Le lendemain, j'allai remercier Mme _Chigi_, et je lui dis que, loin
de faire rire le diable, elle l'avait fait renier Dieu une seconde
fois; ce qui fut entre nous un sujet de plaisanterie. Elle me donna
ensuite d'autres ouvrages, et nous nous quittâmes fort contents l'un
de l'autre.
Mécontent de _Lucagnolo_, il travailla chez un autre maître à son
profit personnel. Son goût pour la flûte lui procura un apprenti et
l'occasion d'un heureux mariage.
Quand j'étais occupé de mon vase, j'avais pris, malgré moi, un jeune
apprenti pour faire plaisir à des amis. Il avait quatorze ans, et se
nommait _Paulin_. Il était fils d'un Romain qui vivait de ses rentes.
C'était le plus beau et le plus honnête enfant que l'on pût voir. Pour
faire épanouir sa charmante figure un peu mélancolique, je jouais
souvent de la flûte. Il y prenait tant de plaisir, et son visage alors
s'embellissait de tant de charmes, qu'il surpassait tout ce que les
Grecs racontent de leurs divinités. Il avait une soeur nommée
_Faustine_, aussi belle que lui. Leur père, qui, je crois, aurait
voulu me faire son gendre, me menait souvent avec eux à sa campagne,
où, pour les amuser, je jouais de la flûte plus que je ne faisais
auparavant.
Dans ce temps-là, un musicien de la chapelle du pape, _Jean Jacomo_
de Césène, me fit prier par Laurent, trombone de Lucques, de vouloir
l'aider à exécuter quelques morceaux choisis, le jour de la fête de Sa
Sainteté. Quoique j'eusse le plus ardent désir de finir mon vase, je
promis néanmoins de le contenter, tant pour mon propre plaisir que
pour tenir parole à mon père. Nous nous y préparâmes huit jours à
l'avance; et le 1er août, pendant que le pape dînait, nous exécutâmes
ces morceaux de choix qui lui plurent tellement qu'il avoua n'avoir
jamais entendu de si belle musique. Il demanda à J. Jacomo où il avait
trouvé un si excellent joueur de flûte. Celui-ci lui dit mon nom:
c'est donc le fils de maître Jean _Cellini_, répondit le pape? Et
alors, sachant qui j'étais, il voulut m'avoir à son service. Je doute
qu'il veuille y consentir, reprit _J. Jacomo_: il est orfévre, et il
travaille admirablement dans son art; ce qui lui vaut mieux que d'être
musicien. Je le veux encore davantage, dit le pape, puisqu'il a ce
talent de plus. Je lui donnerai les mêmes gages qu'à vous, et je le
ferai travailler pour moi de son autre métier. À ces mots, il tendit
la main, et lui donna une bourse de cent écus d'or, en lui
recommandant de m'en donner ma part.
_Jacomo_ vint à nous, et nous répéta de point en point ce que le pape
lui avait dit; ensuite il partagea, entre huit que nous étions, les
cent écus d'or, en me disant qu'il allait m'inscrire dans leur
compagnie. Laissez passer aujourd'hui, lui dis-je; demain vous aurez
ma réponse.
Je réfléchissais sur cette proposition qui, étant acceptée,
contrariait infiniment mon goût pour mon métier. La nuit suivante, mon
père m'apparut en songe; il me disait avec des larmes pleines de
tendresse: Au nom de Dieu, mon fils, entre dans la musique du pape! et
il me semblait que je lui répondais: Mon cher père, cela m'est
impossible. Alors il prit une figure terrible, en ajoutant: Choisis
donc entre ma malédiction paternelle et ma bénédiction.
M'étant éveillé, je fus si effrayé que je courus me faire inscrire
dans les musiciens de Sa Sainteté. Depuis, j'écrivis mon songe à mon
père, qui faillit en mourir de joie, et qui, quelque temps après, me
fit savoir qu'il avait fait un songe tout semblable. D'après cette
satisfaction que je lui avais donnée, il me semblait que tout dût me
réussir; et je m'occupai du vase que j'avais commencé pour l'évêque de
Salamanque.
C'était un homme fort riche et fort magnifique, mais difficile à
contenter. Il envoyait tous les jours savoir ce que je faisais; et
lorsque celui qu'il envoyait ne me trouvait point à la maison, il
venait lui-même fort en colère me menacer de m'ôter son vase et de le
donner à un autre. C'était ma maudite flûte qui était la cause de ces
retards; mais je travaillai nuit et jour, et je fus bientôt en état de
le lui montrer; ce dont je me repentis ensuite, tant il avait la rage
de le voir achevé. J'en vins à bout dans trois mois, et je l'ornai de
figures et de feuillages si bien imités qu'il n'y avait qu'à admirer.
