Cependant sa renommée de bravoure le fait rechercher par la grande
famille des _Colonna_, amie des Médicis, à l'époque où le connétable
de Bourbon vient assiéger Rome. Les _bravi_, espèce de héros
volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape
menacé accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante
_bravi_ enrégimentés et soldés par les Colonna. Instruit et exercé
dans l'art, encore récent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans
le château Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.
Le connétable de Bourbon était déjà aux portes de la ville. Nous nous
portons, dit Benvenuto, au _Campo Santo_ (cimetière), et de là nous
vîmes l'armée du connétable qui faisait ses efforts pour pénétrer dans
la ville de ce côté-là. Il avait déjà perdu plusieurs de ses gens, et
le combat y était terrible. Je me tournai alors vers Alexandre,
c'était le nom de Delbène, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y
a pas de remède. Vous voyez que les uns montent d'un côté, et que
ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effrayé, me répondit: Plût à
Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque
vous m'y avez amené, je veux faire un coup de ma façon: je tournai
alors mon arquebuse vers l'endroit où le combat était le plus animé,
et je visai un homme qui était plus élevé que les autres. J'ignore
s'il était à pied ou à cheval, à cause de la fumée qui m'empêchait de
distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite à Alexandre et
aux deux autres d'apprêter leurs armes, et je les postai de manière
qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Après que nous eûmes fait
notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis
un tumulte extraordinaire; c'est que le connétable était tombé sous
nos coups, comme nous l'apprîmes dans la suite. Étant sortis de là,
nous nous en allâmes à travers le _Campo Santo_, et l'église de
Saint-Pierre; et, par le derrière de celle de Saint-Ange, nous
arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à la porte du château. Là,
_Rienzo_ de _Cerri_ et Laurent _Baglioni_ tuaient tous ceux qui
fuyaient devant les ennemis qui étaient déjà entrés dans Rome. Le
capitaine du château voulant faire tomber la Sarrasine, nous eûmes le
temps de nous y glisser tous les quatre.
Sur-le-champ le capitaine _Pallone de Médicis_ s'empara de moi, parce
que j'étais de la maison du pape, et me força de quitter Delbène: ce
que je fis malgré moi. J'étais déjà dans le fort, lorsque le pape y
entrait par le corridor du château; car il n'avait pas voulu partir
plus tôt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les
Impériaux osassent entrer dans Rome.
Bientôt je vis quelques pièces d'artillerie qui étaient sous la garde
d'un bombardier de Florence, nommé _Juliano_. Il se désolait de voir,
du haut des fortifications, sa pauvre maison saccagée, et sa femme et
ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son
devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jeté sa mèche tout allumée
par terre, et se déchirait la figure, en pleurant à chaudes larmes; ce
que faisaient aussi les autres bombardiers. À l'aspect de ce désordre,
j'appelai à mon aide quelques hommes moins alarmés que ceux-là:
prenant ensuite une mèche à la main, je tournai la bouche de quelques
pièces où il le fallait, et je mis à bas plusieurs soldats ennemis;
sans cela, une partie de ceux qui étaient entrés dans la ville le
matin se dirigeait vers le château, et il était possible qu'elle y eût
pénétré. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les
bénédictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient.
Enfin, ce jour-là, je sauvai le château, et je vins à bout, par mon
exemple, de remettre à l'ouvrage les bombardiers qui s'en éloignaient.
Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nommé le seigneur
_Santa-Croce_ chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le
soir, au moment où l'armée entrait dans Rome par le quartier des
Transtéverins. La première opération qu'il fit fut de venir à moi, de
me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pièces
d'artillerie, qui furent placées sur le lieu le plus élevé qu'on
appelle l'_Ange_. C'est une plate-forme qui fait le tour du château,
d'où l'on voit Rome et les prés de revers. J'eus plusieurs bombardiers
sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda
de continuer comme j'avais commencé.
La nuit venue, et les ennemis entrés dans Rome, moi, qui ai toujours
aimé les choses nouvelles, je me plaisais à considérer le désordre
d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point où j'étais,
beaucoup mieux que ceux qui étaient dans le château. Je fis jouer mes
pièces de canon sans relâche pendant un mois entier que nous fûmes
assiégés, et il m'arriva des choses dignes d'être racontées; mais j'en
laisserai une partie pour n'être pas long, et ne pas trop m'éloigner
de mon sujet principal.