Le succès que j'avais obtenu dans la fonte de ma _Méduse_ devait me
faire croire que je réussirais aussi dans mon _Persée_, dont le modèle
était achevé et enduit de cire; mais le duc, après l'avoir admiré,
soit qu'il eût été prévenu par mes ennemis, soit qu'il se le fût
imaginé lui-même, me dit un jour: _Benvenuto_, je ne crois pas que
votre _Persée_ puisse venir en bronze; l'art ne vous le permet pas.
Ces paroles me piquèrent, et je lui répondis: Je vois, Monseigneur,
que vous avez peu de confiance en moi, et que vous croyez trop ce
qu'on vous dit, parce que vous ne vous y entendez pas.--Je fais
profession de m'y entendre, me dit-il sur-le-champ, et je m'y entends
fort bien.--Oui, comme prince, lui dis-je, mais non comme artiste;
car vous devriez avoir confiance en moi, d'après la tête de bronze que
j'ai faite, d'après le _Ganymède_ que j'ai restauré, et qui m'a donné
plus de peine que si je l'avais fait à neuf, et d'après cette statue
de _Méduse_, qui est devant vos yeux, et qui est un ouvrage sans
exemple. Sachez, Monseigneur, que tous les beaux ouvrages que j'ai
faits pour le grand roi François ont parfaitement réussi; mais ce
prince m'encourageait par les moyens qu'il me procurait, par la
quantité d'ouvriers qu'il me mettait à même de salarier. Que Votre
Excellence fasse comme lui, et me procure des secours, je serai
certain alors de lui offrir un ouvrage digne d'elle; mais elle ne me
donne, pour que j'en vienne à bout, ni argent ni courage. Le duc,
pendant que je parlais, se tournait tantôt d'un côté, tantôt de
l'autre, et semblait m'écouter avec peine; et moi, je m'affligeais en
pensant à l'état magnifique que j'avais laissé en France. Comment se
peut-il, _Benvenuto_, me dit enfin le duc, que cette belle tête de
_Méduse_, qui est là haut dans la main de _Persée_, puisse bien
venir?--Vous voyez bien, lui répondis-je sur-le-champ, que vous n'y
comprenez rien. Si Votre Excellence avait quelque connaissance de
l'art, elle ne craindrait rien pour cette tête, mais pour le pied
droit du _Persée_, qui est si éloigné de l'autre, et vers lequel la
matière aura plus de peine à parvenir. Le duc, à ces mots, se tourna
un peu en colère vers les messieurs qui étaient présents, en leur
disant: Je crois que ce _Benvenuto_ a pris à tâche de me contrarier en
tout. Je veux savoir quelles raisons il peut me donner pour me
convaincre, et avoir la patience de l'écouter.--Voici mes raisons,
dis-je alors, et Votre Excellence les comprendra facilement. Je les
lui expliquai le plus clairement qu'il me fut possible, et je les
passerai ici sous silence, pour n'être pas trop long. Après m'avoir
entendu, il me quitta en branlant la tête.
