Le pape, ébloui de ses services, vint plusieurs fois le visiter à son
poste. Il lui démontra une fois la portée de ses pièces en coupant en
deux un colonel espagnol qu'il prit pour but à sa couleuvrine. Puis,
se jetant à ses pieds, il lui demanda de lui accorder le pardon des
homicides commis par lui pour le service de l'Église.
La paix de Rome avec l'Espagne fit licencier Benvenuto; il revint à
Florence la bourse pleine, avec un bon cheval et un page. Son père
faillit mourir de joie de le revoir sauvé, riche et puissant. Le père
et deux de ses soeurs l'engageaient à aller à Mantoue pour éviter la
peste qui commençait à consterner Florence; il remonte à cheval et
leur obéit. Il y retrouve _Jules Romain_, l'élève bien-aimé de
_Raphaël_, qui rend hommage à son prodigieux talent; mais le mauvais
climat de Mantoue le dégoûta de ce séjour, il revint à Florence. Son
père était mort de la peste; il ne retrouve que sa soeur _Reparata_
mariée, et qui le reconnaît avec une tendresse qui fera l'occupation
et le souci du reste de sa vie. Il repart pour Rome; il y retrouve ses
amis les _bravi_ et les artistes.
L'audience qu'il reçoit du pape le jeudi saint, pour être relevé de
l'excommunication, est une des circonstances les plus pittoresques de
ses Mémoires:
«Nous nous acheminâmes donc vers le palais, c'était un jeudi saint;
et, comme il y était connu, et moi attendu, nous fûmes introduits dans
la chambre du pape sans attendre l'audience. Il était un peu malade,
et il avait à côté de lui M. _Salviati_ et l'archevêque de Capoue. Ma
présence parut le réjouir beaucoup: je m'approchai de lui avec
respect, je lui baisai les pieds; et, voyant que j'avais à lui parler
de choses importantes, il fit un signe de la main pour qu'on se
retirât; et je lui parlai ainsi:
Très-Saint-Père, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni
recevoir la communion, parce qu'on n'a point voulu m'absoudre. La raison
en est que, lorsque j'eus fondu l'or de vos joyaux et celui de votre
tiare, le cavalier que vous aviez chargé de me récompenser de toutes mes
peines me paya avec des sottises. Me voyant sans ressource pour
retourner chez moi, j'eus recours aux cendres de cet or, d'où j'en tirai
à peu près une livre et demie, avec intention de vous le rendre, quand
je le pourrais. Je suis à présent aux pieds de Votre Sainteté, qui est
le véritable confesseur, et je la supplie de me pardonner, et de me
permettre de me confesser et de communier, pour que je puisse obtenir la
grâce de Dieu. Le pape alors, en poussant des soupirs que lui causait
peut-être le souvenir de ses malheurs passés, prononça ces paroles:
_Benvenuto_, je crois ce que tu me dis, et t'absous de ce péché et de
tous ceux que tu peux avoir commis, m'eusses-tu pris la valeur d'une de
mes trois couronnes.--Très-Saint-Père, lui répondis-je, je n'ai pas pris
autre chose, et cela ne vaut pas cent cinquante ducats, qui, joints à
pareille somme que j'obtins de la monnaie de Pérouse, me servirent pour
aller porter du secours à mon vieux et malheureux père.--Ton père était
un fort honnête homme, reprit le pape, et tu lui ressembles! Je suis
fâché de n'avoir pu mieux reconnaître tes services dans le temps, et
j'aurais voulu que cet or fût d'un prix plus considérable: va donc te
confesser, si tu n'as pas d'autres péchés qui me regardent; et, quand tu
auras reçu la communion, viens me retrouver, parce que je te veux
beaucoup de bien.
Quand j'eus fini avec le pape, M. _Salviati_ et l'archevêque se
rapprochèrent; il leur parla de moi en termes les plus obligeants, et
recommanda à ce dernier de m'absoudre de tous mes péchés, et de me
faire toutes les caresses possibles, ce qu'il avait déjà fait
lui-même.
Quand je sortis du palais avec _Jacopin_, il témoigna beaucoup de
curiosité pour savoir ce que j'avais dit à Sa Sainteté. Il me le
demanda deux ou trois fois; mais je lui répondis que je ne voulais pas
le dire, parce que cela ne le regardait point. J'allai ensuite
m'acquitter de mes devoirs chrétiens, et, les fêtes passées, je
retournai auprès du pape. Il me reçut aussi bien que la première fois,
et me dit que, si j'étais arrivé plus tôt, il m'aurait fait refaire
les couronnes que nous avions mises en pièces dans le château, mais
qu'il me donnerait des ouvrages plus relevés, et dans lesquels je
pourrais montrer tout mon talent; et c'est à l'agrafe de la chape
pontificale que je veux te donner à travailler. Il faut qu'elle soit
large d'environ huit pouces, et parfaitement ronde. Il y aura Dieu le
Père en demi-relief: tu emploieras du mieux possible ce superbe
diamant avec d'autres belles pierreries. _Caradosso_ l'a commencée, et
ne la finit point. Pour que j'en puisse jouir encore quelquefois,
fais-m'en promptement le modèle; et à l'instant il me fit apporter
toutes les richesses dont il voulait l'orner, et qu'il me fit emporter
chez moi.»
