Mme de Staël, qui était allée à Pise marier sa fille avec M. le duc
de Broglie, écrivait à la comtesse des lettres empreintes du même
embarras que Sismondi:
«Pise, 20 décembre 1815.
«Combien je vous remercie, madame, de votre inépuisable bonté!...
J'espère que le duc de Broglie pourra être ici le 1er de février;
alors nous irons tous à vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise.
La princesse Rospigliosi, qui vous connaît et qui vous admire, est en
femmes la seule avec qui j'aime à causer. Il y a deux ou trois hommes
d'esprit et de sens: du reste, c'est une ignorance dans les nobles
dont je ne me faisais pas l'idée. Vous dites avec raison qu'on est
aussi libre ici que dans une république. Certainement, si la liberté
est une chose négative, il ne s'y fait aucun mal quelconque; mais où
est l'émulation, où est le mobile de la distinction dans les hommes?
Je croirais avec vous que c'est un grand bonheur pour le monde que
l'affranchissement de Bonaparte, et qu'un peu de bêtise dont on est
assez généralement menacé vaut mieux que la tyrannie; mais la France,
la France, dans quel état elle est! Et quelle bizarre idée de lui
donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôtant à ce
pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire
aimer, car les contributions et les troupes étrangères se confondent
avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards
très-affligés! J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux
débarquement de Bonaparte m'est arrivée: «S'il triomphe, c'en est fait
de toute liberté en France; s'il est battu, c'en est fait de toute
indépendance,» N'avais-je pas raison? Et ce débarquement, à qui s'en
prendre? Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait
menée vingt années à la victoire? Pourquoi l'exposer à cette
situation? Et pourquoi punir si sévèrement la France des fautes qu'on
lui a fait commettre? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814
qu'en 1815; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après
Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière... Ai-je
raison? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle. J'aurai
beaucoup de plaisir à revoir M. et Mme de Luchesini, mais rien
n'égalera celui que je sentirai près de vous. Mille respects.
«N. DE STAËL.»
Mme d'Albany, toujours sensée et modérée dans son hostilité, ne
comprenait plus rien à ces inconséquences. Son salon, rouvert avec la
paix, accueillait tous les voyageurs intéressants qui briguaient
l'honneur de la voir. Ce fut alors qu'en 1820 j'y fus moi-même
introduit par le comte _Gino Capponi_, qui vit encore; c'était l'homme
de l'Italie sagement libérale.
M. de Reumont me cite dans la liste de ces adorateurs du génie, de la
gloire, de la renommée. «C'est la duchesse de Devonshire, la plus
belle et la plus riche des Anglaises, avec laquelle j'étais lié, et
qui me mentionne dans son testament d'amitié peu d'années après;
l'excellent cardinal Consalvi, ministre du coeur de Pie VII; lord
Byron; Hoblouse, son ami; Thomas _Moore_, le poëte de l'Inde; lord
Russell, qui gouverne encore aujourd'hui l'Angleterre; Lamartine,
ajoute l'historien, non plus timide et tremblant, comme en 1811, mais
levant déjà son front inspiré, et lisant à ce noble auditoire les
strophes mélodieuses qui allaient renouveler la poésie en France.»
Ce salon était un sommet serein de la pensée qui réapparaissait
au-dessus des flots. On se sentait illustré en y posant le pied. La
renommée est un prestige. On croyait y participer en adorant de près
et familièrement la place où, en s'éteignant, elle avait laissé la
plus belle et la plus chère moitié d'elle même. On croyait
sérieusement alors qu'_Alfieri_ était mort grand homme. En se faisant
illusion à soi-même, il l'avait fait aux autres. Tels étaient les
sentiments dont j'étais animé à son égard et à l'égard de Mme
d'Albany. J'étais encore à l'âge des belles illusions. Je serais entré
à Ferney, que je n'aurais pas cherché avec plus de respect les traces
encore chaudes du génie très-réel de Voltaire. J'éteignais le bruit de
mes pas sur chaque marche de l'escalier pour ne pas éveiller l'ombre
de ce soi-disant poëte.
Mme d'Albany recevait avec grâce et bonté ces hommages qui la
relevaient à ses propres yeux.
Le 24 janvier 1824, elle s'éteignit aux premiers rayons de l'aurore.
Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entière.
Elle avait reçu avec décence les secours spirituels de la religion;
son testament était en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement
spécifiés, étaient le registre de ses amitiés. Sa mère, qui vivait
encore, la duchesse de Berwik, sa soeur aînée, y eurent les
principales parts. Fabre, après avoir accompli tout ce qu'il devait à
son amie et à la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de
se retirer, avec tous ses trésors d'art et de littérature, dans la
patrie de son enfance; il vint mourir à Montpellier, se faisant de sa
ville natale une famille, et léguant son nom au musée qu'il y forma,
en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dénoua ce
drame et congédia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une oeuvre
mais un nom; Mme d'Albany alla dormir à l'ombre de ce nom dans le
mausolée de son amant. Fabre, comme un personnage épisodique, disparut
humblement dans l'obscurité de sa ville des Gaules, et tout fut dit.