Cependant je secouais mes chagrins, et je me donnais du courage,
malgré tous mes regrets, qui me reportaient vers la France, où je
trouvais plus de secours que dans Florence, ma patrie, et que je
n'avais quittée, dans le fond, que pour faire du bien à ma pauvre
famille. J'espérais que, si je venais à bout de mon _Persée_, toutes
mes peines se changeraient en gloire et en plaisirs. Je fis des amas
de bois de pin, je revêtis de terre convenable la carcasse de ma
statue, et je l'armai de bons ferrements; enfin, je préparai tout
pour me mettre en état de la jeter en fonte. Je fis ensuite creuser
une fosse, dans laquelle je la fis transporter avec toutes les
précautions possibles, et selon toutes les règles de l'art, ou celles
que me dicta mon expérience ou mon imagination; et, lorsque j'eus
donné toutes mes instructions à mes travailleurs et à mes ouvriers, je
me tournai du côté de mon fourneau, que j'avais fait remplir de cuivre
et d'étain, selon les proportions. J'y fis mettre le feu, que je
dirigeai moi-même avec beaucoup de fatigues, étant contrarié, tantôt
par la flamme, qui menaçait d'incendier mon atelier, et tantôt par le
vent et la pluie qui venaient du côté du jardin, et qui
refroidissaient mon fourneau. Obligé de combattre contre tant
d'accidents imprévus, mes forces ne purent plus y résister, et je fus
saisi d'une grosse fièvre qui m'obligea d'aller, tout désespéré, me
jeter sur mon lit, après avoir renouvelé mes avertissements à mes
gens, qui étaient au nombre de dix, et surtout à _Bernardino_, mon
premier garçon, auquel je dis: Observe bien tout ce que j'ai ordonné
de faire; car je sens le plus grand mal que j'aie jamais éprouvé; il
me semble que je vais mourir. En attendant, mangez et buvez, et
préparez-vous à ce grand ouvrage. Quelque temps après, un homme tout
tortu, pâle et tremblant comme s'il allait à la mort, vint me dire: Ô
malheureux _Benvenuto_! tout est perdu, et il n'y a pas de remède! À
ces mots, je fis un grand cri, je sautai à bas de mon lit, et je
m'habillai. Je jurais après tous ceux qui s'approchaient de moi, je
les frappais des pieds et des mains, et je me désolais en disant:
J'éprouve quelque trahison, mais je la découvrirai; et, avant de
mourir, je saurai m'en venger. Je courus ensuite à mon atelier, où je
vis tout mon monde bouleversé. Écoutez-moi, leur dis-je; et, puisque
vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, obéissez-moi sans dire mot,
à présent que je suis avec vous! À ces mots, un maître fondeur, nommé
Alexandre _Lastricati_, me répondit que je voulais faire une chose
impossible. Cette réponse me mit tellement en fureur que je leur fis
peur à tous, et qu'ils me dirent: Commandez, nous vous obéirons en
toutes choses. Ils me parlèrent ainsi parce qu'ils me croyaient à
moitié mort. J'allai voir aussitôt mon fourneau, où le métal avait
formé une espèce de pâté; mais j'envoyai chercher du bois de chêne,
qui fait un feu plus vif que les autres; j'en remplis la fournaise, et
bientôt je vis ce pâté s'amollir. À cet aspect, tous mes travailleurs
reprirent courage, et m'obéirent avec une nouvelle ardeur. Je fis
jeter dans le fourneau environ soixante livres d'étain de plus, qui, à
force de feu et de remuement, rendirent bientôt toute cette masse plus
liquide. Ce succès me ressuscita. Je ne pensai plus ni à ma fièvre, ni
à ma peur de mourir, quand tout à coup il se fit une explosion qui
nous effraya tous, et moi plus que les autres. La matière se soulevait
et se répandait. Aussitôt je fis ouvrir les canaux qui devaient la
conduire dans le moule; et, voyant qu'elle coulait avec trop de
lenteur, j'envoyai chercher tous mes plats, mes assiettes, mes pots et
mes écuelles, qui étaient d'étain, au nombre de deux cents environ, et
je les jetais au fur et à mesure dans le fourneau. Quand mes ouvriers
virent le bronze se vider avec aisance, ils furent remplis de joie, et
ils m'obéissaient avec plus d'ardeur; et moi, me mettant à genoux:
Grand Dieu! m'écriai-je, qui êtes ressuscité et monté au ciel, faites
que mon moule se remplisse bien vite! Ce qui arriva et me fit rendre à
Dieu mille actions de grâces. Ensuite je me tournai vers un grand plat
qu'on m'avait servi sur un mauvais banc, je mangeai avec appétit, et
je bus avec toute ma brigade; et, comme il était déjà tard, j'allai
me remettre au lit gai et content, sans me soucier de ma fièvre[17].
[Note 17: Il y a plusieurs exemples de ces guérisons subites, causées
par la joie ou une passion forte. Le consul Fulvius, dit Pline
l'ancien, fut guéri de même, par la victoire qu'il remporta sur les
Celtes.]
