péninsule en tous sens, sous le prétexte

d’affaires de commerce, et l’on peut se former une idée de ce qu’ils

rapportaient à leurs maîtres, quand on lit ce que l’un d’entre eux,

Ibn-Haucal, écrivit dans la relation de ses voyages. A peine a-t-il

commencé à parler de l’Espagne, qu’il s’exprime de cette manière[16]:

«Ce qui étonne le plus les étrangers qui arrivent dans cette Péninsule,

c’est qu’elle appartient encore au souverain qui y règne, car les

habitants du pays sont des gens sans fierté et sans esprit; ils sont

lâches, ils montent fort mal à cheval, ils sont tout à fait incapables

de se défendre contre de bons soldats, et d’un autre côté, nos maîtres

(que Dieu les bénisse!) savent fort bien ce que vaut ce pays, combien il

rapporte en impôts, et quelles en sont les beautés et les délices.»

Que si les Fatimides réussissaient à mettre le pied sur le sol de

l’Andalousie, il était certain qu’ils y trouveraient des partisans.

L’idée de l’apparition prochaine du Mahdî s’était répandue en Espagne

comme dans tout le reste du monde musulman. Déjà dans l’année 901, comme

nous le raconterons plus tard, un prince de la maison d’Omaiya s’était

attribué le rôle du Mahdî que l’on attendait; et dans un livre écrit une

vingtaine d’années avant la fondation du califat fatimide[17], on trouve

une prédiction faite par le célèbre théologien Abdalmélic ibn-Habîb (+

853), selon laquelle un descendant de Fatime viendrait régner en

Espagne, conquerrait Constantinople (ville que l’on considérait encore

comme la métropole du christianisme), tuerait tous les chrétiens mâles

de Cordoue et des provinces voisines, et vendrait leurs femmes et leurs

enfants, de sorte que l’on pourrait se procurer un garçon pour un fouet,

et une jeune fille pour un éperon. Comme d’ordinaire, c’étaient surtout

les gens des basses classes de la société qui croyaient à ces sortes de

prophéties; mais même parmi les gens bien élevés, et notamment parmi les

libres penseurs, les Fatimides auraient peut-être trouvé des adhérents.

La philosophie avait pénétré en Espagne sous le règne de Mohammed, le

cinquième sultan omaiyade[18]; mais on y voyait les philosophes de

mauvais œil, car on y était beaucoup plus intolérant qu’en Asie, et les

théologiens andalous, qui avaient fait le voyage d’Orient, ne parlaient

qu’avec une sainte horreur de la tolérance des Abbâsides, et surtout de

ces réunions de savants de toutes les religions et de toutes les

sectes, où l’on disputait sur des questions métaphysiques en mettant de

côté toute révélation, et où les musulmans mêmes tournaient parfois le

Coran en ridicule[19]. Le peuple détestait les philosophes, qu’il

traitait d’impies, et les brûlait ou les lapidait très-volontiers[20].

Les libres penseurs étaient donc forcés de dissimuler leurs sentiments,

et naturellement cette contrainte leur pesait. Ne seraient-ils pas prêts

à appuyer une dynastie dont les principes étaient conformes aux leurs?

Il était permis de le croire, et les Fatimides, ce semble, en jugeaient

ainsi; il nous paraît même qu’ils tâchèrent de fonder une loge en

Espagne, et qu’à cet effet ils se servirent du philosophe Ibn-Masarra.

Cet Ibn-Masarra était un panthéiste de Cordoue, qui avait surtout étudié

les traductions de certains livres grecs que les Arabes attribuaient à

Empédocle. Forcé de quitter sa patrie parce qu’on l’avait accusé

d’impiété, il s’était mis à parcourir l’Orient, où il s’était

familiarisé avec les doctrines des différentes sectes, et où il semble

s’être affilié à la société secrète des Ismaëliens. Ce qui nous porte à

le supposer, c’est la manière dont il se conduisit après son retour en

Espagne, car alors, au lieu d’exposer ouvertement ses opinions, comme il

l’avait fait dans sa jeunesse, il les cachait et faisait parade d’une

grande dévotion, d’une austérité extrême; les chefs de la société

secrète, nous le croyons du moins, lui avaient enseigné qu’il fallait

attirer et séduire les gens par les dehors de l’orthodoxie et de la

piété. Grâce au masque qu’il avait pris, grâce aussi à son éloquence

entraînante, il sut tromper le vulgaire et attirer à ses leçons un grand

nombre de disciples, qu’il conduisait lentement et pas à pas, de la foi

au doute, et du doute à l’incrédulité; mais il ne réussit pas à duper le

clergé, qui, justement alarmé, fit brûler, non pas le philosophe

lui-même (Abdérame III ne l’aurait pas permis), mais ses livres[21].

