Il fut récompensé de son chef-d'oeuvre en honneur plus qu'en argent.
«Je commençai donc, dit-il, à mettre ma statue en état d'être montrée;
et, comme il me manquait un peu d'or et certaines choses pour la
perfectionner, je murmurais, je me plaignais, je maudissais le jour où
j'avais quitté la France et son grand roi; et je ne prévoyais pas
encore tout ce qui me devait arriver avec un prince qui me laissait
travailler pour lui, aux dépens de ma propre bourse. Cependant,
lorsque j'eus permis au public de voir ma statue, il s'éleva, grâces à
Dieu, un cri si universel d'approbation, qu'il ne laissa pas que de
me consoler. Le même jour, plus de vingt sonnets[19] furent attachés
autour de mon _Persée_; et, les jours suivants, il y en eut une grande
quantité de faits en grec et en latin, par les professeurs et les
écoliers de l'université de Pise, qui étaient venus en vacances. Mais
les éloges qui me flattèrent le plus furent ceux des maîtres de l'art,
des peintres _Jacobo de Puntormo_, de l'habile _Bronzino_, qui ne se
contenta pas de compliments, et qui y joignit de beaux vers. J'ôtai ma
statue des yeux du public, pour y mettre ensuite la dernière main.
[Note 19: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour tous les
événements et les choses extraordinaires.]
Quoique le duc eût été témoin de l'approbation de notre excellente
école, cela ne l'empêcha pas de dire qu'il était bien aise que j'eusse
obtenu cette petite satisfaction, parce qu'elle m'exciterait à
l'achever; mais que ma statue étant tout à fait découverte et vue de
tous les côtés, on y trouverait des défauts qu'on n'avait point
aperçus, et que je devais m'armer de patience. Il parlait d'après
_Bandinello_, qui lui cita pour exemple le _Christ_ et le _saint
Thomas_ de bronze d'André _Verrochio_; le beau _David_ du divin
_Michel-Ange_, qui n'était parfait que par devant. _Bandinello_
jugeait mal du goût public par tout ce qu'on avait dit de son
_Hercule_. Un jour même que le duc causait avec lui sur mon ouvrage,
_Bernardone_, venant à l'appui de cet envieux, lui dit qu'autre chose
était de faire de grandes figures ou d'en faire de petites; et, avec
des paroles pleines de fiel et de mensonges, il tâchait de me nuire et
de se venger.
Cependant, grâces à Dieu, mon _Persée_ fut achevé, et je le découvris
tout à fait au public un jeudi matin. Une grande quantité de monde se
rassembla pour le voir, même avant le jour, et tous le louaient à
l'envi les uns des autres. Le duc restait caché près d'une fenêtre,
pour écouter ce qu'on en disait, et son contentement fut si grand
qu'il m'envoya M. _Sforza_ pour m'en faire part, ce qui, ajouté aux
louanges que je recevais de côté et d'autre, fut d'autant plus
glorieux pour moi qu'on me montrait au doigt comme une chose
merveilleuse.
Parmi ceux qui me félicitèrent le plus, se trouvaient deux
gentilshommes qui avaient été envoyés auprès du duc, de la part du
vice-roi de Naples, pour des affaires d'État. Je leur fus désigné
comme je passais sur la place; et ils m'approchèrent avec
précipitation, le chapeau à la main; ils me haranguèrent comme si
j'eusse été un pape. J'avais beau m'humilier, leurs compliments ne
finissaient pas; et, comme il s'assemblait une grande quantité de gens
autour de nous, j'en étais si confus que je les priai de faire trêve à
tant de cérémonies, et de nous éloigner. Ils m'engagèrent ensuite à
aller dans leur pays, où l'on me donnerait le traitement que je
souhaiterais, en me disant que _Giovanangelo de Servi_ leur avait fait
une fontaine ornée de plusieurs figures, qui étaient loin de la beauté
des miennes, et qu'on l'avait comblé de biens. Quand ils eurent fini
leurs longs discours, je leur répondis que j'étais au service d'un
prince plus amateur des talents que tout autre, et dans le sein de ma
patrie, qui était celle des beaux-arts; que si l'intérêt me faisait
agir, je n'avais qu'à rester auprès du grand roi _François_, qui me
donnait un traitement de mille écus d'or, sans compter la facture de
mes ouvrages; de sorte que, tous les ans, il m'en revenait plus de
quatre mille; que cependant j'avais renoncé à cet état magnifique, et
laissé en France le fruit de quatre ans de travail. Avec ces paroles,
je coupai court à leurs cérémonies, et je les remerciai de leurs
éloges, qui étaient le prix le plus digne des beaux ouvrages, et qui
m'encourageraient à en composer de plus beaux encore. Ces deux
gentilshommes voulaient reprendre le cours de leurs compliments; mais
je les saluai avec beaucoup de respect, et je m'éloignai d'eux.
