IV.

Quelques jours après, le gouverneur du château Saint-Ange mourut,

persuadé que j'étais tout à fait libre. Sa place fut donnée à M.

Antonio _Ugolini_, son frère. Le pape avait chargé celui-ci de me

laisser où j'étais alors, jusqu'à ce qu'il en ordonnât autrement.

Ce M. _Durante_ de Bresce, dont j'ai déjà parlé, était convenu avec un

soldat, pharmacien de Prato, de mêler à mes vivres quelque liqueur

mortelle qui pût me faire périr dans quatre ou cinq mois: on imagina

du diamant pilé, qui n'est pas un poison par lui-même, mais qui est le

seul, parmi toutes les pierres, qui conserve des coins aigus,

lesquels, introduits dans l'estomac ou dans les entrailles, les

déchirent insensiblement, et vous donnent enfin la mort. On fournit à

cet homme un diamant de peu de valeur, et l'on m'a dit qu'un certain

orfévre, Léon _Aretino_, l'un de mes plus grands ennemis, fut chargé

de le mettre en poudre; mais comme il était fort pauvre, et que ce

diamant valait pourtant quelques dizaines d'écus, il le garda pour

lui, et donna au soldat la poudre d'une autre pierre à sa place. On la

mêla avec tous les mets que l'on me servait. C'était un jour de fête,

j'avais grand appétit, parce que j'avais jeûné la veille; je sentis en

effet craquer quelque chose sous mes dents, mais j'étais loin de

penser à une telle scélératesse. Cependant je vis luire quelque chose

sur mon assiette, parmi un reste de salade, et, l'ayant regardé de

plus près, je crus que c'était réellement du diamant pilé. Cela me

rappela le craquement que j'avais éprouvé dans ma bouche, et je me

jugeai mort.

Sur-le-champ j'eus recours à mes prières ordinaires, et je remerciai

Dieu de mourir d'une mort si douce et bien différente de celle dont

j'avais été tant de fois menacé. Mais, comme l'espérance ne nous

quitte jamais, je pris un couteau, je broyai sur des morceaux de fer

quelques grains de cette poudre, et je m'assurai enfin que ce n'était

pas du diamant, mais de la pierre molle, qui ne pouvait me faire aucun

mal. J'en bénis Dieu; et, quelque temps après, je bénis aussi la

pauvreté qui m'avait sauvé la vie, tandis qu'elle tue tant de

malheureux.

Dans ce temps-là, M. _Rossi_, frère du comte de _Sansecondo_, et

évêque de Pavie, était aussi prisonnier dans le château; je l'appelai

à haute voix, pour lui dire et lui faire voir que ces scélérats

m'avaient empoisonné avec du diamant en poudre; mais je lui cachai que

ce n'était que de la pierre pilée; je le priai, pour le temps que

j'avais encore à vivre, de me donner de son pain, parce que je ne

voulais rien manger de ce qui viendrait de leur part. Comme c'était

mon ami, il me promit de partager ses vivres avec moi.

Quand le nouveau châtelain fut instruit de cela, il fit beaucoup de

bruit, et voulut voir cette poudre; mais il se tut ensuite, se doutant

qu'elle m'était donnée par l'ordre du pape. Il me faisait toujours

apporter mes repas par le même soldat qui avait voulu m'empoisonner;

mais je lui signifiai que je ne mangerais rien de ce qu'il

m'apportait, sans qu'il en eût mangé avant moi. Il me répondit qu'on

ne faisait l'essai que pour le pape. Hé bien, si ce sont des

gentilshommes, lui répartis-je, qui font l'épreuve pour le pape, un

vilain tel que tu es peut bien le faire pour un homme comme moi!

Honteux de ce qui s'était passé, le châtelain ordonna de m'obéir dans

la suite, à un autre de ses gens qu'il m'envoya, et cet homme ne s'y

refusa pas. Comme celui-ci était du nombre de ceux qui me plaignaient,

il me disait que le pape était souvent sollicité par M. de Montluc, de

la part du roi de France, de me donner la liberté, et que le cardinal

_Farnèse_, autrefois mon patron et mon ami, avait dit que je ne

l'aurais point de longtemps encore. À quoi je répondais toujours que

je l'obtiendrais malgré eux. Mais il me priait de ne pas tenir de

pareils discours, parce qu'ils pourraient me nuire, et d'attendre

tranquillement ce que le ciel voudrait faire en ma faveur. Ma réponse

continuelle était que Dieu était au-dessus de la méchanceté des

hommes.

