Quant à Alfieri lui-même, nous avons son portrait par Fabre, au milieu
de ses années. Sa taille était gigantesque comme sa prétention; il
avait plus de six pieds. Ses traits correspondant à cette majesté du
corps, un front haut et droit, un oeil vaste, encaissé profondément
dans une arcade creuse et sévère; un nez droit bien dessiné,
surmontant une bouche dédaigneuse; un tour de visage maigre et dur;
des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon
des Alpes, qu'il rejetait en arrière, tantôt enfermés dans un ruban,
tantôt flottant et épars sur le collet de son habit: cheveux rouges
qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races
étrangères et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais,
l'Allobroge, le Piémontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant
au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui étonnait mais
n'attirait pas. Mais, en totalité, il pouvait avoir paru beau dans sa
jeunesse à une femme transplantée en Italie, qui cherchait la forme de
la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par là qu'il avoit
dû plaire à cette jeune et vive Allemande rencontrée au bord de l'Arno
et intimidée par un vieux mari. Les disgrâces et les événements
avaient fait le reste. L'amour d'un géant est l'attrait de la
faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grâce, ni douceur: on
l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se
figurait que la force de ses traits était une marque de la force de
son génie, et que ce génie était démesuré comme son corps... Ce génie
n'était qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se
résignait tout bas à son erreur. Tel fut évidemment le secret de son
ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vécut, et de l'espèce de
culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'après sa mort, en voulant
lui bâtir un monument à deux. Mais longtemps avant sa mort il était
remplacé dans le coeur de Mme d'Albany. Tout cet attachement poétique
n'était que respect pour soi-même et convenance envers le monde.
Cet homme vivait solitaire entre ses livres, sa plume et ses chevaux,
signe de noblesse. Ce pédantisme _équestre_ l'isolait du monde. Il
n'avait de séve que dans ses prétentions tout à fait fausses pour sa
robe de citoyen romain et de tragique italien moderne. À quarante ans
il se sentait vieux et usé, comme s'il eût assez de ce petit nombre
d'années pour dévider l'existence infinie d'un _Sophocle_, d'un
_Racine_ ou d'un _Voltaire_. Il était né vieux; toute sa vie est d'un
vieillard. Il ne lui reste à quarante-deux ans que des mots dans la
tête; il se met à traduire, ne pouvant plus rien composer.