Je l'envoyai à _Lucagnolo_ pour le lui faire voir, par le jeune
Paulin, qui lui dit avec beaucoup de grâce: M. Lucagnolo, Benvenuto
vous envoie ce qu'il avait promis de faire, et il attend que vous lui
montriez quelques-unes de ces _bêtises_ que vous avez promis de faire
de votre côté. _Lucagnolo_ le prit par la main, le regarda beaucoup,
et lui répondit: Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un fort
habile homme, et que je le prie de tout oublier, et de vouloir être
mon ami!
_Paulin_ s'acquitta parfaitement de son ambassade, et je fis porter le
vase à l'évêque, qui voulut le faire estimer. _Lucagnolo_, qu'il
consulta, surpassa les éloges que j'attendais de lui; et le prélat, en
prenant le vase, dit à l'Espagnol: Je jure Dieu que je veux être
autant de temps à le payer qu'il en a mis à le faire.
Je fus très-mécontent de ces paroles, et je maudis toute l'Espagne et
tous ceux qui lui voulaient du bien. Parmi les ornements de ce vase,
il y avait un couvercle subtilement travaillé, qui, par le moyen d'un
ressort, se tenait debout sur son ouverture. Monseigneur le faisant
voir un jour, par vanité, à ses Espagnols, l'un d'eux, en son absence,
le mania si grossièrement qu'il cassa le ressort. Honteux de sa
sottise, il pria le maître d'hôtel de me l'apporter pour le
raccommoder sur-le-champ, de manière que l'évêque ne s'en aperçût pas;
ce que je fis en quelques heures. Celui qui me l'avait apporté vint
tout en sueur pour le reprendre, disant que son maître l'avait demandé
pour le montrer à quelques personnes. Vite, vite, donnez-le-moi, me
disait-il, en me laissant à peine le temps de parler. Moi qui voulais
ne pas le rendre, je lui répondis que je n'étais point pressé. Ces
mots le mirent tellement en fureur qu'il mit la main à son épée; je
pris une arme de mon côté, en disant hardiment à cet homme que ce vase
ne sortirait point de ma boutique qu'il ne fût payé, et qu'il allât le
dire à son maître. Ne pouvant rien obtenir par la force, il eut
recours aux supplications, en me certifiant qu'il m'en apporterait le
prix le plus tôt possible; mais je fus inébranlable. À la fin, il me
menaça de venir avec tant d'Espagnols qu'il aurait raison de moi, et
me quitta en courant.
Moi qui craignais quelque mauvais coup de la part de ces gens-là, je
résolus de me défendre, et je mis mon arquebuse en état; ils refusent,
me disais-je, de me donner le prix de mon travail, et ils veulent
encore ma vie!
Je vis bientôt venir plusieurs Espagnols avec cet homme à leur tête,
fiers comme ils le sont tous, et qui leur criait d'entrer de force
chez moi; mais je leur montrai la bouche de mon canon prêt à faire
feu, en les traitant de voleurs et d'assassins, et en leur disant que
le premier qui s'approcherait était mort: ce qui fit tellement peur à
leur chef qu'il piqua de l'éperon un genêt d'Espagne sur lequel il
était monté, et qu'il prit la fuite à toute bride.
Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes
romains qui passaient criaient: Tuez, tuez ces scélérats, et nous vous
aiderons! Ces paroles effrayèrent tellement le reste de la troupe,
qu'elle suivit l'exemple du majordome.
Ils racontèrent à Monseigneur tout ce qui s'était passé; et celui-ci
leur répondit avec son arrogance ordinaire, qu'ils avaient mal fait de
se porter à cet excès; mais que, puisqu'ils avaient commencé, ils
auraient dû finir. Il me fit dire ensuite de lui porter son vase, et
qu'il me le payerait bien, sinon qu'il me ferait donner sur les
oreilles. Ses menaces ne m'épouvantèrent point, et ma réponse fut que
j'allais en instruire le pape. Sa colère et mes craintes étant
passées, je lui portai son vase, sur la parole de quelques
gentilshommes, et avec la certitude qu'il me serait payé. Cependant je
me munis d'un poignard et de ma cotte de mailles.