C'était ainsi que se passait ma vie, lorsque le cardinal de Ferrare

parut à Rome. Il alla sur-le-champ offrir ses respects au pape, qui

l'entretint jusqu'au moment de son dîner. Ils parlèrent beaucoup de la

France et de la générosité de son grand monarque; et le cardinal lui

dit, à ce sujet, des choses qui lui firent tant de plaisir qu'il fut

de la meilleure humeur du monde, parce que c'était son jour de

_débauche_ qu'il faisait une fois la semaine. Le cardinal, le voyant

en bonne disposition, lui demanda ma liberté avec instance, en lui

disant que le roi avait la plus grande envie de m'avoir. Alors le

pape, sentant venir le besoin qu'il avait de vomir, que lui donnait

l'excès qu'il avait fait à son repas, dit en riant au cardinal:

«Allons! allons! je veux que vous le meniez chez vous tout de suite,»

et il en donna l'ordre en se levant de table. Sur-le-champ le cardinal

envoya cet ordre avant que _Pier Luigi_ le sût, car il s'y serait

opposé; et deux de ses principaux gentilshommes me tirèrent de ma

prison, à quatre heures de la nuit, et me conduisirent dans son

palais, où je fus accueilli avec toute la bonté possible.

Le nouveau châtelain, oubliant que son frère en mourant m'avait fait

présent de toutes ses dépenses pour moi, voulut en agir comme un vrai

barrigel et ses semblables, et me força de les lui rembourser; ce qui

me coûta beaucoup d'argent.

Cependant le cardinal me recommanda de veiller sur moi, et d'être bien

sur mes gardes, si je voulais jouir de ma liberté, car le pape se

repentait déjà de me l'avoir donnée. Pour abréger, je ne parlerai pas

d'une banqueroute que j'éprouvai de plusieurs centaines d'écus que

j'avais déposés chez un caissier de M. _Altoviti_, auquel je fus

obligé d'en faire un pur don, parce qu'il était totalement ruiné. Je

passerai légèrement sur un songe que j'avais eu en prison, où je vis

un homme qui m'écrivit sur le front des paroles importantes, et me

recommanda, pendant trois fois, de ne les faire voir à personne;

tellement qu'en m'éveillant je me trouvai le front tout noirci. Je ne

dirai pas non plus comment il se faisait que j'étais toujours

invisiblement averti de tout ce que _Pier Luigi_ faisait contre moi;

mais je ne puis passer sous silence une chose plus extraordinaire,

dont j'ai voulu que quelques personnes seulement fussent certaines, et

qui était un témoignage de la faveur du ciel envers moi. Il m'était

resté sur la tête une certaine splendeur qui s'y voyait surtout le

matin, au lever du soleil, ou à son coucher, et encore mieux lorsque

la terre était couverte de rosée. Je m'en aperçus en France, où l'air

est plus dégagé de brouillards qu'en Italie. Quelques personnes qui

l'ont vue ne peuvent douter de ce miracle.

Voici des vers que je composai en prison, et que j'adressai à M. _Luna

Martini_; ils sont faits à la louange de la prison, et j'y rappelle

beaucoup de choses que j'ai déjà dites parmi d'autres, que l'on ne

sait pas. (Il ne fait que répéter dans ces vers tout ce qui lui était

arrivé dans sa prison.)

Étant au palais du cardinal de Ferrare, j'étais parfaitement traité,

et j'y recevais beaucoup de visites: tout le monde voulait voir un

homme qui avait échappé à tant de dangers. Pour rétablir mes forces,

j'allais prendre l'air sur les chevaux du cardinal, accompagné de deux

jeunes gens, dont l'un était mon élève, et l'autre mon ami. Je me

transportai un jour à _Taglia Cozzo_ pour y voir _Ascanio_, et j'y fus

accueilli avec joie par toute sa famille. Je le ramenai à Rome avec

moi. Nous parlâmes beaucoup en route de notre métier, et j'étais

impatient de m'y remettre. Je commençai par le bassin d'argent que

j'avais promis en France au cardinal, et que je retrouvai ébauché; car

l'aiguière m'avait été volée, avec quantité d'autres objets précieux.

