Depuis cet exil volontaire à l'intérieur, je me suis retourné tout
entier vers le passé; je ne me suis plus occupé de la politique de
l'avenir, pas même par la pensée. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne
veut pas toucher. J'ai envisagé courageusement mon passé, et j'ai été
effrayé un moment de l'abîme de mes affaires personnelles. Une dette
énorme pesait sur moi; elle ne m'était point personnelle: quand on se
dévoue corps et bien pour son pays, on brûle ses vaisseaux, on prend
de l'argent partout où les braves gens vous en offrent. J'ai trouvé
beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi
avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaillé,
j'ai vendu, j'ai engagé des terres, berceau, tombeau, tout, pour
gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds nécessaires à mes
publications, mes dettes totales ont bientôt atteint cinq millions. Je
suis parvenu à en payer jusqu'à _quatre_ aujourd'hui; il m'en reste un
et demi à faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en
paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai été obligé de jeter au
naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais à mes compatriotes
de m'avoir imposé.)
Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas
à me plaindre, m'a envoyé offrir les _deux millions_ nécessaires à ma
libération. J'ai cru devoir le remercier. J'ai désiré seulement que
l'administration ne s'interposât pas entre moi et le public pauvre,
mais empressé de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention
volontaire, à me libérer d'une dette qui n'était pas toute à moi.
C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans à recevoir pour d'autres
cette subvention individuelle, et grâce au travail, j'espère mourir
pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours à tout,
même au hasard. Espérons! Le hasard est Dieu!