IX.

Le pape, ébloui de ses services, vint plusieurs fois le visiter à son

poste. Il lui démontra une fois la portée de ses pièces en coupant en

deux un colonel espagnol qu'il prit pour but à sa couleuvrine. Puis,

se jetant à ses pieds, il lui demanda de lui accorder le pardon des

homicides commis par lui pour le service de l'Église.

La paix de Rome avec l'Espagne fit licencier Benvenuto; il revint à

Florence la bourse pleine, avec un bon cheval et un page. Son père

faillit mourir de joie de le revoir sauvé, riche et puissant. Le père

et deux de ses soeurs l'engageaient à aller à Mantoue pour éviter la

peste qui commençait à consterner Florence; il remonte à cheval et

leur obéit. Il y retrouve _Jules Romain_, l'élève bien-aimé de

_Raphaël_, qui rend hommage à son prodigieux talent; mais le mauvais

climat de Mantoue le dégoûta de ce séjour, il revint à Florence. Son

père était mort de la peste; il ne retrouve que sa soeur _Reparata_

mariée, et qui le reconnaît avec une tendresse qui fera l'occupation

et le souci du reste de sa vie. Il repart pour Rome; il y retrouve ses

amis les _bravi_ et les artistes.

L'audience qu'il reçoit du pape le jeudi saint, pour être relevé de

l'excommunication, est une des circonstances les plus pittoresques de

ses Mémoires:

«Nous nous acheminâmes donc vers le palais, c'était un jeudi saint;

et, comme il y était connu, et moi attendu, nous fûmes introduits dans

la chambre du pape sans attendre l'audience. Il était un peu malade,

et il avait à côté de lui M. _Salviati_ et l'archevêque de Capoue. Ma

présence parut le réjouir beaucoup: je m'approchai de lui avec

respect, je lui baisai les pieds; et, voyant que j'avais à lui parler

de choses importantes, il fit un signe de la main pour qu'on se

retirât; et je lui parlai ainsi:

Très-Saint-Père, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni

recevoir la communion, parce qu'on n'a point voulu m'absoudre. La raison

en est que, lorsque j'eus fondu l'or de vos joyaux et celui de votre

tiare, le cavalier que vous aviez chargé de me récompenser de toutes mes

peines me paya avec des sottises. Me voyant sans ressource pour

retourner chez moi, j'eus recours aux cendres de cet or, d'où j'en tirai

à peu près une livre et demie, avec intention de vous le rendre, quand

je le pourrais. Je suis à présent aux pieds de Votre Sainteté, qui est

le véritable confesseur, et je la supplie de me pardonner, et de me

permettre de me confesser et de communier, pour que je puisse obtenir la

grâce de Dieu. Le pape alors, en poussant des soupirs que lui causait

peut-être le souvenir de ses malheurs passés, prononça ces paroles:

_Benvenuto_, je crois ce que tu me dis, et t'absous de ce péché et de

tous ceux que tu peux avoir commis, m'eusses-tu pris la valeur d'une de

mes trois couronnes.--Très-Saint-Père, lui répondis-je, je n'ai pas pris

autre chose, et cela ne vaut pas cent cinquante ducats, qui, joints à

pareille somme que j'obtins de la monnaie de Pérouse, me servirent pour

aller porter du secours à mon vieux et malheureux père.--Ton père était

un fort honnête homme, reprit le pape, et tu lui ressembles! Je suis

fâché de n'avoir pu mieux reconnaître tes services dans le temps, et

j'aurais voulu que cet or fût d'un prix plus considérable: va donc te

confesser, si tu n'as pas d'autres péchés qui me regardent; et, quand tu

auras reçu la communion, viens me retrouver, parce que je te veux

beaucoup de bien.

Quand j'eus fini avec le pape, M. _Salviati_ et l'archevêque se

rapprochèrent; il leur parla de moi en termes les plus obligeants, et

recommanda à ce dernier de m'absoudre de tous mes péchés, et de me

faire toutes les caresses possibles, ce qu'il avait déjà fait

lui-même.

Quand je sortis du palais avec _Jacopin_, il témoigna beaucoup de

curiosité pour savoir ce que j'avais dit à Sa Sainteté. Il me le

demanda deux ou trois fois; mais je lui répondis que je ne voulais pas

le dire, parce que cela ne le regardait point. J'allai ensuite

m'acquitter de mes devoirs chrétiens, et, les fêtes passées, je

retournai auprès du pape. Il me reçut aussi bien que la première fois,

et me dit que, si j'étais arrivé plus tôt, il m'aurait fait refaire

les couronnes que nous avions mises en pièces dans le château, mais

qu'il me donnerait des ouvrages plus relevés, et dans lesquels je

pourrais montrer tout mon talent; et c'est à l'agrafe de la chape

pontificale que je veux te donner à travailler. Il faut qu'elle soit

large d'environ huit pouces, et parfaitement ronde. Il y aura Dieu le

Père en demi-relief: tu emploieras du mieux possible ce superbe

diamant avec d'autres belles pierreries. _Caradosso_ l'a commencée, et

ne la finit point. Pour que j'en puisse jouir encore quelquefois,

fais-m'en promptement le modèle; et à l'instant il me fit apporter

toutes les richesses dont il voulait l'orner, et qu'il me fit emporter

chez moi.»