J'entrai chez Monseigneur, suivi du jeune Paulin qui portait le vase:
il avait fait mettre tous ses gens en haie sur notre passage, et il
nous fallut traverser cette espèce de zodiaque, où l'un représentait
le Lion, l'autre le Scorpion, l'autre le Cancer, pour arriver jusqu'à
lui. Comme Espagnol qu'il était, il me balbutia encore quelques
paroles impertinentes; mais je le regardai en levant la tête, et sans
lui répondre un mot, ce qui redoubla son courroux. Alors, m'ayant fait
apporter du papier: Écrivez de votre main, me dit-il, que vous avez
reçu le prix du vase, et que vous êtes content. Volontiers, lui
répondis-je, quand je serai payé. À ces mots, sa fureur s'exhala
encore en menaces, mais enfin il me satisfit; je lui donnai un billet
signé de ma main, et je le quittai. Le pape Clément, qui avait vu mon
vase, rit beaucoup de cette scène qui lui fut rapportée, et déclara
hautement qu'il me voulait beaucoup de bien; ce qui rabattit beaucoup
la fierté de mon Espagnol. Il voulut alors se réconcilier avec moi, en
m'envoyant le peintre dont j'ai parlé, et me promettant d'autres
ouvrages à lui faire; mais je lui dis que je travaillerais volontiers
pour lui, à condition qu'il me payerait d'avance. Ces choses furent
encore redites au pape, qui en étouffa de rire avec le cardinal
_Cibo_, auquel il raconta notre querelle; et se tournant ensuite vers
son ministre, il lui recommanda de me faire travailler pour le palais.
Le cardinal voulut que je lui fisse un vase plus grand que celui de
l'évêque. Les cardinaux _Cornaro_, _Ridolfi_, _Salviati_ et plusieurs
autres me donnèrent aussi leur pratique, et je gagnais tout ce que je
voulais. Mme _Chigi_ me conseilla dans ce temps-là d'avoir une
boutique à moi seul. Cette aimable dame me faisait toujours faire
quelque chose pour elle, et son amitié me donna quelque renom parmi le
monde.
Chacune de ces pages de Cellini est attendrie par un de ces retours de
coeur vers son vieux père, qui montrent en lui une tendresse égale à
sa fougue.
La peste se déclare à Rome; il emploie ces jours de deuil et de loisir
forcés à des fouilles et à des imitations de l'antique. Les grands
artistes se réunissent pour fêter, dans une orgie peu décente, la fin
de la maladie. Michel-Ange, que ses années devaient rendre plus sage,
les convie à une véritable orgie, qui donne une idée des moeurs
licencieuses de l'époque.
La peste avait cessé dans Rome, et tous ceux qu'elle avait épargnés se
félicitaient, s'embrassaient; ce qui fut l'origine d'une société
d'artistes les plus renommés de la ville, dont Michel-Ange fut le
fondateur. Cet homme était le premier de son état; mais il aimait le
plaisir et la joie: c'était le plus vieux par les années, et le plus
jeune par la gaieté. Nous nous trouvions ensemble au moins deux fois
la semaine. Le peintre Jules _Romain_, et Jean _Francisco_, disciple
de Raphaël, étaient de nos amis. Un jour, nous trouvant assemblés,
nous convînmes de nous réunir le dimanche suivant dans la maison de
Michel-Ange, pour y célébrer un grand festin. Il fut dit que chacun y
mènerait sa _corneille_[9], et que celui qui manquerait à cette
obligation payerait un bon dîner; il fallait s'en pourvoir d'une, si
l'on n'en avait point, pour ne pas payer cette amende. Je comptais y
mener une certaine _Penthésilée_, fort belle fille, qui m'aimait
beaucoup; mais je fus obligé de la céder à _Bacchiacca_, mon ami
intime, qui était fort épris d'elle; ce qui m'attira de la part de
cette fille, piquée de ce que je l'avais cédée avec tant de légèreté,
une vengeance dont je parlerai en son lieu.
[Note 9: C'est-à-dire sa maîtresse.]
Cependant l'heure du repas approchait, chacun était pourvu de sa
corneille, et je n'en avais point; ce qui me tenait à coeur, c'était
de me faire accompagner dans cette brillante société par quelque
_corneille_ qui ne me déshonorât point à ses yeux. J'imaginai une
plaisanterie qui devait augmenter la joie du festin, et je fis choix
d'un jeune garçon de seize ans, fils d'un ouvrier en laiton, mon
voisin, qui avait le teint le plus vermeil, et dont la figure
surpassait celle d'Antinoüs, tellement qu'il m'avait souvent servi de
modèle. Ce jeune homme n'était connu de personne, était ordinairement
mal vêtu, et sortait peu de sa maison, s'appliquant continuellement à
l'étude du latin.
Je le fis appeler et consentir à prendre des habits de femme, que
j'avais fait préparer tout exprès, et qui lui allèrent à merveille.
