Arrivé à Fontainebleau, le cardinal de Ferrare le présenta une seconde
fois à François Ier.
Voyons dans quel état il trouvait la cour. L'amour pour la duchesse
d'Étampes, régnait sur le roi.
Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, dite d'abord Mlle d'Heilly,
maîtresse de François Ier, née vers 1508, était fille d'honneur de
Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, et avait
dix-huit ans lorsque ce prince en devint éperdument amoureux. Il la
maria à un certain Jean de Brosse et lui donna le comté d'Étampes,
qu'il érigea pour elle en duché.
La duchesse gouverna François Ier pendant vingt-deux ans; elle troubla
la cour et porta la désunion dans la famille royale, par sa haine
contre Diane de Poitiers, maîtresse du Dauphin; trahissant son roi,
elle favorisa, en livrant des secrets d'État, les succès de
Charles-Quint et de Henri VIII, dans l'intention de rabaisser le
Dauphin, qui était chargé de les combattre, et fit signer à François
Ier le honteux traité de Crespy.
Elle aimait les arts et les artistes autant que son royal amant les
favorisait.
Voici le récit de la première audience accordée à _Benvenuto_ par
François Ier:
«Le cardinal informa bientôt le roi de mon arrivée; et ce prince
voulut me voir sur-le-champ. Je me présentai devant Sa Majesté avec
l'aiguière et le bassin d'argent, et je lui baisai les genoux. J'en
fus accueilli avec beaucoup de bonté; je le remerciai de m'avoir fait
sortir de prison, en lui disant qu'il était digne d'un grand monarque
comme lui de protéger l'innocence, et que ses bienfaits étaient écrits
au ciel et dans le coeur de tous les gens de bien.
Ce bon prince m'écouta avec beaucoup d'attention, et me répondit par
des paroles bienveillantes et dignes de lui. Il prit ensuite les deux
vases, en déclarant qu'il ne croyait pas que les anciens eussent
jamais rien fait de si beau, et qu'ils surpassaient tout ce qu'il
avait vu de plus rare en Italie. Il parlait français au cardinal, et,
se tournant vers moi, il me dit en italien: «Reposez-vous,
_Benvenuto_, et amusez-vous pendant quelques jours. Je vais songer à
vous occuper.»
Quelques jours après, sur les instances du cardinal, le roi offrit à
Benvenuto le modique traitement de 300 écus par an. Indigné de cette
modicité, Benvenuto fit ses préparatifs secrets de départ. Le cardinal
le sut, le fit appeler et lui offrit de sa part du roi le même
traitement qu'il avait assigné à _Léonard de Vinci_, cent écus d'or
par an, et en plus le prix de tous les ouvrages qui lui seraient
commandés par la cour. Le lendemain François Ier le fit venir et lui
commanda pour sa table douze chandeliers en argent, représentant six
dieux et six déesses. Il lui donna pour son laboratoire le petit
_hôtel de Nesle_, terrain qui fut occupé plus tard par le palais du
cardinal Mazarin, aujourd'hui l'Académie française. M. de Villebon,
qui occupait cet hôtel, déclara qu'il s'y opposerait. Benvenuto alla
se plaindre au roi. Ce prince avait oublié son visage: Qui êtes-vous?
lui dit-il. _Benvenuto_, lui répondis-je. Si vous êtes ce _Benvenuto_
dont j'ai appris tant de choses, ajouta-t-il, faites selon votre
coutume, je vous en donne pleine licence.--Il me suffit de conserver
les bonnes grâces de Votre Majesté, lui répartis-je; je ne crains rien
pour le reste.--Hé bien, allez, me répondit ce prince en souriant,
elles ne vous manqueront jamais.
Il ordonna aussitôt à l'un de ses secrétaires, appelé M. de
Villeroy[15], de faire pourvoir à tous mes besoins. Ce secrétaire
était grand ami du prévôt, à qui appartenait le Petit-Nesle. Cette
maison était une espèce de château antique qui touchait aux murs de
Paris, assez grand, et de forme triangulaire. Il n'y avait aucun
soldat pour le garder. M. de Villeroy me conseillait de chercher un
autre établissement, parce que le prévôt était un homme puissant qui
me ferait tuer quelque jour. Je suis venu d'Italie en France, lui
répondis-je, pour servir votre grand prince, et je n'ai pas peur de
mourir, parce que tôt ou tard il faut le faire.
[Note 15: Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire des
finances.]