Au reste, qu’Ibn-Masarra ait été ou non un émissaire des Ismaëliens (car

il n’existe pas de témoignage formel à cet égard), toujours est-il que

les Fatimides ne négligeaient aucun moyen pour se former un parti en

Espagne, et que, jusqu’à un certain point, ils y réussirent[22]. Leur

domination aurait été sans doute un bienfait pour les libres penseurs,

mais elle aurait été un terrible fléau pour les masses, et

particulièrement pour les chrétiens. Une phrase froidement barbare du

voyageur Ibn-Haucal montre ce que ces derniers avaient à attendre de la

part des fanatiques Ketâmiens. Après avoir remarqué que les chrétiens,

qu’il trouva établis par milliers dans un grand nombre de villages,

avaient souvent causé bien de l’embarras au gouvernement quand ils

s’étaient mis en insurrection, Ibn-Haucal propose un moyen fort

expéditif pour les mettre dorénavant dans l’impuissance de nuire: c’est

de les exterminer jusqu’au dernier. Une telle mesure serait à ses yeux

excellente, et la seule objection qui se présente à son esprit, c’est

qu’il faudrait beaucoup de temps pour l’exécuter. Ce n’était donc, après

tout, qu’une question de temps! Les Ketâmiens, on le voit, auraient

réalisé à la lettre la prédiction d’Abdalmélic ibn-Habîb.

Voilà quel péril menaçait l’Espagne arabe du côté du Midi; celui auquel

elle était exposée du côté du Nord, où le royaume de Léon grandissait de

jour en jour, était plus grave encore.

Rien de plus humble que l’origine du royaume de Léon. Au VIIIe

siècle, alors que la province qu’ils habitaient s’était déjà soumise

aux musulmans, trois cents hommes, commandés par le brave Pélage,

avaient trouvé un asile dans les hautes montagnes de l’est des Asturies.

Une grande caverne leur servait de demeure. C’était celle de Covadonga.

Fort élevée au-dessus du sol (on y monte aujourd’hui au moyen d’une

espèce d’escalier de quatre-vingt-dix marches), elle se trouve dans un

énorme rocher, au fond d’une vallée tortueuse, profondément ravinée par

un torrent, et si étroitement resserrée entre deux chaînes de rochers

fort escarpés, qu’un homme à cheval peut à peine y pénétrer[23]. Une

poignée de braves pouvait donc aisément s’y défendre, même contre des

forces très-supérieures. C’est ce que firent les Asturiens; mais leur

existence était bien misérable, et quelques-uns de ses compagnons

s’étant rendus, et d’autres étant morts faute de vivres, il y eut un

instant où Pélage n’avait autour de lui que quarante personnes, parmi

lesquelles se trouvaient dix femmes, et qui n’avaient pour toute

nourriture que le miel que les abeilles déposaient dans les fentes du

rocher. Alors les musulmans les laissèrent en paix, en se disant

qu’après tout une trentaine d’hommes n’étaient pas à craindre, et que ce

serait peine perdue que de s’aventurer pour eux dans cette dangereuse

vallée, où tant de braves avaient déjà trouvé une mort sans gloire[24].

Grâce à ce répit, Pélage put renforcer sa bande, et plusieurs fugitifs

s’étant unis à lui, il reprit l’offensive et se mit à faire des

incursions sur les terres des musulmans. Voulant mettre un terme à ces

déprédations, le Berber Monousa, qui était alors gouverneur des

Asturies, envoya contre lui un de ses lieutenants, nommé Alcama. Mais

l’expédition d’Alcama fut fort malheureuse: ses soldats essuyèrent une

terrible défaite et lui-même fut tué. Le succès obtenu par la bande de

Pélage enhardit les autres Asturiens; ils s’insurgèrent, et alors

Monousa, qui n’avait pas assez de troupes pour réprimer cette révolte et

qui craignait de se voir couper la retraite, abandonna Gijon, sa

résidence, en prenant la route de Léon; mais à peine eut-il fait sept

lieues qu’il fut attaqué à l’improviste, et quand il fut arrivé à Léon

après avoir essuyé une perte très-considérable, ses soldats, entièrement

découragés, refusèrent de retourner dans les âpres montagnes qui avaient

été témoins de leurs malheurs[25].