Deux jours après, voyant que les éloges allaient toujours en
croissant, je me disposai à aller voir le duc, qui m'adressa ces
gracieuses paroles: Mon cher _Benvenuto_, vous avez satisfait moi et
tout le public; je vous promets de vous rendre content à votre tour,
d'une manière qui vous étonnera, avant que deux jours soient passés.
Ces belles promesses firent tourner vers Dieu toutes les facultés de
mon âme, et je baisai le pan de l'habit de Son Excellence, les larmes
aux yeux. Je lui dis ensuite: Mon glorieux maître, vrai rémunérateur
des talents et de ceux qui les professent, je vous demande un congé de
huit jours, pour un pèlerinage que je veux faire, afin de remercier
Dieu, qui m'a prêté son secours, et m'a donné assez de force pour
venir à bout de ma statue. Le duc me demanda où je voulais aller. Aux
Camaldules de _Vallombreuse_, lui répondis-je, et de là aux bains de
_Sainte-Marie_, et peut-être jusqu'à _Sertila_, où je crois que l'on
peut trouver de belles antiques; ensuite je retournerai par
_Saint-François de la Vernia_, toujours remerciant Dieu sur mon
chemin. Eh bien, partez, j'y consens, me dit le duc; laissez-moi
seulement un souvenir en deux vers. J'en fis, un moment après, quatre,
que je priai M. _Sforza_ de lui remettre, et auquel il dit, en les
recevant: Mettez-les-moi tous les jours sous les yeux, afin que je
fasse ce que je lui ai promis, car il me tuerait, si je l'oubliais. M.
_Sforza_ me répéta ces propres paroles, en portant presque envie à la
faveur dont je jouissais auprès du duc.
Je sortis de Florence, et je fis mon pèlerinage, ne cessant de chanter
des psaumes et des oraisons en la gloire de Dieu; ce qui me délectait
d'autant plus que la saison était belle, et le pays que je parcourais
extrêmement agréable. J'avais pour guide un de mes garçons, qui était
de ce pays-là. Arrivé aux bains, je fus parfaitement bien accueilli
dans sa maison, par son père et un vieil oncle qu'il avait, qui était
médecin-chirurgien, et se mêlait un peu d'alchimie. Celui-ci me fit
voir que les bains avaient des mines d'or et d'argent, et beaucoup
d'autres choses fort curieuses, et, lorsqu'il se fut familiarisé avec
moi, il me dit un jour: Si notre duc voulait m'entendre, je lui
ferais connaître un projet fort avantageux. Près des Camaldules, il y
a un tel passage que, si des vaisseaux voulaient le traverser malgré
nous, ils ne le feraient pas sans danger. Et ce bon vieillard me mit
sous les yeux un plan du pays, fait de sa main, où il me fit voir la
vérité de ce qu'il me disait. Je pris le plan, et je retournai à
Florence le plus vite possible; et, sans m'arrêter, je courus au
palais. Je rencontrai en chemin le duc, qui me dit: Je ne vous
attendais pas si tôt!--Monseigneur, lui répondis-je, je suis venu pour
le service de Votre Excellence; car j'aurais demeuré volontiers encore
quelque temps dans ce beau pays. Il me conduisit dans un cabinet
secret, et alors je lui montrai le plan du vieillard. Il l'approuva
beaucoup, et me dit qu'il s'en occuperait; et, après un peu de
réflexion: Au reste, ajouta-t-il, nous nous sommes accordés, le duc
d'Urbin et moi, et c'est à lui à s'en charger; mais gardez-en le
secret; je vous remercie de votre zèle.
