Quoi qu'il en soit, continuez; vous élevez un monument aux autres et
à vous-même. Déblayez courageusement les routes du temple! Vous étiez
fait pour mieux; vous êtes comme moi, né pour le grand, condamné au
moindre. La nature nous avait bien doués, les événements nous ont mal
servis: tant pis pour eux.
Je ne sais plus en quelle année exacte de ce siècle, autour de 1820,
je crois, il parut un petit livre de poésie extrêmement original,
intitulé: les _Poésies de Joseph Delorme_. Joseph Delorme était un
pseudonyme, un jeune poëte imaginaire dessiné sur le type de Werther.
On lui arracha le masque bientôt, et sous ce masque maladif on
reconnut un autre jeune homme blond, frais, fin et profond de
physionomie, Allemand plus que Français d'apparence.
Le peu de personnes qui prétendaient vous connaître disaient que vous
sortiez d'une de nos villes maritimes du Nord, où vous aviez marqué
dans votre éducation très-distinguée. On n'en savait pas davantage.
Une mère que je connus plus tard vous était le monde tout entier.
Cette mère n'avait que vous pour passé, pour présent, pour avenir;
j'aime à me la retracer dans ce petit jardinet de la rue _Notre-Dame
des Champs_, où je causais souvent avec elle en attendant que vous
fussiez rentré quand j'allais vous voir; sa modestie, sa grâce
naturelle, sa bonté maternelle, son sourire fin et attendri, le timbre
enchanteur de sa voix émue en causant de vous, me rappelaient cette
_Monique_, mère d'Augustin, si bien peinte par _Scheffer_, quand, dans
son geste double, elle presse ici-bas des deux mains les mains de son
fils, tandis que ses deux beaux yeux levés au ciel et tournés à Dieu
ont déjà oublié la terre et enlèvent l'âme de son enfant dans un
regard. Une maternité si complète éclate dans cette ravissante figure
qu'on ne sait pas où est le père et qu'on ne s'en inquiète pas.