Ayant ainsi secoué le joug de la domination étrangère, les Asturiens

virent, quelque temps après, accroître leur puissance. Du côté de l’est,

leur province confinait avec le duché de Cantabrie, qui n’avait point

été soumis par les musulmans; et quand Alphonse qui y régnait et qui

avait épousé la fille de Pelage, monta sur le trône des Asturies, les

forces des chrétiens se trouvèrent presque doublées. Dès lors ils

songèrent naturellement à refouler les conquérants encore davantage vers

le Midi. Les circonstances leur vinrent en aide. Les Berbers, qui

formaient la majorité de la population musulmane dans presque tout le

Nord, embrassèrent les doctrines des non-conformistes, se mirent en

insurrection contre les Arabes et les chassèrent; mais s’étant mis en

marche contre le Midi, ils furent battus à leur tour et traqués comme

des bêtes fauves. Déjà décimés par le glaive, ils le furent encore bien

davantage par l’horrible famine qui, à partir de l’année 750, ravagea

l’Espagne pendant cinq années consécutives. La plupart résolurent alors

de quitter l’Espagne et d’aller rejoindre leurs contribules qui

demeuraient sur la côte d’Afrique. Profitant de cette émigration, les

Galiciens s’insurgèrent en masse contre leurs oppresseurs dès l’année

751, et reconnurent Alphonse pour leur roi. Secondés par lui, ils

massacrèrent un grand nombre de leurs ennemis et forcèrent les autres à

se retirer sur Astorga. Dans l’année 753(4), les Berbers durent se

retirer encore davantage vers le Midi. Ils évacuèrent Braga, Porto et

Viseu, de sorte que toute la côte, jusqu’au delà de l’embouchure du

Duero, se trouva affranchie du joug. Reculant toujours et ne pouvant se

maintenir ni à Astorga, ni à Léon, ni à Zamora, ni à Ledesma, ni à

Salamanque, ils se replièrent sur Coria, ou même sur Mérida. Plus à

l’est, ils abandonnèrent Saldaña, Simancas, Ségovie, Avila, Oca, Osma,

Miranda sur l’Ebre, Cenicero et Alesanco (tous les deux dans la Rioja).

Les principales villes frontières du pays musulman furent dès lors, de

l’ouest à l’est: Coïmbre sur le Mondego, Coria, Talavera et Tolède sur

le Tage, Guadalaxara, Tudèle et Pampelune.

Ainsi la guerre civile et la terrible famine de 750 avaient affranchi

une grande partie de l’Espagne de la domination musulmane, qui n’y avait

duré qu’une quarantaine d’années. Mais Alphonse profita peu des

avantages qu’il avait obtenus. Il parcourut le pays abandonné et passa

au fil de l’épée les musulmans, peu nombreux sans doute, qu’il y trouva;

mais n’ayant ni assez de serfs pour faire cultiver un pays aussi étendu,

ni assez d’argent pour rebâtir les forteresses que les musulmans avaient

toutes démantelées ou détruites avant leur départ, il ne put songer à en

prendre possession et emmena avec lui les indigènes lorsqu’il retourna

dans ses Etats. Il n’occupa que les districts les plus rapprochés de ses

anciens domaines. C’étaient la Liébana (c’est-à-dire le sud-ouest de la

province de Santander), la Vieille-Castille (nommée alors la Bardulie),

la côte de la Galice et peut-être la ville de Léon. Tout le reste ne fut

longtemps qu’un désert qui formait une barrière naturelle entre les

chrétiens du Nord et les musulmans du Midi[26].

Mais ce qu’Alphonse Ier n’avait pu faire, ses successeurs le firent.

