Pendant que Mme de Staël réunissait à Coppet l'élite de ces esprits
dépaysés, ennemis momentanés de l'empire, Mme d'Albany, attentive à ne
pas mécontenter l'empereur, proscrivait la politique de son salon, et
y recevait les proconsuls français avec empressement. La
grande-duchesse _Élisa Bonaparte_ régnait à Florence; Mme d'Albany se
gardait de rompre avec sa cour. M. de Sismondi lui écrivait avec
ironie sur ces relations. C'était le moment où Mme de Staël, entre
Schlegel et Benjamin Constant, écrivait le plus réellement beau de ses
ouvrages, _l'Allemagne_.
«Vous avez lu sans doute _les Martyrs_ de Chateaubriand; c'est la
chute la plus brillante dont nous ayons été témoins, mais elle est
complète: les amis mêmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on
sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la
défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation
de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu
à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi
comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent,
et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage,
qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde;
c'est un si beau talent mal employé! C'est même un beau caractère,
qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec
effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses
défauts sont _tachés_ comme ses qualités, et une vérité profonde, une
vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses
écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il
parle avec une grande liberté et un grand courage; cependant il y a
dans les _Martyrs_ des passages indignes de ces principes, il y en a
où il semble avoir cherché des allusions pour flatter. Il a pris la
servilité pour le caractère de la religion, parce qu'il a appris
cette religion au lieu de la sentir.
«Nous sommes à présent réunis à Coppet. Mme de Staël a auprès d'elle
tous ses enfants, mais l'aîné est sur le point de partir pour
l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent et prendre
des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci
veut dans une année chercher la paix et la liberté au-delà de
l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de
cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la
solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la
connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle
chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie
nécessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le découragement
m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une amitié si vive est bien
au-dessus de l'amour, car il m'est arrivé plus d'une fois d'en
ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments
méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons ici
Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra
bientôt aussi; il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas
fait de voyage depuis la Révolution. On nous annonce pour l'été la
plus brillante compagnie de Paris: à la bonne heure, je ne suis
curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous
avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à votre
retraite dans les livres et la pensée, mais vous aussi avez connu les
orages du coeur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette
intuition complète de la vie.»