Quant à son rôle de patriote et de citoyen, le voici: il aime si peu
sa patrie et l'humanité qu'il l'abandonne dès qu'il est sorti de
l'enfance.
Il va voyager, c'est-à-dire courir à travers le monde, sans but et
sans fruit.
À son retour, il rêve une gloire poétique, mais il ne se trouve dans
l'esprit ni poésie ni langue; il se décide à suppléer à la poésie, qui
lui manque totalement, par cette espèce de jargon _pédestre_ qu'on
fait passer pour du génie devant les parterres; il va chercher une
langue presque morte en Étrurie.
Là il trouve une _Laure_ à adorer dans une femme couronnée qui flatte
sa vanité et ses sens. Ennemi des rois, il n'hésite pas à se faire
courtisan de son royal époux.
Il l'enlève à son mari et fuit avec elle à Rome.
Ennemi des tyrans, il se fixe auprès d'elle sous l'empire de la double
tyrannie des rois et des pontifes.
Pour capter le pape, il sollicite de lui une audience obséquieuse et
lui présente l'édition de ses oeuvres.
Le cardinal d'York et les prêtres de sa cour sont humblement servis
et adulés par lui.
Il est forcé enfin de sortir de Rome pour éviter le scandale de cette
inconvenante fréquentation du palais de son ami.
Il s'éloigne et va à Naples.
Pendant cette absence, son amie sollicite et obtient du roi et de la
reine de France une subvention qui assure son existence.
Elle va le rejoindre trois ans de suite dans une solitude opulente de
l'Alsace.
Son mari meurt.
Ils vont à Paris pour soigner leurs intérêts royaux auprès du
gouvernement populaire qui va administrer à leur place.
Il se lie avec tous les ennemis de ce roi et de cette reine leurs
bienfaiteurs.
Il célèbre dans ses vers adulateurs la première journée de leur
déchéance dans la prise de la Bastille, au 14 juillet.
La monarchie française continue à s'écrouler et menace leur fortune et
leur vie.
Il entraîne en Angleterre son amie, qu'il consent à voir humilier
publiquement devant la maison d'Hanovre pour en obtenir une pension
pour la veuve des Stuarts.
Il réussit et revient à Paris.
Le peuple révolutionné triomphe au 10 août.
Il se sauve devant la victoire du peuple.
L'ennemi des rois qui a chanté le 14 juillet invective le 10 août!
Menacé à sa sortie de Paris par la populace, il devient sans pudeur
l'ennemi le plus acharné, non de la populace, mais de la nation
française. Sa politique n'est que de l'humeur et de la peur. Il se
réfugie chez les princes autrichiens qu'il a insultés.
Il écrit le _Misogallo_, le plus odieux et le plus plat pamphlet en
mauvais vers qu'on ait jamais rimé contre la France révolutionnaire.
Il en fait faire dix copies qu'il confie à ses amis, pour que l'injure
ne risque pas de mourir avec lui.
Et pendant que le sang coule à Paris, il joue à Florence ses rôles de
tragédie.
Excepté ses palefreniers et ses quatorze chevaux anglais, son seul
souci sur la terre, il ne fait de bien à personne, et il meurt en
rimaillant des épigrammes contre le genre humain.
Voilà le civisme, le patriotisme, le puritanisme de ce modèle des
citoyens!
Son amie lui survit et prend un autre serviteur.
Elle meurt cependant et se fait ensevelir dans le même tombeau.
Voilà le grand poëte tragique des Piémontais! le grand citoyen, le
grand homme! le Démosthène de l'Italie! Comparez les faits et les
prétentions!
Ce tombeau ne garde à la postérité que deux ombres: l'ombre d'une
femme faible et charmante, à laquelle on pardonne pour ses malheurs et
pour son sexe;
Et l'ombre d'un mauvais poëte tragique, enflé d'orgueil et vide de
vraie grandeur d'âme comme de vrai talent, et qui n'eut du génie
tragique que la manie,
Et du poëte que la déclamation!
Rien n'empêche aujourd'hui l'Italie, qui a _Dante_, _Arioste_, _le
Tasse_ et _Pétrarque_ pour ses poëtes immortels, d'élever à sa gloire
nationale un théâtre qu'elle n'a jamais eu!
La place d'Alfieri est vacante; les hommes de talent y surabondent, et
les _Ristori_ ne lui manquent pas!
Mais il lui faut pour cela autre chose qu'un plagiaire de l'antique,
et qu'un magnifique pédant.