III.

Or M. de Mareste aimait Beyle, je ne comprenais pas pourquoi; car je

l'avais de confiance, moi, en antipathie, pour avoir entendu dire

qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il s'en vantait, et qu'il était

cynique. Le cynisme, à mes yeux, était alors et est encore l'impiété

de la nature envers Dieu et envers soi-même, la raillerie grossière de

ce qu'il y a de plus respectable et de plus saint dans la création: la

beauté et la douleur.--Un coup de sifflet à la Divinité partout où

elle se montre!--Et contre nous-même! car, si nous ne nous respectons

pas, comment voulez-vous que le sort nous respecte?...........

Mareste cependant avait consenti à donner à Beyle une lettre

d'introduction pour moi; il vint. Il ne chercha pas à adoucir sa

doctrine. Dès le premier entretien il me dit:

«On vous a sans doute dit des horreurs de moi; que j'étais un athée,

que je me moquais des quatre lettres de l'alphabet qui nomment ce

qu'on appelle _Dieu_, et des hommes, ces mauvais miroirs de leur

_Dieu_. Je ne cherche point à vous tromper, c'est vrai! J'ai bien

examiné la vie, et la nature, cette source intermittente de la vie, et

la mort muette qui ne dit rien, et l'innombrable série des fables par

lesquelles des hommes aussi ignorants que vous et moi ont cherché à

interpréter ce silence! Je ne dis pas que Dieu existe, je ne dis pas

qu'il n'existe pas, je dis seulement que je n'en sais rien, que cette

idée me paraît avoir fait aux hommes autant de mal que de bien, et

qu'en attendant que _Dieu_ se révèle, je crois que son premier

ministre, le hasard, gouverne aussi bien ce triste monde que lui. Je

crois seulement que je ne crois à rien; je me trompe cependant, je

crois à ce qu'on appelle _conscience_, soit instinct, soit mauvaise

habitude d'idées, soit effet de préjugés et de respect humain. Je sens

que je suis honnête homme, et qu'il me serait impossible de ne pas

l'être, non pour plaire à un _Être suprême_ qui n'existe pas, mais

pour me plaire à moi-même, qui ai besoin de vivre en paix avec mes

préjugés et mes habitudes, et pour donner un but à ma vie et un

aliment à mes pensées. J'ai jeté loin derrière moi le sac théologique

de ce que vous appelez, vous autres, les pieuses croyances. Je vous

envie, car de consolantes illusions sont des vérités très-douces pour

ceux qui y croient; mais moi, non, je ne crois à rien, et je me livre

seulement à mon goût pour les beaux-arts et pour la littérature. Je

crois que Raphaël dessine bien, et que Titien est un admirable

coloriste, que Voltaire écrit comme pense un homme d'esprit, et que

_Byron_ chante comme l'humanité pleure, surtout dans _Don Juan_!

«Et me voilà! dit-il en souriant, avec un air de bonne foi

communicatif. Mareste, notre ami, m'a dit que vous aviez mille fois

plus d'esprit qu'il n'y en a dans vos livres, que vous en prendriez

encore beaucoup plus en vieillissant, et que vous étiez très-bon à

connaître pour moi, parce que vos sentiments étaient excellents, vos

idées sincères, et que vous compreniez tout le monde, même moi, si je

vous plaisais!... Je viens vous plaire.--Causons!»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 115 / 137 题