I.

J'avais par hasard connu et aimé, en Italie, un beau jeune homme

français, nommé _Farcy_. C'était une de ces âmes concentrées, quoique

errantes, qui désespèrent de trouver dans les autres âmes ce qu'elles

rêvent de perfection en elles-mêmes. J'avais passé quelques mois avec

lui, et, quoique je ne me fusse pas ouvert complétement à lui, je vis

qu'il m'aimait comme homme et comme poëte. Il partit pour la France un

an avant la révolution de 1830. Un jour, je lus sa mort dans un

journal. Le journaliste en fit naturellement un héros de Juillet. Ce

n'était pas cela, c'était un héros de _je ne sais quoi_, un héros de

l'ennui, du vide, de l'inspiration maladive de l'âme. Revenu à Paris,

j'appris de M. D..., son ami, comment il était mort.

Les deux premières journées de la lutte entre le peuple et les troupes

étaient passées; le combat languissait. Farcy ne s'y était pas mêlé;

il redoutait autant la défaite que la victoire, danger extrême des

deux côtés. Il restait incertain et impassible à sa fenêtre. À la fin

du troisième jour, vers le soir, il se fit un reproche à lui-même de

sa longanimité. Quelle que soit l'issue, se dit-il, cela aura une

issue bientôt. Si le peuple est vaincu, il n'est plus peuple, il est

esclave, c'est un mal; si le peuple est vainqueur, les circonstances

seront extrêmes, il sera entraîné à l'anarchie: à l'anarchie, il y a

un remède; à la servitude, il n'y en a plus. Ainsi, à tout risque,

combattons pour le parti qui peut encore, à la rigueur, sauver la

France. Que mon coup de fusil soit du moins pour quelque chose dans

les conséquences de cette guerre civile! Il sortit son fusil à la

main; mais il tournait à peine l'angle de l'hôtel de Nantes, maison

isolée et pyramidale qui existait seule sur le Carrousel, qu'un coup

de feu de hasard vint l'atteindre en pleine poitrine; il tomba

philosophe, on le releva héros.

Or voici ce que Farcy venait d'écrire à Sainte-Beuve, quelques

semaines auparavant, sur les _Consolations_:

«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), c'était une âme

flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens

qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat

et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison

continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et

une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès

de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par

leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir

d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces

femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un

époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la

fortune.

«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements

d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.

«Aujourd'hui (dans les _Consolations_) il sort de sa débauche et de

son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à

un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de

l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance

avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu, d'où

vient la paix et la joie.

«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est

un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses

impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant

beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa

passion avec emportement et audace; plus tard peut-être... Aujourd'hui

il cherche, il attend et se défie.

«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de

l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié, l'occupent, si

elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée

de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une

dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de

son âme et de sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et

n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de

sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le

grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers

d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux,

qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir

dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste

pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare, qui

excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.

«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se

révélera avec plus de pudeur; il nous montrera les blessures de son

âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides

de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de

son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un

emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie

audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une

confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se

régénérer; il va plus mal au poëte, qui doit toujours marcher simple

et le front levé, à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes

profondes de la passion.

«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais

il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par

l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans

sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le

contraste; il chérit son étroit horizon, où il est à l'abri de ce qui

le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste

perspective. Mais, si la foule lui est insupportable, le vaste espace

l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de

fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter,

la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par

là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et

pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie:

ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là dedans qu'est

le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si

je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de

l'incrédulité à l'élan vers Dieu.

«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»

Vous l'avouez vous-même, il avait raison.

«Il me fut difficile, pourquoi ne l'avouerais-je pas? de tenir tout ce

que les _Consolations_ avaient promis. Les raisons, si on les

cherchait en dehors du talent même, seraient longues à donner, et

elles sont de telle nature qu'il faudrait toute une confession

nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui veulent bien me juger

aujourd'hui avec une faveur relativement égale à celle de mes juges

d'autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils l'ont

trouvée: «Je suis critique, disent-ils, je devais l'être avant tout

et après tout; le critique devait tuer le poëte, et celui-ci n'était

là que pour préparer l'autre.» Mais cette explication n'était pas, à

mes yeux, suffisante.

«En effet, la vie est longue, et avant que la poésie, «cette maîtresse

jalouse et qui ne veut guère de partage,» songeât à s'enfuir, il

s'écoula encore bien du temps. J'étais poëte avant tout en 1829, et je

suis resté obstinément fidèle à ma chimère pendant quelques années, la

critique n'étant guère alors pour moi qu'un prétexte à analyse et à

portrait. Qu'ai-je donc fait durant les saisons qui ont suivi? La

Révolution de Juillet interrompit brusquement nos rêves, et il me

fallut quelque temps pour les renouer. Moi-même, à la fin de l'année

1830, j'éprouvai dans ma vie morale des troubles et des orages d'un

genre nouveau. Des années se passèrent pour moi à souffrir, à me

contraindre, à me dédoubler. Je confiai toujours beaucoup à la Muse,

et le Recueil qu'on va lire (les _Pensées d'Août_), aussi bien que les

fragments dont j'ai fait suivre précédemment l'ancien _Joseph Delorme_

et que j'ai glissés sous son nom, le prouvent assez. Le roman de

_Volupté_ fut aussi une diversion puissante, et ceux qui voudront

bien y regarder verront que j'y ai mis beaucoup de cette matière

subtile à laquelle il ne manque qu'un rayon pour éclore en poésie.

«Mais l'impression même sous laquelle j'ai écrit les _Consolations_

n'est jamais revenue et ne s'est plus renouvelée pour moi. «Ces six

mois célestes de ma vie,» comme je les appelle, ce mélange de

sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui faisaient un charme,

cela en effet ne pouvait durer; et ceux de mes amis (il en est) qui

auraient voulu me fixer et comme m'immobiliser dans cette nuance,

oubliaient trop que ce n'était réellement qu'une nuance, aussi

passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou

dans un étang, à une certaine heure du matin, à une certaine

inclinaison du soir.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 113 / 137 题