Je faisais travailler un de mes garçons, _Pagolo_, au bassin, et je

recommençai l'aiguière, qui était enrichie de tant de figures et

d'ornements en bas-relief que tout le monde l'admirait. Le cardinal

venait me voir au moins deux fois par jour, avec MM. _Alamanni_ et

_Cesano_, hommes de lettres et savants de ce siècle; et, malgré mes

travaux pressants, je causais souvent des heures entières fort

gaiement avec eux; l'ouvrage me venait de tous les côtés. Le cardinal

voulut que je lui fisse son sceau pontifical, auquel je réussis si

bien qu'on le mettait au-dessus de ceux du célèbre _Lantizio_, dont

j'ai déjà parlé. Le cardinal se plaisait à le comparer avec ceux des

autres cardinaux, qui étaient presque tous de la main de ce grand

maître. Il voulut en même temps que je lui composasse un modèle de

salière qui n'eût rien de commun avec la mode d'alors. M. _Alamanni_

dit à ce sujet de fort belles choses; M. _Cesano_ y en ajouta

d'autres. Mgr le cardinal, auditeur bénévole, fort content de tout ce

qu'ils avaient proposé, me dit ensuite: «_Benvenuto_, les propositions

de ces messieurs me plaisent l'une et l'autre, et je ne sais pour

laquelle me décider; je t'en laisse le choix.» Messieurs, leur dis-je

alors, les fils des empereurs et des rois ont en eux quelque chose de

majestueux et de divin; cependant, si vous demandez à un humble paysan

lesquels il aime davantage des fils des rois ou des siens, il dira que

ce sont les siens. J'ai, comme lui, beaucoup d'amour pour mes enfants,

qui sont les ouvrages que je produis; c'est pourquoi le modèle que je

vous montrerai, Monseigneur, sera de mon invention. Ce qui est beau à

dire n'est souvent pas beau à exécuter; et, me tournant vers ces

messieurs: Vous avez dit, et moi je ferai. M. _Alamanni_ me dit alors,

en riant, des choses gracieuses qui furent embellies par son éloquence

et ses belles manières; et M. _Cesano_, qui était fort laid, me parla

selon sa figure. M. _Alamanni_ voulait que je fisse une _Vénus_ avec

un _Cupidon_, et des ornements analogues; et M. _Cesano_, une

_Amphitrite_ entourée de tritons et des dieux de la mer; et moi, je

composai une ovale d'environ quinze pouces de hauteur; elle était

ornée de deux figures qui s'entrelaçaient, comme la mer entrelace la

terre; et par dessus, un vaisseau qui renfermait le sel.

L'une était Neptune, le trident à la main, traîné par quatre chevaux

marins; l'autre, la Terre, sous la figure d'une belle femme, appuyée

d'un bras sur un temple qui renfermait le poivre, et de l'autre

portant une corne d'abondance. Sous la figure de la Terre, j'avais mis

toutes sortes d'animaux qu'elle enfante; sous celle de la Mer, les

poissons qu'elle nourrit.

Ensuite, ayant attendu la visite du cardinal et de ces deux messieurs,

je leur montrai mon modèle en cire. M. _Cesano_ s'écria: «Mais c'est

un ouvrage à ne jamais finir, eût-on la vie de dix hommes; et vous,

Monseigneur, qui voulez en jouir, vous ne l'aurez jamais que pour vos

héritiers! _Benvenuto_ a voulu vous montrer un de ses enfants, mais

non vous le donner comme nous, qui nous vous proposions des choses

faisables, et lui, des choses qui ne se font pas.» M. _Alamanni_

plaida ma cause, et le cardinal dit que cette entreprise était trop

considérable; alors je pris la parole, et je dis:

Je suis sûr d'achever cet ouvrage _pour celui qui doit l'avoir_; et je

le ferai plus beau encore que le modèle; j'espère vivre assez pour en

exécuter de plus importants. Le cardinal, un peu fâché, me répondit:

«Tu les feras alors pour le roi vers lequel je te conduirai, et non

pour d'autres.» Et il me montra des lettres de François Ier, qui

l'engageait à retourner au plus tôt en France, et d'y amener

_Benvenuto_. Oh! quand viendra cet heureux moment! m'écriai-je en

levant les mains au ciel.