J'ornai son cou, ses oreilles et ses doigts des plus beaux joyaux que
j'eusse dans mes armoires; et, le tirant par une oreille, je l'amenai
devant un grand miroir. Diego, il se nommait ainsi, s'écria en se
voyant si beau: Oh Dieu! est-ce bien moi que je vois? Toi-même, lui
répondis-je. Je ne t'ai jamais demandé aucune complaisance; mais je
veux du moins que tu m'accordes celle-ci, qui est que tu viennes avec
moi dans une société honnête, dont je t'ai souvent parlé, habillé
comme tu l'es maintenant. Ce jeune homme vertueux et sage baissa les
yeux, et garda un moment le silence; puis il me dit avec assurance: Je
le veux bien, marchons! Je le couvris d'un grand voile qui s'appelle
à Rome un manteau d'été, et nous allâmes au rendez-vous. Dès qu'on
nous aperçut, tout le monde nous vint au-devant; Michel-Ange était
entre Jules et Jean _Francisco_. Quand j'eus soulevé le voile de
_Diego_, Michel-Ange, qui était facétieux, mit ses mains, l'une sur
celui-ci, et l'autre sur celui-là, leur fit courber la tête, et, se
mettant à genoux lui-même: Miséricorde! s'écria-t-il, faites venir
tout le monde; voilà, voilà un ange qui descend du paradis! quoiqu'on
les fasse tous masculins, il est aussi, vous le voyez, des anges
femelles. Belle Angeline! sauve-moi, bénis-moi! Quand il eut achevé
ses folies, cette belle créature leva la main, et lui donna une
bénédiction papale. Alors Michel-Ange s'étant redressé: On baise,
dit-il, les pieds au pape; mais on baise les joues aux anges. Diego
rougit beaucoup, et sa beauté s'accrut d'une façon merveilleuse. Étant
entrés dans le salon, nous y trouvâmes plusieurs sonnets[10] que
chacun de nous avait faits et envoyés à Michel-Ange; il les lut tous
les uns après les autres, et sa manière de les lire les fit paraître
plus beaux. Il se passa encore d'autres particularités sur lesquelles
je ne m'étendrai point; je dirai seulement que l'admirable _Jules
Romain_, en regardant l'un de nous qui était près de lui, plus occupé
que les autres des beautés qu'il avait devant les yeux, se tourna vers
Michel-Ange, et lui dit: Mon cher Michel-Ange, votre nom de corneille
est bien appliqué à ces dames, quoiqu'elles soient moins belles que le
beau paon qui se déploie devant elles. La table étant servie, Jules
voulut nous assigner à chacun notre place, et me donner celle du
milieu, parce que je la méritais.
[Note 10: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour toutes les
fêtes et tous les événements un peu marquants.]
Derrière les dames était un espalier de jasmins naturels, qui faisait
tellement ressortir leur beauté, et surtout celle de Diego, qu'il
m'est impossible de l'exprimer; c'est ainsi que nous fîmes la
meilleure chère du monde. Après le repas, on fit un peu de musique
dans laquelle mon charmant _Diego_ demanda à faire sa partie, et il
s'en acquitta si parfaitement que Jules et Michel-Ange ne riaient
plus, mais en étaient dans une sorte d'extase. Après la musique, un
certain _Aurelio d'Ascoli_, grand improvisateur, fit un magnifique
éloge des femmes. Pendant qu'il chantait, deux d'entre elles, voisines
de mon beau jeune homme, ne cessaient de babiller: l'une lui
demandait depuis quand elle allait dans le monde? l'autre, depuis
quand elle était à Rome, et avec moi? quelles étaient ses
connaissances? et lui faisaient mille autres questions impertinentes.
Elles soupçonnèrent alors qu'il était homme. Sur-le-champ tout le
monde se mit à crier en éclatant de rire, et le fier Michel-Ange
demanda la permission de me donner une pénitence; ce qui lui étant
accordé, il dit à haute voix: Vive _Benvenuto_! vive _Benvenuto_! pour
nous avoir agréablement trompés. Ainsi finit cette journée amusante.
Benvenuto trahi bientôt après par cette courtisane _Penthésilée_ que
_Pulci_, de Florence, lui avait enlevée, Benvenuto se bat contre
_Pulci_ et douze estafiers à cheval qui les accompagnaient. Jeune,
fort, intrépide, il renverse une partie de cette escorte; Pulci, en
caracolant devant la porte de _Penthésilée_, se casse la jambe, et
meurt de sa blessure. Benvenuto est obligé de se cacher chez un
seigneur napolitain, brave entre les braves.