Le pape le fait surintendant de sa monnaie. Il fait des modèles
magnifiques; il perd son frère d'un coup de poignard dans une
rencontre sur le pont Saint-Ange. Il jure de le venger et tue lui-même
son meurtrier d'un autre coup de poignard; le pape lui pardonne et lui
donne le conseil de prendre garde à ses ennemis.
«J'ouvris alors une boutique fort belle aux _Banchi_, vis-à-vis celle
de Raphaël. Le pape m'y fit porter tous ses joyaux, au gros diamant
près, qu'il avait mis en gage chez un banquier génois, dans un cas de
nécessité. J'y tenais cinq compagnons excellents, et ma boutique était
brillante d'or, d'argent et de riches pierreries: j'avais un superbe
chien à poil long, que le duc Alexandre m'avait donné, et qui, outre
qu'il était bon chasseur, était d'une garde sûre pour ma maison.
J'avais de plus une belle fille, qui me servait de modèle quand j'en
avais besoin, et surveillait toutes mes affaires. Une nuit que je
dormais profondément, contre mon ordinaire, un homme qui, sous la
qualité d'orfévre, était venu souvent dans ma boutique, et la trouvait
richement garnie, vint pour me voler; mon chien se jetait sur lui;
mais il se défendait avec son épée, de sorte que cet animal courait çà
et là dans toute la maison, entrait dans les chambres de mes garçons,
qui étaient ouvertes à cause de la grande chaleur; et, voyant que ses
aboiements ne les réveillaient pas, il leur arrachait les couvertures
de leur lit, leur tirait les bras aux uns et aux autres; et, par les
cris épouvantables qu'il faisait, et marchant devant eux, il leur
montrait ce qu'ils avaient à faire; mais ils ne voulaient pas le
suivre, et, pour le faire taire, lui jetaient des bâtons dans les
jambes; car ma boutique était toujours éclairée pendant la nuit. Enfin
mon chien, perdant l'espoir d'être secondé, se mit seul à combattre le
voleur. Il lui déchirait ses habits, le poursuivait dans la rue, et
l'aurait, je crois, égorgé, si le voleur n'avait pas demandé du
secours à des passants, en les priant de le défendre contre un chien
qu'il disait enragé. Ces gens le crurent, et, après beaucoup
d'efforts, firent rentrer cet animal dans la maison. Le jour venu, mes
malheureux compagnons, étant descendus dans la boutique, la virent
entièrement bouleversée, et trouvèrent les armoires ouvertes. Ils
poussèrent des cris qui me réveillèrent, et m'avertirent de ce qui
venait de se passer. J'en fus tellement épouvanté que je n'eus pas la
force d'aller visiter la cassette où étaient renfermés les joyaux du
pape. Je leur dis d'aller y voir eux-mêmes; ils étaient tous en
chemise, parce que, s'étant déshabillés dans la boutique, à cause du
chaud qu'il faisait, ils y avaient laissé leurs habits, que le voleur
avait emportés. Quand ils virent que la cassette n'avait pas été
touchée, et que tous les trésors y étaient encore, ils poussèrent des
cris de joie, ce qui me rendit toutes mes forces, et me fit remercier
Dieu. Je leur dis ensuite d'aller acheter des habits, et que je les
payerais. Quand je réfléchis sur cet événement, je fus effrayé de
l'idée qu'on pouvait m'accuser moi-même de ce vol, et dire que je
l'avais imaginé pour m'emparer des joyaux de Sa Sainteté. Elle
l'apprit bientôt par la bouche d'un de ses serviteurs, et par
d'autres, qui étaient François de _Nero_, _Zanna_, _Billioti_, son
computiste, et l'évêque de Vaison[11]. Très-Saint-Père, lui
dirent-ils, comment avez-vous pu confier tant de richesses à cet
écervelé de jeune homme?--Avez-vous ouï dire, leur répondit le pape,
qu'il avait volé quelqu'un?--C'est, répondit _Nero_, qu'il n'en a pas
eu l'occasion.--Hé bien, riposta le pape, je le tiens encore pour un
honnête homme.
[Note 11: Jérôme Schio, de Vérone, confesseur du pape, et bon
négociateur.]
Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour
la porter au pape, que _Nero_[12] avait depuis entièrement tourné
contre moi, en lui mettant mille soupçons dans la tête. Que me
veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altérée.--Je
vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, où il ne manque rien. Alors le
pape, tranquillisé, me répondit: En ce cas, tu es _bien-venu_. Tandis
qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure
malheureuse en présence de celui qui m'avait accusé. Ensuite le pape,
après m'avoir regardé plusieurs fois attentivement, se mit à rire de
tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'être toujours honnête
homme, comme je l'avais été jusqu'alors.»
[Note 12: Ce Français Nero, qui accusait Benvenuto, était un homme
d'une médiocre probité, selon _L'archi_.]