Pendant ce temps-là, bien que vous m'eussiez vu à l'oeuvre, et, entre
autres jours, le 16 avril 1848, le plus beau jour, le jour du salut,
le jour encore mystérieux de ma vie publique, le jour que des
calomnies qui seront confondues à leur heure ont cherché à tourner
contre moi et dont ils ont voulu me dérober l'honneur et la
résolution, bien que ces calomniateurs n'en sachent pas même encore la
cause et le secret; bien que, reconnu par vous au moment où, déguisé,
j'échappais à mon triomphe, vous m'ayez dit à l'oreille, enlevé par
l'enthousiasme de la bienveillance, un de ces mots que je n'ai jamais
oubliés, jamais cités, et qui prouvaient plus que de la justice pour
moi dans votre coeur, que faisiez-vous?
Vous ne demandiez ni asile, ni pardon, ni emploi à la république
sauvée et fondée le 16 avril 1848; mais vous préfériez aller fonder
dans une université de Belgique un enseignement littéraire
indépendant, malgré mes instances pour vous retenir. Vous portiez un
talent grandi par la liberté et qui grandissait encore. Dès votre
retour de Belgique, quelque temps après, vous allâtes achever de
grandir en Suisse, dans cette ville de Lausanne que Voltaire avait
choisie pour en faire la colonie de la liberté entre la persécution et
les cours. Vous y trouviez, comme Voltaire lui-même, un beau ciel, un
beau lac, de l'étude et des amitiés.