Le lendemain, le duc, après quelques propos joyeux, me dit: Demain,
sans faute, j'expédierai votre affaire. Soyez tranquille là-dessus. Le
moment arrivé, je courus au palais; mais, comme les mauvaises
nouvelles viennent plus vite que les bonnes, M. _Jacobo Guidi_,
secrétaire de Son Excellence, m'appela avec sa bouche de travers, et
d'une voix assez haute, se tenant droit comme un pieu, me dit: Le duc
veut savoir ce que vous demandez pour votre _Persée_. À ces mots je
restai stupéfait, et je lui répondis que je ne mettais pas de prix à
mes travaux vis-à-vis de Son Excellence, et que ce n'était pas ce
qu'elle m'avait promis il y avait deux jours. Cet homme, plus roide
encore et d'une voix plus haute: Je vous demande de sa part ce que
vous en voulez, et je vous ordonne de me le dire, sous peine de sa
disgrâce. Moi, qui croyais avoir non-seulement gagné, mais mérité
toute la faveur du duc par mes travaux désintéressés, j'entrai, aux
paroles insolentes de ce vilain homme, dans une si grande colère, que
je lui dis que, quand le duc me donnerait dix mille écus, il ne me
payerait pas trop, et que je ne me serais pas arrêté à Florence, si je
ne m'étais attendu qu'à ce prix. Le _Guidi_ me répondit par des
paroles plus sottes encore, que je repoussai outrageusement, et, le
lendemain, m'étant présenté devant le duc: Savez-vous, me dit-il en
colère, que les villes et les palais se font pour dix mille
écus?--Vous trouverez beaucoup d'hommes, lui répondis-je en baissant
la tête, qui vous en feront; mais pour des _Persées_, non; et je m'en
allai. Quelques jours après, la duchesse m'envoya chercher, et me dit
qu'elle voulait m'accorder avec le duc, et que je m'en reposasse sur
elle. Je répondis à ces paroles obligeantes que je n'avais jamais
demandé, pour prix de mes peines, que les bonnes grâces de Son
Excellence; qu'elle me les avait promises, qu'il n'était pas
nécessaire qu'elle s'interposât pour m'obtenir une récompense que je
ne demandais pas, puisque je me contentais de la moindre, si le duc me
continuait ses bontés.
_Benvenuto_, me dit-elle, en souriant et en me tournant le dos, vous
feriez mieux de vous en rapporter à moi.
Je croyais avoir bien fait de parler ainsi; mais il en résulta le
contraire de ce que j'attendais, parce que la duchesse, quoiqu'un peu
fâchée contre moi, avait un excellent esprit et un bon coeur. J'étais
lié, dans ce temps-là, avec Jérôme _Albizzi_, commissaire de
l'infanterie, qui me dit qu'il voulait m'accorder avec le duc, et que
je ne devrais point pousser les choses au point de l'irriter contre
moi. Comme j'avais appris que l'on avait dit au duc que, pour un
quatrain[20], je mettrais en pièces mon _Persée_, et qu'ainsi tout
serait fini, je m'en rapportai à Jérôme _Albizzi_, qui m'assura que je
serais content, et que je resterais dans les bonnes grâces de Son
Excellence. Cet homme, qui s'entendait mieux en soldats qu'aux choses
de l'art, alla parler au duc, qui, de son côté, s'en remit à son
jugement. Il pensa donc que trois mille cinq cents écus suffiraient
pour me dédommager de mes travaux, et que je serais bien récompensé.
Il m'écrivit là-dessus une lettre que le duc souscrivit. Que l'on juge
du plaisir que j'eus à la recevoir! La duchesse, l'ayant su, ne put
s'empêcher de dire que, si je m'en étais rapporté à elle, j'aurais eu
cinq mille écus d'or. M. _Alamanni Salviati_, qui était présent, me
répéta ces paroles, et se moqua de moi en disant que je n'avais que ce
que je méritais.
[Note 20: Espèce de monnaie, comme nos centimes.]
Le duc me faisait payer cent écus d'or par mois. _Antonio_ de
_Nobili_, qui avait cette commission, m'en donna d'abord cinquante,
ensuite vingt-cinq, et souvent rien du tout. Voyant ainsi mon payement
se prolonger, je m'en plaignis, mais il m'allégua la pénurie d'argent
qui était au palais et me promit de m'en donner à mesure qu'il en
arriverait; de sorte que j'en vins avec lui aux grosses paroles; mais
bientôt il mourut, et il m'est redû cinq cents écus d'or, au moment où
je parle. Il m'était redû aussi quelque argent sur mon traitement;
mais le duc, tourmenté pendant quarante heures d'une rétention
d'urine, sur laquelle la médecine ne pouvait rien, eut recours à Dieu;
et il fit payer l'arriéré de tout le monde. Mon _Persée_ seul fut
oublié.
J'avais résolu de ne plus en parler; mais je suis forcé d'y revenir,
et de laisser le fil de mon discours pour retourner un peu en arrière.