Ce M. de Villeroy était un homme de beaucoup d'esprit, fort riche,
admirable en toutes choses, mais mon secret ennemi. Il mit après moi
un certain M. de Marmagne, trésorier de la province de Languedoc. La
première chose que fit celui-ci fut de chercher dans cette maison
l'appartement le plus commode, et de s'en saisir. J'eus beau lui
représenter que le roi m'avait donné ce logement pour moi et mes gens,
et que je ne voulais y souffrir personne autre; cet homme était fier,
audacieux et violent; il me répondit qu'il voulait faire ce qui lui
plairait, et que c'était donner de la tête contre une muraille, que de
s'opposer à lui et à M. de Villeroy. Je lui répartis que le roi était
plus puissant que M. de Villeroy, et que c'était lui-même qui m'avait
donné cette maison.
Alors, furieux, il me dit beaucoup d'injures en français, auxquelles
je répondis en italien; et, voyant qu'il mettait la main à sa dague,
qui était fort courte, je mis la main à la mienne, qui était plus
longue, et qui ne me quittait jamais; je lui dis qu'il était mort s'il
faisait le moindre signe. Marmagne avait deux valets avec lui, et moi
mes deux jeunes gens.
Jetez-vous, leur dis-je, sur ces deux marauds-là; tuez-les, si vous
pouvez, et, quand j'aurai tué leur maître, nous partirons. Celui-ci,
voyant ma contenance assurée, se crut heureux de sortir la vie sauve.
J'écrivis sur-le-champ au cardinal ce qui venait de se passer; il
l'alla raconter au roi, qui en fut affligé, et me recommanda au comte
d'Orbec, qui eut toute sorte de soins pour moi.
Telle était alors l'anarchie féodale qui régnait dans
l'administration.
Les faveurs du roi me faisaient considérer de tout le monde. Je reçus
l'argent qu'il me fallait pour mes statues, et je commençai par celle
de Jupiter, qui était déjà assez avancée lorsque le roi revint à
Paris. Aussitôt qu'il me vit, il me demanda si je pouvais lui montrer
quelque chose de mon atelier, parce qu'il avait envie d'y aller.
L'ayant assuré que je le pouvais, le jour même, après son dîner, Sa
Majesté y vint, accompagnée de Mme d'Étampes, du roi et de la reine
de Navarre, sa soeur; de Mgr le Dauphin, de Mme la Dauphine, du
cardinal de Lorraine, enfin de tout ce qu'il y avait de plus grand à
sa cour. J'étais à travailler lorsque le roi parut. Je donnai l'ordre
à tout mon monde de rester à sa place. Il me trouva ayant une grande
plaque d'argent à la main, pour le corps de mon Jupiter; un autre
faisait une jambe, un autre la tête; de sorte que c'était un bruit
épouvantable dans mon atelier. Je venais de donner en ce moment un
coup de pied à un petit garçon français, qui m'avait fait une sottise,
et qui alla se cacher dans les jambes du roi; ce qui le fit beaucoup
rire. Sa Majesté me demanda ce que je faisais, et m'ordonna de ne pas
me déranger. Elle me dit alors de prendre les choses à mon aise, et de
soigner ma santé, parce qu'elle voulait me faire travailler longtemps.
Je lui répondis que je serais malade si je ne travaillais pas, surtout
à ce que je désirais faire pour elle. Le roi crut que je ne voulais
lui adresser qu'un compliment, et recommanda au cardinal de Lorraine
de me répéter ce qu'il m'avait dit; mais je lui donnai de si bonnes
raisons, qui furent rapportées, qu'on me laissa toute liberté.
Le roi, en s'en allant, me laissa si rempli de ses bontés, que
j'aurais peine à l'exprimer. Il me fit appeler quelques jours après,
en présence du cardinal de Ferrare, qui dînait avec lui; il était au
second service lorsque je parus. M'étant approché de lui, il causa
beaucoup avec moi, et me dit qu'il aurait envie d'une belle salière,
cassette qui contenait le sel et les serviettes destinées au roi, pour
accompagner les vases que M. le cardinal lui avait donnés, et que j'en
fisse le dessin le plus tôt possible. Votre Majesté l'aura
sur-le-champ, si elle veut m'accorder un quart d'heure. (J'en avais
fait le dessin depuis longtemps, dans l'espérance de l'exécuter un
jour pour le cardinal.) Le roi, étonné, se tourne vers le roi de
Navarre et les cardinaux de Lorraine et de Ferrare, et leur dit:
_Benvenuto_ est vraiment un homme admirable et digne de se faire aimer
et désirer de tous ceux qui le connaissent! Ensuite il me dit qu'il
verrait volontiers ce dessin. À ces mots je partis, et j'allai le
chercher; j'y joignis son modèle en cire. En les voyant, le roi
s'écria: C'est un ouvrage plus que divin! Cet homme ne s'est donc
jamais reposé! Et, me regardant d'un oeil satisfait, il m'invita à lui
faire cette salière.
