Pescia, 18 juin 1807.
Nous voici, dès cette première lettre, introduits dans le monde de
Mme de Staël. Entre le château de Coppet et le palais du _Lung' Arno_,
Sismondi sera désormais un intermédiaire actif et dévoué. Plus d'un
curieux détail, ignoré des biographes les mieux informés, des
historiens littéraires les plus pénétrants, va nous être révélé dans
ses messages. Pourquoi n'avons-nous pas les lettres de Mme d'Albany?
Le tableau serait bien autrement complet; profitons du moins des pages
qui nous restent. Mme d'Albany a dû répondre immédiatement à la lettre
que nous venons de citer, et sans doute elle regrettait de ne pas
avoir encore reçu la _Corinne_ de Mme de Staël, dont la publication
toute récente avait causé une émotion si vive. «S'il faut en croire
une anecdote, dit M. Villemain, le dominateur de la France fut
tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa
lui-même une critique insérée au _Moniteur_.» Cette critique _amère
et spirituelle_, au jugement de M. Villemain, mais surtout si fort
inattendue, n'aurait-elle pas été provoquée par le refus qu'opposa Mme
de Staël à certaines insinuations du maître? La lettre suivante, datée
du 25 juin, peut jeter quelque jour sur ce singulier incident:
«Je me hâte de vous envoyer _Corinne_, c'était à vous que l'auteur
voulait que son livre parvînt avant tout autre en Italie. Mme de Staël
n'avait point attendu le voyage long et incertain de M. de Sabran,
elle avait donné ordre à son libraire de vous expédier cet ouvrage au
moment où il paraîtrait. Si cet exemplaire, qui vous était destiné,
vous parvient enfin, je prendrai la liberté de vous le demander pour
le faire passer à Naples à la place de celui-ci. Sans doute, madame,
moi aussi j'aurais ardemment désiré que Mme de Staël eût assez de
fermeté dans le caractère pour renoncer complétement à Paris et ne
faire plus aucune démarche pour s'en approcher; mais elle était
attirée vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus
forts que ceux de la société; ses amis, quelques personnes chères à
son coeur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont
irrévocablement fixées. Il ne lui reste que peu d'attachements
intimes sur la terre, et hors de Paris elle se trouve exilée de ce qui
remplace pour elle sa famille aussi bien que de son pays. C'est
beaucoup, sensible comme elle est, passionnée pour ce qui lui est
refusé, faible et craintive comme elle s'est montrée souvent, que
d'avoir conservé un courage négatif qui ne s'est jamais démenti. Elle
a consenti à se taire, à attendre, à souffrir pour retourner au milieu
de tout ce qui lui est cher; mais elle a refusé toute action, toute
parole qui fût un hommage à la puissance. Encore à présent, comme on
la renvoyait loin de la terre qu'elle avait achetée, le ministre de la
police lui fit dire que, si elle voulait insérer dans Corinne un
éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses
désirs seraient satisfaits. Elle répondit qu'elle était prête à ôter
tout ce qui pouvait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien à
son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, madame, il est pur de
flatterie, et, dans un temps de honte et de bassesse, c'est un mérite
bien rare.--Nous allons donc bientôt voir ceux où l'âme antique de
votre ami s'exprime avec toute sa fierté, toute son énergie. Je n'en
doute pas, madame, vous réussirez à obtenir une libre publication,
puisque vous avez déjà été si avant. Ce succès ne pouvait être obtenu
que par vous seule au monde; il fallait les efforts, le courage, la
persévérance d'une affection que la mort a rendue plus sacrée et
qu'elle a presque transformée en culte. Parmi ces hommes qui
comprennent si mal les hautes pensées et les sentiments généreux, il
reste cependant encore une secrète admiration pour des vertus et un
dévouement dont ils sont incapables. Vous les avez dominés, vous les
dominerez encore par cette profonde vérité de votre caractère et de
vos affections. Ils céderont, ils obéiront au grand nom d'Alfieri,
parce que vous, en sentant toute la hauteur de son génie, toute la
noblesse de son caractère, vous les forcez à le reconnaître.
«J.-Ch.-L. SIMONDE SISMONDI.
«Pescia, 25 juin 1807.»