1813 sonnait la chute de l'empire et la décomposition momentanée de
l'oeuvre politique. Mme d'Albany regardait, comme elle le dit, de sa
fenêtre, passer le flux et le reflux des événements. Elle était un peu
trop compromise avec le nouveau pouvoir pour se réjouir secrètement de
sa disparition. Elle se tut; mais 1815 éclata, comme le coup de foudre
d'un orage qu'on avait cru épuisé d'électricité et qui allait
recommencer sur le monde.
Quel ne fut pas son étonnement quand ce même Sismondi, si implacable
quelques mois auparavant contre le tyran du monde, semblable à
Benjamin Constant, son compatriote et son modèle, passa soudainement
aux pieds de l'exilé vaincu de l'île d'Elbe, se fit nommer au conseil
d'État pour que son ami Benjamin Constant ne fût pas seul dans
l'apostasie de sa haine, et écrivit à la comtesse des lettres
embarrassées et inexplicables pour expliquer cette politique sans
convenance et sans transition!
Sismondi écrit:
«Voilà donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragédie
commencé! Selon toute apparence, nous marchons rapidement au
dénoûment. Le sénat assemblé à Paris sous les yeux des armées
étrangères déposera l'empereur, il proclamera le roi, avec ou sans
conditions, il acceptera au nom de la France la paix qu'on voudra bien
lui donner, il attendra de la générosité des puissances coalisées
qu'elles retirent leurs armées, ce qui pourrait bien n'être pas si
prompt; mais en attendant il sera obéi par les armées françaises et
par toute la France. Ce météore flamboyant a éclaté. Le magicien a
prononcé les paroles sacramentelles qui détruisent l'enchantement.
Tout est fini. Il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte
mourra: il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce
sera le partage de la France, ou la guerre civile, ou le despotisme,
ou l'anarchie, ou enfin la paix et la liberté, que les proclamations
du jour feraient espérer. Il n'y a qu'une bonne chance contre un
millier de mauvaises. C'était une grande raison à tous ceux qui aiment
la France pour ne pas vouloir que ce terrible dé fût jeté; il est en
l'air, il ne reste plus à présent qu'à faire des voeux pour qu'il
tombe bien. Sans doute l'intérêt bien entendu des coalisés serait
encore aujourd'hui même d'accord avec celui de la France et de
l'humanité; mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera
écouté? _Quidquid delirant reges..._ et pourquoi finiraient-ils de
délirer?... Quant à l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publié
quatorze volumes sous son règne, presque tous avec le but de combattre
son système et sa politique, et sans avoir à me reprocher ni une
flatterie, ni même un mot de louange, bien que conforme à la vérité;
mais au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple
dans l'univers, je ne puis plus être frappé que de ses grandes
qualités. Sa folie était de celles que la nôtre n'a que trop longtemps
qualifiées du nom de grandeur d'âme. Les ressorts par lesquels il
maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous
parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait
besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des
guerriers, il a été avare de supplices, plus non pas seulement
qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus
célèbres...»
Il paraît que cette horreur de Sismondi pour la contre-révolution, et
surtout cette impartialité d'historien, cet hommage au glorieux vaincu
de la campagne de France, scandalisèrent profondément la comtesse. À
la vivacité des répliques de Sismondi, on voit que la discussion avait
pris un caractère passionné. Mme d'Albany ne pouvait comprendre qu'un
ami de Mme de Staël pardonnât si facilement; elle ne pouvait
comprendre qu'on se préoccupât encore des idées de 89 après tant de si
horribles malheurs, après des déceptions si cruelles, et, quand elle
reprochait au grave historien son irréflexion, sa témérité juvénile,
peu s'en fallait, en vérité, qu'elle ne l'accusât de passions
révolutionnaires.
«Notre dissentiment, répliquait Sismondi, avec son énergique bon sens,
tient à ce que vous vous attachez aux personnes, tandis que je
m'attache aux principes. Nous sommes fidèles chacun à l'objet primitif
de notre attachement ou de notre haine, moi aux choses, vous aux gens.
Moi, je continue à professer le même culte pour les idées libérales,
la même horreur pour les idées serviles, le même amour pour la liberté
civile et religieuse, le même mépris et la même haine pour
l'intolérance et la doctrine de l'obéissance passive. Vous, madame,
vous conservez les mêmes sentiments pour les hommes, dans quelque
situation qu'ils soient. Ceux que vous avez plaints et révérés dans le
malheur, vous les aimez aussi dans la prospérité; ceux que vous avez
exécrés quand ils exerçaient la tyrannie, vous les exécrez encore
quand ils sont tombés... En comparant ces deux manières de fidélité,
l'une aux principes, l'autre aux personnes, je remarquerai, quoi que
vous en puissiez dire, que la vôtre est beaucoup plus _passionnée_,
beaucoup plus _jeune_ que la mienne...»