La comtesse d'Albany, à l'âge où je la connus, devait naturellement
appeler la curiosité sur sa physionomie, et faire demander si elle
avait été belle. J'avais plus qu'un autre cette curiosité; vous devez
l'avoir: voici son portrait à cinquante-cinq ans:
Était-elle encore belle de cette beauté que les Laure de Pétrarque,
les Léonora du Tasse, les Vittoria-Colonna de Michel-Ange, les
Béatrice de Dante, les Fornarina de Raphaël, les Récamier de
Chateaubriand, ont laissée dans l'éternel souvenir de la postérité?
Non.
Mais avait-elle dû, dans sa première jeunesse, être assez belle pour
allumer dans l'âme d'un Piémontais, résolu à être un grand homme, une
de ces passions classiques qui complètent le grandiose d'un poëte en
Italie? Oui.
D'abord la comtesse d'Albany avait dû être très-séduisante à seize
ans, puisque la cour de France, et le conseil des amis du prétendant,
qui voulaient perpétuer la race des Stuarts et arracher
Charles-Édouard à ses mauvaises habitudes de vie, en avaient fait
choix, pour cette séduction, parmi toutes les belles héritières
d'Angleterre, d'Écosse, de Belgique et d'Allemagne; et tout indique
qu'elle l'était alors.
Quand je la vis, elle était un peu alourdie de taille, mais nullement
flétrie de visage. La légèreté qui avait quitté son corps n'avait
point quitté sa physionomie. On sentait en la décomposant qu'elle
avait du être remarquablement agréable dans ses belles années. Sa
taille moyenne n'était ni grande ni petite: la taille qui exclut la
majesté, mais qui permet l'agrément; ses cheveux étaient blonds, son
front poli et divisé au milieu en deux zones légèrement arrondies, qui
indiquent la facilité de l'intelligence; ses joues d'un contour
élastique, son nez un peu grossi et retroussé qu'on ne voit jamais en
Italie, mais qui dans la jeunesse donne à la figure un mordant et un
éveillé très-propre à mordre et à éveiller le regard, sa bouche
entr'ouverte et souriante, douce, fine, pleine de réticence sans
malignité; le plus beau de ses traits, c'étaient ses yeux, d'un bleu
noir, larges, confiants, obéissants à sa pensée; elle leur commandait.
Son regard était toujours approprié à la personne qu'elle regardait,
comme s'il y avait eu un secret entre elle et son interlocuteur. Un
voile naturel quoique invisible semblait répandu sur cet ensemble. Le
cou était un peu gros, et les contours de sa stature annonçaient une
femme qui eût été mère si la politique n'avait pas faussé sa riche
nature. En contemplant Fabre, dont les traits spirituels, quoique
vulgaires, rappelaient si fidèlement ceux de son amie, je me suis
demandé souvent si la maternité n'était pas involontairement le vrai
mot de ce mystère. Telle qu'elle était, et en enlevant par la pensée
trente ans de vie agitée à cette personne, on ne pouvait s'empêcher de
lui restituer une vivacité sereine et une grâce agile, en contraste
avec la majesté de son rang et avec les malheurs de son union,
très-propres à inspirer un immense amour. En un mot, Mme d'Albany par
son extérieur attristait, mais n'étonnait pas. Sa conversation, sans
aucune prétention, attachait et intéressait ses habitués; on désirait
la voir par curiosité, et, une fois vue, on désirait la revoir par
amitié. Le caractère dominant de sa personne et de son esprit était la
bonté, la sérénité, et une certaine dignité rêveuse qui rappelait sa
vie sans en parler jamais. Sa destinée parlait assez pour elle.
Telles sont les impressions exactes que j'en ai reçues et conservées:
une femme du nord de l'Allemagne dépaysée par le sort dans une cour
proscrite, et naturalisée par l'habitude dans le midi de l'Italie. On
ne pouvait s'empêcher de compatir à ses revers, d'excuser ses fautes,
de respecter ses adversités. On comprenait même les faiblesses qu'elle
avait eues en 1792 envers la cour d'Angleterre. Née à Stolberg, dans
une famille privée, prise par ambition dans son couvent de
chanoinesses pour régénérer une famille royale, maltraitée par le
prétendant son mari, obligée de s'en séparer pour éviter les derniers
outrages, séduite par l'amour d'un homme qu'elle croyait grand;
pendant cette séparation, le prétendant mort, et ne devant plus rien à
son nom, elle accepta une pension modique de la France et une de
l'Angleterre pour soutenir son rang de princesse et l'honneur de son
trône évanoui!--Elle ne devait plus rien à personne qu'à elle-même;
elle ne sacrifiait rien de ses droits anéantis; la misère royale d'une
femme qui avait porté la triple couronne d'Angleterre ne déshonorerait
maintenant que l'Angleterre elle-même. La comtesse d'Albany eut tort
d'abaisser l'ombre des Stuarts devant la maison d'Hanovre; mais la
maison d'Hanovre eut plus tort cent fois d'exiger cet abaissement
peut-être juste. Voilà mon jugement: le vrai coupable de cette
inconvenance fut le républicain Alfieri, conseiller et compagnon de
cette reine, et vivant de l'inconvenance commise sous ses auspices
par la royauté.