Presque toujours en guerre contre les Arabes, ils firent de Léon leur

capitale et rebâtirent peu à peu les villes et les forteresses les plus

importantes. Dans la seconde moitié du IXe siècle, alors que presque

tout le Midi était en insurrection contre le sultan, ils reculèrent les

bornes de leur Etat jusqu’au Duero, où ils élevèrent quatre places

fortes, Zamora, Simancas, San Estevan de Gormaz et Osma, lesquelles

formaient contre les musulmans une barrière presque infranchissable,

tandis que le vaste mais triste et stérile pays qui s’étend entre le

Duero et le Guadiana, n’appartenait ni aux Léonais, ni aux Arabes; on se

le disputait encore[27]. Du côté de l’ouest, les Léonais étaient plus

rapprochés de leurs ennemis naturels, attendu que leurs frontières s’y

étendaient jusqu’au delà du Mondego[28]. Mais ces frontières, ils les

dépassaient maintefois. Profitant de la faiblesse du sultan, ils

poussaient des expéditions hardies jusqu’au delà du Tage et du

Guadiana[29], et les tribus, pour la plupart berbères, qui demeuraient

entre ces deux fleuves, pouvaient d’autant moins leur résister, qu’elles

étaient le plus souvent en guerre entre elles[30]. Force leur était donc

de s’humilier devant les chrétiens et de se racheter du pillage.

Mais l’heure de la vengeance semblait enfin venue pour elles. Dans

l’année 901, un prince de la maison d’Omaiya, Ahmed ibn-Moâwia, qui

s’adonnait à l’étude des sciences occultes et qui aspirait au trône,

s’annonça aux Berbers comme le Mahdî, et les excita à se ranger sous ses

drapeaux, afin de marcher ensemble contre Zamora, ville qu’Alphonse III

avait fait rebâtir, en 893, par les chrétiens de Tolède, ses alliés, et

qui depuis lors était l’effroi des Berbers, car c’était de là que les

Léonais venaient les piller, et c’était là encore qu’ils mettaient leur

butin en sûreté, derrière sept fossés et sept murailles[31]. L’appel

d’Ahmed fut couronné d’un succès immense. Ignorants et crédules, brûlant

d’ailleurs du désir de prendre leur revanche, les Berbers vinrent se

ranger en foule autour d’un prince qui faisait des miracles, peu

compliqués au reste, et qui leur disait que les murailles de toutes les

villes tomberaient à son approche. En peu de mois l’imposteur rassembla

une armée de soixante mille hommes. Il la conduisit vers le Duero, et,

arrivé près de Zamora, il fit parvenir au roi Alphonse III, qui se

trouvait dans cette ville, une lettre fulminante et dans laquelle il le

menaçait des effets de sa colère, si lui et ses sujets n’embrassaient

pas sur-le-champ l’islamisme. Ayant entendu la lecture de cette lettre,

Alphonse et ses grands frémirent d’indignation et de rage, et, voulant

punir à l’instant même l’insolence de celui qui l’avait écrite, ils

montèrent à cheval et vinrent l’attaquer. La cavalerie berbère alla à

leur rencontre, et comme il n’y avait que peu d’eau dans le Duero

(c’était en été, dans le mois de juin), le combat eut lieu dans le lit

du fleuve. Le sort des armes ne fut pas favorable aux Léonais. Les

Berbers les mirent en déroute, et leur fermant l’entrée de la ville, ils

les poussèrent devant eux dans l’intérieur du pays.

Cependant l’issue de l’expédition fut tout autre qu’on ne le présageait

en jugeant d’après ce premier combat. Le soi-disant Mahdî avait acquis

un immense pouvoir sur ses soldats; croyant qu’il était au-dessous de sa

position de donner des ordres de vive voix, il les donnait par signes,

et l’on obéissait à ses moindres gestes avec la plus grande docilité;