Je comptais donc bien faire en refusant l'intercession de la duchesse,
et en lui disant que je me contenterais de tout ce que le duc voudrait
me donner, parce que je savais qu'il était irrité contre moi, et que
je voulais l'apaiser par mes soumissions; car, m'étant plaint à lui de
quelques injustices que j'avais éprouvées, il m'avait répondu: Il en
est de ceci comme de votre _Persée_, dont vous me demandez dix mille
écus. Vous êtes trop intéressé; je le ferai estimer, et je le payerai
en conséquence. À cela j'avais répondu d'une manière trop hardie
envers un prince comme lui, en lui disant: Comment ferez-vous estimer
ma _statue_, puisqu'il n'y a personne à Florence qui soit capable de
la faire?--Je trouverai quelqu'un, me dit-il en colère. Il entendait
par là se servir de _Bandinello_. Je lui répondis alors: Monseigneur,
vous m'avez commandé un ouvrage d'une extrême difficulté, que j'ai
achevé, et qui a mérité les éloges de cette divine école; je ne dis
pas que le célèbre _Bronzino_, qui l'a loué en prose et en vers, n'en
pût faire autant, s'il était sculpteur; je ne dis pas que le divin
_Michel-Ange_, mon maître, n'en fût venu à bout dans le temps de sa
jeune vigueur; mais je ne connais que ces deux-là dans notre école.
Vous-même, Monseigneur, vous m'en avez témoigné un grand contentement;
j'ai reçu de vous les plus magnifiques éloges. Quelle plus belle
récompense pouvez-vous m'accorder? elle me suffit, et j'en rends
grâces de tout mon coeur à Votre Excellence.--Vous croyez donc, me
repartit le duc, que je ne puis la payer? Je la payerai plus qu'elle
ne vaut.--Je ne m'étais attendu, pour le prix de mes peines, lui
dis-je alors, qu'à l'approbation de cette école. Reprenez la maison
que vous m'avez donnée; car je ne veux plus y rentrer, ni rester à
Florence. À ces paroles pleines de courroux, il me dit avec plus de
colère encore: Gardez-vous bien de partir! m'entendez-vous? De manière
que de peur je le suivis au palais; car nous nous trouvions alors près
de _Sainte-Félicité_. Quand nous y fûmes, il chargea l'archevêque de
Pise et M. _de la Stacca_ de dire à _Bandinello_ d'estimer _Persée_.
Il refusa d'abord cette commission, parce que nous étions mal
ensemble; mais sur un ordre réitéré, après l'avoir bien examiné
pendant deux jours, il prononça que ma statue valait dix-huit mille
écus. Le duc devint furieux de cette estimation; et, lorsque j'en eus
connaissance, je dis que je ne voulais rien de ce qui venait de
_Bandinello_. C'est alors que la duchesse me dit de m'en rapporter à
elle; ce que je refusai pour mon malheur.»
Cette série de vicissitudes était couronnée par le bonheur de famille
que la Providence avait réservé pour les jours avancés de Benvenuto,
en récompense des soins si tendres qu'il avait lui-même témoignés à
son vieux père, et de la vive affection qu'il avait nourrie pour ses
soeurs. La plus jeune d'entre elles, mariée et mère de famille à
Florence, le logeait, le nourrissait, l'aimait et lui faisait goûter
l'affection de ses nièces. Un autre eût été aussi heureux que la
destinée le comporte. Cependant il pensait à retourner en France au
service de François Ier. Il en fit parler au duc de Florence. Le duc
rejeta bien loin cette requête, et continua ses commandes et ses
bienfaits dans certaines limites, et Benvenuto devint, après
_Michel-Ange_, le plus grand sculpteur d'Italie.
Il perdit son principal protecteur à la cour dans le cardinal
Hippolyte de Médicis, qui prit la fièvre et la mort des _maremmes_ de
Toscane, dans un voyage où il accompagna le grand-duc son frère
quelque temps après.
Benvenuto lui survécut peu; il mourut lui-même, riche et honoré, le
1er février 1570, et ses obsèques furent dignes de Florence et de lui.
La croix monumentale qu'il avait conçue et exécutée vingt ans avant
s'éleva dans l'église de la _Nunziata_ sur sa tombe; on l'y admire
encore. Semblable à ces grands musiciens qui écrivent en notes leurs
plus magnifiques accents funèbres pour être chantés à leur propre
convoi, il dormit sous le marbre qu'il s'était lui-même préparé. Cette
croix, le _Persée_, et ses _Mémoires_ furent ses éternels monuments,
mais le plus impérissable furent ses _Mémoires_.