J'avais alors une excellente servante[18] qui, sans m'en avertir,
m'avait acheté un chapon gras. Le matin, quand je me levai, à l'heure
du dîner: Oh! oh! dit-elle, voilà cet homme qui comptait mourir hier!
Je crois que les coups de pied et de poing qu'il nous a donnés cette
nuit ont fait tant de peur à la fièvre, qu'elle n'a plus osé
reparaître. Je me mis à table avec ma bonne famille, dont la joie
était revenue avec la mienne, et qui avait remplacé par de la poterie
de terre tous les plats d'étain que j'avais jetés dans le feu. Après
mon dîner, je reçus la visite de tous mes ouvriers, qui m'avouèrent
que je leur avais fait voir des choses qu'ils n'auraient jamais crues
possibles, ce qui ne laissait pas que d'enfler un peu ma vanité.
Ensuite, ayant mis la main à ma bourse, je les payai bien, et je les
renvoyai tous contents.
[Note 18: Cette servante, appelée Piera, devint sa femme, et il en eut
plusieurs enfants.]
Le majordome _Riccio_, mon ennemi, était impatient de savoir comment
les choses s'étaient passées. Les deux hommes que je soupçonnais de
m'avoir mal servi lui dirent que j'étais plus qu'un diable; car un
simple diable n'aurait pu venir à bout de ce que j'avais fait. Il
l'écrivit aussitôt au duc, qui était à Pise, et il en mit dans sa
lettre plus encore qu'on ne lui en avait raconté.
Deux jours après, lorsque mon ouvrage fut bien refroidi, je commençai
à le découvrir peu à peu. Je vis d'abord la tête de _Méduse_,
parfaitement coulée, ce qui fut favorisé par les ventouses dont
j'avais parlé au duc. La tête de _Persée_ n'avait pas moins bien
réussi, et j'en fus surpris davantage; car la matière avait servi tout
juste pour la remplir entièrement, et je regardai cela comme un coup
du ciel. À mesure que j'allais plus avant, j'étais de plus en plus
satisfait. Finalement, j'arrivai au pied de la jambe droite, et je
trouvai le talon rempli, ce qui, me faisant plaisir d'un côté, me
fâchait de l'autre, parce que j'avais prédit au duc qu'il n'arriverait
pas à bien; mais il manquait quelque chose aux doigts, et j'en fus
bien aise, afin de lui faire voir que je savais ce que je disais; car
la matière ne serait jamais parvenue jusqu'à ce pied, et il aurait
totalement été manqué, si je n'avais jeté dans le fourneau toute ma
vaisselle d'étain, ce que personne n'avait imaginé avant moi.
Glorieux de ma réussite, j'allai trouver le duc à Pise, pour lui en
faire part. Lui et la duchesse me firent l'accueil le plus gracieux;
et, quoique le majordome lui eût écrit tout ce qui s'était passé, ils
en voulurent apprendre tous les détails de ma propre bouche. Mais ce
qui étonna davantage le duc, ce fut de voir accomplie la prédiction
sur le pied de la statue. Les voyant si bien disposés en ma faveur
l'un et l'autre, je leur demandai la permission d'aller faire un tour
à Rome. Elle me fut accordée; mais le duc me fit promettre de revenir
bien vite pour mettre la dernière main à mon _Persée_, et me donna en
même temps des lettres de recommandation pour son ambassadeur auprès
du pape, qui était alors Jules III.