mais plus il imposait du respect aux simples soldats, plus il excitait

contre lui la jalousie des chefs, qui pressentaient que si l’expédition

réussissait, ils seraient supplantés par le soi-disant prophète, à la

mission duquel ils ne croyaient guère. Aussi avaient-ils déjà cherché

une occasion pour l’assassiner; ils ne l’avaient pas trouvée, mais

pendant qu’ils poursuivaient l’ennemi, le plus puissant d’entre eux,

Zalal ibn-Yaîch, le chef de la tribu de Nefza, déclara à ses amis qu’ils

avaient fait une grande faute en battant les Léonais, et qu’il fallait

la redresser avant qu’il ne fût trop tard. Il n’eut point de peine à les

faire entrer dans ses sentiments, et ils résolurent tous de brouiller

les affaires du Mahdî. Ils firent donc sonner la retraite, et, arrivés

aux avant-postes, sur la rive droite du Duero, ils prirent les objets

qui leur appartenaient en disant qu’ils avaient été battus et que

l’ennemi était à leurs trousses. Leurs paroles trouvèrent créance,

d’autant plus qu’ils n’avaient avec eux qu’une partie de leurs troupes,

les autres n’ayant pas obéi à leur ordre ou ne l’ayant pas entendu. Une

terreur panique s’empara des esprits. Cherchant leur salut dans une

prompte fuite, un grand nombre de soldats coururent vers le Duero; ce

que voyant, la garnison de Zamora fit une sortie et sabra plusieurs

d’entre eux au moment où ils essayaient de franchir le fleuve. Toutefois

les Léonais, arrêtés par le gros de l’armée musulmane qui se trouvait

encore sur la rive gauche, ne furent pas en état, ni ce jour-là, ni le

lendemain, de rendre décisif l’avantage qu’ils venaient de remporter.

Mais la désertion, qui devenait de plus en plus générale parmi les

troupes du Mahdî, leur vint en aide. Le Mahdî avait beau dire que Dieu

lui avait promis la victoire, on ne le croyait plus, et le troisième

jour, quand il se vit abandonné de presque tous ses soldats, lui-même

perdit toute espérance. Ne voulant pas survivre à sa honte, il enfonça

les éperons dans les flancs de son cheval, se jeta au milieu des

ennemis, et trouva la mort qu’il cherchait. Sa tête fut clouée à une

porte de Zamora[32].

L’issue de cette campagne augmenta naturellement l’audace des Léonais.

Comptant sur l’appui de Tolède et surtout sur la coopération du roi de

Navarre, Sancho-le-Grand, qui venait de donner à son pays une importance

qu’il n’avait pas eue jusque-là, ils regardaient de plus en plus

l’Espagne musulmane comme une proie qui ne pouvait leur échapper. Tout

les poussait vers le Midi. Pauvres à un tel degré qu’ils échangeaient

encore, faute de numéraire, des objets contre d’autres objets[33], et

instruits par leurs prêtres, auxquels ils étaient aveuglément dévoués et

qu’ils comblaient de dons, à regarder la guerre contre les infidèles

comme le plus sûr moyen de conquérir le ciel, ils cherchaient dans

l’opulente Andalousie et les biens de ce monde et ceux de l’autre.

L’Andalousie échapperait-elle à leur domination? Si elle succombait, le

sort des musulmans serait terrible. Fanatiques et cruels, les Léonais

donnaient rarement quartier; d’ordinaire, quand ils avaient pris une

ville, ils passaient tous les habitants au fil de l’épée. Quant à une

tolérance comme celle que les musulmans accordaient aux chrétiens, il ne

fallait pas l’attendre d’eux. Que deviendrait d’ailleurs la brillante

civilisation arabe, qui se développait de plus en plus, sous la

domination de ces barbares qui ne savaient pas lire; qui, quand ils

voulaient faire arpenter leurs terres, devaient se servir de

Sarrasins[34], et qui, quand ils parlaient d’une _bibliothèque_,

entendaient par là l’Ecriture sainte?

On le voit: la tâche qui attendait Abdérame III au commencement de son

règne, était belle et grande: elle consistait à sauver sa patrie et la

civilisation elle-même; mais elle était extrêmement difficile. Le prince

avait à conquérir ses propres sujets, et à repousser, d’un côté les

barbares du Nord, dont l’insolence s’était accrue au fur et à mesure que

l’empire musulman avait faibli, de l’autre les barbares du Midi, qui en

un clin d’œil s’étaient emparés d’un vaste Etat et qui croyaient avoir

bon marché des Andalous. Abdérame comprit sa mission. Nous avons déjà vu

de quelle manière il conquit et pacifia son propre royaume; nous allons

voir à présent comment il s’y prit pour faire face aux ennemis du

dehors.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 19 / 38 题