VIII.

Pendant que Mme de Staël réunissait à Coppet l'élite de ces esprits

dépaysés, ennemis momentanés de l'empire, Mme d'Albany, attentive à ne

pas mécontenter l'empereur, proscrivait la politique de son salon, et

y recevait les proconsuls français avec empressement. La

grande-duchesse _Élisa Bonaparte_ régnait à Florence; Mme d'Albany se

gardait de rompre avec sa cour. M. de Sismondi lui écrivait avec

ironie sur ces relations. C'était le moment où Mme de Staël, entre

Schlegel et Benjamin Constant, écrivait le plus réellement beau de ses

ouvrages, _l'Allemagne_.

«Vous avez lu sans doute _les Martyrs_ de Chateaubriand; c'est la

chute la plus brillante dont nous ayons été témoins, mais elle est

complète: les amis mêmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on

sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la

défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation

de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu

à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi

comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent,

et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage,

qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde;

c'est un si beau talent mal employé! C'est même un beau caractère,

qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec

effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses

défauts sont _tachés_ comme ses qualités, et une vérité profonde, une

vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses

écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il

parle avec une grande liberté et un grand courage; cependant il y a

dans les _Martyrs_ des passages indignes de ces principes, il y en a

où il semble avoir cherché des allusions pour flatter. Il a pris la

servilité pour le caractère de la religion, parce qu'il a appris

cette religion au lieu de la sentir.

«Nous sommes à présent réunis à Coppet. Mme de Staël a auprès d'elle

tous ses enfants, mais l'aîné est sur le point de partir pour

l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent et prendre

des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci

veut dans une année chercher la paix et la liberté au-delà de

l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de

cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la

solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la

connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle

chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie

nécessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le découragement

m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une amitié si vive est bien

au-dessus de l'amour, car il m'est arrivé plus d'une fois d'en

ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments

méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons ici

Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra

bientôt aussi; il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas

fait de voyage depuis la Révolution. On nous annonce pour l'été la

plus brillante compagnie de Paris: à la bonne heure, je ne suis

curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous

avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à votre

retraite dans les livres et la pensée, mais vous aussi avez connu les

orages du coeur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette

intuition complète de la vie.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 36 / 137 题