Le pape le fait surintendant de sa monnaie. Il fait des modèles

magnifiques; il perd son frère d'un coup de poignard dans une

rencontre sur le pont Saint-Ange. Il jure de le venger et tue lui-même

son meurtrier d'un autre coup de poignard; le pape lui pardonne et lui

donne le conseil de prendre garde à ses ennemis.

«J'ouvris alors une boutique fort belle aux _Banchi_, vis-à-vis celle

de Raphaël. Le pape m'y fit porter tous ses joyaux, au gros diamant

près, qu'il avait mis en gage chez un banquier génois, dans un cas de

nécessité. J'y tenais cinq compagnons excellents, et ma boutique était

brillante d'or, d'argent et de riches pierreries: j'avais un superbe

chien à poil long, que le duc Alexandre m'avait donné, et qui, outre

qu'il était bon chasseur, était d'une garde sûre pour ma maison.

J'avais de plus une belle fille, qui me servait de modèle quand j'en

avais besoin, et surveillait toutes mes affaires. Une nuit que je

dormais profondément, contre mon ordinaire, un homme qui, sous la

qualité d'orfévre, était venu souvent dans ma boutique, et la trouvait

richement garnie, vint pour me voler; mon chien se jetait sur lui;

mais il se défendait avec son épée, de sorte que cet animal courait çà

et là dans toute la maison, entrait dans les chambres de mes garçons,

qui étaient ouvertes à cause de la grande chaleur; et, voyant que ses

aboiements ne les réveillaient pas, il leur arrachait les couvertures

de leur lit, leur tirait les bras aux uns et aux autres; et, par les

cris épouvantables qu'il faisait, et marchant devant eux, il leur

montrait ce qu'ils avaient à faire; mais ils ne voulaient pas le

suivre, et, pour le faire taire, lui jetaient des bâtons dans les

jambes; car ma boutique était toujours éclairée pendant la nuit. Enfin

mon chien, perdant l'espoir d'être secondé, se mit seul à combattre le

voleur. Il lui déchirait ses habits, le poursuivait dans la rue, et

l'aurait, je crois, égorgé, si le voleur n'avait pas demandé du

secours à des passants, en les priant de le défendre contre un chien

qu'il disait enragé. Ces gens le crurent, et, après beaucoup

d'efforts, firent rentrer cet animal dans la maison. Le jour venu, mes

malheureux compagnons, étant descendus dans la boutique, la virent

entièrement bouleversée, et trouvèrent les armoires ouvertes. Ils

poussèrent des cris qui me réveillèrent, et m'avertirent de ce qui

venait de se passer. J'en fus tellement épouvanté que je n'eus pas la

force d'aller visiter la cassette où étaient renfermés les joyaux du

pape. Je leur dis d'aller y voir eux-mêmes; ils étaient tous en

chemise, parce que, s'étant déshabillés dans la boutique, à cause du

chaud qu'il faisait, ils y avaient laissé leurs habits, que le voleur

avait emportés. Quand ils virent que la cassette n'avait pas été

touchée, et que tous les trésors y étaient encore, ils poussèrent des

cris de joie, ce qui me rendit toutes mes forces, et me fit remercier

Dieu. Je leur dis ensuite d'aller acheter des habits, et que je les

payerais. Quand je réfléchis sur cet événement, je fus effrayé de

l'idée qu'on pouvait m'accuser moi-même de ce vol, et dire que je

l'avais imaginé pour m'emparer des joyaux de Sa Sainteté. Elle

l'apprit bientôt par la bouche d'un de ses serviteurs, et par

d'autres, qui étaient François de _Nero_, _Zanna_, _Billioti_, son

computiste, et l'évêque de Vaison[11]. Très-Saint-Père, lui

dirent-ils, comment avez-vous pu confier tant de richesses à cet

écervelé de jeune homme?--Avez-vous ouï dire, leur répondit le pape,

qu'il avait volé quelqu'un?--C'est, répondit _Nero_, qu'il n'en a pas

eu l'occasion.--Hé bien, riposta le pape, je le tiens encore pour un

honnête homme.

[Note 11: Jérôme Schio, de Vérone, confesseur du pape, et bon

négociateur.]

Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour

la porter au pape, que _Nero_[12] avait depuis entièrement tourné

contre moi, en lui mettant mille soupçons dans la tête. Que me

veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altérée.--Je

vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, où il ne manque rien. Alors le

pape, tranquillisé, me répondit: En ce cas, tu es _bien-venu_. Tandis

qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure

malheureuse en présence de celui qui m'avait accusé. Ensuite le pape,

après m'avoir regardé plusieurs fois attentivement, se mit à rire de

tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'être toujours honnête

homme, comme je l'avais été jusqu'alors.»

[Note 12: Ce Français Nero, qui accusait Benvenuto, était un homme

d'une médiocre probité, selon _L'archi_.]

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 55 / 137 题