Le cardinal ne me donna que dix jours pour arranger mes affaires dans

Rome, et m'y préparer. Le jour du départ, il me fit présent d'un beau

cheval appelé _Tournon_, parce que le cardinal de ce nom le lui avait

donné. _Pagolo_ et _Ascanio_ eurent chacun le leur.

Le cardinal, qui avait une maison considérable, la divisa en deux

parties. La plus noble le suivit par la Romagne, à Lorette et à

Ferrare, chef-lieu de sa maison; l'autre, où se trouvait beaucoup plus

de monde et une belle cavalerie, passa par Florence. Le cardinal

voulait que je ne me séparasse point de lui, à cause des dangers que

je pouvais courir; mais je le suppliai de me laisser aller par

Florence, où je voulais embrasser ma soeur, qui avait tant souffert de

mes malheurs, et deux cousines, religieuses à Viterbe, où elles

gouvernaient un riche monastère, et qui avaient tant fait de prières

et récité d'oraisons pour obtenir la grâce de Dieu en ma faveur.

Une tragique aventure l'attendait à Sienne.

«Je sortis du couvent de _Viterbe_ avec mes compagnons de voyage,

marchant tantôt devant, et tantôt derrière le train du cardinal; de

manière que nous arrivâmes le jeudi saint, vers le soir, à une poste

en avant de Sienne. Je trouvai là des chevaux de retour qu'on ne

demandait pas mieux que de fournir, pour peu de chose, au premier

venu. Je descendis de mon cheval _Tournon_, et je mis sur un de

ceux-là ma selle et mes étriers; je laissai l'autre à conduire à mes

jeunes gens, parce que je voulais arriver de bonne heure à Sienne,

pour y voir un de mes amis. Le postillon qui me conduisait m'enseigna

une bonne auberge, et je lui rendis son cheval, en oubliant de

reprendre ma selle et mes étriers. Nous passâmes fort gaiement le

reste de la journée; et, le lendemain, je m'aperçus que j'avais laissé

ma selle et mes étriers sur la jument que j'avais montée. Je les

envoyai demander plusieurs fois au maître de la poste, sans qu'il

voulût me les rendre, en disant que j'avais éreinté son cheval.

L'hôte chez lequel je logeais me dit: Vous serez heureux, s'il ne vous

arrive rien que de perdre votre selle. C'est l'homme le plus brutal

qui soit ici, et il a deux fils soldats qui le sont encore plus que

lui; c'est pourquoi je vous conseille d'en acheter une autre, et de ne

rien dire.

Cependant je crus que le maître de la poste me rendrait ma selle à

force de douces paroles, et je ne craignais rien avec mon excellente

arquebuse et ma cotte de mailles, monté sur mon bon cheval, que je

savais assez bien manier. J'avais accoutumé mes deux jeunes gens à

porter aussi une cotte de mailles, et je me fiais sur _Pagolo_, qui, à

Rome, ne la quittait jamais. C'était d'ailleurs le vendredi saint,

jour où les fous doivent donner quelque relâche à leur folie.

Arrivés devant la porte, je reconnus mon homme, parce qu'on m'avait

dit qu'il était borgne; m'étant avancé seul pour lui parler: Mon

maître, lui dis-je, je vous prie de me rendre ma selle et mes étriers,

parce que je n'ai fait aucun mal à votre jument. Il me fit une réponse

si brutale que je lui dis: Vous n'êtes donc point chrétien, puisque

vous voulez me faire tort, même le vendredi saint?--Que ce soit le

vendredi saint, ou le vendredi du diable, peu m'importe! Si vous ne

vous en allez, vous voyez cette pique et cette arquebuse, vous êtes

mort!

