VI.

Rappelé en France par des temps plus tranquilles, vous y parûtes un

homme nouveau, retrempé et renouvelé par l'exil volontaire et par des

études impartiales. La France littéraire, pervertie par l'esprit de

parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme

Récamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du passé, étant morts,

vous ne deviez rien à personne; il nous fallait un grand critique,

plus qu'un critique, un _moraliste littéraire_ qui ne se bornât pas à

la langue, mais qui étudiât l'homme et l'humanité dans l'écrivain, un

_Laharpe d'après_, mais très-supérieur à Laharpe d'avant, homme de

collége, qui n'apprit que les mots, quand _Sainte-Beuve_ apprécie les

choses. Les _Soirées du lundi_, plus approfondies que _Laharpe_, plus

littéraires que _Grimm_, devinrent la correspondance, non plus avec

tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postérité. Votre style,

souvent embarrassé de l'abondance de vues et de l'excès d'esprit de

l'auteur, ressemblait dans le commencement à un fil d'or mal dévidé,

qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours

sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'écrivain, une

énigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher

son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme

pourtant. Maintenant l'excès s'est dépouillé, il n'y a plus que le

charme. L'éblouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour

éclaboussait s'est changé en lumière unie, franche et vraie, qui

attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.

Je lis assidûment les admirables articles qui font du _Constitutionnel

du lundi_ le premier des livres littéraires de haute critique de la

France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et

l'impression en recueil de ces correspondances avec des impératrices

de Russie, des rois de Prusse, des électeurs de Hesse ou de Bade, qui

portaient le génie de la France au dix-huitième siècle partout. On

ouvre le _Constitutionnel du lundi_; l'on sait ce qu'a pensé l'Europe,

ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce siècle.--L'esprit de

parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prévention sur la page.

L'esprit de parti n'est que le _lieu commun_ des sots qui se font

passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalité ne les

connaît pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant supérieurs, mais

en réalité très-médiocres, de 1789 à 1863, ont occupé l'attention

trompée de leur siècle, et disparu tout entiers sous la poussière de

la _vogue_ qui les avait soulevés,--depuis M. Necker jusqu'à

messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire

rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles

successives! Voltaire,--Mirabeau--Danton; le premier des Bonaparte,

comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique détestable écrivain;

Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique

plus orateur et historien qu'homme d'État; le second des Bonaparte,

quoiqu'il soit l'homme où l'esprit de parti aveugle ait eu la main

heureuse en le choisissant pour dictateur;--ces hommes, nés

d'eux-mêmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est

faussement grand autour d'eux. On n'a qu'à fermer les yeux pendant une

ou deux générations, et, en regardant après devant soi, on n'aperçoit

plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le

reste a disparu.

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 86 / 137 题