Rappelé en France par des temps plus tranquilles, vous y parûtes un
homme nouveau, retrempé et renouvelé par l'exil volontaire et par des
études impartiales. La France littéraire, pervertie par l'esprit de
parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme
Récamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du passé, étant morts,
vous ne deviez rien à personne; il nous fallait un grand critique,
plus qu'un critique, un _moraliste littéraire_ qui ne se bornât pas à
la langue, mais qui étudiât l'homme et l'humanité dans l'écrivain, un
_Laharpe d'après_, mais très-supérieur à Laharpe d'avant, homme de
collége, qui n'apprit que les mots, quand _Sainte-Beuve_ apprécie les
choses. Les _Soirées du lundi_, plus approfondies que _Laharpe_, plus
littéraires que _Grimm_, devinrent la correspondance, non plus avec
tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postérité. Votre style,
souvent embarrassé de l'abondance de vues et de l'excès d'esprit de
l'auteur, ressemblait dans le commencement à un fil d'or mal dévidé,
qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours
sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'écrivain, une
énigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher
son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme
pourtant. Maintenant l'excès s'est dépouillé, il n'y a plus que le
charme. L'éblouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour
éclaboussait s'est changé en lumière unie, franche et vraie, qui
attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.
Je lis assidûment les admirables articles qui font du _Constitutionnel
du lundi_ le premier des livres littéraires de haute critique de la
France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et
l'impression en recueil de ces correspondances avec des impératrices
de Russie, des rois de Prusse, des électeurs de Hesse ou de Bade, qui
portaient le génie de la France au dix-huitième siècle partout. On
ouvre le _Constitutionnel du lundi_; l'on sait ce qu'a pensé l'Europe,
ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce siècle.--L'esprit de
parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prévention sur la page.
L'esprit de parti n'est que le _lieu commun_ des sots qui se font
passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalité ne les
connaît pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant supérieurs, mais
en réalité très-médiocres, de 1789 à 1863, ont occupé l'attention
trompée de leur siècle, et disparu tout entiers sous la poussière de
la _vogue_ qui les avait soulevés,--depuis M. Necker jusqu'à
messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire
rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles
successives! Voltaire,--Mirabeau--Danton; le premier des Bonaparte,
comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique détestable écrivain;
Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique
plus orateur et historien qu'homme d'État; le second des Bonaparte,
quoiqu'il soit l'homme où l'esprit de parti aveugle ait eu la main
heureuse en le choisissant pour dictateur;--ces hommes, nés
d'eux-mêmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est
faussement grand autour d'eux. On n'a qu'à fermer les yeux pendant une
ou deux générations, et, en regardant après devant soi, on n'aperçoit
plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le
reste a disparu.