Après avoir donné mes ordres aux personnes qui composaient mon
atelier, je partis pour Rome; j'y allais pour voir _Antonio Altoviti_,
auquel j'avais fait son buste en bronze pour orner son cabinet. Je
dois dire, en passant, qu'il le montra à _Michel-Ange_, et que
celui-ci, en le voyant, lui demanda quel était l'auteur d'un si bel
ouvrage. Sachez, ajouta-t-il, que cette tête est faite selon la
manière antique, qui est la bonne, et que, si elle était mieux placée,
elle ferait un plus bel effet. Ayant ensuite appris que c'était de mes
mains qu'elle était sortie, il m'écrivit cette lettre: «Mon cher
_Benvenuto_, je vous ai longtemps connu comme le plus grand orfévre
que nous eussions, et je vous reconnais aujourd'hui pour le premier
sculpteur. M. _Altoviti_ m'a fait voir son portrait en bronze, et m'a
dit qu'il était de vous: il m'a fait le plus grand plaisir; mais il
l'a placé dans un faux jour, ce qui l'empêche de produire le
merveilleux effet dont il est susceptible.»
Cette lettre était accompagnée des paroles les plus aimables pour moi,
et je l'avais montrée au duc, avant de partir, lequel, à ce propos, me
chargea de lui dire, dans ma réponse à sa lettre, de revenir à
Florence, qu'il le nommerait l'un des quarante-huit membres du
conseil, et qu'il ferait plus encore; mais _Michel-Ange_ ne répondit
point à ma lettre que j'avais montrée à Son Excellence avant de la
cacheter; ce qui la mit de mauvaise humeur contre lui. Étant donc à
Rome, j'allai voir _Altoviti_, qui me répéta les paroles de
_Michel-Ange_, et chez lequel j'avais placé quelque argent, dont il
me devait l'intérêt, ainsi que le prix de son buste; mais, quand nous
fûmes sur cet article, il parut si refroidi envers moi, et il me donna
de si mauvaises raisons, que je fus obligé de lui laisser mon argent
en rente viagère à quinze pour cent, et que je perdis le prix du buste
que je lui avais fait. J'allai ensuite baiser les pieds du pape, dont
j'espérais obtenir quelque travail; mais il avait été prévenu par
notre ambassadeur. De là je me rendis chez _Michel-Ange_; je lui
répétai les offres du duc, que j'avais insérées dans ma lettre. Il me
répondit qu'il était employé à Rome, à la fabrique de Saint-Pierre;
et, comme je le pressais de se rendre aux désirs du duc et à l'amour
qu'on doit à sa patrie: Avez-vous été bien content de lui? me dit-il.
Très-content, lui répondis-je. Mais il savait tout ce que j'avais
souffert, et il refusa absolument de se remettre à son service.
Ayant éprouvé la mauvaise foi des marchands, dans mes rapports
d'intérêt avec _Altoviti_, je retournai très-mécontent à Florence, où
ma première visite fut pour le duc, qui était à son château au-dessus
du pont des Rifredi. J'y rencontrai son majordome _Riccio_, et, comme
j'allais le saluer: Oh! vous voilà retourné, me dit-il en battant des
mains, et il me tourna le dos. Je ne pus comprendre ce que voulait
dire ce sot homme, avec de telles manières; mais je le laissai, et
j'allai chez le duc, qui était dans son jardin. Surpris de me voir,
l'accueil qu'il me fit fut de me faire signe de m'en aller. J'en
demandai la raison à M. _Sforza_, qui était un de ses intimes, et qui
ne me répondit que ces mots en souriant: _Benvenuto_, comportez-vous
bien, et moquez-vous du reste. Cependant quelques jours après il
m'obtint une audience. Le duc me reçut assez froidement, et me demanda
ce que j'avais fait à Rome. Je lui parlai de mon affaire _Altoviti_,
et ensuite de _Michel-Ange_, sur lequel je lui racontai une anecdote
que j'avais passée sous silence. Monseigneur, lui dis-je, quand j'ai
proposé à _Michel-Ange_ de venir à Florence, je l'avais engagé à se
reposer sur _Urbin_, l'un de ses ouvriers, de ses travaux à finir;
mais celui-ci se mit à crier avec une voix de paysan: _Je ne veux
point quitter mon maître, jusqu'à ce qu'il m'ait écorché, ou que je
l'aie écorché moi-même._ Et le duc se mit à rire en disant: Puisque
_Michel-Ange_ ne veut pas venir, tant pis pour lui! Après ces paroles,
je pris congé de Son Excellence.