Mais ce que j'ignorais et ce que votre Préface m'apprend, c'est que le
sceptique le plus résolu et le plus cynique du siècle, _Beyle_,
l'auteur le plus spirituel de ces derniers temps, l'homme en apparence
le plus antipathique à ce spiritualisme pieux dont les _Consolations_
étaient débordantes, eut des rapports d'enthousiasme avec vous, et
vous tendit les bras dès qu'il les eut lues.
Quelque chose de semblable avait eu lieu entre Beyle et moi en Italie,
peu d'années avant.
J'avais une liaison intime et qui remontait à mes jeunes années, une
parenté de coeur (et qui dure encore en se resserrant), avec un des
amis les plus intimes de _Beyle_, M. _de Mareste_, connu, recherché,
chéri d'à peu près tous les hommes éminents de ce temps, trop
spirituel pour être fanatique (les fanatismes sont des manies), mais
très-fanatique des talents qui sont les supériorités de la nature. M.
de Mareste est un homme qui rit souvent, mais chez qui le rire
bienveillant ne va jamais jusqu'au coeur et laisse des larmes pour
toutes les blessures, un homme qui, comme l'ami de Cicéron, se serait
retiré au fond de la Grèce pendant les guerres civiles de Rome, pour
éviter de haïr personne; _magister elegantium_, un Saint-Évremond
français suivant _Hortense Mancini_ à Londres, afin d'aimer le beau
jusque dans sa vieillesse! Souvent, pendant que j'étais très-jeune et
que j'allais avec ivresse au bal, je me suis étonné, en sortant de la
salle à la première pointe du jour, de voir des larmes de rosée
trembler et briller sur toutes les feuilles des buissons et sur toutes
les herbes qui me mouillaient les pieds; ces gouttes d'eau
rafraîchissantes étaient tombées en dehors à notre insu, en silence,
pendant que la chaleur des bougies et la poussière du parquet nous
brûlaient à l'intérieur de la salle. C'était l'image de la bonté de M.
de Mareste: gaie et chaude à l'intérieur avec les heureux du monde;
sensible, et humide et compatissante au dehors avec ceux qui souffrent
et qui pleurent; aimé de tout le monde, des heureux parce qu'il
partage leur gaieté, des malheureux parce qu'il pleure sur eux comme
eux-mêmes.