Ces paroles firent approcher un vieux gentilhomme qui venait de faire

ses dévotions, et qui, approuvant mes raisons, lui fit des reproches

sur sa conduite vis-à-vis d'un étranger et sur ses blasphèmes. Ses

deux fils alors rentrèrent dans sa maison, sans dire mot; mais leur

père, furieux des reproches du gentilhomme, baissa sa pique, en jurant

qu'il voulait me tuer. Voyant sa résolution, je me mis un peu à

l'écart, en lui montrant le bout de mon arquebuse, pour le tenir en

respect. Il se jeta alors sur moi, plus furieux encore; mais cette

arme, que je tenais assez haut, partit d'elle-même, et la balle, ayant

frappé l'arc de la porte, rebondit sur sa tête, et l'étendit par

terre.

À ce bruit ses fils accoururent, l'un avec une fourche, et l'autre

avec la pique de son père; ils se jetèrent, celui-ci sur _Pagolo_,

l'autre sur le Milanais qui nous accompagnait, et qui se défendait en

s'écriant qu'il n'avait que faire dans cette querelle, ce qui ne

l'empêcha pas de recevoir un coup qui lui fendit la bouche. Quant à

l'horloger _Cherubino_, qui était vêtu en prêtre, parce qu'il avait de

bons bénéfices que le pape lui avait donnés, on n'osa l'attaquer.

J'avais donné de l'éperon à mon cheval, pour revenir au combat, après

avoir rechargé mon arquebuse, résolu de me faire tuer pour venger mes

compagnons, que je croyais morts; mais je les vis revenir, et

_Ascanio_, qui était en avant, me dit que _Pagolo_ était mortellement

blessé. Hélas! lui dis-je, il n'avait donc pas sa cotte de mailles? Il

l'avait laissée dans sa valise, me répondit-il. Malheureux _Pagolo!_

m'écriai-je alors, tu ne la portais donc que pour faire le beau garçon

dans Rome, et tu la quittais lorsqu'elle t'était le plus nécessaire!

je vais donc mourir pour ta sottise! Mais bientôt je sus, par M.

_Cherubino_ et le Milanais blessé, que le coup porté à _Pagolo_

n'avait fait que lui écorcher la peau; que le maître de poste était

mort, et que ses fils se préparaient à le venger; ils me suppliaient

de ne pas recommencer la querelle, dans laquelle je ne manquerais pas

de succomber. Puisque vous êtes contents, leur répondis-je, je le suis

aussi; allons, piquons nos chevaux, et arrivons à Staggia, où nous

serons en sûreté! Le Milanais nous dit alors: Je suis puni par où j'ai

péché! Hier, n'ayant rien autre chose à manger, j'ai fais gras à mon

dîner. Ces paroles inattendues nous firent beaucoup rire, quoique nous

n'en eussions point envie. Nous forçâmes le pas de nos chevaux,

laissant loin de nous _Cherubino_, qui voulait marcher à son aise.

Les fils du mort, pendant ces entrefaites, allèrent porter leurs

plaintes au duc de _Melfi_, qui, ayant appris que nous appartenions au

cardinal de Ferrare, ne voulut pas donner de suite à cette affaire.

Arrivés à Staggia, nous envoyâmes chercher un chirurgien pour visiter

la blessure de _Pagolo_, qu'il trouva fort légère, et nous fîmes

préparer le dîner. Alors arrivèrent aussi _Cherubino_ et le Milanais,

qui répétait sans cesse: Je suis puni par où j'ai péché, et je serai

excommunié, parce que je n'ai pas fait ma prière du matin! Comme il

était fort laid, que sa bouche, déjà fort grande, s'était élargie de

la moitié, et qu'il parlait son baragouin milanais d'une manière fort

ridicule, nous ne pouvions nous empêcher de rire, mais surtout

lorsqu'il dit au chirurgien qui lui recousait sa bouche, de lui en

laisser au moins pour passer sa cuiller.

C'est en riant encore que nous arrivâmes à Florence, où nous

descendîmes chez ma soeur, que ma présence remplit de bonheur et de

joie.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 67 / 137 题