VII.

Quoi qu'il en soit, continuez; vous élevez un monument aux autres et

à vous-même. Déblayez courageusement les routes du temple! Vous étiez

fait pour mieux; vous êtes comme moi, né pour le grand, condamné au

moindre. La nature nous avait bien doués, les événements nous ont mal

servis: tant pis pour eux.

Je ne sais plus en quelle année exacte de ce siècle, autour de 1820,

je crois, il parut un petit livre de poésie extrêmement original,

intitulé: les _Poésies de Joseph Delorme_. Joseph Delorme était un

pseudonyme, un jeune poëte imaginaire dessiné sur le type de Werther.

On lui arracha le masque bientôt, et sous ce masque maladif on

reconnut un autre jeune homme blond, frais, fin et profond de

physionomie, Allemand plus que Français d'apparence.

Le peu de personnes qui prétendaient vous connaître disaient que vous

sortiez d'une de nos villes maritimes du Nord, où vous aviez marqué

dans votre éducation très-distinguée. On n'en savait pas davantage.

Une mère que je connus plus tard vous était le monde tout entier.

Cette mère n'avait que vous pour passé, pour présent, pour avenir;

j'aime à me la retracer dans ce petit jardinet de la rue _Notre-Dame

des Champs_, où je causais souvent avec elle en attendant que vous

fussiez rentré quand j'allais vous voir; sa modestie, sa grâce

naturelle, sa bonté maternelle, son sourire fin et attendri, le timbre

enchanteur de sa voix émue en causant de vous, me rappelaient cette

_Monique_, mère d'Augustin, si bien peinte par _Scheffer_, quand, dans

son geste double, elle presse ici-bas des deux mains les mains de son

fils, tandis que ses deux beaux yeux levés au ciel et tournés à Dieu

ont déjà oublié la terre et enlèvent l'âme de son enfant dans un

regard. Une maternité si complète éclate dans cette ravissante figure

qu'on ne sait pas où est le père et qu'on ne s'en inquiète pas.

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 87 / 137 题