Le cardinal de Ferrare, qui était présent, jeta sur moi les yeux pour
me faire entendre qu'il connaissait ce modèle, parce que j'avais
ajouté au roi que je le ferais pour celui qui devait l'avoir, comme
pour me venger de ses vaines promesses; et il dit au roi, comme pour
se venger aussi: Sire, c'est une grande entreprise que celle dont vous
chargez _Benvenuto_, et il ne viendra jamais à bout de la finir. Ces
grands hommes de l'art se promettent plus qu'ils ne peuvent faire. Le
roi lui répondit que si l'on pensait toujours à la fin d'un ouvrage,
on ne l'entreprendrait jamais. Vous avez raison, Sire, osai-je lui
dire, les princes qui, comme Votre Majesté, savent encourager ceux qui
les servent, ne trouvent jamais en eux rien d'impossible; et, puisque
Dieu m'a donné un si bon maître que vous, j'espère achever tout ce que
vous m'avez commandé. Je le crois aussi, dit le roi en se levant de
table. Il m'emmena ensuite dans sa chambre, et me demanda quelle
quantité d'or il me faudrait pour cette salière. Mille écus, lui
répondis-je. Il fit venir sur-le-champ son trésorier, M. d'Orbec, et
lui ordonna de me les donner vieux et de bon poids.
Ayant pris congé du roi, je repassai la Seine; je pris chez moi, au
lieu d'un sac, une bourse qu'une religieuse de mes parents m'avait
donnée à Florence; et, comme il était encore de bonne heure, je me
rendis seul, sans domestique, chez le trésorier qui devait me compter
les mille écus d'or. Je le trouvai occupé à les choisir, et il le
faisait si lentement, qu'il me fallut attendre nuit close avant qu'ils
me fussent livrés. Soupçonnant là-dessous quelque trahison, j'eus la
prudence de faire dire à quelques-uns de mes garçons de venir
au-devant de moi. Ne les voyant point, je demandai si on les avait
avertis; un coquin de valet m'assura qu'il avait fait ma commission,
et qu'ils n'avaient point voulu venir, mais qu'il me porterait cette
somme si je voulais. Non, lui dis-je, je la porterai moi-même.
Quand j'en eus donné le reçu en bonne forme, je partis avec ma bourse
bien attachée à mon bras gauche. J'étais armé, et j'avais ma cotte de
mailles. Je m'étais aperçu que quelques valets parlaient bas entre
eux, et étaient sortis avec moi, en prenant une rue opposée. C'est
pourquoi je traversai à grands pas le pont au Change, et je suivis les
bords de la Seine qui me conduisaient à mon logis. Quand je fus
devant les Augustins[16], lieu très-dangereux, j'en étais encore trop
éloigné pour qu'on pût m'entendre et venir à mon secours. C'est là
précisément que je me vis attaqué par quatre hommes, l'épée à la main.
J'enveloppai aussitôt de mon manteau le bras auquel ma bourse était
attachée, et je mis la main à mon épée. «Avec un soldat, leur dis-je,
lorsqu'ils me serraient de près, on ne gagne que la cape et l'épée, et
je vous les vendrai cher.» Mais je m'aperçus bien qu'ils étaient
endoctrinés par les valets qui m'avaient vu compter mon argent. Comme
je me défendais vivement, peu à peu ils se retirèrent en disant en
français: «C'est un brave Italien, et ce n'est pas celui que nous
cherchions; car il ne porte rien avec lui.» Enfin, comme ils crurent
qu'il n'y avait que de bons coups d'épée à gagner, et que je ne les
ménageais pas, ils ne marchèrent plus que lentement après moi. Alors,
précipitant mes pas, parce que je craignais quelque embuscade encore,
et me voyant à portée de mon logement, je me mis à crier: Aux armes!
aux armes! on veut m'assassiner. Quatre de mes gens accoururent avec
des piques, et voulurent poursuivre ces coupe-jarrets; mais je les
arrêtai, en leur disant: Laissez-moi déposer cet argent qui m'arrache
le bras, et nous donnerons ensuite sur ces quatre poltrons qui n'ont
pu me voler. Quand je fus entré, tout mon monde se mit après moi, en
me faisant des reproches sur ce que je me fiais trop sur moi-même, et
en me disant que quelque jour je me ferais tuer. Enfin, après bien des
paroles et des plaisanteries, nous soupâmes aussi gaiement que s'il
nous fût arrivé quelque chose d'heureux. Il est vrai que le proverbe
dit qu'à force d'aller on rencontre le mauvais pas, mais les malheurs
n'arrivent jamais de la même manière.
[Note 16: Les Grands-Augustins, où se trouve à présent le marché de la
Volaille. Cellini devait nécessairement y passer pour se rendre du
pont au Change au Petit-Nesle.]